CARNETS DR VOYAGE
poussière, ni tumulte, ni mauvaise odeur. Âh !
comme on se repose de Paris!
Et surtout, comme on rêve naturellement au bonheur calme! Avoir une maison à soi, tout entière en l}ri(|ues vernies Les fenêtres seraient larges, on verrait des peupliers dans le lointain, et tout auprès serait un canal avec des bords l)ien sablés où l'on se promènerait tous les soirs à cinq heures. Une femme blanche et fraîche, point maigre, avec une figure ronde et placide, s'épanouissant naturellement comme une tuli|)e dans un vase rempli de bonne terre et ne s'ennuyant jamais. Des domestiques feraient leur service sans se presser, ponctuellement, chaque chose à la même heure; on ne les gronderait pas, ils ne songeraient pas à voler, ils mangeraient amplement, ils se coucheraient à neuf heures, ils ne seraient pas mécontents d'être domesti({ues. Le maître aussi se coucherait à neuf heures, il mettrait tous les matins une chemise blanche, il aurait une petite voitui'C peinte en vei't, une cave sablée pleine de vieux vins de Bordeaux; il inviterait ses amis; lu nappe, le linge seraient d'une
blancheur admirable : des veri'es artistement travaillés, transparents, avec des pattes fines et des nioului'es, des porcelaines aux doux reflets, des faïences luisantes égaieraient la table. On n'aurait pas besoin d'esprit, le dîner serait si bon qu'il suffirait de le manger pour être content. Les enfants, des fillettes rondes avec des joues roses et de grands yeux riants, candides, viendraient embrasser les parents au dessert. On leur donnerait un morceau de sucre trempé dans le café ou dans le petit verre de curaçao de Hollande; elles riraient avec une franche voix éclatante et pourtant auraient l'air un peu honteux en posant le morceau de sucre entre leurs lèvres rouges! Comme on serait heureux d'être heureux !
Auprès de la Scarpe est une levée de terre pour défendre les champs contre l'inondation. De là, on voit toute la campagne, jaune de moissons qu'on fauche, tachée de bouquets d'arbres ; çà et là le toit rouge d'une maison, la longue raie noire des amas de houille. Toutes
les tètes d'arbres, les cultures lointaines nagent dans une brume pâle pénétrée par les rayons du soleil. Cela fait comme un vêtement moelleux, aérien, délicat, autour de tous les êtres. Ainsi protégés, ils s'épanouissent avec des tissus plus mous et plus frêles et semblent nager dans un bien-être éternel. Rien ne peut exprimer Vallure paisible, la tranquillité voluptueuse des peupliers étalés par groupes jusqu'au bout de l'horizon, dans l'air libre. Les feuilles ne remuent pas, elles ont l'air de dormir.