‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 1 sur 15 · Caroline en Sicile · texte numérisé non relu

Caroline en Sicile

La frêle embarcation sur laquelle Fabio s'était échappé de Mazzara vogua heureusement toute la journée loin de la vue des côtes ; la nuit, elle s'en rapprocha et débarqua le fugitif sur un point solitaire des marines de Marsalla, non loin de la Spagnola, de sanglante mémoire. Il continua sa route à pied, et le matin il était à Trapani, à l'ouverture des portes. Grâce à son costume de moine , il entra dans la ville , sans être remarqué. Sa première visite fut pour Errante :

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« Eh ! mon père, lui dit l'artiste, trompé par son déguisement, vous êtes matinal. Venez-vous commander voire portrait ou celui de la sainte Vierge pour l'église de votre couvent ?

— Je viens vous demander un asile, répondit le faux moine en écartant le capuchon qui voilait son visage.

— Comment c'est vous? Et c'est ici, à Trapani, que vous venez vous cacher?

— Pourquoi non ? on viendra m'y chercher moins qu'ailleurs.

— C'est possible , mais pour plus de sûreté permettez que je vous mette sous clef. »

Le prudent artiste alla donner un double tour à la porte de son atelier; puis, revenant vers Fabio :

« Maintenant, reprit-il, que nous voilà à l'abri d'une surprise, racontez-moi vos aventures. »

Fabio s'exécuta avec une entière franchise, sans dissimuler aucune de ses irrésolutions, de ses faiblesses , de ses trahisons. Ses tristes et rapides amours avec la reine, la violente rupture qui avait brisé celte chaîne malheureuse, l'indignation de Rafaella, ses dédains, sa douleur, ses refus , il n'omit rien et soulagea sa conscience par une confession .sincère. Il ne tut que sa

rencontre avec Castoréo dont l'existence n'élail pas son secret.

Contre sa coutume, Errante écoula sérieusement et répondit de même.

« Je comprends votre angoisse, dit-il à Fabio ; votre position est crilique : la reine est vindicative, et dona Rafaella sera inébranlable dans la résolution qu'elle aura prise. Elle a l'orgueil de l'innocence, uni à celui de la beauté, et elle nous a prouvé qu'elle avait du caractère. Ainsi, mon cber, attendez-vous à la trouver implacable. Pourquoi aussi l'avoir trompée? L'amour d'une telle femme est le gros lot à la loterie des passions ; vous l'avez, et vous allez vous prendre comme un enfant dans les filets d'une sirène. Si encore cette sirène avait vingt ans ! Mais, entre nous, Sa Majesté laisse quelque cbose à désirer à cet égard, et, quoi que vous en puissiez dire, les rides n'épargnent pas plus les fronts couronnés que celui des simples mortelles. Au reste, tout ee que je vous dis là est parfaitement inutile, sans compter qu'il n'est pas généreux de chapitrer un homme qui se noie. Un coup de main dans ce cas vaut mieux que vingt-cinq coups de langue. A propos, vous savez que je vous conserve la mante de Rafaella.

— Je n'ai garde de l'oublier, et ne manquerai pas de vous la réclamer comme la plus chère des reliques.

— Je suppose pourtant que vous ne venez pas seulement pour cela. A quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi. J'espère cette fois que vous allez être sage, et faire le mort pour longtemps. La leçon est assez dure pour vous profiter, et vous voilà guéri, j'imagine, de votre passion malheureuse pour la politique.

— Au contraire, il ne me reste que cette voie pour me réhabiliter aux yeux de la reine, à mes propres yeux, et pour rentrer en grâce auprès de Rafaella.

— Eh! que voulez-vous donc que lui fasse votre politique? Vous figurez-vous , par hasard, que les femmes se payent de ces raisons-là ? Il n'en est pas une, croyez-moi, même la plus héroïque , qui ne sacrifiât sans hésitation , sans scrupule, sa patrie à son amour. La Spartiate appartient à la race perdue des mastodontes. Au surplus, vous ferez de mes avis ce que vous voudrez ; vous êtes en âge de marcher seul.

— Et, avec votre permission, j'userai de mes jambes pour aller à mon but malgré les obstacles et même malgré vous.

— Allez ! vous êtes incorrigible.

— Incorrigible , comme vous le dites : (ant qu'il restera en Sicile un seul Anglais...

— Mais, malheureux! interrompit brusquement le peintre, vous voulez me réduire à la mendicité ! Car enfin , quand il n'y aura plus d'Anglais, est-ce vous qui m'achèterez les Tinlorels et les Titiens que je confectionne avec tant de distinction? Plus de Bretons, plus de guinées, et je vais droit à l'hôpital. C'est égal, j'immole de bon cœur le veau d'or sur les autels de l'amitié. Niez encore mon patriotisme, ô Procida ! Voyons , que peut-on faire pour voire service?

— Me cacher chez vous jusqu'à nouvel ordre et prévenir de mon retour le comte Allégroni. \

— Si ce n'est que cela , vous serez servi à la minute, et je vais vous dépêcher le comte avec d'autant plus d'empressement qu'il vous tiendra le même langage que moi.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr. C'est un homme sage, un homme froid , sans passions politiques ; il dirait lui aussi : Périsse le monde plutôt qu'un camée!

— Soit ! répondit Fabio avec un sourire inté-

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rieur ; envoyez-le-moi toujours. Je vous jure devant Dieu ei devant les hommes de ne rien faire sans son conseil.

— En ce cas, je triomphe, et vous êtes sauvé. L'Averne, je veux dire la politique, va lâcher sa proie. Alléluia ! »

Voilà comme on jugeait Allégroni. Il avait si bien joué son rôle, que ses amis eux-mêmes, ceux du moins qui , comme Errante, n'étaient pas initiés aux terribles mystères de saint Pau!, ne voyaient en lui que l'homme aux camées. 11 ne tarda pas à se rendre chez le peintre sous prétexte de visiter ses tableaux, et n'eut avec le fugitif qu'un tête-à-tête fort court : à peine le curieux Errante les perdit-il de vue quelques minutes, mais il n'en fallait pas davantage pour ce qu'ils avaient à se dire; ils s'entendaient à demi-mots, et leurs yeux se devinaient à défaut de paroles ; leurs âmes n'étaient-elles pas d'intelligence, et leurs deux cœurs ne battaient-ils pas à l'unisson?

Rentré chez lui , le comte Allégroni convoqua pour le soir même une réunion de beati Paoli; mais craignant que l'Écueil du Mauvais- Conseil ne leur offrît plus une retraite assez sûre, il assigna aux adeptes, pour lieu de

rendez-vous ;ine des cavernes du mont Éryx.

La nuit régnait ; une de ces nuits sinistres qui invitent au suicide, au crime, et jettent de vagues épouvantes au cœur des sentinelles perdues et des voyageurs égarés. Ce n'était pas un ciel de Sicile, mais un ciel anglais. De gros nuages noirs se traînaient lourdement dans l'espace, et ces sombres masses dérobaient jusqu'à la dernière les étoiles du firmament. L'Eryx, que nous avons vu si radieux un soir au coucher du soleil, plongeait dans d'épaisses ténèbres ; le silence était aussi profond , aussi funèbre que l'obscurité : à peine entendait-on de loin en loin le cri lugubre et rauque de l'orfraie dans les rochers; puis tout se taisait, et la nature restait sans voix, sans mouvement, sans souffle, sous l'étreinte glacée de cette nuit sépulcrale.

Ainsi, le globe à son dernier jour roulera dans les sombres horreurs du vide quand le soleil éteint au fond du ciel ne lui enverra plus ni lumière ni chaleur; toute vie alors aura cessé pour iui, mais l'univers ne meurt point : les mondes, les systèmes ont leurs générations comme les hommes et comme les peuples : un soleil s'éteint, un autre s'allume ; el, nées à leur tour pour la destruction, de nouvelles planètes accom-

plissent autour de nouveaux soleils le cycle fatal et défini de leurs destinées.

La caverne choisie par Allégroni pour la réunion de beati Paoli était la fameuse grotte de Polyphème, celle-là même où, suivant l'opinion de notre trop savant ami Schininà , se passa le tragi-comique épisode de l'Odyssée, que chacun sait par cœur, et qui rappelle la non moins terrible histoire de l'Ogre et du Petit-Poucet. A trente siècles de distance, c'est toujours l'intelligence aux prises avec la force brutale : le cyciope y perdit son œil, et l'ogre ses louveteaux et ses bottes de sept lieues ; dans une légende comme dans l'autre, la victoire resta à l'esprit : Ulysse revit son palais , et le Petit-Poucet sa chaumière.

Ouverte sur la mer, la grotte cyclopéenne est percée aux flancs du rocher dans la partie la plus solitaire du montEryx, et celle dernière circonstance l'avait fait choisir par Allégroni ; pour plus de sûreté, l'entrée en avait été masquée par de longues herbes et d'épaisses broussailles. Une seule lorche éclairait l'intérieur et laissait dans l'ombre une grande partie de l'assemblée. Les adeples portaient leur robe noire à capuchon, et leur carabine cachée dessous. Le pré-

sideul ouvrit la séance par la prière d'usage ; après quoi le chevalier Vito Vitali prit la parole, et rendit compte en détail de sa mission de Païenne. Quand il eut fait l'aveu sincère du double échec qu'il avait essuyé, Allégroni lui répondit :

« Le tribunal est juste : puisque ce n'est pas par votre faute que le marquis Artali a échappé cette fois au châtiment qui lui est réservé, on vous permettra, chevalier Vito Vitali, de recommencer Tépreuve ; mais, prenez garde, s'il échappait trois fois, par voire faute ou non, le tribunal désignerait un autre exécuteur; vous seriez déclaré coupable de lèse-justice, et comme tel votre vie tomberait au pouvoir du marquis Mongilèpre, défenseur du condamné. »

Vitali s'inclina en signe de résignation.

i Quant à l'émeute, reprit Allégroni, nous vous donnons absolution plénière : on n'est pas coupable pour obéir à la force des circonstances et à l'impérieuse loi de la nécessité : vous avez fait votre devoir et bien mérité de l'Ordre en ne désespérant ni de lui ni de vous. Recevez nos éloges et nos remercîments. Oui un relard vaut mieux qu'une défaite ; il est des cas où la précipitation est plus qu'une faute, où elle est an

crime par les résultats funestes qu'elle entraîne après elle. Eh ! qu'est-ce après tout qu'un jour de plus ou de moins quand la victoire est certaine? Persévérons, mes frères, espérons, croyons... l'avenir est à nous.

— Amen ! répondit l'assemblée en faisant le signe de la croix.

— Maintenant, poursuivit le président, nous allons procéder à la réception solennelle du néophyte qui désire être initié à nos saints mystères. Vous me demanderez sans doute par quoi il s'est rendu digne de cet honneur? C'est lui-même qui va vous le dire. »

A ces mots le récipiendaire s'avança au milieu d'un profond silence.

i Si, pour obtenir, dit-il, la faveur de siéger dans vos rangs, il ne fallait qu'aimer la Sicile et haïr les Anglais, je réclamerais, comme m'étant due , la première place au milieu de vous , car personne ici ne porte à la patrie un amour plus ardent ni une haine [dus implacable à ses oppresseurs. Mais d'autres titres, je le comprends , sont nécessaires pour conquérir voire confiance; tout le inonde peut dire : J'aime la Sicile, je hais les Anglais ; il ne suffit pas de le dire, il faut le prouver. Apprenez donc que vous avez devant

vous le meurtrier de la Spagnola. Ce litre vous suffit-il? »

A ces mots, un murmure non équivoque d'approbation courut dans rassemblée, et témoigna de la sympathie dont le nouvel adepte était l'objet.

« Vous le voyez, reprit Fabio , je ne crains pas de vous livrer des otages en me dénonçant moi-même, et en me mettant à voire merci. Qu'ai-je à craindre? N'êtes-vous pas tous animés du même esprit, des mêmes vengeances? Ne m 'enviez-vous pas tous le bonheur et la gloire d'avoir versé du sang anglais , en attendant que nous l'offrions en holocauste jusqu'à la dernière goutte sur l'autel de la patrie? Jour espéré, jour prospère, qui se lèvera trop tard au gré de notre impatience ! Mais il se lèvera : tout ici , hors d'ici même, m'en donne l'assurance, et la justice aura son cours. Envoyez-moi sur la brèche ; assignez-moi le poste le plus exposé, le plus périlleux; c'est la seule grâce que je sollicite de vous. J'ai pris avec moi-même l'engagement solennel de me distinguer par une action d'éclat dans les nouvelles vêpres que vous préparez ; je le veux, je le dois, et je supplie ardemment le ciel de ne pas frustrer mon espoir. Si je péris

dans l'entreprise, nia mort sera glorieuse et rachètera du moins l'oisiveté de ma vie. Je suis militaire, je mets à votre service mon expérience des camps et des soldats. S'il vous faut un instrument dévoué , résolu, pour soulever les troupes siciliennes casernées à Trapani ou ailleurs, j'ai l'orgueil de croire que je suis l'homme de la chose ; choisissez-moi, vous dis-je, et voire conliance ne sera pas déçue. »

Fabio se lut ; Àllégroni lui répondit : « Capiiaine Fabio, vous allez au-devant de la proposition que nous voulions vous faire. Depuis longtemps j'avais jeté les yeux sur vous pour gagner les troupes et les entraîner à notre suite. L'initiative que vous prenez à cet égard ne fait que fortifier nos premières résolutions. Nouvel adepte de saint Paul , qu'il soit fait ainsi que vous le désirez ; mais auparavant, prêtez le serment sacramentel. Jurez par le ciel et par la terre, devant Dieu et devant les hommes, jurez même par les puissances infernales que vous vivrez désormais et mourrez s'il le faut pour l'indépendance de la Sicile et la régénération du genre humain suivant le but de notre sacro-sainte institution; jurez que la pensée de l'Ordre sera votre pensée, sa volonté votre volonté, et qu'à

l'avenir il trouvera toujours en vous dévouement, obéissance et résignation. *

Fabio avait déjà la main levée pour prêter le serment qu'on exigeait de lui lorsqu'un léger bruit dans les broussailles qui fermaient la caverne, suspendit la cérémonie. Allégroni envoya en reconnaissance un des assistants qui déclara n'avoir rien aperçu ; mais le même bruit s'élant renouvelé un instant après, deux autres assistants allèrent à la découverte et revinrent en disant que la grotte était investie. Par qui? L'épaisseur des ténèbres ne leur avait pas permis de le distinguer.

Ignorant l'ennemi qui les assiégeait, Allégroni, sur qui tous les yeux de l'assemblée s'étaient tournés, se consultait lui-même avant de prendre un parti. Sa première idée était de résister et d'opposer la force à la force, mais, en présence de l'inconnu , une pareille détermination était insensée ; et d'ailleurs quel danger sérieux avait-il à redouter? Les opérations des beati Paoli étaient si mystérieuses qu'il était impossible de prouver leur existence : on pouvait tout au plus, comme Errante, la soupçonner. Tout se passait de vive voix; on n'écrivait rien : il n'y avait par conséquent ni correspondance, ni procès-verbaux, ni

papiers d'aucune espèce, pas une seule pièce de conviction ; et quant au flagrant délit, les adeptes de saint Paul se cachaient derrière les membres de la confrérie des Nobles, institution publique, officielle, entourée du respect universel. Toutes ces considérations traversèrent l'esprit du comte avec la rapidité de l'éclair : le résultat de sa délibération intérieure fut une sécurité qu'il communiqua instantanément à l'assemblée en vertu du pouvoir magnétique qui agit sur les hommes, à leur insu, dès qu'ils sont réunis. Fabioseul voulait qu'on soutînt un siège en règle, et qu'on ne se rendît, s'il fallait en venir là, qu'à la dernière extrémité.

« Car enfin, disait-il, à quoi sert d'avoir des carabines si ce n'est pour en faire usage? »

Allégroni modéra son ardeur, et lui démontra, non sans peine , l'inutilité de son courage. 11 recommanda ensuite aux assistants de baisser leurs capuchons et de ne répondre à aucune des questions qui pourraient leur être adressées. Il se chargeait lui-même de répondre à tout et de tout. Là-dessus, il alla seul à l'entrée de la grotte, et tomba au milieu d'une escouade de sbires, qui l'appréhendèrent immédiatement. Comme il se récriait contre la violence exercée sur lui, comte

Allégroni, président de la confrérie des Nobles, et demandait de quel droit on osait la iroubler dans ses réunions philanthropiques, le chef des sbires lui répondit qu'il n'en savait rien lui-même et ne faisait qu'exécuter les ordres qu'il avait reçus. Il était, en effet, porteur d'un mandat du justicier, lui enjoignant d'arrêter toutes les personnes , quelles qu'elles lussent , rassemblées à cette heure dans la caverne dite de Polyphème. C'est ce qu'il faisait. Allégroni comprit qu'il avait affaire à un instrument passif, et il était audessous de lui de parlemenier avec un subalterne en l'absence de son supérieur. Ce n'est pas au bras qu'on s'en prend en pareil cas , c'est à la tête. Il se résigna donc à son arrestation et à celle de ses acolytes, y compris Fabio, d'autant plus que les sbires étaient appuyés d'un fort détachement d'infanterie britannique armé jusqu'aux dents.

Les prisonniers furent embarqués sous bonne escorte à bord d'un chébec de guerre qui les attendait au bas de la montagne, et conduits tous sans distinction, Allégroni en tête, dans les prisons de Trapani.

« Ah! ah S mon locataire, dit le geôlier en reconnaissant Fabio , vous voilà repris enfin !

Dieu soit loué ! On ne croira plus maintenant que j'ai été corrompu à prix d'argent, et je suis réhabilité. Par les clefs de saint Pierre ! nous allons voir cette fois si vous m'échapperez. >

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