Caroline en Sicile
Le frère Agailion , car c'était lui , prit la parole d'une voix iorle, au milieu d'un profond silence. Il prôclia sur ce texte : Gîadius Dei super lerram,
« Oui , mes frères, dit-il après les préliminaires d'usage , oui , le glaive de Dieu est levé sur la terre, et, pendant ce temps, que faitesvous? Au lieu de prendre le cilice et de vous prosterner dans la cendre, vous buvez, vous mangez , vous menez joyeuse vie. Êies-vous des païens ou des chrétiens? Et pourquoi vous ré-
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jouissez- vous ? Vous ne le savez pas vous-mêmes. Vous êtes là à crier : Vive la constitution ! et si l'on vous demandait : Qu'est-ce que la constitution? combien de vous pourraient répondre? Pas un, peut-être ; non, pas un seul ; et moi qui vous parle , je ne le sais pas moi-même , je ne veux pas le savoir. Tout ce que je sais , c'est que cette constitution , que vous fêtez sans ia connaître, est l'œuvre de l'intrigue et de Théré-' sic conjurées ensemble pour asservir la Sicile! Siciliens, mes frères, vouslaisserez-vousasservir? Souffrirez-vous que d'insolents étrangers, qui ne sont pas seulement chrétiens, fassent la loi chez vous sous le faux prétexte de vous proléger? Qu'ils gardent pour eux leur protection intéressée, la Sicile n'en a pas besoin. Car enfin, qu'est-ce que ces Anglais rapaces sont venus faire dans notre île , au lieu de rester dans la leur, où nous n'avons pas été les chercher? Qu'est-ce qu'ils vous veulent avec leurs pratiques étrangères et leurs habits rouges comme les flammes de l'enfer qui les réclame? ce n'est pas pour vous qu'ils viennent, c'est pour eux. Défiez-vous de ces lions rugissants , qui rôdent autour de vous dans l es ténèbres en attendant l'occasion de vous dévorer. Si vous n'y prenez garde, l'occasion qu'ils
épient ne tardera pas à s'offrir , et une fois dans leurs griffes, vous n'en sortirez plus. Je ne vous dis pas de m'en croire sur parole : jugez-les vousmêmes d'après leurs actes. Ils occupent en maîtres , quoique étrangers , les forteresses que vos aïeux ont élevées contre les étrangers ; leurs vaisseaux font la loi dans vos ports, leurs soldats dans vos villes ; ils ont osé davantage encore: ils tiennent le roi prisonnier à la Ficuzza, la reine à Caslelvélrano, et ils régnent à leur place ; bientôt, n'en doutez pas, ils régneront on leur propre nom , et alors il sera trop lard pour briser vos chaînes , elles seront rivées à jamais. Le glaive de Dieu est levé sur la terre. Maintenant , si vous croyez avoir sujet de vous réjouir, réjouissezvous et criez encore : Vive la constitution ! j>
Cette prédication , ou pour mieux dire , cette harangue avait entièrement changé les dispositions de la multitude. Un malheureux soldat anglais l'éprouva' à ses dépens; resté imprudemment seul après ses camarades rentrés dans leurs quartiers respectifs à la retraite battante, il paya cher son infraction à la discipline militaire : trahi par son uniforme, il tomba sans vie dans les rangs mêmes de la procession , frappé d'un coup de couteau, suivi de vingt autres , au cri de : Mort
aux Anglais ! A bas la consliiulion! La foule, enivrée par l'odeur du sang, ne parlait plus que d'aller massacrer tous les Anglais dans leurs casernes.
« Arrêtez! s'écria le prédicateur d'une voix tonnante, arrêtez ! êtes-vous des hommes ou des bêles féroces ? Eh quoi ! la soif du sang ne cessera donc jamais de vous posséder? Vous vous repaîtrez toujours de meurtre et de carnage? Croyezvous ainsi canner le ciel ? Il est écrit : Tu ne tueras point! malheur aux meurtriers! le sang qu'ils versent sur la terre les étouffera dans l'éternité. Mieux vaudrait pour eux n'être pas nés , oui, n'être pas nés, car ils vivent et meurent par la damnation. Malheur, malheur à vous! s
A ces mois, un frisson de terreur parcourut la foule. Le couteau ensanglanté tomba de la main des coupables qui, dans leur épouvante, voyaient déjà l'enfer ouvert sous leurs pieds pour les engloutir.
« Rentrez en vous-mêmes, poursuivit le frère Agalhon d'une voix radoucie, et demandez pardon à Dieu avec contrition du crime que vous avez commis : sa miséricorde est inépuisable ; si vous vous repentez sincèrement et que vous fassiez péniience, peut-êire aura-t-ii pitié de vous; sa clémence apaisera sa justice. >
Cette assurance fit rentrer l'espoir dans l'âme des meurtriers; ils s'agenouillèrent dans la poussière en frappant du front la terre avec connponction et en se donnant de violents coups de poing dans la poitrine.
< Chrétiens, mes très-chers frères, reprit l'ermite occupé à contenir son auditoire bien plutôt qu'à l'exciter, enfants de la Sicile, élevez à Dieu vos cœurs et vos pensées, afin qu'il détourne de vos têtes le glaive de sa colère, et qu'il vous délivre de vos ennemis. Si vous voulez qu'il vous rende libres, rendez- vous dignes de la liberté. Abjurez les vices des esclaves, apprenez les vertus du citoyen. Prenez modèle sur nos ancêtres, qui furent libres tant qu'ils furent vertueux, et que leur corruption bien plus que la conquête plongea dans la servitude. Exercez votre corps par le travail, voire esprit par l'étude, et vous serez invincibles ; les cohortes étrangères s'évanouiront devant vous comme la paille sèche emportée par le vent dans l'aire du moissonneur. Le salut des peuples est dans la volonté : sachez vouloir, et le dieu-martyr qui s'est immolé sur le Calvaire pour la liberté du monde, bénira vos efforts. Songez, mes frères bien-aimés, songez à ceux de vos compatriotes qui , à l'exemple du Rédempteur
(îes hommes, ont donné ponr vous leur vie, et ne rendez pas leur sacrifice inutile. Que voulez-vous que pensent de vous Blasi , Piraino et les aulres martyrs de la liberté sicilienne , si du haut de la gloire céleste où leurs âmes sont aujourd'hui transportées , ils vous voient croupir dans Tesclavage, comme s'ils n'élaient pas morts pour briser vos chaînes? EtCastoréo, conlinual-il avec une émotion réprimée, Castoréo, qui vous a tant aimés et qui a soutTert, lui aussi , pour la justice, que dirait-il s'il revenait sur terre? Serait-il content de vous ? i
Le nom deCastoréo produisit, dans la foule une commotion électrique ; son souvenir était vivant à Catane , moins comme celui d'un iribun que comme celui d'un martyr, presque d'un élu canonisé : peu s'en fallait qu'on ne dît saint Castoréo, comme on disait sainte Agathe. Sainte Agathe, au reste, fui un instant déirônée.
< Vive Castoréo ! cria la grande voix de la multitude, et ce cri d'enthousiasme s'élevant à la fois de toutes les parties de la place, couvrit la voix du prédicateur. Certes, ce n'est pas lui qui se plaignit d'avoir éié interrompu.
t A genoux ! i> dit une voix.
La foule pénétrant d'instinct et avec une in-
luiiion merveilleuse la pensée de rinconnu qui avait donné cel ordre laconique, Texécula à Pinslant même. Tout le monde s'agenouilla; les hommes se découvrirent, les femmes ramenèrent dévotement leur mante sur leur figure, et l'immense chœur du peuple entonna en plein air Toffice des trépassés, avec autant de recueillement qu'il aurait pu le faire à l'église. C'était une scène émouvante à la fois et grandiose. Jamais mouvement populaire ne fut plus spontané, plus unanime. Le midi seul a ces élans naïfs.
Tandis que tout Catane priait pour le repos de son âme, Casloréo, plein de vie, descendit les degrés de la cathédrale en rabattant son capuchon sur son visage, et se plongea dans la foule pour y cacher son attendrissement et ses espérances.
« Vous avez là un singulier frère prêcheur, dit à Emmanuel Réquécense Gaspard Vaccaro, qui, en ce moment, se trouvait à Caiane avec l'avocat Rossi pour y préparer les prochaines élections.
— J'en suis tout surpris moi-même, répondit Réquécense; je le connaissais pour un saint homme, mais je ne me doutais pas plus que vous qu'il fût républicain.
— Quel est donc cet homme? demanda Rdssi.
— Un ermite qui habite une caverne de l'Etna
et dont le nom est en grande vénération p^armi le peuple.
— Il est heureux pour lui , reprit Rossi qui avait été compromis dans les affaires de Messine, que les beaux jours d'Artali soient passés, sa robe et sa sainteté ne l'auraient pas préservé des dammusi.
— Quant à moi, dit Vaccaro, il me réconcilie avec la moinerie : je lui sais gré de haïr les Anglais et d'aimer Castoréo.
— Ce nom, ajouta Réquécense avec émotion, me fait battre le cœur toutes les fois que je l'entends prononcer, et vous voyez quel souvenir ce grand citoyen a laissé parmi nous.
— La Sicile tout entière, dit Vaccaro, vous envie la gloire de lui avoir donné naissance, car il était de Catane.
— Ou du moins de Paternô.
— Quel vide sa mort a laissé dans nos rangs, dit Rossi, et combien il nous manque aujourd'hui ! S'il vivait il serait, sans nul doute, le Mirabeau de la Sicile.
— Mon cher Rossi, dit Vaccaro avec une pointe d'ironie , la place est bonne à prendre, je vous engage à ne la point laisser échapper.
— Mon cher Vaccaro , répliqua Rossi sur le
même ton, puisque vous avez la générosilc de me la céder, je ne veux pas me montrer moins généreux que vous, et je vous la laisse.
— Eh ! messieurs, déjà des rivalités î attendez au moins d'être à la chambre des communes. »
Cette conversation avait lieu devant le palais du sénat dont, par parenthèse, les croisées, comme toutes celles de la place, étaient ornées de tentures et de femmes. Tandis que les trois futurs champions de l'opposition parlemenlaire étaient là causant et regardant, un moine encapuchonné passa tout près d'eux : ils reconnurent en lui le frère Agathon, et voulurent le retenir pour le féliciter, mais il s'échappa rapidement en leur disant à voix basse :
« Si vous aimez la Sicile, trouvez-vous à minuit au château Orsino. >
A ces mots, il disparut comme une ombre.
€ Irez-vous? demanda Vaccaro à Réquécense qui, en sa qualité de Caianais , était le cicérone naturel de ses deux coreligionnaires politiques.
— Pourquoi pas? répondit-il. Je suis curieux d'apprendre ce qu'il peut avoir à nous dire.
— Va donc pour le rendez-vous ! dit Rossi. Je vous suis jusqu'au fond de l'Etna. J'aime les aventures, celle-ci s'annonce bien. Minuit, un
ermite, un vieux donjon... Décidément, mon cher Réquécense , votre pairie est la patrie des mystères.
— C'est égal, répéta Vaccaro, vous avez là un frère prêcheur comme il n'y en a guère.
— Tant pis, car dix prédications comme celle de ce soir avanceraient plus nos affaires que dix mille séances du futur parlement.