‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 2 sur 15 · ATTENTE · texte numérisé non relu

ATTENTE

Il en esl des crises politiques comme des crises de la nature : elles sont précédées de signes précurseurs qui semblenldire aux intéressés : Tenezvous sur vos gardes. Les Anglais , on le pense bien , n'étaient pas là sans se douter des trames qui s'ourdissaient contre leur domination : c'était chez eux plus qu'un doute, c'était une certitude. Seulement, tout en sachant parfaitement d'où parlait lamine, ils ignoraient le point précis où elle devait éclater et ne négligeaient rien pour le dé-

couvrir; toutes les voies leur étaient bonnes pour aller à leur but, et si Caroline était peu scrupuleuse sur ses moyens d'attaque , ils Tétaient encore moins sur leurs moyens de défense. Par pari referlur, comme aurait dit le baron Schininà.

Lettres , courriers , ils interceptaient tout ce qui leur tombait sous la main , et entretenaient partout des espions , même de l'espèce la plus infime, jusque-là qu'ils ne dédaignaient pas les délations de la zingaraet les encourageaient par leurs prodigalités corruptrices. C'est grâce à elle qu'ils avaient failli deux fois s'emparer de Fabio, et appris ses rapports intimes avec la reine, intimité qui leur avait ouvert les yeux sur les intrigues de Trapani. Leur défiance , leurs inquiétudes se trahissaient par un redoublement de précautions. Les troupes avaient les consignes les plus sévères et des ordres impitoyables : on a pu voir pendant la sédition de la place prétorienne qu'elles ne perdaient pas de temps pour agir et qu'elles agissaient avec vigueur.

L'émotion produite par celle émeute avortée, ou du moins ajournée, n'était pas calmée entièrement lorsqu'on apprit que le roi Ferdinand avait quitté inopinément sa retraite de la Ficuzza, et qu'il était à la Favorite.

Cette maison de campagne , qui n'est à proprement parler qu'un rendez- vous de chasse à la porte de Palerme , est située dans la Vallée d'Or, et la Vallée d'Or, Conca cTOro, élysée digne de son nom , s'étend au pied du mont Pellégrino. La cour y passait l'été pendant son séjour en Sicile, et le roi Ferdinand avait pour cette champêtre résidence une prédilection particulière. C'est donc là qu'il se rendit en quittant laFicuzza.

Caroline l'y avait précédé, mais elle s'y tenait cachée ; tout le monde, et son époux lui-même , la croyait encore à Castelvétrano. Ce mystère lui avait paru nécessaire pour endormir les soupçons des Anglais , que son nom seul jetait dans des terreurs paniques.

A la nouvelle de l'arrivée du roi, ils se demandaient avec anxiété quel était le but de ce voyage subit et clandestin ; leur anxiété ne fit que redoubler en apprenant qu'il avait eu une secrète entrevue à Partanico avec un ministre, le prince de Casséro, et avec d'autres membres du gouvernement , à commencer par Aci , qui , après avoir été une de leurs créatures les plus serviles, leur rompit brusquement en visière pour se retourner vers ce qu'il regardait alors comme le soleil levant.

Lord Bentinck circonvint le vieux monarque, pour connaître ses intentions véritables et le dissuader de toute démarche hostile à la constitution , c'est-à-dire à l'Angleterre; il s'adressa dans ce but à son confesseur, le révérend père Caccamo, et n'épargna rien de ce qui pouvait l'effrayer, sinon le convaincre. Crainte ou persuasion, peu lui importait le mobile, pourvu que le résultat fût obtenu. Ébranlé, intimidé par l'audacieuse argumentation du dictateur britannique, notre saint homme sentait faiblir au fond de son cœur les velléités belliqueuses que la reine lui avait inspirées à la Ficuzza. » Car enfin , se disait- il, ces hérétiques n'ont ni foi ni loi et sont prêts à tout pour éterniser leur usurpation. » Un soir qu'après une longue conférence avec lord Bentinck, il était violemment combattu entre les passions contraires qui se disputaient son âme, et se demandait quel conseil il allait donner au roi ; s'il le pousserait à la résignation ou à la révolte, la porte de sa chambre s'ouvrit et la reine parut devant ses yeux.

« Jésus! s'écria-t-il en se levant tout éperdu. Qui jamais se serait douté que Votre Majesté fût à la Favorite? Tout le monde la croit à Castel vé Ira no.

— Et lout le inonde doit continuer à m'y croire.

— Même le roi ?

— Même le roi. Je ne suis ici que pour vous , mon père, pour vous seul, entendez-vous bien. J'aurais pu révéler le secret de ma présence au prince de Casséro , au marquis de Circello , au duc de Sangro, à tout autre ami du roi ; je n'en ai rien fait, et c'est vous que j'ai choisi entre tous pour être mon confident , mon intermédiaire ; j'espère que , par votre discrétion , vous vous rendrez digne de ma confiance.

— Votre Majesté ne doit point douter de mon dévouement.

— Je n'en doute pas , vous le voyez, puisque je me livre à votre merci. Je sais que lord Benlinck vous serre de près et je le soupçonne de (aire impression sur vous. Il était grand temps que je parusse pour vous arracher à la pernicieuse influence de ce mauvais génie de la Sicile. Il connaît votre empire sur l'esprit du roi et se flatte , en vous intimidant , de l'intimider par contre-coup. Fermez l'oreille, mon père, aux paroles du tentateur ; vous ne l'avez que trop écouté pour un bon chrétien et un bon Sicilien tel que vous. Sachez qu'il ment pour vousséduire

et qu'il affecte une sécurité qu'il n'a point. Il cherche à vous effrayer, et c'est lui qui a peur. Ses appréhensions, du reste , sont fondées , car nos moyens sont immenses, et si le roi est ferme dans son projet, la Sicile est libre avant huit jours. C'est à vous, mon père, à le fortifier dans sa juste révolte et à triompher de ses hésitations s'il lui en reste encore. Vous le pouvez, vous le devez, et moi , la reine , je vous adjure , je vous ordonne d'accomplir votre devoir de Sicilien et de chrétien.

— Que faut-il faire, madame? Ordonnez, vous trouverez en moi , croyez-le bien , un instrument docile.

— Il faut que dès demain le roi fasse son entrée à Palerme, et qu'il exécute de point en point toutes les mesures que vous verrez portées sur cet écrit. >

Caroline, à ces mois, remit au confesseur un papier qu'il lut des yeux avec une profonde attention.

i Les instructions de Votre Majesté , réponditil ensuite, électrisé par l'énergie et la résolution de Caroline, seront ponctuellement remplies, et je mets à son service le peu de crédit que je puis avoir sur l'esprit du roi.

— Vous en avez beaucoup, mon père, ne jouez pas la modestie ; car vous auriez l'air de faire vos réserves et de vouloir prendre vos précautions. Sachez bien que vous êtes responsable de tout, à mes yeux , et que je m'en prendrais à vous seul si le roi venait à manquer de cœur au moment décisif.

— Il n'en manquera pas s'il suit mes conseils; mais le programme tracé par Votre Majesté une fois rempli , que faudra -t- il faire?

— Le reste me regarde. Le ciel aidant , et il nous aidera , je me charge d'achever l'ouvrage que vous aurez commencé. Si vous n'y gagnezpas le chapeau de cardinal, j'y perdrai ma couronne pour toujours. >

Le lendemain , Ferdinand fit son entrée solennelle dans la capitale, entouré de ses fidèles , sans oublier le père Caccamo , qui marchait lout près de lui comme le mécanicien se tient à côté de l'automate qu'il fait manœuvrer. Le cortège se rendit droit à la cathédrale où le dévot monarque entendit la messe et fit sa prière : de là , il se dirigea vers le palais, dont il reprit possession , et où il tint petit et grand lever comme aux jours de sa puissance. Une fois installé dans sa royale demeure , il déclara que sa santé était

rétablie , qu'il était par conséquent en état de reprendre les rênes du gouvernement , et il révoqua , par un acte public, les pouvoirs à" Aller Ego qu'il avait conférés naguère à son fils. Il annonça de plus que son iniention. était d'aller le lendemain célébrer en personne un grand Te Deum d'actions de grâces dans l'église de Saint- François. Ainsi le portail îe programme de Caroline, et ajoutons, pour être juste envers tout le monde, que le maître et l'écolier, c'est-à-dire le confesseur et son pénitent, avaient répété leur leçon mot à mot , de la manière la plus satisfaisante.

Qu'on juge de la fièvre d'impatience qui dévorait Caroline pendant ces siècles d'attente et de préparation ! Séquestrée comme une étrangère, une proscrite, dans sa royale villa de la Favorite , elle était, pleine de vie , retranchée du nombre des vivants. Au milieu des jardins s'étend un bassin immense , presque un lac , et au milieu de ce lac s'élève une tour de cent pieds de haut, au sommet de laquelle on avait eu l'étrange idée de percher l'Hercule Farnèse, qui depuis a pris au musée de Naples une place moins excentrique. C'est dans celte tour insulaire, aérienne , que Caroline s'était cachée ; c'est de

là qu'elle présidait comme une magicienne au drame redoutable qui se jouait sous ses yeux , et dont les fils étaient dans sa main.

Invisible dans son aire monumentale , elle avait vu Ferdinand arriver de la Ficuzza : aux allées et venues des amis et des ennemis , elle avait deviné dès le lendemain les obsessions dont il était l'objet et les hésitations qu'elles devaient jeter dans ce cœur faible , irrésolu ; c'est alors que voyant ou craignant de voir les ressorts de sa machine détendus , et sa machine elle-même en péril , elle l'avait remontée , pour ainsi dire , au moyen du père Caccamo ; le jour suivant , elle avait eu la satisfaction de voir le mannequin royal obéir docilement au mouvement imprimé par elle et partir enfin pour Palerme , où chacun de se& pas lui était tracé d'avance à son insu.

Dès lors , le silence et la solitude s'étaient emparés de la villa ; elle n'avait plus rien entendu, plus rien vu ; Caslroné seul lui apportait des nouvelles et la tenait heure par heure au courant de ce qui arrivait ou n'arrivait pas ; mais que ces heures étaient longues ! Elle comptait en palpitant les minutes , les secondes ; chaque coup des horloges voisines lui donnait au cœur une commotion électrique. La nuit venue , elle

était montée sur sa tour sans crainte d'être découverte, et, tournée du côté de Palerme dont les lumières brillaient dans le lointain , elle cherchait à deviner par la pensée ce que ses yeux ne pouvaient apercevoir.

Le mont Pellegrino, dressait derrière elle ses masses noires , abruptes , déchirées , semblables à une mer primitive dont les gigantesques vagues auraient été pétrifiées tout d'un coup au milieu d'une tempête ; des gerbes d'étoiles brillaient à la crête des rochers , comme des feux allumés par les anges en l'honneur de la sainte toujours jeune et toujours belle qui règne sur la Sicile du haut de ces sommets sacrés. Toutes chargées du parfum des orangers et des citronniers de la Vallée d'Or, les brises marines promenaient dans l'espace cet enivrant arôme ; caché sous quelque épais massif, un rossignol iuterrompait seul le silence universel pour confier aux ténèbres sa plainte mélancolique. Mais la reine était insensible à ces harmonies nocturnes dont la douceur, la grâce et la chaste volupté étaient perdues pour elle. Absorbée , abîmée dans l'orage intérieur de ses passions, elle ne voyait , n'écoutait qu'elles; leur sombre voix lui disait tout bas des mots sinistres, et les spectres sanglants de la

vengeance , de l'ambition , de l'orgueil lui voilaient les splendeurs sereines du firmament. Parvenue à la dernière phase de sa longue épopée souterraine , elle songeait avec une ivresse mêlée d'angoisse qu'une nuit , une seule nuit !a séparait du dénoûment. Si près du terme , elle redoutait malgré elle quelque péripétie inattendue ; mais quel que dût être le lendemain , heureux ou néfaste , elle l'appelait de toutes les forces de son âme.

Un signal connu troubla sa rêverie ; c'était Castroné , le seul homme par qui elle fût alors en communication avec le monde extérieur, qui venait de Palerme lui faire son rapport de la soirée.

c Tout va bien , lui dit il en se frottant les mains sans respect pour la Majesté Royale, le roi tient bon et le peuple est dans les meilleures dispositions possibles. Le baron Craca est là pour le tenir en haleine. L'esprit des troupes est excellent ; le décret qui révoque les fonctions du vicaire général a passé comme une lettre à la poste , et il a été reçu par toutes les classes de ia population, y compris l'armée, aux cris mille et mille fois répétésdeVive Ferdinand ! Vive Caroline ! On n'entend que cela dans les rues. C'est un

plaisir que de s'y promener, et c'est pour les fidèles serviteurs de Votre Majesté une consolation d'autant plus douce qu'elle est plus tardive.

— Ces cris d'enthousiasme, dit la reine avec amertume, ne sont que du bruit et du vent, comme tous les décrets du monde ne sont que des chiffons de papier s'ils ne sont pas exécutés.

— Ils le seront, Majesté, n'en doutez pas ; ils le seront, et pas plus tard que demain ; tout est prévu pour cela.

— As-tu vu les Conciapelli ?

— Je les quitte à l'instant. Votre Majesté peut se vanter d'avoir là des sujets comme il serait à désirer qu'il y en eût beaucoup ; si tous les Siciliens leur ressemblaient , par saint Janvier ! il y a longtemps qu'il n'y aurait plus en Sicile un seul Anglais. Leur consul est un homme à toute épreuve, et si je n'étais Castroné, je voudrais être Lazzaro.

— Mais enfin, voyons, qu'a t-on décidé? mes instructions sont-elles remplies ?

— Voici. On a choisi pour le Te Deum de demain l'église de Saint-François à cause de son éloignementdu palais et pour donner au roi l'oc-

casion de traverser la ville; sa présence produira un excellent effet, et la colère populaire fera la boule de neige sur ses pas ; c'est là ce qu'il nous faut ; quand la bête sera furieuse on la lâchera , et c'est alors que commenceront les grandes marionnettes. Les Anglais ne se défieront pas d'une solennité religieuse; nos mesures sont prises pour que pas un n'échappe, et pas un n'échappera si tout le monde fait son devoir; la cloche qui annoncera l'élévation sera le signal de leur mort. On dit dans le passé les vêpres siciliennes, on dira dans l'avenir le Te Deum sicilien.

— Les courriers qui doivent répandre en Sicile cette grande nouvelle sont-ils prêts?

— Ils le seront à l'heure dite , et prendront leur volée au premier coup de cloche comme un essaim de pigeons voyageurs ; nos braves Calabrais n'attendent que ce moment pour jouer du tromblon. Milazzo, Messine et Syracuse nous en donneront des nouvelles. Et Trapani donc? Et Mazzara ? Ah ! signor Mac-Farlane, attendez-vous à avoir vos comptes réglés, intérêt et principal, en bonne monnaie. Quanta Catane...

— Catane me regarde seule. Voici la dépêche destinée à Castoréo.

— Votre Majesté veut dire le frère Agathon?

CABOMNE.— 8. 4

— En effet , son nom d'ermite doit seul paraître sur l'adresse ; son nom véritable est le secret de TËtat. »

À ces mots , elle se lut et demeura quelques instants plongée dans un profond silence sans que l'audacieux Castroné osât troubler sa méditation. Puis , se levant tout à coup et se promenant, comme une panthère en cage, dans l'étroit espace où elle était resserrée :

« Celle attente est horrible ! s'écria-t-elle en se parlant à elle-même; je ne puis endurer plus longtemps le supplice de L'immobilité. Il faut que je sorte, il faut que je marche. Castroné, je veux aller à Palerme.

— Celle nuit?

— A l'instant. Les ténèbres favoriseront mon incognito, et je jugerai par moi-même des dispositions du peuple. »

Castroné, fidèle à sa politique , se garda bien de désapprouver directement cette démarche hasardée, inutile ; c'eût été le moyen de fortifier la reine dans celte subite résolution; il prit, pour l'en dissuader , les voies tortueuses de la diplomatie.

« Je vais préparer le cheval de Sa Majesté , répondil-il en faisant un pas vers la porte. Je

comprends qu'elle ne s'en rapporte à personne ei qu'elle veuille tout voir par ses propres yeux : si elle n'avait pas pris l'initiative à cet égard je me serais permis de la prendre moi-même. Seulement , je pensais que Votre Majesté se reposerait celle nuit et n'irait à Palerme que demain.

— Il s'agit bien de repos! Et pourquoi n'irais-je pas ce soir?

— Parce que demain, au moment de l'action, l'apparition inattendue de Votre Majesté serait un coup du ciel pour nos amis , et un coup de tonnerre pour nos ennemis. Elle fixerait nécessairement la victoire de notre côlé dans le cas où elle serait incertaine un instant. Du moins telle était mon idée ; mais je me rends sans discussion à 1 opinion de Votre Majesté. »

L'idée de Casironé ne manquait pas de justesse ; Caroline, qui avait l'esprit droit, le sentit toui de suite et lui sacrifia la sienne sans hésitation.

< Je crois que tu as raison , répliqua-t-elle après avoir réfléchi quelques secondes : mon impatience me conseillait mal. 11 est plus sage de me réserver pour demain; que cette nuit va me paraîire longue!

— Mais aussi c'est la dernière.

— La dernière!... répéta-l-elle d'une voix concentrée. La dernière! i

Page 1