MUSEE
Les tableaux viennent : 1° d'une collection particulière (lu marquis de..., propriété nationale transportée ici pendant la Révolution; "2° d'un déversement des musées de Paris; on sait qu'en 1804, le Louvre, trop plein, envoya des tableaux aux musées de province.
Le bâtiment est le palais des Facultés. — Musée de conchyliologie, plâtres, divers tableaux et croûtes de divers âges, déposés çà et là. Il y a un tableau donné par l'Empereur : La pauvre femme déposant son enfant an tour, acheté à l'Exposition de 1858. Tout cela est propre, neuf, artificiel comme une dent osanore. C'est l'idée qui m'est revenue partout; la caserne, la magistrature, l'Université, rien n'a de racines propres, tout est implanté. — Par exemple, point de peintres à Rennes; il n'y a que des professeurs de dessin et quelques amateurs. Cela frappe beaucoup quand on voit tel édifice neuf, surgi récemment, emphatique ou en dé-
saccord avec le voisinage. Par un conlre-coup ministériel, on a voté des fonds à Paris; on a envoyé un architecte de Paris; il a fait sa petite affaire et la ville compte un monument de plus. D'autre part, il y a du i3on. Tous les imbéciles, paysans, petits bourgeois, reçoivent les fonctionnaires comme les Hindous reçoivent les c/i^/lians de la Compagnie anglaise. Sans cela, ils n'auraient pas de routes, ni de justice, ni d'écoles.
Je montais au Musée après mes examens.
Cela me nettoyait l'âme. Il n'est pas mauvais de faire un métier pour comprendre ce qu'est un métier, et, partant, ce qu'il y a dans la tête de la plupart des hommes. Mais il ne faut pas le faire trop longtemps.
Deux Wynants et un certain nombre de Hollandais. Chaque année, je les aime mieux; ils ont peint un état normal et, de plus, idéal : le contentement, le bien-être calme; aujourd'hui les peintres sentent la vie violente, ou étrange ou poétique de la nature, mais leurs paysans ne
sont quo des études physiologiques. L'avenir est en tout art à celui (jui choisit ou rencontre des sujets que toutes les générations aimeront; le bonheur en est un, mais non la maladie nerveuse et la curiosité psychologique. Il m'a fallu vieillir pour sentir la beauté du bonheur. Autrefois cela ne me touchait pas ou me paraissait fade. — Wynants est une àme délicate, un peu mélancolique, mais charmante; ses teintes sont douces ou plutôt adoucies : il a des bouleaux blanchâtres gracieusement penchés, partout des arbres demi-tordus, des eaux dormantes qui luisent, des feuillages légers qui se colorent de la rousseur du soir, des nuages de duvet qui montent insensiblement, étageant leurs rondeurs satinées ou grisâtres, des terrains fauves, des lointains pâles dont les teintes se fondent, une sorte de tié:leur moite qui s'exhale dans l'air, une pacifique langueur qui vient envelopper et caresser toutes choses.
Pour juger les paysages, toute la question gît dans le plus ou moins d'eau que contient l'air. Mon tempérament a besoin de plus d'eau que n'en demande un Romain ou un Grec. Au bout
d'un temps, en face de la littérature ou de l'art des pays méridionaux, mes sens sont blessés ; i me faut une légère couche d'humidité impercep ble qui adoucisse la brûlure de leur âpre oleil.
MarcIic aux chevaux de Wouwermans. — Le grand espace bien ouvert du ciel et de l'air est rempli par une brume fine imprégnée de soleil ; et les bons et braves chevaux aux robes brunes ou blanches dressent leurs têtes ou font reluire leurs corps bien nourris. — Tous les seigneurs ont des vêtements de velours ou de soie jaune clair, feuille-morte, à rubans, à galons, à nœuds de satin, avec de grandes bottes évasées, quelque chose de magnifique et de décoratif. Chapeaux à larges bords, épées, perruques, manchettes de dentelles. Air un peu lourd; les femmes, dans leurs jupes de satin blanc, sont empesées. Mais comme c'est là la fin de la chevalerie et la grande vie seigneuriale que peignent les Mémoires de Bostaquet ! Quelle parade que cette vie ! Quel bonheur simple dans cette absence d'idées et
de raffinomonts ! On voit, dans Dumont de Bostaqiiet, que c'était assez pour être heureux de festiner et de parader, de chasser, mener grand train, faire figure.
Van Herp . Vierge au chardonneret . [ — C'est un élève de Rubens. Charmante jeune fille un peu mignarde, aux doigts allongés, mais foncièrement bonne; — un tel amour dans ces douces teintes fondues des cheveux et des épaules ! Le bébé rond et rose comme une fleur a des lèvres de cerises et ne pense qu'à téter. Il a ce regard sérieux des enfants; il est encore si petit, il a si peu de cheveux; le bout de sein lâche une goutte de lait et la bouche est si bien faite pour ce bout de sein !
Evidemment, le principe de cette peinture est autre que chez nous. Ils peignaient pour faire plaisir à tel riche bourgeois tranquille, qui vivait agréablement et ornait sa maison. Nous peignons pour avoir la croix à l'Exposition, pour faire du bruit, pour piquer la curiosité, raviver le goût affadi de quelques Parisiens ou cosmo-
polîtes, liseurs de journaux, critiques, coureurs
de filles.
Yan der Neer. Clair de lune. — Cela est incroyable d'effet; c'est toujours son grand fleu\^ à rives basses, avec un vieux saule cassé sur le devant et deux pêcheurs, puis, dans l'ombre, une quantité de barques effacées, noyées, et l'immense humidité qui sort de la terre et rejoint le ciel. L'effet extraordinaire, c'est le regorgement de brouillard ; il s'en exhale du fleuve et de la terre, les brumes se gonflent, s'étendent et s'enroulent, voguant insensiblement sur la vapeur universelle, audessus de l'eau leur mère, qui en enfante et en enfante encore et en soulèvera toujours. L'immense nuit noircissante qui à l'infini enveloppe la terre, appelle et confond leurs troupeaux : toutes les formes nagent et disparaissent dans leur épaisseur vague, noirâtre et bleuâtre comme la profonde eau vaseuse des canaux dormants. — Remarquez la différence avec les paysages contemporains de l'autre salle : Chaigneau,
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Anastasi, Pinguilly, lîlin, etc L'ancienne
peinture saisit le fond de la réalité et veut en jouir ; l'artiste moderne saisit l'accident frappant, la caractéristique différente et veut faire effet.
— Ainsi le Paysage hollandais d'Anastasi est très vrai, par le ton bleu-verdàtre désagréable des herbes et l'étrange ciel noir bleu fondant. Cela frappe par contraste avec notre paysage français.
— Mais il n'a pas aimé la Hollande, et l'essentiel, le durable, l'acceptable que découvre Tamour, lui a érliappé.
Deux (li'ayer. iW'sinrciiion de Lazare (signé et daté lL>(i4j. — H y îi 1^^ ^^^^^ l'echerche presque vénitienne, de délicieuses fontes et douceurs de la coul(»ur, des évanouissements de lumière rose, des tons de chair se perdant dans d'autres ou dans l'ombre, des affleurements de soleil dans des cheveux d'un roux doré, dans des voiles aériens de dentelles mignonnes. Voyez la sœur de Lazare tendant ses belles mains potelées, avec son anq)le cou satiné nous son riche menton et ses joues vermillonnautes, sa jupe de satin
bleu intense, luisant sous sa chappe d'or damasquiné ; quelle maîtresse bonne et savoureusement complaisante! Rien ne surpasse les Flamands, sauf les Vénitiens. — Ce tableau est bien plus fondu, d'une couleur plus voluptueuse que le Christ en croix, et semble d'un Flamand amateur des Vénitiens. C'est réel et pourtant idéalisé. — Crayer a moins de gloire parce qu'il est resté dans une sorte de mesure : Rubens Ta étouffé. — Comme il est loin, dans le Christ en croix, de l'angoisse moderne et du raffinement psychologique.
Jordaens. Christ en croix. — Admirablement fini et expressif. Tout est immobile : le Christ a les yeux ouverts et sent silencieusement l'amertume de la mort. Relies chairs lumineuses sur un fond sombre. La beauté extrême vient de cette splendeur des chairs éclatantes sur le ciel noir, et de ces profondes expressions vraies, de ces types pris sur le vif. — Je l'ai vu, ce grand homme, à Mayence, à la Haye, à Anvers; nous ne le connaissons pas à Paris, nous n'avons qu'une de ses gaudrioles.
Mais ce (jLii est absolument sublime, c'est un tableau hollandais, le Nouveau-Né, attribué à Lena in : deux femmes regardant un petit enfant de huit jours, endormi. Tout ce que la physiologie peut dire sur les commencements de l'homme est là! Rien ne peut exprimer ce profond sonnneil absorbant, comme celui dont il dormait, le pauvret, huit jours auparavant dans le ventre de sa mère; le front sans cheveux, les yeux sans cils, la lèvre inférieure rabaissée, le nez et la bouche ouverts, simples trous pour respirer l'air, la peau unie, luisante, que l'air a touchée encore à peine, tout l'engloutissement primitif dans la vie végétative. La lèvre supérieure est retroussée ; il est tout entier à respirer. Le petit corps est collé et serré dans ses langes blancs raides comme dans une gaine de momie. Impossible de rendre mieux la profonde torpeur primitive, l'àme encore ensevelie. Le tout est relevé par l'air borné de la mère, par la simplicité et la rudesse du rouge intense de son vêtement qui jette un chaud reflet sur ce petit bloc de chair ronde.
Les faits qui accroissent l'impression d'immo-
bilité, de simple chair vivante, sont : le petit nez retroussé, petite boule de chair, rouge de l'afflux du sang, la peau si mince qu'elle semble absente. — Le front absolument lisse, sans l'apparence d'un pli ou d'une ride, gras, luisant, bombé, la chair recouvrant tout; la surface également lisse pour tout le visage, toute couverte végétât ivement de chair; la mollesse de cette chair où le simple attouchement d'un doigt ferait une fossette; il n'y a que la plénitude de la vitalité naissante qui puisse gonfler et soutenir une pulpe si ployante, et si imprégnée d'humidité. • — La minceur de la fente légèrement obscure qui marque la fermeture des paupières; les cils blonds sont imperceptibles et à peine nés. — Le rose empourpré, lymphatique et sanguin, gras et presque fluitant de toute la face, sur le blanc cru et le grand pli du linge (pii Tenveloppe tout entier. — Enfin l'aspect tout flamand, le visage de brebis pacifique de la jeune mère; le calme de génisse flamande de la femme d'âge moyen qui tient une lumière.
Limpression doujinanto e^t partout ici que le vrai peintre est un simple faiseur de ccrj^s. Le
sujet n'est rien; comment l'artiste a-t-il saisi, de quelles |)rises, avec (juelle profondeur a-t-il compris la réalité physique colorée et vivante? Plus un iiomme est peintre, plus il est incessamment et éternellement occupé de faire vrai. — Ainsi une Femme adullrrc, par Lotli, est une admirable scène flamande réelle; la riche femme sensuelle en corsage incarnat noirâtre et draperie jaune, avec les seins un peu mous, les yeux, rougis et l'air boudeur, bêîe, parmi toutes ler> figures bourgeoisement et joyeusement narquoises qui r(Mî vironnent, est une étude du tempérament llamand, lymphatico-sanguin. Les larmes font sur ces yeux-là un autre effet que sur les nôtres. — Cela est encore plus sensible dans le Christ en eroix de Jordaens qui est au-dessous. Comme la Madeleine de Philippe de Champagne, une dame bien élevée de psychologue, est sèche et froide ! Vn peinti-e est avant tout un connaisseur de tempéi'ament.
Yéronèse. Andromède et Persée. — Andromède, le corps nu, est debout, un genou ployé.
inquiète, noyée d'ombres grisâtres; le bout du pied et du genou est rosé par la lumière, une draperie rouge dénouée tombe autour d'elle. C'est la volupté même, la belle volupté point vile; comme ils ont eu raison de paresser deux ou trois siècles, avec de la musique et de pareilles femmes. Impossible de voir une plus mignonne oreille, de plus beaux cheveux follets sous des torsades de perles, une chair si ployante au doigt dans des contours si purs. Persée, renversé, nage dans un grand ciel clair; au fond, au delà des flots, une ville grisâtre avec un pont et des tours comme Venise. Beaux loiutains, et quel hardi mouvement étrange du guerrier rayonnant dans son costume violacé, jaune, tout lustré par la lumière!
Ce qui complète ce type, c'est un Massacre des Innocents : violence des renversements, variété des poses; cela est bien autrement fécond et agité que Raphaël. C'est un autre monde où la beauté est moelleuse, non pas déformée et avec la laideur réelle comme en Flandre, mais ample et toute tournée au plaisir : admirables gorges rondes et pleines, épaules demi-fermes;
les cheveux un peu retroussés, le nez écourté légèrement, l'oreille jolie, les yeux provocants indiquent Temploi de ces beaux corps.
Abraham Rosse (xvn^ siècle). Un Ballet sons Louis XIII. — On sent dans le costume un reste de la parade du Matamore et de hi rudesse du cavalier des i(uerres civih's. — Cette rudesse appai'aît en plein dans un lUd à la cour des Valois. Les cavaliers empoignent la femme à plein corps pour la faire sauter, comme dans les bourrées de village. Assis, ils la mettent entre leurs jambes et entourent sa taille de leurs bras. Toutes les figures d'hommes sont celles de gaillards actifs, bornés. L'un, vu de dos, tournant la tête de profd, est barbu, moustachu, légèrement rougeaud ; l'autre, tout en soie blanche et fraise énorme avec perles aux oreilles et figure en pointe à la Henri III, est un raffiné assassin, gaillard et cruel comme Coconas; ils sont découplés comme des lévriers, et le costume aide à l'effet : tout collant, il montre les formes, fait saillir les muscles et sentir la force et l'agilité du corps; il est excellent pour sauter, lutter, se fendre à l'escrime; le pourpoint épais,
passementé, est une sorte de cuirasse. Le manteau indique le cavalier qui fait des traites à cheval ; de même le chapeau à plumes et à larges bords. Quelques-uns ont un chapeau de haute forme à bords étroits, mais empanaché d'aigrettes superposées et rayées d'or. Ce costume à couleurs vives opposées donne à l'instant l'idée de la gaillardise brutale et de la parade habituelle; les femmes, engoncées d'énormes robes et de manches cylindriques, ont la même tête bornée. Pour danser, elles doivent sauter par force des reins et des jarrets ; elles sont maniées de môme. Absolument les contemporains de Brantôme : c'est un bastringue de gens énergiques, bas et sensuels.
Contraste très sensible et instructif dans Mytens (1636-1688) : Fêle donnée à Marie de Gonzague qui va rejoindre son nouveau mari, le roi de Polo£:ne. C'est charmant de finesse et de simplicité; on voit déjà la dignité et la décence des cérémonies, avec le calme de la vie hollandaise. Quel simple et noble costume! C'est l'aurore de Louis XIV.
Bibliothèque tle Uennes. — J'ai parcouru diverses Vies (le saints, contes et poèmes populaires, recueillis par Hersent de la Villemarqué; — et Mœurs de Bretagne (recueils de 1794, continués par Souvestre).
Dans la vie d'un saint breton, voici un trait qui niar(jue bien la férocité féodale, le despotisme de l'homme fort et seul, soumis à son seul caprice. Un seigneur a vu une belle fille, veut l'épouser. Le père, autre châtelain, la lui refuse, alléi^uant qu'il tue toutes ses femmes quand il les voit devenir grosses; le saint devient intermédiaire, reçoit du seigneur la promesse qu'il traitera bien la jeune fille. Le mariage se fait; il l'aime passionnément. Elle devient grosse, il commence à gronder, à lui jeter de mauvais regards. Elle s'inquiète, s'enfuit à cheval pour faire ses couches chez son père. Le mari devient fui'ieux, la poursuit; elle se cache dans les buissons, il arrive sur ellecomme un loup sur une biche, lui tranche la tète. Le saint, survenant, recolle la tète, lui dit de ressusciter; elle ressuscite, dit qu'elle était dans le ciel, mais qu'à son ordre elle est revenue dans
son corps. Elle fait ses couches chez son père, puis devient nonne pour le reste de ses jours : son fds est saint Travers.
Les mœurs ici sont restées bien primitives. Des familles bretonnes vont à la ville une fois par semaine, entrent dans un cabaret, boivent tout le jour; tons sont ivres morts. In d'eux, avec qui on a fait prix et conditions pour qu'il reste à peu près sobre, les charge sur la char rette et les ramène au logis.
Fête de noces décrite par Souvestre : cinq cents personnes à table; chacune a un verre, une assiette, une cuillère de bois. Ils mangent trois à quatre heures de suite, à la hâte, des deux mains, jusqu'à en crever, s'empiffrant et avalant toujours, rouges, gonflés, comme des loups en frairie, puis fument et dansent. — De même des Arabes se jetant sur un mouton après un long jeûne.