‹ Carnets de voyage, notes sur la Province, 1863-1865Chapitre 17 sur 46 · DE BESANCON A STRASBOURG · texte numérisé non relu

DE BESANCON A STRASBOURG

Le chemin de fer longe une rapide rivière de montagne dans une vallée étroite ; il est suspendu sur une route frayée à la mine et traverse un tunnel toutes les demi-heures.

Ce pays est charmant ; les montagnes fraîches et boisées font un plaisir dont on ne se lasse pas. Leurs attitudes varient à l'infini ; à chaque quart d'heure, c'est un nouveau site. Elles me semblent toujours vivantes, avec des ventres et des échines, renversées ou debout, d'un caractère sérieux et noole.

Parfois le soleil tombe en pluie de rayons sur un pan de prairies de velours qui étincellent. Ce vert mouillé singulier, avec un fond de

pâleur et de transparence passagère, laisse un vague sentiment de tristesse. Tout cela va mou ^ rir et renaître. Comme le Midi est plus propre au bonheur !

Vers Mulhouse, je crois, commence la plaine, une grande plaine fertile, trempée d'eau, terne. Les tabacs, les plantes fourragères pullulent. Je les ai retrouvés au delà de Strasbourg, jusqu'à Saverne. Le pays est un très grand potager comme la Flandre. Au sortir du Midi, [on est frappé de la lourde fécondité, grossière et bourgeoise. Les gens du Nord songent à beaucoup manger, à s'emplir copieusement. Cela est visible d'après les têtes. Quels balourds que ces gendarmes! Quel trop-plein de chair dans les petites religieuses boulottes et rouges! Ils sont grossièrement et grandement charpentés et comme taillés à coups de hache. Le divin charpentier a fait les choses au gros tas. Voyez, par contraste, les alertes et fins Méridionaux de Toulouse, pomponnés, tirés à quatre épingles. — Mais les Vosges noires, montant les unes par-dessus les autres, et le soleil couchant avec son jet de flèches d'or, sont bien beaux.

Quelque chose de terne dans l'aspect; manque complet d'élégance ; c'est une ville de gens qui n'ont pas besoin de finesse et de luxe. — La grande place Kléber, oii j'habite, a pour tout ornement la statue de Kléber entre quatre becs de gaz. A l'entour, un carré de maisons très plates, souvent en bois et torchis, parfaitement bourgeoises. Notre hôtel ressemble, du dehors, à une auberge. — Les toits sont partout très longs, très hauts à cause de l'humidité et de la neige, ils sont percés de plusieurs rangées de fenêtres et lucarnes, quelquefois jusqu'à quatre. Non qu'on les habite , mais chaque ménagère veut avoir son grenier pour sa les-

sive, en sorte que clia(|iie maison a plusieurs

étages de greniers.

J'ai parcouru quantité de petites rues. C'est toujours le même aspect; les demeures de bourgeois insoucieux des choses du dehors, aux sens rouilles et rudes. — Les brasseries sont leur rendez-vous ; presque tous y vont j)asser la soirée, même les gens bien élevés. — Ils consomment beaucoup. Rien de moins élégant que ces entassements d'honmies en blouse et en habit, de toutes conditions, sous hi lumière crue du gaz, dans un nuage de fumée épaisse, au ronronnement d'une conversation assourdissante, crachant, pi|)aiil, s'accoudant, se serrant, buvant, et pai- la vapeur des corps pressés se tenant chaud les uns aux autres. Les ])lus raffinés traversent cette cohue et vont dans une salle au-dessus. Au café de John Cade, le plus monumental d'aspect, dans une salle énorme et liauie (probablement le reste de quelque édifice), les blouses coudoient les habits.

Il m'est resté dans l'cspril plusieurs intérieurs et types isolés. Pourcjuoi ceux-ci, je ne sais : d'abord dans un restaurant où j ai dîné, la

. servante, bonne l)oulotte fraîche et honnête qui vous regarde en face avec une interrogation franche et lourde dans ses veux bleus; dans un autre, la maîtresse d'hôtel enceinte de huit mois, grande, tranquille, fortement bâtie et circulant sans honte entre les tables; vous voyez d'ici les commentaires dans un petit restaurant parisien. — Mais ce qui ma le plus amusé et attristé à la fois, c'est l'intérieur de G Il est avocat, travaille tout le jour sur ses dossiers; le soir, il joue de la flûte dans un concert d'amateurs, voilà pour l'idéal. Pour le reste, il habite une espèce de casse-cou dans une rue déserte, pas de lumière à la porte ni sous le vestibule; une servante qui cri(î en allemand avec une voix de charretier et rit de même, cinq enfants pas trop propres, un désordre d'objets grossiers dans la chambre, tout ce qui peut blesser les yeux. Il a une femme demi-ange éthéré, demi-servante aux mains crevassées. — Ces braves gens vivront comme mon pauvre savant de Paris, comme Jean-Paul, dans une espèce d'écurie, et leur âme s'oubliera dans la science ou la musique.

Nous nous apercevons bien aux examens que nous sommes revenus dans le Nord. Beaucoup de candidats semblaient fi^és. On fait une question, ils restent une minute pleine avant de faire la réponse. On voit l'horloge intérieure se mettre lentement en mouvement, une roue pousser la voisine, tant qu'enfin et avec des accrocs, l'heure sonne. De plus, aux mots piquants, ils semblent comme des ours doublés de graisse, insensibles à cause de ce matelas naturel.

Excellent capitaine du génie qui m'aide aux examens de gymnastique. Pas leste, il n'ose dire, ou dit à tort et à travers, le chiffre qu'il faut donner; ses facultés perceptives sont en défaut; mais le reste est excellent. 11 était soldat, il a appris les mathématiques, non point pour avancer, « mais par curiosité », et parle avec admiration de la géométrie analytique. — 11 va pêcher tous les huit jours et part dès le matin à l'ouverture des portes, rapporte de grosses carpes, en gratifie ses amis. — 11 garde son fils avec lui, n'a pas voulu l'envoyer à la Flèche, lui enseigne les mathématiques, monte avec lui à cheval, etc.... « Il vaut mieux garder les en-

fants avec soi, cela entretient en eux les sentiments de famille. » Tous les jours il va au café après déjeuner. Il a mis son uniforme, ses épaulettes neuves, sa croix; il a des pieds d'éléphant et une bonhomie, une rectitude de bon sens touchantes.

Il est curieux de voir les Strasbourgeois discutant en allemand au café. Chacun parle à son tour aussi longuement qu'il lui plait; personne n'interrompt : on attend qu'il ait fini. — Des Parisiens s'interrompraienl vingt fois; chez nous, la réplique, la contradiction font explosion : voyez nos entretiens chez Magny ou au journal. — Une telle disposition prépare les gens aux assemblées politiques et à la vie constitutionnelle. Philarète Chasles dit que les émigrants allemands y entrent tout naturellement et parfaitement aux États-Unis.

On est. bien ici. Au matin, une lumière joyeuse entre par les trois grandes fenêtres de la chambre. Les longs toits bruns, les cheminées de briques tranchent l'air limpide et l'azur pâle du ciel matinal. Tout est propre et gai, et tout est tranquille. Des petites filles en bas blancs bien tirés traversent la place au bras de leur bonne : une mère en conduit quatre; on dirait une bonne poule contente de sa jolie couvée. Un âne passe pacifiquement, traînant les légumes et sa maîtresse aussi rosée que les légumes. Un hussard ramène son cheval. De braves ouvriers avancent, fumant une longue pipe. La place est large, aérée, propre, sans

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