HEURE
(juante ans, il aura une pension de vingt-deux sous par jour: on lui retient 3 pour 100 de son salaire depuis l'âge de quinze ans. — Chose curieuse que le degré de socialisme déjà établi en France ! L'Etat vous contraint à des économies, vous associe malgré vous, vous donne par là une pitance congrue quand vous êtes invalide; vous êtes traité en mineur incapable de pourvoir à votre vieillesse. A chaque pas, cette tutelle d'une nation mineure devient visible. La province est une autre France en tutelle de Paris, qui la civilise et l'émancipé de loin par ses commis voyageurs, ses garnisons mobiles, sa colonie de fonctionnaires, ses journaux, et un peu par ses livres.
L'étang, bleu à distance comme une pervenche dans une vasque de marbre noircie çà et là par le temps, est tout autre quand on navigue dessus. L'effet général est celui d'une teinte ardoisée, trouble, blondissante ; une sorte de bleu obscur, taché vaguement par un peu de lie de vin. Les montagnes sont sans grandeur, ni caractère ; il ne reste que l'impression d'une immense eau sous un dôme
alourdi de nuages. Pas de vagues, ni d'écume, mais le hérissement à perte de vue de myriades de petits flots et l'agitation infinie, sans efi'ort et sans violence, de ces petits flots qui vivent d'une vie modérée et terne.
Derrière nous est Berre, avec ses maisons faiblement rougeâtres ou jaunâtres, entassées autour du vieux clocher gris de l'église. Elles semblent sortir de l'eau, tant la rive est basse, et découpent nettement leur silhouette sur les bords amollis, incertains, du marécage. Au nord, les monticules de sel d'une blancheur crue, debout avec leurs pans géométriques, au milieu des bandes de verdure jaunâtre et des l'eflets lustrés des flaques immobiles; tout à l'entour la coupe crevassée, rayée, des collines, vieilles pierres lézardées qui semblent avoir été tour à tour raclées avec un couteau et incrustées de lichens.
Le lac a des profondeurs de trente pieds et de larges espaces presque à fleur d'eau où pullule le vert blal'ard et bleuâtre des végétations sous-marines, brindilles monotones, sortes de mousses amphibies parmi lesquelles se tapis-
sent les crabes et se cramponnent les moules. — D'autres herbes lèvent leurs petites têtes hors de l'eau, et font de grandes traînées rudes à l'œil qui s'est déjà habitué à la douceur coulante et luisante de l'eau universelle. — Le vent tombe et cet éclat monotone devient plus marqué; les flots s'apaisent et cessent de briser les longs reflets de la lumière; il n'en reste que des ondulations arrondies qui viennent bouillonner en teintes chatoyantes de perles entre les creux plus sombres, puis fondre insensiblement cet opale dans les tons grisâtres et brunis qui l'entourent, toujours de même, sans qu'aucune arête vienne rompre la largeur infinie de la grande clarté mouvante. On dirait d'une glace qui ondulerait sans se fendre, et selon son mouvement paisible viendrait tour à tour éclairer ou assombrir les vagues profondeurs vertes, noires, grisâtres, toujours noyées de lumières et d'ombre. En même temps, le soleil, debout sur nos têtes, tombe par cent mille flèches dans la grande chaudière qui bout; et de cette fumée maritime sort un assoupissement fiévreux qui trouble.
Très vilaine petite ville, rues étroites, bossues, sales, un vieux tJ*ou de j)rovince. Et il y a une statue du comte Rainibaud II, le croisé, sentimentale et pieuse, donnée par le roi Louis- Philippe! On sent bien ici la centralisation française et la disproportion ridicule.
Mais le théâtre est unique et il faut s'arrêter rien que pour le voir. — Evidemment il y a ici la marque d'une civilisation complète; je ferais une étude sur So])hocle avec ce peint de départ.
D'abord, voyez l'énormité de ce théâtre : quinze à seize mille personnes. Le bâtiment qui comprenait le foyer, la scène, etc., et fai-
sait face aux. spectateurs, a de trente-quatre à trente-six mètres de haut. C'est un prodigieux mur droit, rougeâtre, lézardé, formé de grands moellons gros comme le corps d*un homme. En face, adossés à la montagne, qui épargne les substructions et forme un amphithéâtre naturel , sont les gradins circulaires étages, couverts de terre, sauf les cinq premiers rangs, mais de telle sorte que la forme des gradins est encore visible. — Trois rangées d'arcades superposées, et au-dessus un très haut mur avec les trous très nets où s'inséraient les poutres de la charpente qui faisaient le paradis, les septièmes loges.
Le gardien, qui a soixante-quinze ans, est là depuis l'âge de douze ans; il Ta vu nettoyer sous Charles X par M. Caristie, purger de ses baraques et de ses trois cent quatre-vingts habitants; d'en bas, lieu de la scène, il déclame des vers sur les Ruines, de Legouvé et de ChênedoUé (qu'il croit vivant et de l'Institut); du plus haut des gradins, on les entend très distinctement, aussi nettement qu'au Théâtre- Français. Cela donne une idée bien juste de la
prononciation du théâtre antique; avec l'espèce de porte-voix retentissant qu'ils mettaient dans la bouche, les acteurs devaient être entendus très facilement. L'acoustique est parfaite, c'est l'énorme mur répercutant qui produit cette sonorité si nette.
On voit là l'œuvre naturelle d'une civilisation indigène, méridionale, appropriée au climat. La civilisation actuelle vient du Nord, appartient non à des citoyens, mais à des gens habillés, laborieux, voulant le théâtre tous les soirs, pour s'amuser, parce que dans la journée ils ont des affaires, et un spectacle réaliste, parce qu'ils sont positivistes et observateurs. — Ce théâtre, très bon à Paris, est déjà une disparate à Arles , Orange , etc. Le vrai théâtre du Midi, c'est celui-ci, en plein air, avec la magnifique lumière du ciel, fait pour des gens qui cherchent le frais dans les sombres vomitoires, qui flânent, qui dorment en plein jour sur les bancs de pierre; qui, à cause de leur génie extérieur, décoratif, exagérateur, s'accommodent du ronflement des périodes et de la déclamation tragique.
Quelques figuiers verts, tachés de figues violettes, des grenadiers, de petits arbustes, croissent çà et là entre les débris. Une ligne de chapiteaux cassés, de fûts de colonnes, de marbres ébréchés, marque le rebord de la scène. Il semble que tout ait été pilé. Dans l'énorme mur de la façade, on distingue une colonnette d'ornementation engagée dans un creux; do loin en loin, les points d'attache de quelque péristyle de marbre ; deux ou trois élégantes petites roses. Rien n'a subsisté que ce qui était engagé dans la serre indestructible du pesant moellon.
Du figuier au centre, vers l'Orient, on aperçoit, béant, le triple étage des voûtes croulantes, l'azur lumineux coupé et déchiré par leurs courbes ou leurs crevasses, une sorte d'échafaudage branlant, disjoint, panaché d'herbes pâles et de graminées séchées. Plus à droite, la haute muraille tournante de l'enceinte extérieure, seule et sans appui, contre le saphir ardent du ciel. Plus haut encore, la croupe de la montagne grise et fauve, et tout au sommet des débris informes, la ruine du
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château des comtes d'Orange. Ils avaient fait de ce cirque un des bastions de leur forteresse.
L'effet est magnifique, c'est une richesse et un amoncellement de vainqueur; cela est aussi grand et aussi complet qu'aucune des plus belles ruines de l'Italie. Impossible d'exprimer l'eiïet de ces marches d'escalier réduites à un fragment informe, de ces moellons déchaussés à travers lesquels on voit le jour, de ces pierres énormes, grattées, trouées, ébréchées, écornées, pendantes, rongées au bord, plusieurs ayant perdu leur aplomb, élimées jusqu'à leurs derniers feuillets.
J'ai passé toute la journée à flâner dans Lyon et à respirer l'air un peu froid, humide et doux. Quel contraste avec Marseille!
Visiblement, surtout quand il s'agit de plusieurs générations et d'habitudes qui deviennent héréditaires, toute la structure et le degré de réaction de la machine humaine doivent être transformés. En Provence, sur la côte, le soleil ardent qui vous grille comme une haleine de feu, la lourde chaleur étouffante pleine d'électricité qui vous pèse sur la poitrine, le mistral aigre, ou le vent vif de la mer ({ui irrite les nerfs, fait rentrer la peau, blesse les yeux ; le roc nu, sec et la plaine bleue miroitante, belle
comme une violette; les horizons nets, lilas ou incandescents : tout cela est permanent. A la longue, l'homme se met en équilibre, sa machine musculaire se durcit; il devient plus résistant, plus habitué aux extrêmes; partant, il peut prendre le goût de contrastes plus tranchés. — En même temps il est plus excitable, la détente en lui est plus prompte et plus âpre, l'accent plus bref, plus sonore, plus voisin du cor et du hautbois. — Enfin il devient plus extérieur, moins re ployé, plus épanché vers le dehors, vers les formes, les sons, le luxe, les choses voyantes, les félicités sensibles et palpables. — Mettez le même homme dans un bain continu d'air moite, tempéré, paisible : vous allez l'atténuer, l'affiner, l'adoucir.
Toutes les variations du climat, du sol, des dehors, ont leur contre-coup proportionné dans le moral. Pour expliquer ce fait, il y a deux principes : 1 ° la loi de sélection de Darwin : ceux-là seuls subsistent à la longue, se reproduisent et réussissent, qui sont le mieux accommodés au pays ; — un Flamand au Maroc mourra plus aisément, sera plus triste, trouvera moins
facilement femme qui lui plaise qu'un Marocain ; 2° la loi bien connue d'accommodation au milieu. A mon sens, elle rentre dans celle de Darwin. — Parmi ses gestes, ses attitudes, ses idées, ses actions, par suite parmi ses habitudes, par suite parmi ses instincts et aptitudes, l'homme choisit peu à peu et forcément ce qui est conforme au milieu, le reste étant peu à peu supprimé par la gêne et la souffrance, bref, par l'incompatibilité spéciale.
Physiologiquement, l'intestin, le poumon, la peau, tout organe et molécule, est lié au reste; partant, cet organe varie d'état par les variations de l'action de l'animal; partant, par la tendance du type à se conserver, c'est-à-dire à répéter l'état le plus fréquent, l'état physiologique approprié à tel système d'action tend à se reproduire, ce qui explique l'accommodation du tempérament dans l'individu. — Les bras du forgeron, où se fait l'appel du sang, sont plus nourris et deviennent plus musculeux.