CAROUBE. — S
dont Pierre ferma les verrous. En voyant entrer chez lui deux étrangers , l'inconnu s'avança vers eux avec assez de résolution ; mais à peine les eut-il envisagés qu'il pâlit et tomba sur ses genoux.
« Vois-lu, dit Pierre , il nous reconnaît.
— Oh ! ne me perdez pas ! grâce ! pitié , M. Vallet... Oui , c'est moi , c'est bien moi... Je suis Sévos ! Je dirai tout , mais ne me perdez pas. t
Pierre alla chercher l'aubergiste et quelques voyageurs , afin que cette déclaration spantanée eût des témoins.
« Tout ce qu'a raconté Antoine Pin est vrai , dit le pauvre diable , excepté seulement mon enterrement, qu'il a sans doute imaginé pourrie pas être amené à faire des révélations sur Frillet. Voiià encore sur ma tête la marque des deux coups de serpe qu'il m'a donnés. Voyant qu'il serait sans pitié , j'ai fait le mort , et ce n'est qu'au milieu de la nuit que j'ai osé sortir pour faire ma déclaration à M. le procureur fiscal Frillet.
— Quoi ! il le savait vivant ! s'écria Vallet pénétré d'horreur.
— C'est lui qui m'a engagé à partir, continua
Sévos , il m'a dit : Que feras-iu à Pin ? c'est un misérable qui n'a rien ; si tu le rencontres il te tuera... tu feras mieux de l'éloigner et de ne jamais reparaître... i>
Sévos fut conduit à la prison de Dijon , où il fut rejoint par Frillet , qui fut arrêté ayant eu l'imprudence de quitter son refuge et de venir en France. Sévos mourut avant le jugement , et le 7 août 1733 Frillet fut condamné à être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuivît , et en outre à huit mille livres de dommages-intérêts envers la famille Vallet et à quinze cents livres d'amende envers le roi. Mais il y eut sursis à l'exécution , et bientôt la peine de Frillet fut commuée en un bannissement de dix ans hors de la province.
Depuis dix ans , les enfants et les femmes de Priay n'osaient plus passer le soir du côté de la rivière où existait l'ancienne demeure de Claude Maurice, dit Laruine. Le malheureux paysan qui avait été pendu revenait, disait-on, se promener toutes les nuits dans sa demeure d'autrefois. Quoi qu'il en fût , des hommes , et même de ceux qui dans le village passaient pour des esprits forts , avouaient avoir vu souvent le soir de ce côté une grande figure blanche qui reslait
immobile des heures entières à regarder les bâti» ments de la tuilerie.
Mais cette année-là , les portes de la tuilerie s'ouvrirent pour laisser passer un cortège qui se dirigea vers le cimetière. À ce convoi funèbre il y avait deux cadavres, celui de Philippe et celui de Marianne. Après dix ans presque d'agonie, ils étaient morts le même jour, presque à la même heure. Joseph Vallet, courbé sur un bâton, suivait, en donnant le bras à sa femme, le convoi de son fils aîné et de celle qu'ils avaient adoptée pour leur fille... Les deux vieillards avaient rêvé pour ces deux jeunes gens une autre union que celle de la tombe. Françoise Vallet était depuis longtemps tout à fait tombée en enfance. De toute la famille, Pierre seul était encore debout et droit , mais son front portait l'empreinte du malheur. Le pauvre jeune homme ne pouvait avoir une belle idée de la vie dans laquelle ses premiers pas avaient été si tristement marqués. C'était un de ces êtres fatalement voués au suicide ou à la misanthropie.
Depuis ce jour de lugubre mémoire , le fantôme de Priay avait aussi disparu.
« Voyez-vous, disaient les paysans, Laruine a jeté un mauvais sort sur la tuilerie, les jeunes
gens sont morts, maintenant il n'a plus rien à faire, il ne revient plus. > Et une terreur superstitieuse arrachait à tous des prières pour le repos de l'âme de Claude Maurice
Frillet, qui s'était mis en route pour exécuter son banc, s'arrêta , trois jours après la mort de Philippe et de Marianne, dans une auberge de Bourg. Une femme, arrivée depuis le matin, l'y attendait. L'ancien procureur parut plus surpris que fâché en la reconnaissant; il lui proposa de l'accompagner dans son exil; elle accepta. Mais le lendemain, on trouva Frillet mort dans son lit. Il fut enseveli sans trop d'examen , quoique certaines marques qu'il portait au cou eussent pu donner l'idée d'une mort violente.
Quant à la Flory (car c'était elle) , elle avait vu mourir sa fille, et elle venait de la venger sur Frillet, l'auteur et la cause première de tous les tristes événements dont nous venons de retracer l'histoire.