‹ Carnets de voyage, notes sur la Province, 1863-1865Chapitre 10 sur 46 · Voyage aux Pyrénées · texte numérisé non relu

Voyage aux Pyrénées

six pas et se dérange pour me montrer la rue. Cela m'est arrivé plusieurs fois ici. — A l'hôtel, les garçons nous parlent, parlent à notre colonel lui-même d'un air d'égalité, font des observations sur les plats qu'ils apportent, les jugent et les commentent.

Une scène plaisante est celle que j'ai eue en allant à Cenon. Je cherchais l'omnibus ; je tombe sur un ramassis de fiacres, de coucous, etc — Dix cochers se précipitent sur moi : « Où allezvous? Eh, c'est ici Cinquante sous, quarranté

sous, trennté sous.... Je vous mènerai jusqu'au bas de la côte.... Je vais tout près, tout près, je connais la maison, je né connais que cela — Voulez-vous monter?... Voulez-vous que je vous conduise?... Tenez, voilà une place, une bonne placé. » Bref, un déluge. J'en prends un, je répète ma question. Intarissable inondation de protestations. A la fin, il me débarque, il me dit que c'est à deux minutes. Une laveuse à côté déclare que c'est à vingt minutes. Tempête d'indignation ; il santé ik' voiture, il devient rouge comme un coq, il gesticule, il apostrophe les laveuses, il prend à témoin les gens de la

voiture. J'étais à cinquante pas, j'entendais encore sa voix de clarinette et je voyais les bras aller. Il avait menti; c'est bien ici l'imagination et l'invention hâbleuse des Méridionaux. En chemin, il sautait à chaque tournant de sa voiture, raccommodait un trait, parlait à son cheval. Un cigare à la bouche, déguenillé, crasseux ; un horrible coucou attelé avec des cordes, une rossinante jaune. Le soin manque partout ici : ils se laissent aller et improvisent. Le fond du caractère, c'est le besoin et l'habitude de l'expansion immédiate; sitôt que l'idée apparaît, elle sort avec une espèce d'exagération un peu risible. On pense à Polichinelle. — Cela leur suffit; ils se contentent de l'excitation et de la production facile et instantanée : sortir, danser, aller au café, se promener, causer en riant et en oresticulant. Le caractère français est bien plus marqué et même outré ici qu'ailleurs. L'esprit à Paris est tout autre. Je rencontre deux caricatures dans la rue; du premier coup on se sent à deux cents lieues. Un mari tient un bébé de six mpis ; il a le nez d'une aune ; cependant sa femme, une femme de trente ans, se

peigne et s'attife. H dit d'iin air désole'' et comique : c Si l'on rétléciiissait, crénom ! » — L'autre est sur un mari trompé. ï.a finesse parisienne n'est pas extérieure, elle va à fond, il y a là une nuance de philosophie immorale. Voyez Daumier, Marcelin, Gavarni, les jeunes gens de Marlotte. Sous leur gaieté, il y a des idées, et même souvent leur gaieté n'est qu'apparente ou passagère. — Les idées sceptiques sont le fond.

Belle vue de Cenon, à cause de la grandeur, je veux dii-e de la largeur du paysage, mais point de caractère ; ce n'est qu'une carte de géographie naturelle. La gloire dorée, l'incenilie rougeàtre du soleil couchant dans ces panaches de brumes lumineuses, en font la seule beauté.

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