‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 12 sur 15 · CAROLINE.- S · texte numérisé non relu

CAROLINE.- S

demander mutuellement ce qui les atlirait là chaque jour, elles avaient fini par s'aimer, habituées qu'elles étaient à souffrir ensemble. L'une était Françoise Vallet, l'autre Marianne. La jeune fille avait résisté au choc terrible qu'elle avait éprouvé, mais il lui en était resté une pâleur continuelle. La Flory , trompée par cette apparence de tranquillité, n'attendait plus que du tempslaparfaiteguérisondesafille, et comme elle ne venait au Pont-d'Ain que pendant la nuit, elle ignorait ce pèlerinage de tous les jours.

Ce matin-là, Marianne, après avoir vainement tenté, comme à l'ordinaire , de pénétrer dans la prison, dirigea ses pas vers le banc où elle s'asseyait d'habitude ; mais, arrivée là, elle ne put retenir un cri d'effroi ! Sous ce banc était l'ouverture d'un soupirail , de là elle entendait parfois sortir des plaintes étouffées, et par un admirable instinct de la douleur elle avait deviné plutôt que reconnu les accents de Philippe; or, pendant la nuit des maçons étaient venus et le soupirail avait été muré.

i Oh! c'en est fait! s'écria-t-elle, la pierre du tombeau est scellée... il est mort ! » et elle tomba froide et presque sans vie.

L'idiote s'approcha pour la relever, t Du cou-

rage, ma fille, lui dit-elle ; si vous voulez implorer avec moi le Tout-Puissant, il vous donnera la force de vivre et d'espérer encore. Regardezmoi, l'âge m'a affaiblie, et pourtant je porte ma douleur avec la même résignation que notre Seigneur Jésus-Christ, lorsqu'il portait sa croix au Calvaire. »

Marianne, pour la première fois, regarda avec attention celle qui lui parlait; ses traits flétris par l'âge portaient en effet l'empreinte de la résignation la plus sainte ; la jeune fille en fut frappée , et pour la première fois aussi elle désira connaître cette religion qui pouvait accomplir de tels miracles.

« Instruisez-moi, dit-elle; c'est aussi la religion de Philippe ; je veux avoir sa foi, sa croyance; je veux que nous soyons au moins réunis par une communauté de pensées, et que le même ciel s'ouvre pour nous deux.

— Je ne suis guère savante pour entreprendre une pareille tâche... Mais tenez, mon enfant, vous avez souhaité la lumière, et Dieu vous l'envoie. »

Le curé de Priay s'avançait vers les deux femmes. Comme elles, il frappa d'abord à la porte de la prison et demanda à être admis à donner aux accusés les consolations spirituelles.

« Ils ont bien autre chose à faire que de vous entendre, répondit le geôlier ; on les juge aujourd'hui. » Et il referma le guichet.

L'arrêt fut en effet rendu le jour même.

i Voici le jour de la justice, » avait dit Vallet d'une voix ferme quand il s'était trouvé en présence de ses juges.

Vaudan renouvela sa déposition ; puis Claude Maurice, dit Laruine, fut appelé ensuite. Il déclara ne rien avoir à dire pour ou contre les accusés dans ce qui concernait l'assassinat de Sévos.

Sur la demande de Frillet, le témoin fut interrogé sur l'affaire Duplex.

Duplex , dit-il (il y avait dix-huit ans de cela), n'était nullement ivre, ainsi qu'on l'avait toujours dit ; il avait vu , lui Laruine , Duplex tomber sous les coups que Vallet lui portait avec rage en criant : a II faut que je V achève! » Il n'y avait pas à douter que Duplex n'eût succombé des suites de ses blessures.

< Maurice ! cria Vallet , tu n'oserais pas répéter cela au tribunal de Dieu ! >

En entendant celte voix solennelle, Laruine devint pâle et tremblant, il regarda Frillet d'un air éçaré.

c Bâillonnez l'accusé, s'il parle encore, » s'écria le procureur d'office.

La veuve Duplex fut appelée à son tour. Mais la veuve Duplex était morte depuis un mois. Antoine Pin fut introduit. A sa vue, il y eut dans l'auditoire un redoublement d'attention , et une lueur d'espoir rayonna dans l'âme des accusés.

Le paysan ne parut ni ému ni embarrassé; avec sa simplicité niaise il déclara que le lundi de Pâques H avait passé avec Sévos une partie de la nuit à boire chez les Vallet. Dans l'exaltation de l'ivresse, il échappa à Sévos de reprocher à Joseph Vallet le meurtre de Duplex. Joseph Vallet, furieux, s'était saisi d'un lourd pot d'élain, et en avait frappé Sévos à la tête. Puis la femme de Vallet, armée d'une pelle à feu, et Philippe, avec son bâton , avaient achevé le malheureux qui se débattait en criant : « Grâce! miséricorde! confession! confession! » Pierre, le jeune garçon, faisait pendant ce temps le guet à la porte de la tuilerie. Enfin à eux tous ils avaient traîné le cadavre sous un las de bruyères sèches , et Vallet avait fait à Antoine Pin les plus terribles menaces s'il révélait cet assassinat. C'est ce qui l'avait forcé de fuir et de s'engager dans le régiment de la Sarre.

Frillet, dans ses conclusions définitives, fit ressortir la coïncidence de celte déposition avec celle de Vaudan, et il requit enfin que Joseph Vallet fût condamné à être pendu pour avoir causé la mort de Duplex, et que sa femme, ses enfants et Antoine Pin fussent préalablement appliqués à la torture,

Antoine Pin fit un geste terrible en regardant Frillet; mais celui-ci fit un signe imperceptible. Le juge ordonna qu'avant de faire droit Joseph Vallet, sa femme et ses fils seraient appliqués à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir par leur bouche plus ample preuve de l'assassinat de Sévos.

Antoine Pin ne fut pas même nommé dans l'arrêt. Il reprit son calme. Les autres accusés avaient à peine compris ce qui venait d'être prononcé à leur égard.

Frillet annonça son intention d'interjeter appel à minimâ de cette sentence ; et le cachot se rouvrit pour tous.

Un mois après , Joseph Vallet et Philippe virent une lumière pénétrer dans leur cachot par les feules de la porte ; la serrure grinça, les verrous furent tirés, et le geôlier entra avec quelques soldats de la maréchaussée.

» On brise nos fers, dit Philippe d'une voix affaiblie ei avec une joie d'enfant.

— Marchons-nous à la mort ou à la torture? demanda Vallet.

— Vous marchez à la délivrance , t répondit une voix douce, de la porte.

Les yeux affaiblis des condamnés reconnurent le curé de Priay; puis , au moment même, ils se sentirent entourés par des bras amis, leurs visages étaient couverts de baisers et baignés de larmes, le bon prêtre avait obtenu que Françoise Vallet et Marianne entrassent avec lui.

Les chaînes avaient enfin été descellées de la muraille. « Levez-vous ! » cria le geôlier; mais ni le père ni le fils ne purent faire un mouvement ; ils ne répondirent à cet ordre que par un cri de douleur.

Alors on vit un speciacle épouvantable qui pétrifia d'horreur tous les assistants. Les soldats et le geôlier lui-même ne purent s'empêcher de frémir.

Au premier mouvement que put faire Joseph Vallet avec ses mains , des myriades d'énormes fourmis rouges s'échappèrent de toutes les parties de son corps. On voulut lui enlever ses vêtements, ils étaient adhérents à la peau, et tout le

corps ne présentait plus qu'une immense plaie sur laquelle se ruaient ces affreux insectes.

Philippe , quoique débarrassé du poids de ses fers , semblait toujours aussi étroitement enchaîné ; il gisait là sur le sol ; ses membres, naguère encore si pleins de vie, étaient inertes et presque desséchés.

« Mais ôtez-moi donc mes chaînes , répétait-il toujours, si vous voulez que je marche! » Les soldats furent obligés de les charger sur leurs épaules et de les emporter ainsi.

Un chariot découvert les attendait dans la cour de la prison , toute la famille s'y trouva bientôt réunie ; puis , la voiture, entourée d'une brigade de la maréchaussée, s'ébranla lourdement, les portes s'ouvrirent, et le brillant soleil d'août éclaira de ses rayons toutes ces misères.

Vallet et sa femme se regardèrent et se comprirent sans se parler , puis leurs regards se reportèrent sur leurs enfants.

Pierre, le pauvre innocent, aux cheveux blonds bouclés , aux joues roses et rebondies , avait mûri à l'ombre de la prison ; son visage d'enfant avait pris une expression réfléchie et presque sévère ; et, chose hideuse ! il avait des rides.

Sur l'appel interjeté parFrillet, le parlement

de Dijon avait été saisi, et c'est dans cette ville que Ton transportait les accusés. La chaleur du soleil qui tombait d'aplomb sur le chariot arrachait à Joseph Vallet et à son fils des cris de douleur. Le curé de Priay , qui avait obtenu d'être placé entre eux deux , ouvrit la Bible et leur lut à voix haute le livre de Job.

Sur la même route , à cent pas du chariot , deux femmes suivaient à pied, se soutenant l'une l'autre. Tout en marchant , Françoise enseignait à Marianne, en les lui faisant répéter mot à mot, des prières et des hymnes à la sainte Vierge.

La nuit qui suivit ce jour, quand la Flory arriva pour voir sa fille , elle trouva la maison déserte. Elle pleura longtemps , mais on ne la vil plus jamais depuis ni au Pont-d'Ain ni à Priay. Frillet lui-même chercha longtemps en vain à savoir ce qu'elle était devenue.

A Dijon , Françoise et Marianne obtinrent du geôlier de loger chez lui , en lui payant par mois une faible somme. Là elles épiaient avidement tout ce qui pouvait concerner les accusés. C'étaient pour elles des alternatives d'espoir et d'alarmes qu'elles puisaient souvent dans un mot dit par hasard. Ces deux femmes, dont l'une , comme nous l'avons déjà dit , était idiote , et Pautre profondément ignorante de lout ce qui regardait la procédure , ne comprenaient souvent

pas la portée de ce qu'elles avaient appris , aussi n'osaient-elles jamais se livrer entièrement à l'espérance.

Un jour elles virent entrer plusieurs hommes dans la prison , elles demandèrent qui ils étaient.

i C'est le bourreau et ses aides , » répondit le geôlier, et il suivit les nouveaux venus.

Frillet avait accompli de sa tâche tout ce qui lui était possible. Mais au greffe du parlement de Dijon s'arrêtait sa fatale influence , il n'avait plus qu'à faire intriguer en faveur de sa cause, et il n'y manqua pas. D'après ses conseils, le procureur général , homme d'une capacité plus qu'inférieure , déclara se désister de l'appel à minimâ de son substitut et demanda l'exécution de la sentence prononcée par le juge du Pont-d'Ain. Mais ces conclusions ne furent point suivies par le parlement, qui ordonna un plus ample informé et de nouvelles confrontations.

La vérité commençait à se faire jour et Antoine Pin fut seul appliqué à la torture.

C'était pour lui qu'on avait fait mander le bourreau et ses aides.

Antoine Pin se renfermait dans un silence sombre et regarda avec étonnement les aides du lourmenteur qui le couchaient et le liaient sur

!o lit de douleur; ses jambes furent assujetties entre deux ais de chêne , un coin de bois fut placé verticalement , et un homme au visage basané , aux favoris roux et aux proportions herculéennes, brandit le terrible maillet...

Le juge invita Antoine à parler.

« J'ai dit la vérité, > répondit celui-ci d'un air farouche.

Sur un signe , le maillet retomba , et le coin enfoncé d'un seul coup fit craquer les planches et les os du patient. Un cri d'angoisse retentit sous les voûtes ; mais quand le juge renouvela sa question, Pin fit la même réponse.

Un second , un troisième , un quatrième coin furent enfoncés à force de bras; les chairs étaient meurtries, les os broyés, le juge pâlissait et le médecin hochait la tête... Antoine Pin ne pouvait plus répondre. Tout à coup, à un geste du tourmenteur, le patient crut comprendre qu'on allait continuer l'épreuve ; il agita la tête et chercha à se la briser contre la poutre qui la soutenait.

« Mes bons messieurs , dit-il d'une voix rauque, j'ai dit la vérité... la pure vérité... c'est Joseph Vallet qui a assassiné Sévos... il m'avait même donné une pistole pour le lui amener à la tuilerie. »

CAnOMNB. — 5. 19

Le misérable se déclarait par là complice du crime , il se perdait , sa déposition ne pouvait donc plus être mise en doute; il évitait ainsi de plus grands tourments. On le délia, et le geôlier fut appelé. En traversant les sombres couloirs de la prison pour ouvrir le cachot d'Antoine Pin, ce dernier crut voir passer une ombre auprès de lui ; mais il attribua cette apparition surnaturelle à un éblouissement , et il continua son chemin. Il ouvrit la porte du cachot, entra, et, par un mouvement d'humanité instinctive , il secoua la paille qui devait servir de lit au prisonnier.

Antoine Pin, poussant des cris lamentables, fut apporté par les aides du bourreau, qui, l'ayant couché sur la paille, se retirèrent; la porte se referma, et Antoine Pin n'entendit bientôt plus que ses propres cris.

i Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-il dans un moment de rage, faites-moi mourir, je souffre trop! >

En effet, les chairs qui se gonflaient et le sang qui recommençait à circuler, lui causaient une douleur peut-être moins vive que celle de la torture même, mais plus intolérable en ce qu'elle élail continue.

« Antoine, dit près de lui une voix comme

inspirée, Dieu ne peut avoir pitié que de ceux qui se repentent, i

Le misérable sentit comme une sueur froide couvrir tout son corps, un frisson le saisit et ses cheveux se dressèrent, il avait peur! Quoique d'un caractère pour ainsi dire indomptable, Antoine Pin ne pouvait manquer, vu son ignorance, de partager les idées superstitieuses des villageois. La douleur physique fut subitement vaincue par cette émotion soudaine et terrible, il se tut, et sa respiration pénible et entrecoupée pouvait seule en ce moment attester son existence; tout sou corps était froid comme un marbre.

« Antoine Pin, reprit la voix, tu as menti aux juges, tu as menti à ta conscience, tu cours à la damnation éternelle... La vérité, que la vérité sorte enfin de ta bouche, et tu pourras encore espérer en la clémence du Seigneur, tu verras le paradis et les anges, tu entendras les hymnes des saints. > -

Ce langage plus que simple, et dont se rirait un forçat de nos bagnes, était précisément celui qni devait faire le plus d'impression sur le paysan . Cela le reportail à ses vives croyances d'enfant , à ces ferventes prières qu'il faisait alors pour êire admis dans le séjour des bienheureux, et

maintenant que l'heure de la mort était proche, que la fièvre et le délire de la souffrance faisaient si facilement apparaître, et dans des proportions si gigantesques, les images fantastiques qu'évoquait la voix mystérieuse en lui parlant de l'enfer, Antoine sentit le cri de sa conscience déborder toute résolution, toute crainte ; il s'écria : « Oui , oui... pitié, mon Dieu... j'ai menti... j'ai fait périr l'innocent.

< Antoine, continua la voix, hâte-toi , sauve ton âme en réparant le mal que tu as fait...

— Des révélations... je veux Hure des révélations, je ne veux pas brûler en enfer... »

La porte du cachot s'ouvrit, le médecin venait pour constater l'état du prisonnier... lui et le geôlier furent frappés d'étonnement en voyant Françoise Vallet, la pauvre idiote, penchée sur lui.

< De grâce, un juge... un juge! dit Antoine, je veux dire la vérité avant de mourir ! »

Mais celte émotion avait été trop vive, le patient s'évanouit pendant qu'on était allé quérir Gui de Vormes, rapporteur du procès, et son greffier.

« Comment vous trouvez-vous donc ici? demanda le geôlier à la vieille fille.

— Parla permission de Dieu, > répondit-elle. Ses yeux brillaient d'exaltation ; peu à peu le magnifique rôle qu'elle venait de remplir l'avait élevée à la hauteur d'un esprit dégagé des liens terrestres. La religion, son unique pensée, avait produit une animation d'autant plus violente que celte pauvre âme était neuve à toute impression sublime.

Le geôlier éprouva presque du respect pour cette femme, qu'il ne pouvait plus comprendre. 11 cessa de l'interroger. Le fait est qu'elle l'avait suivi sans être vue, grâce à l'obscurité des corridors, et que, remplie de son dessein et de la mission qu'elle croyait lui avoir été confiée par une révélation de Dieu même, elle n'avait rien calculé, rien prévu, et s'était tapie dans un coin sombre du cachot, tandis que le geôlier secouait la paille du grabat... Le médecin avait fait avaler à Antoine une potion calmante ; celui-ci, quand il revint de son évanouissement, sentit ses douleurs apaisées : il crut à un miracle, et quand le rapporteur fut arrivé, il parla.

Il avoua que lui et Sévos étant sortis à onze heures de la tuilerie de Vallet, ils] étaient allés boire au cabaret de la Flory, puis ils s'étaient rendus chez Sévos même. Là, lui Antoine Pin

avait assassiné Sévos en le frappant sur la tête à coups de serpe, pour lui voler quarante écus qu'il avait dans sa poche... Il dit avoir enterré le cadavre à un quart de lieue de Priay, à un endroit qu'il désigna.

« Sur mon âme, etdevant Dieu, ajouta- t-il, les Vallet sont innocents ! >

Un cri de triomphe et de joie sublime s'échappa de la poitrine de Françoise, qui, sans paraître voir ni entendre les assistants, tomba à genoux sur le sol humide du cachot et rendit grâces à Dieu à voix haute avec une ferveur fanatique. Elle finit en demandant à la Vierge et aux saints d'intercéder pour Antoine Pin.

« Ainsi soit-il ! » répondit celui-ci dévotement et avec résignation.

Le lendemain, Antoine Pin était condamné par un arrêt du parlementdeDijon à être rompu vif, et, quelques jours après, il subit son supplice, après avoir rétracté dans son testament de mort, toutes les dépositions qu'il avait faites contre les Vallet, et leur avoir demandé pardon à genoux.

Quelques mois après, la tuilerie de Priay, depuis si longtemps déserte , avait repris son ancienne apparence de vie et d'activité ; seulement on aurait pu croire que vingt années avaient passé sur la tête des propriétaires de la manufacture, tant les souffrances avaient causé de ravages dans cette famille vouée au malheur.

Marianne, conduite à l'église par Vallet et sa

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Pin, vaincus par les tortures, avaient avoué qu'à l'instigation de Frillet et séduits par ses dons et ses promesses, ils avaient rendu de faux témoignages. Tous les trois avaient expié leur crime par la potence.

Le rapporteur Gui de Vormes, en examinant la procédure faite à la justice du Pont-d'Ain, y avait découvert des irrégularités volontaires et même des falsifications. D'après des recherches faites che/Sévos, des traces de sang avaient été découvertes, et la serpe, instrument du crime, avait même été retrouvée. Le cadavre de Sévos, cependant, n'était plus à la place désignée par Antoine Pin, et toutes les fouilles faites furent inutiles à cet égard. Enfin , Jean Frillet fut décrété de prise de corps par le parlement de Dijon ; mais il avait su se dérober aux recherches, cl un couvent de religieux situé en Savoie lui avait servi de refuge.

Le bruit d'une voiture se fit entendre, et toute la famille s'élança au-devant de Pierre, car c'était lui qui revenait, on n'en pouvait douter. En effet, c'était lui ; il entra naturellement, embrassa sa mère , expliqua avec un grand sangfroid les causes de son retard, et annonça même que les mêmes intérêts le forçaient de repartir

sur-le-champ. Néanmoins Valletcrut remarquer un léser tremblement dans sa voix.

< Ce n'est pas raisonnable à vous , continua le jeune homme , de concevoir toujours des inquiétudes chimériques ; vous savez mieux que moi que lorsqu'on voyage pour vendre ou pour acheter, on ne peut jamais désigner bien au juste le moment de son retour.

— C'est égal , reprit Joseph Vallet, ne fût-ce que pour tranquilliser ta mère , je t'accompagnerai demain.

— J'allais vous le proposer, mon père , répondit le jeune homme; il s'agit, comme vous le voyez , de graves intérêts , et je suis encore si jeune , que souvent je n'inspire pas assez de confiance.

— Vous allez d'abord m'aider à rouler mon malade dans le jardin... il y a encore un dernier rayon de soleil dont je veux qu'il profite.

— Oui , ma chère et bonne sœur, > répondit Pierre avec toute l'expression d'une bonne et tendre amitié...

Une heure après , Joseph Vallet et son fils étaient partis pour Bourg, et Marianne et Philippe se trouvaient seuls dans le jardin, adossés à une haute et large charmille.

« Marianne , dit Philippe , pourquoi ne le vois-je donc plus sourire comme autrefois?

— Oh ! répondit-elle , quand lu auras repris tes forces , je reprendrai mon sourire. »

En effet, pour Philippe qui, privé de tout mouvement , concentrait toutes ses facultés dans le regard et dans la pensée , le dépérissement graduel et lent qui s'opérait chez Marianne ne pouvaitêtre longtemps caché , quoiqu'il échappât à presque tous les regards. Chaque jour Philippe découvrait une nouvelle trace de cette décomposition. De son côté, Marianne avait perdu tout espoir de voir revenir Philippe à la santé. Ils s'aimaient, ils auraient vécu l'un pour l'autre, et Philippe se mourait de la mort de Marianne, quand, de son côté, la pauvre fille sentait sa vie s'échapper dans celle de Philippe. Enchaînement fatal ! Peu à peu leur causerie , de mélancolique , devint sombre ; le soleil avait totalement disparu , et les deux amants , les yeux fixés avec admiration sur les petits nuages roses et or qui resplendissaient au ^puchant , ne s'apercevaient pas que les ténèbres allaient les envelopper. Ils parlaient d'amour, mais comme deux anges pourraient parler du bonheur terresire. Tout à coup les derniers nuages brillants s'étei-

gnirent , la première étoile parut au ciel. Comme animés de la même pensée, Philippe et Marianne voulurent reporter leurs yeux l'un sur l'autre... ils jetèrent un cri de surprise et de terreur : la nuit était venue, ils ne pouvaient plus se voir.

Quelque peu superstitieux que Ton soit , il est dans la vie certains moments , certaines situations où l'âme s'alarme et se frappe , acceptant comme des présages les événements les plus simples. Tous les deux avaient vu leur mort prochaine dans celte nuit qui les avait surpris au milieu de rêves d'amour. Le cri que cette pensée cruelle leur arracha était une preuve qu'elle leur avait été commune.

« Oui , oui , ce sera ainsi , dit Philippe...

— Eh bien, soit, répondit Marianne, au moins nous mourrons ensemble.

— Ensemble, » répéta Philippe.

Ils entendirent ou crurent entendre dans la charmille comme des sanglots étouffés , et un

bruissement dans les feuilles Marianne appela,

mais on visita en vain, le jardin, on ne trouva personne...

Cependant Joseph Vallet et son fils Pierre étaient arrivés à Bourg à la pointe du jour, ils se reposèrent quelques heures; puis Pierre conduisit

son père à une auberge située dans un quartier à peu près désert.

« Mais où me mènes-tu , dit Joseph Vallet.

— Père, j'ai cru voir... j'ai pu me tromper, je ne puis vous dire, venez et épiez avec moi. » Ils entrèrent dans un cabaret dont les hautes fenêtres pouvaient les dérober aux regards des passants , et ils restèrent environ une heure à attendre.

Tout à coup un homme sortit de l'auberge ; Joseph Vallet ne put retenir un cri de^ surprise , et Pierre , qui épiait cette expression sur le visage de son père , lui dit : t N'est-ce pas que c'estHnen lui ?

— Suivons-le, s'écria Vallet, il ne faut pas qu'il nous échappe.

— C'est inutile , dit Pierre , vous voyez qu'il est calme et sans soupçons ; il reviendra dans cette auberge puisque c'est là qu'il demeure. Depuis quinze jours , je le suis partout , j'avais peur de m'être mépris , d'autant plus qu'il a changé de nom. Maintenant, puisque vous l'avez reconnu et que nous sommes sûrs de notre fait , attendons encore, et nous le tenons. »

En effet , l'inconnu rentra dans la soirée , le père et le fils le suivirent jusque dans sa chambre

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