‹ Caroline en Sicile (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · UNE PAGE I) HISTOIRE · texte numérisé non relu

UNE PAGE I) HISTOIRE

Avant de commencer ce chapitre , le romancier déclare qu'il cède la plume à l'historien, car il ne dit ni ne lait rien dire à ses personnages qui ne soit d'une scrupuleuse exactitude. Les faits, sinon les mois , sont puisés aux sources les plus authentiques. Cette déclaration préalable était nécessaire : quand les choses qu'on raconte contrarient les idées reçues et communément adoptées, il est bon de prendre quelques précautions pour soi-même et pour autrui. Vous vou-

lez conduire le lecteur dans des régions nouvelles, inconnues, c'est à merveille ; mais encore faut-il lui inspirer de la confiance et aplanir quelque peu devant lui les sentiers mal frayés par lesquels il doit passer pour vous suivre.

« Madame , dit l'adjudant Elbène en profitanl de la permission de la reine pour s'asseoir, je ne suis et ne pouvais être qu'un messager verbal ; les négociations dont je suis l'intermédiaire sont trop importantes , trop secrètes, pour être confiées au papier sans péril. Mon emprisonnement à Messine prouve assez de quelles précautions les Anglais s'environnent.

— Si bien défendue que soit la place , il y a toujours un point vulnérable ; votre présence ici en est une preuve éclatante.

— El d'ailleurs la place n'est pas si forte qu'elle le paraît.

Les Anglais ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.

Encore dix ans de système continental , il n'y a plus d'Angleterre.

— Dix ans ! c'est bien long.

— Mais avant de nous embarquer sur l'océan de la politique , souffrez , madame , que je remplisse la partie la plus agréable de ma mission.

L'impératrice Marie-Louise, votre auguste nièce, qui m'honore de sa confiance particulière , m'a ordonné de Iransmcilre à Votre Majesté l'expression de son respect et de son affection. C'est une tâche dont je m'acquitte avec bonheur.

— Portez-lui tous mes vœux et mes sentiments les plus tendres. Son fds est-il en bonne santé?

— Le roi de Rome se porte à merveille et promet à la France des destinées prospères et glorieuses.

— Mais avant de parler du fds , parlons du père. Monsieur l'adjudant, l'empereur Napoléon m'appelle-t-il toujours Frédégonde?

— Précisément , madame , l'empereur m'a chargé de demander à Votre Majesté si vous l'appeliez toujours le tyran corse.

— Cela dépend de lui , répondit Caroline en souriant de la repartie d'Elbène ; comme il se conduira avec moi je m'exprimerai sur lui.

— En ce cas, madame, vous n'aurez à l'avenir que des éloges à faire du nouveau Charlemagne.

— Comment concilier vos paroles avec ses actions? S'il avait prêté franchement l'oreille à mes premières ouvertures, je n'en serais point réduileà la condition misérableoù je suis tombée,

et depuis long temps la Sicile serait purgée d'Anglais. Au lieu de cela, qu'a fait votre empereur? J'envoie en France comme négociateur un officier de marine , un homme de confiance , un homme à moi enfin, le capitaine Amélia ; le maréchal Marmont, gouverneur des provinces illyriennes, auquel il s'adresse d'abord, l'expédie à Paris à votre ministre de la police , Rovigo, Savary,..que sais-je ? Vos hommes en place ont tant de noms aujourd'hui qu'il est impossible de s'y reconnaître. Amélia expose l'objet de sa mission ; au lieu d'être présenté à Napoléon comme le portaient ses instructions , et comme il ne cessait de le réclamer, il est jeté dans le donjon de Vincennes, où il est encore. Est-ce ainsi que Bonaparte me prouve ses bonnes dispositions?

— Bonaparte, madame ? Nous ne connaissons personne en France de ce nom-là. Vous voulez dire sans doute Napoléon. Bonaparte est mort le 28 floréal an xu.

— Vous voulez dire le 48 mai 1804, répondit vivement Caroline à qui ce souvenir du calendrier révolutionnaire rappelaitdouloureusementl'échafaud de Marie-Antoinette.

— Votre Majesté a une mémoire des dates qui tient véritablement du prodige.

— Comment les princes de l'Europe pourraient-ils oublier une date qui a justifié leurs prévisions, leurs résistances et qui leur a donné raison aux yeux de la postérité et des contemporains eux-mêmes? N'est-ce pas ce jour-là que votre Bonaparte s'est couronné de sa propre main? Or, en le laissant ramasser dans le sang de ma sœur la couronne de Louis XIV, la France s'est donné à elle-même un éclatant démenti.

— Un démenti, madame ?

— Eh ! oui, la pourpre de votre empereur a été le linceul de votre république ; en se jetant dans les bras de la monarchie, votre patrie égarée a reconnu enfin que la monarchie était le salut des peuples.

— Oh! pour cela, madame, c'est la vérité. L'éternelle gloire de l'empereur est d'avoir relevé le trône d'une main, l'autel de l'autre et d'en avoir à jamais fini avec ces idéologues imbéciles et ces féroces cannibales qui trop longtemps ont déshonoré la France.

Le tour de la raison est à !a fin venu.

— Puisse-t-elle effacer avec les larmes du repentir le cercle de sang qu'elle a décrit! Mais nous voici bien loin et de votre mission et du

capitaine Amélia. Je vous disais donc qu'il a été jeté pour toute réponse dans les cachots de Vineennes. C'est comme si Ton m'y avait jetée moi-môme, car enfin pour n'être pas accrédité publiquement, Amélia ne m'en représentait pas moins. Comment Napoléon explique-l-il un pareil affront?

— Le premier, le seul coupable est le capitaine Amélia lui-même. Sa faute a été de procéder par intermédiaires au lieu d'aller directement à l'empereur, comme je viens directement à Votre Majesté. L'empereur ne dit à ses ministres, même à sesconfidenls les plus intimes, que ce qu'il veut bien leur dire, et toute négociation qui passe par leur filière avant d'arriver jusqu'à lui est une négociation manquée. Sa Majesté Impériale ne souffre pas qu'on sache avant, elle les secrets de TElat. Et d'ailleurs dans cette occasion sa position était particulièrement délicate : Napoléon ne pouvait se donner l'apparence aux yeux du public de traiter avec les ennemis de la France ; je dis public et c'est à dessein; car je suis de l'avis de l'adage turc : « Tout secret qui passe deux devient commun ; t or, si Votre Majesté veut se donner la peine de compter, elle trouvera que son secret, avant même de parvenir aux oreilles

de l'empereur, avait passé par celles du maréchal Marmont, du duc de Rovigo , sans compter les autres. Votre Majesté comprend elle-même que L'emprisonnement du capitaine Amélia était une de ces nécessités politiques commandées par la raison d'État. Telles sont, madame, les explications que l'empereur m'a expressément enjoint de donner à cet égard à Votre Majesté. Il désire sincèrement qu'elle veuille bien s'en tenir pour satisfaite.

— Ce sont là des explications plus faciles à donner qu'à accepter. Mais je veux bien ne pas me montrer trop exigeante , surtout si la suite et la lin de la négociation en rachètent les commencements.

— Je ne dois pas dissimuler à Voire Majesté que dans l'origine l'empereur nourrissait des préventions contre elle. Pardonnez la franchise

D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Oui , madame , Napoléon n'accueillit pas avec faveur les premières ouvertures qui lui furent faites en votre nom.

— Et moi donc , croit-on que je me sois résignée sans combats à une pareille démarche? Moi aussi , j'ai cédé aux nécessités impérieuses

de la raison d'Etat, en immolant mes répugnances personnelles à des intérêts supérieurs. Je me suis dit qu'un homme, quel qu'il fût , appelé, n'importe comment , à de si hautes destinées, ne pouvait qu'être un instrument de la Providence , qui a ses vues sans doute en le suscitant au milieu des nations. Et puis , n'est-il pas devenu mon neveu en épousant la petite-fille de Marie- Thérèse?

— Celte considération de parenté a été déterminante aussi pour l'empereur. < Après tout,» me dit-il un jour en me parlant de Votre Majesté , « elle est la tante de mon fils. » L'impératrice , comme vous le devinez, madame, n'est pas étrangère à la révolution qui s'est opérée en lui à l'égard de Votre Majesté : c'est elle qui a, peu à peu , accoutumé son oreille à des noms ennemis jusqu'alors , et son cœur à des sentiments de conciliation ; grâce à son intervention, la négociation est devenue une affaire de famille. Comme parente et comme fille des Césars , Marie-Louise souffre à la fois dans son affection et dans son orgueil , de vous voir ainsi reléguée au bout de l'Europe , dans cette île perdue...

— Où je ne suis plus, vous le voyez, qu'une proscrite.

— L'impératrice est indignée contre les Anglais , et cette dernière insolence a décidé l'empereur à agir promplemcnt et puissamment.

— C'est s'y prendre un peu tard ; mais je ne veux pas récriminer , et je pardonne à Napoléon ses irrésolutions, ses lenteurs , s'il répare le mal qu'il pouvait empêcher. Puisqu'il m'a laissé précipiter du trône, c'est bien le moins qu'il m'aide à y remonter.

— La volonté de l'empereur est formelle à cet égard , et l'Europe sait que ce qu'il veut il le veut bien, il n'hésite plus que sur l'exécution.

— Qu'il me laisse faire; quoique exilée du trône, et tenue en surveillance par les Anglais dans ce méchant village, j'ai encore par devers moi les moyens de me débarrasser d'eux.

— Ces moyens, quels qu'ils soient, l'empereur les ignore et veut les ignorer ; il en laisse à Votre Majesté le choix et l'emploi ; il ne s'attache, lui, qu'aux résultats; et c'est là-dessus seulement que les protocoles sont ouverts.

— Mes propositions sont claires , et déjà plusieurs fois je lésai nettement formulées : la présence des Anglais en Sicile est pour Napoléon un sujet constant d'inquiétude et un grave embarras ; ils gênent de là toutes ses opérations dans

le midi de l'Europe et le tiennent perpétuellement en échec. Ainsi , nos intérêts sur ce terrain sont identiques.

— Telle est aussi , madame , l'opinion de l'empereur.

— Je serais donc endroit, puisque son intérêt est lié au mien si étroitement, de réclamer son assistance directe pour expulser les Anglais et délivrer la Sicile. Cependant , je ne le fais point , et je me charge seule de cette immense entreprise»

— Premier point.

— Mes mesures sont prises de telle sorte que je ne puis manquer de réussir , et je réussirai ; mais , en politique , il faut tout prévoir , même les revers les plus improbables : en cas d'insuccès , je réclame un asile sûr et honorable à Gênes ou à Venise , à mon choix.

— L'empire françaisest ouvert à Votre Majesté dans toute son étendue ; elle n'aura qu'à choisir elle-même le lieu de sa résidence. Elle sera partout traitée comme l'auguste tante du roi de Rome.

— Ceci n'est qu'une question incidente, soulevée seulement pour mémoire ; je ne m'y arrête pas, et je reprends le fil. Délivrée des Anglais,

ÛO —

je ressaisis avec le roi Ferdinand les rênes de l'État, et j'ouvre les porte delà Sicile aux navires français, lani à ceux de guerre qu'à ceux de commerce.

— Second point. Et Votre Majesté demande en échange?...

— Ne le sait- on pas? A quoi bon répéter ce que j'ai dit mille fois? Je demande, premièrement : des secours de terre et de mer, au cas où les Anglais tenteraient un coup de main sur la Sicile.

— Cet article ne saurait souffrir de difficulté.

— Les autres en souffrent donc ?

— Je ne dis pas cela ; je dis seulement que le premier ressort de la nature des choses , comme dit l'empereur. Mais Voire Majesté n'a pas fini ; j'ai l'honneur de l'écouter avec toute l'attention , tout le respect, qui lui sont dus.

— Je demande en second lieu que Napoléon me rende enfin , et pour toujours , notre royaume de INaples. Voilà mon ultimatum.

— Nous voici dans le vif de la question. C'est précisément celte condition absolue de Votre Majesté , qui a entretenu les hésitations de Fera-* pereur, et occasionné les lenteurs dont vous vous plaignez : car enfin, madame, si vous êtes la

lame de l'impératrice , l'épouse du roi de Naples actuel est la sœur de l'empereur.

- — Je puis écouter beaucoup de choses , mais que devant moi on traite Murât de roi de Naples, cela je ne puis l'entendre de sang-froid , c'est au-dessus de mes forces.

— A l'avenir donc, je dirai Murât tout court.

— Nous donner pour successeur le fds d'un aubergiste , un palefrenier, c'est aussi trop méprisant ! J'ai pardonné à Napoléon bien des injures, mais celle-là... Tenez, adjudant Elbène, il faut que voire empereur la répare bien vile , s'il veut que nous soyons bons amis.

— C'est son désir et son projet. Je ne cache pas à Votre Majesté qu'il est mécontent de Murât. Entre autres griefs, il ne lui a point pardonné d'avoir compromis l'honneur et le prestige des armes françaises dans sa triste expédition de Sicile. On a bien prétendu que c'est l'empereur lui-même qui l'a fait manquer après l'avoir conseillée, parce qu'il n'avait besoin, dit-on, conlre les Anglais, que d'une simple démonstration , d'une diversion au profit de ses armées d'Espagne. Mais ceci est une calomnie, qui n'a pas même pour elle l'ombre d'une probabilité.

— Quant à moi , dit la reine , je n'ai jamais

cru au succès de l'entreprise, et j'ai été si peu inquiète du résultat, que je n'ai. pas même envoyé au secours de Messine les troupes siciliennes cantonnées à Palerme et à Trapani. L'événement a justifié ma sécurité. »

Caroline en savait sur cette expédition , demeurée assez obscure, beaucoup plus sans doute qu'elle n'en voulait dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès celte époque, elle entretenait avec Napoléon des intelligences secrètes, et que les Anglais lui reprochaient avec amertume de les avoir abandonnés dans cette circonstance.

i Quoi qu'il en soit, reprit Elbène, l'empereur est dégoûté de son beau-frère, et n'attend qu'une occasion pour l'éloigner de Naples, sauf à le dédommager quelque part. Sa Majesté Impériale a tant de couronnes à sa disposition , qu'elle n'a que l'embarras du choix. Je vous dirai plus , madame, c'est que le général Manhès , qui commande en Calabre, passe pour être l'homme de Napoléon, plus encore que l'homme de Murât ; ce qui expliquerait sa haute et rapide fortune. En tout état de cause, je crois qu'il pourrait servir, au besoin, les vues de Votre Majesté sur le continent napolitain.

— Afin de vous rendre franchise pour fran-

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