LE RENDEZ-VOUS
Le cliâleau Orsino , bâli à Tune des extrémités de Calane , est Tœuvre de l'empereur-roi Frédéric II qui a laissé en Sicile des souvenirs si vivants. Eleva-t-il celle forleresse pour proléger la ville ou pour Tasservir? Malgré la réputation chevaleresque , quoique peu orthodoxe du vainqueur de Jérusalem , le doute à cet égard est au moins permis. Quoi qu'il en soit , l'impérial châtelain est couché depuis six siècles dans sa tombe de pierre , et son château est encore sur pied.
Des souverains y naquirent, des souverains y moururent ; c'est là son premier litre de gloire aux yeux des Calanais qui , après avoir tremblé sous rœll menaçant de ses meurtrières béantes, sont fiers, maintenant qu'ils ne le craignent plus, de son vieux squelette inoffensif. Dans son état actuel ce n'est plus qu'une ruine pacifique , dont les tours rondes sont depuis longtemps déraanielées et tronquées par la faulx du temps , comme disaient nos pères.
Le château Orsino faillit être emporté par la terrible éruption de 4669 , dans laquelle la cité périt presque tout entière ; mais ce débris , six fois centenaire , résista mieux que des monuments bâtis de la veille; le torrent de lave ardente, descendu de l'Etna, se bifurqua au pied du donjon et se rejoignant ensuite , l'enveloppa comme une île de deux bras de feu. Cette même lave , en poursuivant sa course dévastatrice , trouva sur son passage les murs de la ville , les recouvrit en partie et alla s'éteindre enfin dans les eaux du port. On prétend qu'avant cette époque le château Orsino était baigné par la mer, dont un demi-mille le sépare aujourd'hui. En se refroidissant, la lave s'est figée et forme en cet endroit un enlasscinent de rochers noirs et
durs comme du fer, véritables scories des fournaises cyclopéennes , hideux et sombre tableau d'une désolation que Toeil ne contemple pas sans effroi. Dressant sa tête caduque et décharnée audessus des ruines amoncelées autour de lui, l'antique manoir, vainqueur du volcan , a Tair encore de braver ses fureurs.
C'est là que le frère Agalhon , auquel bientôt nous restituerons son nom de Castoréo, avait donné rendez-vous aux trois futurs députés des communes siciliennes. Ils parurent tous les trois au coup de minuit. Un silence profond et une obscurité plus profonde encore régnaient sur ce lugubre empire de la destruction. Une vapeur rougeâlre , échappée des cratères de l'Etna , révélait seule la présence du formidable géant; tout dormait à ses pieds , la ville et les campagnes dans la sécurité du fatalisme ou de l'habitude. On entendait au milieu du silence universel un chant monotone et plaintif sortir à de longs intervalles des flancs ténébreux du vieux fort, qui servait de prison dans ce moment là. C'était sans doute quelque captif qui , pour abréger les longues heures de la nuit, chantait dans les fers les ineffables douceurs de la liberté.
CABOLIKE. 4. 2
Vaccaro, ainsi que nous l'avons dit , avait été arrêlé plusieurs fois au temps du président Lopez, et n'avait échappé à la mort, comme tant d'autres et comme Rossi lui-même, que par l'exil.
« Le cliant de ce prisonnier, dit-il, me fait faire sur moi-même un triste retour ; moi aussi je sais par expérience combien en prison les nuits sont longues.
— Surtout, ajouta Rossi, quand on a en perspective, comme je l'avais à Messine, le gibet de Rossaroll. Avec cela qu'on ne chantait guère dans les cachots d'Arlali.
— Mais aussi, demanda Ré(juécense, qu'alliez-vous faire dans celte galère?
— Galère est le vrai mot , car j'ai été pris au beau milieu du détroit.
— Et vous alliez?...
— En Calabre, avec l'espoir d'en ramener les Français.
— Plût à Dieu, dit Vaccaro, que vous eussiez réussi ! A cette heure nous serions débarrassés des Anglais. Pour ma part , j'avoue que j'en ai pris une dose au-dessus de mes forces. Et vous?
— Moi, s'écria Réquécense avec emportement, je les hais pour deux raisons : d'abord parce qu'ils sont Anglais, ensuite parce qu'ils se sont faits les
alliés et les soutiens de nos barons que je hais encore plus qu'eux si c'est possible.
— Oui , oui , nous savons cela , répondit Vaccaro. Si jamais noire slnpide aristocratie doit périr, comme je Tespèie bien , c'est Emmanuel Réquécense qui lui portera le premier coup.
— Et le dernier. Mais vous disiez donc, mon cher Rossi... ?
— Que le succès a tenu à un cheveu. Il faut que nous ayons été trahis; par qui? Je l'ignore ; mais il y a eu un traître, j'en suis convaincu. Bref, les Anglais eurent vent du complot, et, comme ils ne sont pas sols, ils le laissèrent continuer pour le mieux déjouer. Un aide de camp du général Manhès devait se rendre secrètement à Messine ; nous ratlendions. Une nuit nous étions réunis pour le recevoir sur un poinl désert du rivage ; il arrive déguisé en capucin , comme c'était convenu. A peine a-t-il mis pied à terre qu'il se fait remettre , ce qui me parut louche, la liste des conjurés, au nombre desquels figuraient le capitaine Rossaroll et votre serviteur Emmanuel Rossi. On confère, on discute, et l'on se sépare après s'être mis d'accord sur les moyens d'exécution. Le faux capucin remonte dans la barque qui l'avait amené, et nous retournons,
nous, à Messine. Mais, voici le dénonment : le lendemain les principaux conjures sonl emprisonnés : je veux fuir en Calabre, je fuis en effet, mais poursuivi par une chaloupe anglaise ; je suis arrêté, et voilà comment j'ai fait connaissance avec les (lammusi d'Ariali. Le fait est que les Anglais nous avaient tendu un piège où nous étions tombés tête baissée : le prétendu aide de camp de Manbès n'était autre qu'un émigré français au service d'Angleterre, un nommé Roquefeuille, qui avait joué son rôle avec une supériorité digne de Machiavel ou d'un comédien. Notre procès fut bientôt instruit : un conseil de guerre, présidé par le général Campbell, et composé d'officiers anglais et siciliens, nous expédia dans les vingtquatre heures. Vous savez la fin du malheureux Rossaroll, qui passait pour l'agent confidentiel de la reine Caroline : quelques autres eurent le même sort que lui ; beaucoup furent déportés dans les îles, quelques-uns seulement exilés, et ces derniers purent se considérer comme ayant tiré un bon numéro dans celte loterie sanglaiae. On prétend que Campbell, j)our faire sans doute de la poj)ularité, brûla en plein conseil la liste des conjurés. Il aurait mieux fait de la brûler avant le jugement : après ce n'était qu'une
méchanle comédie de générosité, la pire, ii mon avis , de toutes les comédies.
— Mais vous, quel fut voire destin dans tout cela?
— Il fut assez bénin. Après quelques mois de captivité , je fus relâché sans savoir pourquoi ni comment. On se contenta de me signifier mon congé; mais je n'en tins compte, et fis comme les amoureux : chassé par la porte, je renirai par la fenêtre, c'est-à-dire que, expulsé dé Messine, je retournai tranquillement à Palerme, où j'espère bien, avant qu'il soit longtemps, siéger au côté gauche des communes à la barbe de Campbell et de ses habits rouges. »
Rossi, homme violent et bilieux , avait eu une vie fort aventureuse et fort tourmentée : avocat de profession , et doué d'une éloquence qui lui assura plus tard la première place à la tribune du parlement réformé, il fut baptisé le Mirabeau de la Sicile.
Gaspard Vaccaro partageait ses opinions , et ne se distinguait de lui que par un caractère plus grave et plus froid. Quant à Réquécense , il n'avait jamais quitté son île. Son credo politique se composait d'un article unique : « Haine à la noblesse, i Seulement, il joignait à
ce dogme fondamental une admiraiion illimitée pour les Français en général et pour Napoléon en particulier. Tous les trois professaient pour les Anglais une égale aversion , et n'aspiraient qu'à en délivrer leur île à tout prix. On comprend maintenant quel intérêt avaient pour eux et la prédication du frère Agalhon et la mniiifestalion populaire qui Tavait suivie. Toutefois ils n'étaient venus au rendez-vous du prédicateur que par curiosité, et comme à une partie de plaisir. Imbus des doctrines philosophiques du dix-huitième siècle, ils méprisaient:! l'envi les moines , et ne voyaient dans un ermite qu'un jouet dont on peut tout au plus s'amuser gn instant, sans y attacher aucune idée sérieuse.
« Que peut-il avoir à nous dire? se demandaient-ils l'un à l'autre.
— C'est ce que vous saurez si vous voulez me suivre, répondit une voix qu'ils reconnurent pour celle de frère Agathon. Ce lieu n'est pas sûr ; il n'est pas convenable pour traiter l'affaire qui nous rassemble. >
De plus en plus intrigués, et ne devinant pas l'affaire dont il était question, ils obéirent machinalement, et suivirent en silence leur mystérieux conducteur, qui marchait en avant comme
un .spectre, à travers les laves et les décombres , son pas était ferme , et il alhiit droit (lcv;mtlui, malgré les obstacles el les ténèbres , avec Tassurance d'un homme qui sait on il va. Il n'en était pas de même de ses trois compagnons; aucun d'eux ne s'orientait dans ces dédales, pas même Héqnécense; ils s'apercevaient seulement qu'ils suivaient tantôt de près, tantôt de loin les murs de la cité. Enfin leur guide s'arrêta près du lieu appelé Basiion des Pestiférés, parce (jue là, jadis, se trouvait un bain destiné à la purification des lépreux. Non loin s'élevait un temple de Cérès , fameux dans le paganisme , celui-là même dont Verres déroba la statue, cette statue formidable qu'il était défendu , sous peine de mort, non-seulement de toucher, mais de regarder en face. Toutefois Verres n'en mourut pas. Les fondements du temple, enfouis sous la cité moderne, sont encore visibles, et accusent la plus haute antiquité , car ils sont cyclopéens , c'est-à-dire composés d'énormes polyèdres irréguliers , posés à sec les uns sur les autres.
Arrivé en cet endroit, le frère Agathon s'enfonça résolument sous une voùle inclinée dont la pente augmentait sans cesse et paraissait conduire dans les entrailles du globe. Aj)rèsquel-
ques ceniaines de pas faits avec précaution dans ce long souterrain , qui, à Tinconvénient d'être obscur , joignait celui d'être tortueux, Termite alluma une torche qu'il avait tenue jusqu'alors cachée sous sa robe , et commença de descendre un escalier taillé grossièrement dans la lave : nos trois amis suivaient en silence comme le Dante suivait Virgile dans les abîmes sans nom de la Cité Dolente. A la soixantième marche on rencontra le sol ; ce sol est le niveau de la Oatane antique. Celui de la moderne s'est exhaussé d'autant.
Us se trouvaient alors sous une espèce de portique circulaire dont la perspective fuyante semblait immense aux rougeâtres et douteuses lueurs du flambeau qui seul éclairait leurs pas. Les jeux de^'ombre et de la lumière produisaient sous les voûtes sombres et silencieuses des effets saisissants. Étaient-ils là dans un théâtre ou dans un temple? Us étaient dans le royaume des morts; qu'importe que des dieux ou des hommes eussent jadis habité ces lieux froids et mornes?
VaccaroetRossi éiaient muets de surprise. Réquécense, qui commençait à se reconnaître à force de regarder autour de lui , fut le premier à rompre le silence.
« C'est ici, dil-il, si j'ai bonne mémoire , que Casloréo tenait ses assemblées nocturnes. >
— Ici même, répondit le moine en fichant sa torche dans un trou du mur , et c'est pour que son souvenir pré8id:\t à notre entretien que je vous ai amenés dans ce lieu consacré. Vous m'y avez suivi, je le sais, ou du moins je le devine , dans des vues ironiques plutôt qu'avec une pensée sérieuse. Pourquoi cela? Parce que je suis un ermite? Eh! croyez-vous donc qu'un cœur de citoyen ne puisse battre sous la bure d'un moine? Allez, pour être mort au monde on n'en est que plus vivant pour la patrie. S'il vous fallait des exemples, je n'aurais que l'embarras de les choisir : notre histoire en est pleine. Nos grands tribuns du moyen-âge appartenaient presque tous à l'Église; voulez-vous des noms? en voici : Arnauld deBrescia fonde à Rome la république et meurt de la mort des martyrs ; Jean de Vicence gouverne Vérone , et dom Jordan , Padoue , du haut de la chaire chrétienne ; Jacob des Bussoiari rend la liberté à Pavie , et Savonarole à Florence. Que vous dirais-je encore? L'évêque d'Ostie , le cardinal Latino pacifie la Haute-Iialie et conjure les discordes civiles par l'ascendant de la parole évangélique , et nous-
mêmes, je veux dire nos pères, n'onl-ils pas imilé ces illustres exemples? L'ambassadeur des vêpres siciliennes auprès du pape fut un prêtre, révêque de Palli. Pourquoi vous en étonner? L'Église est fondée sur deux bases immortelles , Tégalilé , la liberté ; Jésus, son vicaire humain , son divin chef, est sorti des entrailles du peuple et fut le plus saint de tous les martyrs. Que si vous m'objectez que rÉglise est une institution déviée et qu'elle a mis depuis longtemps en oubli les préceptes du maître , je vous répondrai que le principe de son existence est immuable, éternel, et que Tégoïsme endurci des sacristies ne prévaudra point sur lui. Toute institution doit tôt ou tard revenir à son origine. Les hommes passent avec leurs passions et leurs vices , l'idée reste , et finit par se dégager plus radieuse et plus pure des vapeurs terrestres qui en obscurcissaient la splendeur. Ah ! si la sainte voix du fils de l'homme résonnait encore sur la montagne ! Si seulement le Vatican voulait parler comme le calvaire, le monde, croyez-moi, recevrait à genoux la parole de vie, partît-elle du plus humble des prêtres. Les grandes croyances sont vivantes encore au cœur des hommes. Jugez-en par ce que vous avez vu ce soir : quels miracles n'opé-
rcrait pas un pape libérateur des peuples , puisqu'un siuiple ermile comme moi , sans pouvoir, sans presliij;e, a pu loucher les masses au seul nom de Casloréo, car enfin qu'est-ce que Casloréo ?
— Halte-là, mon révérend ! interrompit brusquement Rossi qui passait pour un franc matérialiste de récole d'Holbach et compagnie, exaltez tant qu'il vous plaira les mérites du fils aîné de la vierge Marie, sans pour cela médire de Casloréo. S'il ne porta pas la soutane comme les vénérables tonsurés que vous nous énumériez tout à Theure, il n'en fut pas moins un des plus grands citoyens de la Sicile.
— lu c'est un honneur immortel pour Catane, ajouta Réquécense , que de lui avoir donné le jour. En ma qualité de Calanais, je suis le premier à m'en glorifier. >
Vaccaro garda le silence. Appuyé contre un pilastre et les bras croisés sur sa poitrine, il avait écouté l'ermite avec une attention palpitante comme si celle voix eût réveillé dans la profondeur de son âme de vagues et lointains souvenirs.
i Gaspard Vaccaro, lui demanda tout à coup le frère Agathon, à quoi pensez-vous?
— Bravo ! s'écria Rossi qui était toujours le premier à prendre la parole tant pour son compte que pour le compte d'autrui; il poraît, mon cher Vaccaro, que votre nom est connu des saints du paradis ; je vous en félicite. Et le mien , mon père, continua-l-il en s'adressant à l'ermite avec une dérision mal déguisée, le savez -vous aussi ?
— Et votre histoire avec, répondit Agathon : vous êtes Emmanuel Rossi ; vous avez commencé par le barreau ; compromis dans les troubles de la Sicile dès l'époque du président Lopez, vous avez fui votre patrie pour fuir Téchafaud. Seul et proscrit , vous avez erré à travers toute l'Europe , et , après avoir suivi sur place les diverses phases de la révolution française , vous travaillez maintenant à en implanter en Sicile les principes et les résultats.
— Vous m'en direz tant, répliqua Rossi, qu'il faudra vous croire ou sorcier ou... »
Il s'arrêta tout court, car c'est le mot d'espion qui était venu sur ses lèvres. Qui sait s'ils n'étaient pas tombés dans un piège, et si le prétendu ermite n'était point un agent provocateur. Ce soupçon est le premier qui vient à l'esprit dans ce paradis du monde gouverné par le démon de l'enfer.
« Vous, poursuivit Agnihon on s'adressnnl an (latauais sans romarqiior ou du moius sans relever la réiicencc de Rossi , vous vous nommez Emmanuel Réqnécense, et vous étiez trop jeune pour jouer un rôle au temps de Castoréo ; pourtant vous avez assisté une fois , une seule , aux assemblées nocturnes qui se tenaient sous ses auspices dans ces catacombes que vous avez reconnues tout à riieure.
— Décidément , s'écrièrent à la fois Réquécense et Rossi , on se parlant l'un à l'autre, il est doné de seconde vue. Mais laissons-le continuer, il a bien dit le nom de noire ami Vaccaro, mais il ne lui a pas tiré son horoscope antérieur,
— Mon horoscope!... dit Vaccaro toujours absorbé dans sa rêverie ; en effet , voyons^ s'il me parlera de Tami que je pleure tous les jours.
— Oui , Gaspard , oui, je vous en parlerai de cet ami que vous portiez dans votre cœur ei qui vous porlait dans le sien. Exilés tous les deux , tous les deux proscrits, le hasard vous réunit un jour à l'aris au plus lorl de la tempête révolutionnaire ; c'était, vous devez vous en souvenir, sous l'échafaud de M™^ Roland. Attendri par la vue de celle belle et noble victime , votre visage se
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baigna de larmes, et, vous penchant à l'oreille de votre nouvel ami :
« — Castoréo , lui dites-vous, jurons-nous € ici en présence de ce cruel sacrifice , et par « le sang généreux qui va couler devant nous , « jurons-nous que si jamais notre Sicile à ses I jours terribles, pas une femme ne montera sur « réchafaud.
< — Pas même la reine Caroline, vous répon- « dit Castoréo avec émotion , cela fait tant de « mal de voir mourir les femmes. »
« Pourtant vous n'étiez girondins ni l'un ni l'autre, mais dans ce moment touchant et solennel l'humanité parlait plus haut dans vos âmes que la voix implacable des partis.
— Qui êtes-vous donc ? s'écria Vaccaro tout éperdu, pour me rappeler des choses si intimes et connues seulement de moi et de Castoréo. i-
Puis, saisissant la torche et s'approchanl du moine qui venait de rejeter en arrière son capuchon , il le regarda pendant quelques secondes avec une fixité ardente et s'écria tout d'un coup :
« Maintenant, je te recoimais, et ta voix déjà m'avait fait vibrer toutes les fibres du cœur; oui , lu es l'ami que j'avais perdu et que j'ai tant pleuré , lu es Castoréo.
— Oui, mon Gaspard bien-aimé , je suis Tami de i'exil et de la proscription , je suis Castoréo. »
Se jetant dans les bras Tun de Tautre, les deux amis confondirent leurs larmes , et restèrent longtemps embrassés sans pouvoir prononcer une parole.
< Ami, dit enfin Casloréo , en maîtrisant le premier son émotion, je croyais être depuis longtemps mort aux affections de la terre, mais je le sens , dans les cœurs comme les nôtres, l'amiiié est un sentiment immortel.
— 0 mon compatriote ! ô mon maître ! s'écria Réquécense en s'agenouillant devant Castoréo , je peux donc vous voir, vous contempler encore ! Pardonnez-moi de ne vous avoir point reconnu.
— Comment Tauriez-vous pu , répondit fermite avec un sourire triste et doux , n'a-t-on pas ce soir même chanté mes funérailles sur la place de la cathédrale ? Relevez-vous, Réquécense , c'est dans mes bras , non à mes pieds , qu'il faut me souhaiter la bienvenue. i>
11 n'y avait pas à revenir sur une identité si bien constatée. Rossi , le défiant Rossi luimême, fut instantanément convaincu. Témoin
muet de celle palhélique reconnaissance, il ne !ui resla pas dans l'espnl un seul doule. Pour loul dire , il en éprouva plus de regrei que de joie au premier moment. Depuis longtemps il ambitionnait dans son for intime le premier rôle sur le théâtre des prochaines communes , bien plus, il y complait ; la résurrection de Casloréo h» rejetait au second rang ; comment lutter avec un tel jouteur? Comment Toser seulement? Rossi se rendait justice à cet égard, mais il se méprenait en voyant un rival d'ambition dans riiomme du renoncement, et un tribun dans un apôire.
« Je ne suis [)ln8 que Barnave! )» se dit le 1^1 irabeau détrôné.
Colle chute élait irop brusque et trop rude pour ne pas blesser son orgueil, il en fut étourdi quelques instants ; mais enfin , après avoir payé ce lrd)ut au moi , il triompha de ce mouvement égoïste et s'exécuta de bonne grâce.
< Puisque vous vivez encore , dit-il à Casloréo, en se découvrant devant lui avec une déférence respectueuse, la Sicile est sauvée. »
Ces dernières paroles rappelèrent les esprits à la question.
« Parlons de la Sicile , dit Castoréo ; puisque
c'esi pour elle que nous sommes réunis ici. î Alors Tenlrelien devint enlièremcnl politique; il roula sur les moyens de briser le joug britannique en commençant par Calane, et d'assurer à la Sicile, après Tindépendance, la liberté. Quand on se sépara , les premiers rayons de l'aurore enflammaient l'horizon , emblème éclatant des magnifiques espérances qui rayonnaient dans Tâme des quatre Siciliens, et illuminaient à leurs yeux Tavenir de leur patrie.