‹ Caroline en Sicile (volume 4)Chapitre 14 sur 16 · L EXECUTION · texte numérisé non relu

L EXECUTION

Chaque adepte de la terrible confrérie de saint Paul élait en possession d'une carabine fort courte , dont la crosse mobile se repliait le long du canon , de manière à occuper le moins de place possible, et à se dissimuler aisément sous un manteau ou même sous un vêlement moins ample ; telle était l'arme dont s'était muni Vilo Vitali pour exécuter la sentence du sombre et mystérieux tribunal. Dès qu'il eut réussi à se soustraire à son triomphe de la place prétorienne,

il se jela dans des rues détournées que l'émeulc n'avait point envahies et qu'il trouva complètement solitaires. Une église ouverte se rencontra sur son passage : il y entra, et après s'être confesséau premier prêtre qu'il aperçut, il communia avec la ferveur d'un néophyte ; or, en célébrant les saints mystères , il avait sa carabine cachée sous son manteau. Quand il se fut mis en état de grâce devant Dieu , il alla s'agenouiller au pied d'une madone nichée au fond d'une chapelle obscure , et la supplia de guider sa balle vengeresse au cœur d'Artali . S'il devait périr dans cette sainte entreprise , il recommandait son âme à l'intercession divine de la mère du Sauveur.

Sanctifié , fortifié par la prière , il sortit de l'église et s'achemina sans hésitation, sans l'ombre même d'un scrupule, vers la maison du condamné. Comme elle se trouvait loin du théâtre de la sédition, les abords en étaient déserts ; à peine quelque passant furtif apparaissait-il de loin en loin pour disparaître à l'instant : tout favorisait l'œuvre de la vengeance. Vilali s'assura que le marquis Artali était chez lui, et, se postant dans l'enfoncement d'une maison qui faisait face à la sienne, il l'aperçut en effet à travers une croisée qui donnait sur la rue. Plusieurs fois même il le

vil regarder dehors d'un air inquiet, comme s'il eût voulu juger des progrès de l'insurreciion.

A celte vue, son cœur ballit d'une joie féroce, el ses yeux dardèrent des éclairs sinistres. Enfin, il se trouvait en présence de son ennemi ! il le tenait en arrêt pour ainsi dire ! il le couvait du regard ! Le fil de sa vie était dans sa main ! Il allait envoyer devant Dieu, sans confession, sans absolution cette âme souillée de crimes et pétrie de sang! Quel transport! quelle ivresse! Oh! la haine a sa volupté comme l'amour ! Vitali n'avait qu'un regret , c'était de ne pouvoir appliquer à son bourreau, devenu sa victime, la loi du talion, en lui faisant souffrir à son tour les longs et cruels tourments qu'il avait soufferts lui-même à Messine, et tant d'autres avec lui. Mourir d'une balle au cœur était une mort trop noble et trop douce pour l'inventeur des dammusi !

Une fois, le patient demeura à la fenêtre plusieurs minutes de suite : Vitali saisit ce moment pour l'exécuter; il arma sa carabine , la coucha en joue , fit un signe de croix sur la batterie, et, après avoir visé quelques secondes pour ne pas manquer son coup, il lâcha la détente en palpitant. Au même instant une main souleva brusquement le canon de la carabine , qui partit en l'air.

Âvaiii travoii' eu le temps de se retourner, Vitali fut désarmé et saisi au collet par un bras vigoureux.

« Eh ! eh ! Tami , lui dit une voix grossière ; vous croyez donc qu'il n'y a qu'à tirer sur les gens ! J'ai bien fait , pardieu ! de vous surveiller ; vos allures sournoises m'étaient suspectes, et je m'attendais à quelque mauvais coup de votre part. Vous allez me suivre, s'il vous plaît, chez le justicier ; bonnes ou mauvaises, c'est à lui que vous direz vos raisons. J'ai bien peur qu'elles ne vaillent rien. »

Vito Vitali fil un efl'ort violent pour s'échapper des mains du sbire, car c'en était un, mais la force physique lui manqua, et il fui terrassé d'un seul coup.

i Ah ! ah ! dit le sbire en lui mettant le genou sur la poitrine, lu lais le méchant; bouge à présent. Va, tu n'es pas de taille à te mesurer avec moi, et j'en ai réduit d'autres que toi, mon petit. >

Frustré de sa vengeance au moment même où il l'accomplissait, retombé du ciel infernal qu'il s'était créé jusqu'au l'ond des abîmes, Vitali écumail de rage, et si la flamme des yeux brûlait, il aurait consumé du feu de ses regards l'auteur

de celle cruelle décepiion. Convaincu qu'il élait le plus faible , el que la violence était inulile, il essaya la corrnpiion.

« Ecoutez, (lit-il au sbire, si vous me rendez la libené, je vous donne tout Tor que j'ai sur moi, et j'en'ai|beaucoup.

— Ah ! lu as de l'or î Tu fais, pardieu ! bien de me^le dire, car j'oubliais de l'en débarrasser, ï

A ces mois, il plongea sa main dans les poches de son prisonnier, et en relira plusieurs poignées d'onces qu'il mit dans les siennes sans plus de cérémonie.

< Quand on veut corrompre un fonctionnaire public, repril-il impudemment, au moins faut-il lui offrir quelque chose; car ce que tu m'offres m'appartient par le droit de la guerre, et, comme lu vois , je n'ai pas besoin que tu me le donnes pour me l'approprier. Voyons , pourtant , as-tu des arguments plus péremploires?

— Effronté voleur, si tu ne me relâches à l'instant, je te dénoncerai à la justice pour ce que tu es, et lu iras finir aux galères.

— Tu crois cela, mon petit? Tu n'es pas fort sur le code. D'abord la justice ne te croira pas, et je te dirai en face que lu en as menti.

— Lâche-moi, te dis-je , et je te promets tout ce que lu voudras.

— Oh ! des promesses !... merci! On les fait avant, on les nie après. C'est connu. Je ne suis plus assez jeune pour donner, à mon âge, dans ces puérilités. Assez causé comme cela. Puisque lu n'as rien de plus substantiel à me dire, marchons. Le justicier n'attend que toi pour te faire pendre. »

Puis, réfléchissant qu'en allant chez le justicier, son prisonnier pourrait bien lui êire enlevé par l'émeule , il changea d'idée.

« Pardieu ! dit-il , par égard pour les jambes, ^ui ne m'ont pas l'air d'éire bonnes, je veux bien le mener tout droit chez M. le marquis Arlali. Puisque c'est à lui que tu en voulais , lu t'expliqueras avec Son Excellence. En sa qualité de magistrat criminel , il fera ton affaire aussi bien que le justicier. >

Ce n'était pas chose facile que de se faire ouvrir la porte du palais dans un pareil moment : le sbire eut beau se faire reconnaître en bonne forme, on ne le croyait pas. Âriali, qui avait mauvaise conscience , craignait que ce ne fût un stratagème pour s'introduire chez lui , et exercer sur sa personne quelque terrible vengeance. Pour-

suivi par les souvenirs de Messine, il redoutait des représailles. Sans même se douter (|ue le coup de carabine parti devant sa maison lui fût destiné, le seul bruit de la détonation Tavaii jeté dans de vives alarmes : quittant la fenêtre avec précipitation, il Pavait fermée avec le plus grand soin, et s'était retiré dans l'intérieur de ses appartements, prêt à fuir, au premier danger, par un escalier dérobé.

Vilali songeait , en frémissant , qu'il allait se retrouver face à face avec son ennemi , non plus en vengeur, mais comme autrefois en martyr ; la fureur et la honte se partageaient son cœur. Une pâleur livide inondait son visage, ses lèvres blanches tremblaient, ses dents claquaient, ses genoux se dérobaient sous lui , le frisson de la mort glaçait tous ses membres. Puis soudain ressuscité, galvanisé par le désespoir , il recueillit toute l'énergie, toutes les forces qui lui restaient, et fit un dernier, un suprême effort pour s'arracher des mains de fer qui le garrottaient; mais, hélas! il fut encore vaincu.

Cependant la porte ne s'ouvrait pas et l'on parlementait en vain. Tout à coup le prisonnier découvrit à Pextrémité de la rue un gros d'insurgés qui allaient passer sans l'apercevoir. A

celte vue , il mit toute sa vie , loule son âme dans un cri de détresse si déchirant , si éclatant, qu'il l'ut entendu. En un instant il fut entouré, secouru par la bande libératrice, et reconnu par elle pour Toraleur de la place prétorienne.

« C'est lui ! c'est lui ! » cria-t-elieavec enthousiasme, et en élevant sur les bras son héros du malin.

Il est inutile d'ajonter que le sbire avait pris la fuite sans regarder derrière lui.

« Merci ! mes amis 1 merci ! dit Vilali en versant des larmes de joie. Vous me rendez plus que la liberté , plus que la vie , vous me rendez la vengeance ; continuez voire ouvrage. C'est ici la maison d'Artali , l'instrument le plus servile, le plus sanguinaire qu'ait jamais eu la tyrannie. C'est lui qui a fait de moi, à vingt-cinq ans, un vieillard, et qui m'a mis dans l'éiat où vous me voyez. Bien d'autres ont enduré dans les cachots des tortures semblables aux miennes ; beaucoup n'en sont jamais sortis. Souiïrirez-vous qu'un pareil monslre souille plus longtemps de sa présence la terre de la liberlé? Point de grâce ! point de pitié ! C'est aujourd'hui le jour de la jusiice ; 6 peuple ! rends-la donc en vertu du droit dont Dieu l'investit et du pouvoir qu'il te confie. >

Vilali n'avait pas fini de parler que le palais maudit était assiégé par la muliilude qui ne larda pas à s'en emparer ; mais, à rapproche du danij;er, Arlali s'était évadé par une secrète issue : il fut impossible de le prévenir ni de l'atteindre, et Vitali se vit une seconde fois déçu dans sa vengeance.

« Patience ! se dit-il avec une sombre résignation ; il est écrit dans les saintes écritures que les châtiments les plus lents sont les plus sûrs. »

Le palais paya pour son maître et fut incendié après avoir été pillé de fond en comble. Cela fait, la bande incendiaire poursuivit sa roule en emmenant avec elle en triomphe le chevalier Vilali. Ils furent bientôt rendus au centre de l'insurrection.

Fidèle à son plan , Lazzaro avait porté toutes ses masses contre le quartier britannique. H n'espérait pas le surprendre, mais l'emporter d'assaut à la faveur du nombre et d'une attaque impétueuse. Quel ne fut pas son élonnement en le voyant abandonné ! Les Anglais avaient adopté la même lactique que le vieux consul, c'est-àdire qu'ils avaient concentré loules les troupes disséminées dans les différents quartiers de la ville, et, prenant une position favorable aux

environs du palais royal, ils atiendaienl l'émeute mèche allumée. Plusieurs régiments de l'armée indigène s'étaient joints à eux. Les douteux étaient consignés dans leurs casernes.

Lazzaro comprit tout de suite ce qu'une semblable manœuvre avait d'avantageux pour Tennemi et de périlleux pour lui-même; car, comment attaquer de front sur un terrain découvert, avec des bandes sans discipline, sans armes pour la plnp;irt et sans munitions, une armée régulière , exercée, étrangère , bien fournie de tout, même de cavalerie , et appuyée d'une artillerie formidable? Evidemment , c'était conduire à la boucherie le troupeau populaire ; toute la valeur des valeureux Concia[)elli ne le sauverait pas, ni eux non plus , d'une mort certaine et inutile. Pourtant, il fallait prendre un parti, et le prendre vite : on ne retient pas impunément dans l'inaction des masses qui ont respiré l'odeur de la poudre et du sang. Lazzaro flottait encore irrésolu entre une prudence que tout lui commandait et un coup de tête désespéré , lorsqu'il fut rejoint par Vito Vitali. C'est le ciel même qui le lui envoyait pour le décharger de la terrible responsabilité qui pesait sur sa tête, ou du moins pour la partager avec lui. En quelques mots

rémissaire de saint Paul fui au fait de la situa tion.

i Dieu n'est pas pour nous, aujourd'hui, dit-il d'un air sombre; mieux vaut ajourner la balaille que la perdre ; ajournons-la , pour la gagner. Une défaite nous écraserait pour longtemps , pour toujours peut éire, et le prestige de Palerme s'évanouirait en Sicile; une retraite au contraire ne compromet rien et laisse tout en question. Ne dotinons pus aux Anglais la satisfaction de dire qu'ils nous ont battus. >

Vito Vilali formulait la propre pensée de Lazzaro qui ad()()ia son avis sans discussioi), et donna le mot d'ordre en conséquence aux ('onciapelli. Cependant la multitude impatiente vociférait avec fureur et demandait à grands cris qu'on la menât à la fêle des Langoustes. Le jour tombait déjà et VAngelùs sonnait aux clochers de la ville. Vilali profita de cette circonstance pour mettre à exécution son plan de retraite.

i A genoux et chapeaux basl cria-t-il ; remercions la Madone <ic la victoire qu'elle nous a donnée ce malin sur la place prétorienne. Les habits rouges ont fui devant nous; c'est assez pour un jour ; contentons nous aujourd'hui de ce premier succès, et n'abusons pas de la protection divine;

demain vous achèverez l'ouvrage que vous avez si Lien commencé , et vous Tachèverez en plein jour; la nuit approche, et ce sont les assassins qui tuent dans les ténèbres ; les enfants de Palerme veulent combattre et vaincre à la clarté du soleil. I

Docile à la voix du jeune vieillard qu'elle avait pris pour chef, la foule agenouillée se mit à réciter en chœur l'oraison du soir, et , s'emparant delà nouvelle idée qu'il avait jetée en elle, avec la même ardeur qu'elle aurait mise à adopter l'idée contraire, elle se releva en criant :

« A demain la fête des Langoustes !

— A demain !

— A demain ! »

Viiali fil chorus avec Lazzaro, et tous les deux regagnèrent le quartier de Sainl-Roch à la tête des Conciapelli. Privée dès lors de chef et de direction, la foule se dispersa, et quelques heures après la ville était aussi tranquille qu'à l'ordinaire. Mais le peuple avait donné aux Anglais un échantillon de sa force, et laissé dans leur cœur un levain d'inquiétude que sa retraite fut loin de dissiper, car enfin ce n'était pas là une solution, c'était un armistice , peut-être une ruse de guerre, et, dans le doute, ils jugèrent pru-

dent de rester loule la nuit sous les armes.

Rentrés dans leurs foyers, les Conciapelli établirent des sentinelles à la tête de leurs rues, et des postes à tous les carrefours. Bien fin qui les aurait surpris. Lazzaro, qui avait vieilli dans les émeutes, poussa les précautions jusqu'à fouiller les souterrains qui servaient à la corporation d'arsenal, de refuge au besoin, et même d'échappatoire, car plusieurs donnaient sur la campagne. Ces souterrains étaient de vieux égouts hors d'usage, percés sous les rues de la ville, et dont les Conciapelli seuls avaient le secret. Lazzaro s'assura que les armes, les munitions dont ils étaient remplis se trouvaient en bon état, et que toutes les issues étaient libres. Viiali l'accompagnait dans sa visite. Quand elle fut terminée, ils tinrent conseil à la clarté d'une torche de résine, dont la flamme rouge et fumeuse donnait un aspect infernal à ces cryptes funèbres.

€ Vous n'aurez , dit Lazzaro , qu'à raconter à M. le comte Allégroni ce dont vous avez été témoin. Il n'a pas dépendu de moi de remplir à la lettre ses instructions, en faisant main basse sur tous les Anglais; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Vous avez vu de vos yeux qu'il n'y avait rien à faire aujourd'hui , et je crains fort qu'il n'y ait

rien à faire de longtemps , car voilà l'ennemi sur ses gardes, et nous n'en viendrons à bont que par surprise. Le plus sage à présent est de faire les morts, afin d'endormir ses soupçons. Si, en altendanl, i! se présente une occasion favorable, vous pouvez être assuré que ce n'est pas Lazzaro qui la laissera échapper.

— Résignons-nous, puisque Dieu l'ordonne , répondit Irislenient Vilali; si cruelle que soit l'attente, je reconnais, hélas ! qu'elle est nécessaire ; mais sachons au moins la tourner au profit de nos vengeances ; ne les ajournons que pour les rendre infaillibles. Et d'ailleurs , quoique ce retard soit un échec, il n'est pas sans compensation; nous avons éprouvé, touché du doigt pour ainsi dire les véritables dispositions du peuple de Palerme et constaté l'ascendant que vous exercez sur lui. Faites, ô mon Dieu ! qu'une seconde épreuve soit décisive etque votre justice enfin s'accomplisse! »

A ces mots , ils se séparèrent, Lazzaro pour retourner au milieu des siens , Vitali pour aller à Trapani rendre compte de sa mission à ceux qui l'avaient envoyé.

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