TRAVERSÉE DU JURA
C'est un autre sol, uu autre ciel, un autre monde : les toits des maisons se redressent, pour laisser glisser la neige d'hiver; ils se rabattent à demi sur les pignons pour protéger les crépis contre les pluies obliques. Toute rhabitation se hérisse et se cuirasse de tuiles d'un rouge sombre, forte couleur de bataille. Aux alentours tout est vert, les plaines, les coteaux, les tournants, jusqu'à la crête des montagnes, d'un vert terne et mouillé, éternellement nourri par la brume coulante. Rien ne peut rendre la force du contraste pour un homme qui quitte les montagnes blanches et pelées du Midi. Pas une teinte n'est semblable. Le vert des
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prairies devient délicat et tendre, souvent d'un jaune pâle comme les premières pousses printanières, parfois d'un éclat délicieux mais fugitif comme l'épanouissement d'une fleur. Tous les tons du sol sont forts : maisons blanches et rouges, toits noircis, rangées de sapins sombres; par contraste, le ciel, chargé de nues pluvieuses, est brun ou d'un jaune épais de poussière mouillée; des brouillards lointains pendent comme des ardoises imbibées, — des brouillards voisins élèvent, vers le soir, leur gaze immobile à mi-côte. L'herbe incessanmient arrosée promet de ne jamais se flétrir. Çà et là, on aperçoit une rivière dormante, avec de longues nappes luisantes, noirâtres et tranquilles comme celles d'un étang, et qui réfléchissent le ciel comme une glace. — La figure et la taille des hommes ont changé; ils sont plus grands, moins vifs, moins gais, moins familiers. — De ce vert et de cette humidité universelle, de ces sapins et de ces montagnes, sort l'idée d'une vie plus grave et plus triste. On frissonne doucement en pensant à l'hiver, on se met en défense et l'on aime sa maison.
L'intérieur de la cathédrale est ce que j'ai vu de plus beau en gothique.
On entre, c'est une sorte de nuit. Pas une fenêtre à vitres claires; toutes ont des vitraux coloriés et sombres. Et ces fenêtres régnent partout, des deux côtés du rez-de-chaussée, des deux côtés des hautes galeries. — Un jour étrange , une pourpre ténébreuse envahit le vaisseau énorme. Point de chaises dans la grande nef; à peine cinq ou six personnes à genoux, ou vaguant comme des ombres silencieuses. Le ménage misérable, la friperie des insectes humains est chassée. Le large espace entre les piliers s'étale nu sous la voûte, peuplé de clartés douteuses et d'une grande ombre presque palpable.
En face, le chœur tout noir ; seule, une fenêtre lumineuse se détache au fond de l'abside, pleine de figures rayonnantes, comme une percée sur le paradis. Le chœur est rempli de prêtres pourtant; mais on n'en distingue rien, tant les ténèbres sont épaisses et la distance grande. Point d'ornements visibles, ni de petites idoles; deux chandeliers seulement étincellent avec leurs flambeaux allumés, comme des âmes tremblantes, aux deux coins de l'autel, dans l'ol)scurité, parmi les grandes formes qu'on devine. Des chants montent et redescendent à intervalles égaux, comme des encensoirs qui se balancent; parfois les voix claires et lointaines des enfants de chœur font penser à une mélodie de petits anges; de temps en temps une ample modulation d'orgue couvre tous ces bruits de sa majestueuse harmonie.
Je suis allé jusqu'à l'entrée du chœur, et de là, la rosace orientale, plus sévère et plus noble que partout ailleurs, a éclaté dans sa bordure noire et bleue au-dessus de l'énorme obscurité des premiers arceaux. Les piliers allongeaient leurs files, colossaux, immuables; la profondeur
des ombres et la splendide opposition des jours rares étaient comme une image de la vie chrétienne plongée dans ce triste monde, avec des échappées sur Tautre. — Des deux côtés, à perte de vue, jusqu'à la voûte, les processions violettes, rougeâtres, toute l'histoire sacrée luisait sur les vitraux, comme une révélation a])propriée à notre pauvre condition humaine.
Gomme ces gens ont senti l'effet des jours et des ombres! Cette cathédrale parle tout entière aux yeux et du premier regard. A quoi bon raisonner? Le symbole donne tout, d'abord, et fait tout sentir. Impossible, avec des mots, de représenter cette énorme allée, avec ses piliers graves régulièrement rangés, qui ne se lassent pas de porter cette sublime voûte. 11 y a un monde ici, un abrégé du grand monde; ramper, tâtonner des mains contre des parois humides, dans cette vie ténébreuse, parmi les vacillements de clartés incertaines et les bourdonnements, les chuchotements aigres de la vermine humaine, et pour consolation entrevoir çà et là dans les sommets des figures rayonnantes, le manteau d'azur, les yeux divins d'une Vierge
avec son petit enfant, d'un Christ tendant ses mains bénissantes, pendant que de nobles chants, de hautes notes tendues, un concert d'acclamations triomphantes emporte l'âme là-haut dans leurs enroulements et dans leur accord.
Beaucoup de beaux détails : la crypte et le chœur, dont les voûtes en cintre indiquent l'antiquité; cela est solide à l'œil et encore roman ; c'est là le centre; tout à l'entour, le gothique s'est épanoui.
Dans une chapelle du nord, jnesque noii*e, déserte, repose la grande statue de pierre de l'évêque Conrad de Lichtemberg, le fondateur', couché sur sa tombe, un livre à la main. Il semble que, comme un Pharaon, il doive dormir là toute l'éternité. — La chaire, assez petite, de 1486, est une merveille de délicatesse : feuillages, tigures, entrelacements, prés de cinquante statues ; le gothique, en finissant, tourne au bijou.
Je revenais toujours au chœur et à l'abside, à leurs colonnes rondes, à leur cercle solide, massif, sombre et fort, au vieux christianisme romain, tige enfoncée dans la terre, épaisse et