‹ Caroline en Sicile (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · C.ABOUNE · texte numérisé non relu

C.ABOUNE

chise , je vous dirai que Manhès passe pour les avoir déjà servies et pour correspondre avec nous directement ; car vous comprenez bien que, en attendant la réalisation des bons vouloirs de Napoléon à notre égard , nous ne sommes pas fâchée de nous préparer les voies par nousmême.

— Y aurait-il de l'indiscrétion à demander à Votre Majesté

Si le destin propice a couronné ses vœux?

— Je n'ai plus rien à vous cacher, car vous représentez ici Napoléon, et je joue avec lui à jeu découvert. Aussi bien , touchons -nous au moment suprême où l'Europe entière sera dans ma confidence. Apprenez donc que nous avons en Calabre un parti puissant ; tous les carbonari sont avec nous. Bien plus , Manhès lui-même doit seconder activement le mouvement qui se prépare : ses chaloupes canonnières renforceront notre escadre contre la flotte anglaise. Quant à Naples , j'y compte, vous ne l'ignorez pas, des partisans nombreux, et j'ai des afûdés sûrs jusque dans la propre maison de Murât. Cela date de loin : Salicetti lui-même m'écrivait déjà régulièrement et confidentiellement.

— Nous le savions à Paris, madame, et je pourrais même dire à Voire Majesté le nom de l'individu qui portait les lettres et rapportait les réponses.

— Voyons si vous êtes bien informé ?

— Il s'appelait Capctli.

— C'est bien cela. 11 faut que Canosa nous ait trahis ; car lui seul était dans le secret.

— Précisément , madame , Canosa m'a tout dit. Vous voyez qu'à Paris nous savons bien des choses. Malheureusement pour Votre Majesté , Murât en sait aussi beaucoup.

— La pénétration n'est cependant pas sa faculté dominante.

— C'est vrai ; mais on lui a donné l'éveil. -Qui?

— Devinez, madame.

— Comment le puis-je ?

~~- Les Anglais.

— Murât correspond avec les Anglais?

— Avec Benlinck lui»même.

— Mais Bentinck ne sait rien.

— Déirompez-vous , madame , vous avez été trahie par un certain Roméo qui , en faisant vos affaires , faisait celles des Anglais.

— Le misérable! c'est donc lui qui a dénoncé Rossaroll.

— (Test probable.

— J'ai toujours suspecté sa fidélité , et j'ai renoncé depuis longtemps à ses services. Il connaît , il est vrai , mes projets sur Naples, tout le monde doit les soupçonner, mais il ignore mes plans actuels contre les Anglais.

— C'est heureux pour nous , car les Anglais les sauraient déjà.

— Oh ! quant à ce secret-là , s'écria Caroline en posant la main sur son cœur, c'est le mien ; il sera bien gardé. Mais ce qui m'étonne , ce que j'ai peine à comprendre , c'est que Benlinck ait averti Murât. Quel intérêt a-l-il à cela ?

— D'abord , madame , l'intérêt de vous nuire et de renverser vos espérances. Pourvu que les Anglais soient maîtres de la Sicile , peu leur importe que ce soit Murât ou Ferdinand qui règne à INaples. Mon avis est , qu'appelés à choisir, ils voteraient pour Murât. Cela se conçoit , vous avez des droits sur la Sicile, Murât n'en a pas, et ils lui assureraient volontiers , ils lui garantiraient le continent napolitain, pourvu qu'il leur laissât la libre possession de Tîle.

— La Sicile, je le sais trop, est l'objet de leur convoitise , mais j'y mettrai bon ordre, et s'ils y restent ce ne sera pas vivants.

— Au reste, madame, qu'ils fassent leur cour à Murât, et que Mural soit sur ses gardes contre vos entreprises, peu importe aujourd'hui , puisque Votre Majesté est destinée à rentrer à Naples non plus par la voie étroite et ténébreuse des conspirations, mais en plein soleil, par la grande route delà politique.

— Vous revenez à la question et il était temps d'y revenir : toutes ces digressions nous en avaient beaucoup écartés. Vous connaissez maintenant mes conditions. Napoléon les accepte-t-il oui ou non ?

— Je vais m'expliquer aussi catégoriquement que l'a fait Votre Majesté ; et je puis le faire , car j'ai à cet égard des instructions positives. Premièrement : une fois les Anglais chassés de l'île, et cela par des moyens que l'empereur ne veut ni juger ni connaître, et dont il vous laisse la responsabilité tout entière ; une fois , dis-je , le fait accompli , il sera accordé à Votre Majesté tous les secours nécessaires pour prévenir une nouvelle invasion britannique en Sicile. Le commandement des troupes françaises sera confié au général Manhès , si du moins ce choix a l'agrément de Votre Majesté.

— C'est celui que j'aurais fait moi-même.

— Secondement : afin de reconnaître le service rendu par Votre Majesté à l'empire français, et pour rétablir la paix entre les deux puissances, le royaume de Naples vous sera rendu , et, afin de maintenir son double droit , Ferdinand reprendra le titre de roi des Deux-Siciles.

— Je n'ai pas d'objection à faire à ce baptême géographique , si ce n'est qu'il flatte l'orgueil sicilien aux dépens des Napolitains que l'on a débaptisés.

— Troisièmement...

— Mon protocole n'a que deux articles, comment le vôtre en a-t-il trois?

— Que Voire Majesté daigne m'écouter jusqu'au bout , elle n'aura pas à se plaindre , je l'espère , de ce troisième article.

— Allez donc, nous verrons bien.

— Troisièmement : afin de sceller la réconciliation , et pour donner en même temps à Votre Majesté un témoignage d'amitié sincère et de bonne parenté, l'empereur incorpore, à perpétuité, au royaume de Naples actuel la ville d'Ancône et ses dépendances.

— Vraiment, votre empereur est d'une grâce charmante. Dites-lui que son procédé m'a été au cœur, et qu'il rachète bien des choses ; sans

compter que le cadeau est magnifique. Je ferai d'Ancône le Gaëte de l'Adriatique.

— L'empereur n'exige en retour qu'une seule chose.

— Il exige ?. . , Déjà des conditions ? Napoléon veut-il être pour moi à Naples ce que les Anglais sont à Païenne? Si je ne dois que changer de maître , tout est rompu ; je reste en exil. Je préfère le néant , l'abjection où je suis tombée , au simulacre de la grandeur et de la puissance. Je sais ce que pèse un joug , on ne m'en fera plus porter. Je ne suis pas de ces esprits vaniteux qui se contentent des apparences ; je veux être et non paraître , moi. Qu'un Murât fasse du trône un tréteau , et joue dans son manteau d'emprunt le personnage de comparse et de mannequin couronné, il est dans son rôle et fait son métier d'histrion; mais moi, oublie-ton qui je suis? Oublie-t-on d'où je sors?

— Personne ne l'oublie, et l'empereur moins que personne.

Remettez-vous, madame, d'une alarme aussi chaude.

Quand j'ai dit que l'empereur exige , j'ai voulu dire qu'il désire...

— Quoi?

— Que Votre Majesté laisse aux Napolitains les lois françaises auxquelles ils se sont accoutumés et qu'elle les introduise en Sicile.

— Encore un changement de constitution !

— Eh ! madame , qui vous parle de constitution ? Il ne s'agit que du code^lNapoléon ; la mode des constitutions est passée, grâce à Dieu! L'abbé Sieyès ne nous en avait que trop infestés. Ces billevesées ne trouvent plus de crédit que dans le cerveau creux des idéologues. Une bonne charte est un homme... ou une femme de génie; à ce litre, madame, la France et les Deux-Siciles ont la meilleure des constitutions.

— Chacun a sa chimère et sa recette , dit Caroline en se parlant à elle-même : l'un a son code, l'autre sa charte, panacées miraculeuses qui doivent guérir infailliblement tous les maux de l'humanité. Pauvre humanité! Je ne m'oppose pas, continua-t-elle en revenant à l'adjudant , à ce que mes sujets se fassent juger d'après les lois françaises, si cela leur fait plaisir; autant celleslà que d'autres ; l'important n'est pas la loi , mais celui qui l'interprète et qui l'applique. Les bons magistrats font les bons codes, et le code le plus parfait n'est qu'un chiffon de papier, si le magistrat est ignorant ou corrompu.

— Il va sans dire, madame, que les deux Étals contracteront ensemble une alliance offensive et défensive, et que l'empire de Napoléon trouvera toujours dans le royaume de Caroline un allié iidèle et dévoué.

— Comme aussi Caroline trouvera dans Napoléon un ami et pas un maître.

— L'empereur répèle souvent, madame, que la réciprocité et l'équité sont la première loi et la condition sine quâ non des alliances solides et durables.

— Il proclame la maxim,e, mais rechercbe-t-il les occasions de la pratiquer?

— Madame ,

Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter,

comme dit le Tancrède de M. de Voltaire. »

Celte dernière citation, qui ne manquait pas d'à-propros puisque la scène de Tancrède se passe en Sicile, fit sourire la reine et mit fin a la conférence. Aussi bien la mission du plénipotentiaire occulte était— elle remplie. Caroline avait gagné sa cause; elle ne put se défendre d'un tressaillement de satisfaction en se voyant si près du but , en songeant surtout qu'elle ne devait qu'à elle seule, à sa persévérance, à son activité,

à son indomptable énergie, le triomphe inespéré qui couronnait tant d'efforts. La joie de l'orgueil victorieux éclatait dans ses regards, et son sourire respirait l'ivresse intime, inexorable , d'une vengeance assouvie ou près de l'être, ce qui est plus effrayant encore et plus doux. Il lui échappa une exclamation qui prouvait la violence de sa crise intérieure.

< Je pile Bentinck dans un mortier. » Expression cruellement pittoresque qui lui élait familière alors qu'elle portait ou croyait portera son ennemi un coup mortel.

« Oh ! oh ! pensa tout bas l'adjudant diplomate, je comprends maintenant pourquoi l'empereur l'avait baptisée Frédégonde. 11 vaut mieux être son ami que son ennemi, et les Anglais avec elle n'auront pas beau jeu.

— A quoi pensez-vous, M. d'Elbène ?

— Aux Anglais, madame, et comme dit notre grand Racine, répliqua-t-il encouragé par le succès de sa dernière citation ,

Je les plains de tomber en vos mains redoutables.»

Mais cette citation n'eut pas le succès de Pau- Ire; car par l'enchaînement des idées elle donnait à croire que dans son for intérieur Elbène

comparait la reine Caroline à la reine Aihalie; autrement, comment un vers de la tragédie baptisée par la terrible héroïne lui serait-il venu tout à coup à la mémoire ? Ce raisonnement était trop facile à faire pour que la reine , douée comme elle Tétait d'une clairvoyance extraordinaire, ne le fîi pas immédiatement. Quoique blessée, elle n'en laissa rien paraître, et faisant sur elle-même un retour involontaire :

i 11 faut , se dit-elle à part elle , qu'on m'ait fait en Europe une réputation bien mauvaise. » Ce mouvement d'analyse Ht passer sur son front un sombre usage : allumés par la joie, ses yeux s'éteignirent dans la tristesse ; son sourire passa du ravissement à l'amertume : son triomphe était gâté. Rien n'est complet ici-bas ; la limite est partout; les moralistes passés l'ont dit, les moralistes futurs le diront encore : notre terre est l'empire des demi-clartés , des demiténèbres; tout succès a son revers, tout bonheur son correctif, comme toute lumière a ses ombres et tout printemps son hiver.

< Allez vous reposer, dit Caroline à l'adjudant, vous devez en avoir besoin. Demain je répondrai à ma nièce l'impératrice, et je lui parlerai de vous en bons termes. En attendant mieux,

ajouta-t-elle en lui donnant une bague enrichie de diamants, prenez ceci comme un témoignage de ma satisfaction. Cet anneau servira à dissimuler encore mieux dans l'occasion voire doigt mystérieux. Continuez à le mettre au service de la bonne cause, des bons principes, et cette blessure cruelle, qui fut pour vous un sujet de douleur, sera l'instrument de votre fortune.

— Je la bénis aujourd'hui, madame, puisque je lui dois l'honneur d'avoir été admis en votre présence. »

Avant de congédier l'émissaire des Tuileries, l'auteur a besoin de répéter que, dans ce chapitre, il n'a pas été romancier, mais historien, et qu'il a renoncé , en celle circonstance , à touies les prérogatives de l'imagination; pas un fait, pas un nom propre n'est de sa création ni de la création de personne ; fidèle au précepte qui veut que la Vérité soit arrachée toute nue du fond de son puits, c'est dans cet étal qu'il l'a présentée au lecteur, sauf à faire criera la fiction, à l'invraisemblance :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Le poète aurait pu ajouter qu'il n'en est alors que le plus vrai, car pour donner du crédit à ses

inventions, le menteur n'invente que ce qui est probable ; autrement, qui le croirait ?

Que maintenant Caroline et Napoléon jouassent au plus fin, et qu'en s'exploitantl'un l'autre au profit de leur intérêt particulier, tous les deux nourrissent au fond du cœur l'arrière-pensée de se duper réciproquement après le succès, c'est possible, c'est même probable ; mais, en attendant, ils n'en marchaient pas moins d'accord dans les noirs sentiers de l'intrigue, du mystère; plus d'une fois leurs lettres furent interceptées, leurs agents arrêtés, et Rossaroll ne fut pas le seul à sceller de son sang leur pacte ténébreux.

Qu'imporie aux princes la vie des hommes ? Pour un qui glisse et tombe du haut de la corde tendue , il en surgit vingt autres tout prêts à recommencer le tour, au risque de faire, comme leurs devanciers, le saut périlleux. La graine des courtisans est vivace, elle est féconde, elle fleurit sans culture, en toute saison, en tout pays, dans toutes les couches de fa société , en bas comme en haut, en haut comme en bas; les uns s'appellent Leicester, Concini , Potemkin , Acton ; les autres n'ont pas de nom dans l'histoire, à peine en ont-ils un dans les carions de la police ; mais tous , les plus grands comme les plus infimes,

depuis le favori triomphant, que le vent capricieux de la faveur emporte et dépose au pied du trône, souvent plus haut, jusqu'à l'espion ténébreux, martyr impur qui n'arrive qu'à la hauteur i\u gibet, tous sont pétris du même limon, animés du même souffle , dévorés des mêmes convoitises, tous ont soif d'argent et des grossiers plaisirs, des oripeaux qu'il procure; il leur faut à tous un marchepied, qu'il soit d'or, de sang ou de boue , n'importe , pourvu qu'il leur permette de passer la tête au-dessus des autres; rampants par arrogance , ils baisent les pieds du maître, afin de faire ensuite baiser les leurs. Le sang du premier esclave coule, à plus ou moins forte dose, dans leurs veines à tous, et nul d'entre eux, fût-il prince comme Godoï , fût-il roi comme Poniatowski, nul ne s'élève, par le cœur, audessus de Pallas l'affranchi.

Page 1