‹ Carnets de voyage, notes sur la Province, 1863-1865Chapitre 33 sur 46 · D'AU RAY A CARNAC · texte numérisé non relu

D'AU RAY A CARNAC

qu'on puisse voir la mer. — Pas un arl)re; les genêts, les ajoncs sont hauts comme la main. On a essayé des sillons pour faire croître des arbustes dans leurs creux : rien n'est venu. De loin en loin, derrière une hauteur, on aperçoit un sapin haut d'un pied et demi. — L'éternel vent de la mer raplatit ou rase toutes les plantes; une steppe n'est pas plus désolée.

Enfin, à l'isthme apparaît la double mer : l'une à l'orient, d'un bleu intense, le plus riche et le plus fort qu'on puisse imaginer, immobile, l'autre à l'occident, écumeuse et déversée contre le bord en vagues incessantes : on l'appelle la mer sauvage. Elle luit, glauque et miroitante à l'infini, coupée çà et là d'îlots rugueux et noirâtres. En approchant de la côte, sur les algues, elle se gonfle en lames violettes, de la teinte la plus magnifique et la plus nuancée, frangées d'argent à la cime et retombant en volutes sous la pluie de rayons qui les traverse. Par elle, toute la côte semble se tresser une opulente couronne de violettes fauves et d'argent bruni. Les paillettes de talc scintillent par

millions clans le sable blanc de iaplago. — Des femmes aux pieds blancs, nn râteau à la main, ramassent les algues sèches; le vent, avec la salure de la mer, leur arrive au visage, apportant une roulante liai-monic de bruissements et une poussière d'écume.

De l'autre côté de l'isthme, la mer est unie par places comme un miroir de saphir; ailleurs, imperceptiblement rayée de frissonnements qui s'entre-croisent; un petit tlux arrive sur le sable [)()li, puis s'écoule avec un bruit faible. L'eau est si transparente, qu'on voit au fond les coquilles, les crabes qui s'enfouissent, les pointes de granit qui affleurent. Des herbes à tètes fleuries descendent le long des cassures du roc jusqu'au-dessus de son azur. — Un petit navire vacille en face; quelques barques à voiles courent à l'horizon. Mais ce que les yeux ne se lassent pas devoir, c'est ce puissant et solide azur qui tranche par une ligne si nette et un contraste si fort sur le vert terne de la lande et sur le gris blanchâtre de la côte. Seul il renvoie la lumière; tous les autres objets l'éteignent. La côte, rayée de- murs blancs, couturée de pierres

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