‹ Carnets de voyage, notes sur la Province, 1863-1865Chapitre 4 sur 46 · DU MANS A RENNES · texte numérisé non relu

DU MANS A RENNES

Rien de grand, mais un des plus agréables pays que j'aie traversés.

Tout est vert; presque point de blé, deux ou trois champs de sarrasin ; le reste est en pâturages, chaque pré entouré d'une haie vive, large, pleine de chênes. Ces chênes sont humectés par des pluies incessantes. Il pleut à Rennes de deux jours l'un. Si loin qu'on aperçoive, toujours reparaît le même spectacle, des petits coteaux verts ondulant avec ces bouquets de chênes si vivants, si frais, au feuillage lustré, luisant, qui réjouit l'œil comme un beau son clair réjouit l'oreille. Parfois le terrain est argileux et l'eau stagne. Alors des bandes vertes

d'un éclat inexprimable sillumiciit le pi'é de leur émeraude; des flaques d'eau immobile luisent entre les joncs et les prèles. Çà et là un ou deux étanf^s qui, sous un vent faible, développent incessamment le bataillon mouvant de leurs plissures; cette grande tache noire et brune, avec son ondulation trancpiille, est étrange et surprenante; une mouette v vole lentement, ramant de ses grandes ailes crochues, conmie à la mer. l*endant tout le vovage, les grands nuages charbonneux, chargés d'eau, voguaient lourdement ou fondaient sur les tètes vertes des chênes.

Belles grandes rues monumentales au centre, pavés et trottoirs en granit; mais rien pour le goût. La ville a été brûlée au xvnf siècle; la cathédrale, à colonnes superposées en consoles, n'a rien d'intéressant au dehors, et au dedans elle est toute blanche et plate; c'est le plus vilain édifice que j'aie vu.

Çà et là, hors des grandes rues et dans les faubourgs, subsiste le pavé pointu, exécrable, qui blesse les pieds ; ce sont des pierres de toutes formes serrées au hasard. Les maisons sont misérables ; on sent là le reste du Moyen âge. Elles sont bâties en bois et mortier : demi-ventrues et bossues, protégées par

une espèce de cuirasse lézardée en vieilles ardoises ébréchées, salies, branlantes. Impossible d'énumérer les formes; c'est le pèle-mèle le plus bizarre; cjuelques-unes ont une sorte de chapeau pointu comme au w" siècle; d'autres se dressent en tourelles, d'autres sont courtes et écrasées; elles se ])résentent de face, de flanc, de toutes façons. Partout la petite fenêtre à guillotine, à petits carreaux sales; pour s'abriter (k' la pluie, les plus hautes ont une sorte de paravent en ardoises (jui avance, soutenu par deux poutres. On aperçoit des escaliers vermoulus, obscurs, d'où soi'tent de mauvaises odeurs; par la pluie et sous les grands nuages, cela fourniiait des motifs à un peintre.

Quelques traces de piété lourde et de recrudescence catholique; une énorme croix de bronze portée sur une boule dorée, avec un gros piédestal de granit, élevée en 1817; un mandement emphatique sur la dégénérescence des caractères et la noblesse du breton; ces gémissements d'évèque (jui foudroie la civilisation moderne, finissent par la permission de manger des œufs.

Foi profonde, attention , recueillement extrême dans les gens agenouillés; des femmes se confessent; parmi elles, une espèce de cloporte, à genoux, égrène son chapelet. Il y avait une paysanne prosternée devant cette grosse croix, sur la place, — Pays catholique, non pas machinalement, mais avec passion. Je suis allé aujourd'hui à la sortie delà messe et des vêpres et j'ai regardé les figures : de vieux paysans, à genoux sur le pavé, un chapelet entre les mains, comptant les grains, le corps penché en avant dans la position la plus incommode, sont comme absorbés. Les yeux ne remuent pas; il n'y a pas un mouvement dans un seul des plis de la figure. — Beaucoup de femmes, des servantes, des filles de la campagne, une ou deux religieuses. Les figures et les expressions ressemblent à celles des saints du Moyen âs:e, dans leur niche de cathédrale. Rien de véhément, d'ardent; seulement, ils ont l'air pris tout entiers; c'est la plénitude de la croyance et de l'attente, comme si on les menait chez l'Empereur, aux Tuileries, parmi les dorures, et qu'un chambellan leur ait dit : « A genoux et ne bougez

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pas. » — La religion ainsi entendue est-elle autre chose qu'une ci-aintc plii^ forte? L'idée de la justice absolue entre-t-elle dans ces esprits-là?

Près du Thabor, grande chapelle; la Vierge est sur l'autel avec l'enfant Jésus, tous deux couronnés; elle est vraiment la reine et la déesse. Parfois il semble que le catholicisme soit un polythéisme retourné, dans lequel, au lieu d'êtres forts, on adoie des êtres malheureux et tendres.

Peu à peu le type se dégage; il y en a un, visible surtout chez les paysannes, les petites filles, les jeunes fdies au marché. Point de beauté régulière, de santé ni de belles pousses; quelque chose de grêle, de souffreteux, de pâlot, d'un peu écrasé. — Mais dans plusieurs jeunes fdles, cela produit des expressions admirables. La virginité parfaite, celle des sens et de l'àme, luie sensibilité excjuise, une délicatesse charmante, prête à souffrir |)ar son trop-j)loin, une suavité étrange. On ihmisc à ce mot indien : « Ne frappez pas une fennne, iùt-ce avec wih' fleur. » La beauté est en dedans, l'àme semble refoulée, l'ésignée, toute frêle, d'une douceur infinie. J'ai

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VU une fiancée avec son promis et sa famille, le premier jour, en montant au parc. Un bonnet à tuvaux avec des ailes raides, blanches et brodées, comme un reste des coiffures du xv" siècle; une jupe brune; la taille d'un seul bloc, non amincie aux hanches, comme dans les statues du xm'' siècle; un petit châle violet, dont la couleur s'harmonise avec le reste; des bas noirs. La figure est un peu courte, mais les yeux gris ont un tel charme de candeur profonde! Ce n'est pas la simple candeur allemande et anglaise; la femme n'est pas haute, fraîche, riche en couleurs, pétrie de lait; au contraire elle est petite, les bras et le cou sont trop maigres. Certainement les héroïnes si pures de l'ancienne chevalerie bretonne, l'amour mystique des romans du Saint-Graal, Percival, Ëlaine, Yolande, Géraint, viennent de là. Renan a bien parlé de cette sensibilité délicate et souffrante des races celtiques.

Par compensation, le soldat qui me mène à la caserne me dit que nul pays n"a les mœurs plus faciles. « Le jour, elles ne vous regardent pas, mais le soir il n'y a qu'à parler. » De même la

fin des romans bretons et toute la Bretagne du 3Iojen âge : « Tel prêtre avait dix femmes et même davantage. » — De ])lus, six. ivrognes dormaient à même sur les marches de l'église. Ils boivent quatre litres de cidre, puis de l'c^aude-vie. — l]n outre, saleté, puanteur, pauvreté de tous les tjuartiers extérieurs; c'est depuis six ans seulement qu'on y bâtit des maisons propres. Plusieurs endroits m'ont rappeli' la Juiverie de Francfort. Tout est saie ici, même l'hôtel qui est le premier de la ville et fort cher. La cour est commune avec un autre hùtel où aboutissent les messageries; tapage, mendiants, etc. Celui-ci est un reste de vieil hôtel bourgeois avec de hautes chambres, de vieux meubles achetés aux ventes, des papiers déchirés et partout les mauvaises odeurs. Quelle différence avec Douai!

Le Lycée avait sept cents élèves. L'évêque a iondé un collège religieux; du jour au lendemain la moitié des élèves ont (juitté; aujourd'hui le lycée languit.

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