S2 CARNETS DE VOYAGE
sortes (le troncs do palmiers dont la tête s'épanouit en un bouquet de nervures. Sur cet appui si frèlo porte toute la voiile. La dernière colonne lance sa cerbe de vinet-trois arceaux n n
de façon à porter tout le chevet. Si hautes, si droites, si blanches avec cette gerbe couronnante d'arceaux noirâtres qui vont se perdant dans la blancheur des murs, ces colonnes semblent l'illumination d'un feu d'artifice ou le jaillissement continu d'un jet d'eau. On ne peut rien imaginer de plus élégant (|ue leurs courbes ou de plus riche (pie leurs faisceaux. Quand on aura enlevé le plancher qui coupe la salle au premier étage, on aura probablement le plus beau vaisseau gotlii(pie de France, surtout si l'on débouche les Icnétres et si l'on refait les vitraux. Les colonnes étant minces font des deux nefs une seule nef, par l'abondance des jours. L'immensité des fenêtres, le ruissellement damasquiné des ors cl de la pourpre des vitraux répandront une sorte de gloire dans ce superbe vide. Il flamboiera comme uu tabernacle, comme flamboie déjà la Sainte-Chapelle de saint Louis si parée, si rayonnant(\ si semblable à une
châsse remplie du rayonnement de la Vierge, (les anges et de Dieu. Peut-être ce moment du Moyen âge est-il le plus triomphant et le plus extatique. C'est le suprême terme de la ])uissance de l'Eglise. — Sans doute ici on a comhiné l'art gothique avec quelques réminiscences latines ou quelque vague importation arabe. Il faudrait voir si dans ces hauts troncs épandus et ces bouquets de nervures il n'y a |)as quelque lointaine imitation des palmiers sculptés de l'Alhambra.
Deux petites rosaces sur la façade d'entrée sont intactes ou réparées d'après des débris restant. Celle de gauche, toute de pourpre et d'ocre, est d'une magnificence de ton incomparable. Ce jaune intense, imprégné de rouge et pénétré par la lumière du dehors, en contraste avec la noirceur massive du grand mur qu'il troue, est aussi beau qu'un horizon enflammé du Midi reflété dans un lac quand le soleil se couche.
Charmant promenoir du cloître, bas, porté par une rangée de fines colonnettés en couples, et surmonté d'un toit de vieilles tuiles rouges.
Ce ton rouge de la tuile et de la bri([uc anciennes longuement cuites au soleil est universel à Toulouse. — )laintenaut, les vieilles murailles massives s'écaillent ; la surface se bosselle de briques déchaussées et la vive couleur des saillies est rehaussée par la noirceur des crevasses. — Des lierres montent en grandes draperies lustrées, un cvprès allonge tout à côté sa pyramide, et des feuillages verts tout jeunes rient contre la vieille paroi défoncée et sombre.
C'est une ville et une race très bien douées pour les arts. Il y a un Conservatoire de musique qui fournit des sujets excellents à Paris et à l'Italie. — Toulouse a une école de peinture et de dessin, un assez grand nombre d'artistes, un bon musée, beaucoup de beaux monuments. Des grisettes chantent, pour les avoir entendus au théâtre, les airs de cinq ou six
opéras; il y a beaucoup damateurs qui sentent la musique, jouent ou goûtent un opéra au piano. — Je viens de voir également Carcassonne et Cette : la splendeur du soleil, la beauté des montagnes voisines, la mer, les horizons veloutés, la vivacité des habitants, leurs façons de flâneurs et d'improvisateurs, leur parler sonore et musical, quantité de traits indiquent une race demi-italienne, mais de fabrique plus légère. Ce qui leur barre encore le chemin, c'est leur réunion à la France du Nord; cette réunion leur a coupé la tête au xm*^ siècle et l'empêche de repousser. — Leur aristocratie vit inerte et arriérée à la campagne, l'argent manque, elle se fait avare; personne n'achète • les tableaux, ne patronne les fêtes de musique. — S'ils avaient pu développer leur constitution du ^loyen âge, vivre divisés en petites souverainetés indépendantes, être aiguillonnés par le patriotisme municipal, achever leur langue, se taire une littérature et des mœurs appropriées, nous aurions une nation, une pensée, un art de plus. — Ils l'avaient en 1:200. — Voilà une des vies sacrifiées à la centralisation et à la France.
Ils vivent dans les cadres et sous l'administration du Nord.
Pour la religion pareillement, ils sont Italiens. — Soixante-quatre couvents, je crois, àToulouse. J'ai vu à la campagne celui des Trappistines; elles ne sortent jamais, travaillent à la terre de leurs mains, se confessent par une grille, se lèvent à une heure du matin, dorment dans l'après-midi de une heure à deux. J'en voyais une vaguer dans le jardin dans sa longue robe d'un blanc jaunâtre, comme un maigre spectre lent et maladif au milieu du paysage éclatant et coloré. 11 yen a quatre-vingts. Quelle dépopulation dans les familles! Une ieune fille nous cite trois de ses amies devenues religieuses; on les prend à l'âge où le sexe fait explosion et où la tête est enthousiaste. L'une d'elles disait à sa mère éplorée : « Ma pauvre maman, vous auriez voulu me donner à un homme, mais j'aime bien mieux avoir Jésus-Christ pour époux; un jour, nous serons tous ensemble dans le ciel. » A l'âge des désirs vagues, le Jésus céleste et pourtant homme est l'époux incorporel auquel aspire le désir \oilé de pudeur. — In ])r(Hlicateur est
célèbre, mes amis d'ici le comparent au père Onofrio de George Sand dans 3IUe de la Quintinie. Il convertit violemment et parfois reçoit des coups de bâton des pères ou des maris. Dernièrement, après un sermon, il a conduit tout son auditoire au cimetière et là, avec des torches sur les tombes, il a [)arlé des vers, de la pourriture, du feu de l'enfer. Mme de..., qui a perdu dernièrement son fds aîné, a été emportée avec des attaques de nerfs. — A Cahors, une des plus jolies fdles de la ville s'est faite religieuse; quand elle parut dans l'église le jour de sa vêture en vêtements blancs de mariée, les hommes murmuraient, s'indignaient : « Quel dommage! C'est un meurtre. » — Le tumulte a été tel, qu'on n'a pu achever la cérémonie. — C'est le monde brillant, le bal qui est le grand ennemi. Les directeurs défendent à une jeune fdle d'aller au bal. Notre jeune fille, toute pieuse à quinze ans, pleurait parce qu'on voulait l'y conduire : il s'agissait d'une fête de famille; son confesseur est intervenu; le père a insisté disant qu'il y était obligé-, que ses filles ne feraient que deux tours. Le lendemain, l'ima-
yinatlon était retournée, elle recevait dans les rues des coups de chapeau de ses danseurs; elle a (juitté le catéchisme de persévérance.
Ouantité étonnante de prêtres dans les rues de Tmilouse; il y a une retraite. J'en compte une vingtaine devant moi sous les allées de la place du Capitole et il y en a dans toutes les rues.
L'n couvent des plus importants est celui de 31ario-Réparatrice. Il faut cinquante ou soixante mille francs de dot pour y entrer. Les religieuses se succèdent incessamment à la chapelle pour adorer et chanter; on les voit par la grille; c'est une exhibition poétique et attirante; elles ont des souliers de soie et le plus élégant habillement bleu et blanc. — L'essence du catholicisme méridional, c'est de prendre l'homme par la pompe, le ravissement des yeux, par le détournement opportun de l'instinct du sexe, et aussi par la peur de l'enfer dans l'affaiblissement final. L'argent vient surtout au clergé par les vieilles gens qui songent à la mort.
GARCASSON N E
La vieille ville, la ferme forteresse escarpée du Moyen âge est presque abandonnée; il y reste dix-huit cents pauvres diables, tisserands pour la plupart, dans de vieilles maisons de torchis. Tout le long des murailles rampent et s'accrochent des baracpies informes, borgnes ou boiteuses, imprégnées de poussière et de boue, et dans la ruelle étroite, parmi des ordures et des débris infects, des enfants déguenillés, crasseux, vaguent, avec des nuées de mouches, sous un soleil de j^lomb qui cuit et roussit toute cette moisissure humaine; c'est un ghetto du xiv'^ siècle.
Sur une hai:te colline rousse, nue, déserte,
s'élève la cité flanquée de sa doujjle enceinte de murailles féodales, formidable rempart bosselé de tours, hérissé de créneaux, de mâchicoulis, tout noircis par le soleil. On y grimpe par des pentes raides de petits cailloux inégaux et durs, oîi ne pouvaient monter que les chevaux des hommes d'armes ou les charrettes à bœufs du Moyen âge. — Etroites poternes enserrées de tours énormes, lourds porches ogivaux; çà et là seulement, une ou deux courbes élégantes de meneaux fleuronnés ou quelque fenêtre en arcades, portée sur de fines colonnettes. — Tout cela est rude, menaçant et sombre. — Les gens vivaient ici comme dans une aire, contents de n'être pas tués; c'était là tout le luxe aux temps féodaux. Les tours sont à deux ou trois étages, chaque étage et chaque tour pouvant êtredéfendus isolément, chaque enceinte exigeant son siège. Ouvertures pour lancer des traits d'arbalète, fentes de mâchicoulis pour écraser l'ennemi avec des moellons, percées pour verser le plomb fondu et l'huile bouillante, escaliers trompeurs et sans issue pour engager l'ennemi dans une sorte de puits où