‹ Caroline en Sicile (volume 4)Chapitre 13 sur 16 · LE BAISER DE JUDAS · texte numérisé non relu

LE BAISER DE JUDAS

Tandis que Caroline pratiquait toutes ces mines souterraines sous les pas des Anglais , le vieux parlement aux trois bras continuait, quoique moribond, et en attendant celui des deux cliambres qui devait Tenlerrer, le grand jeu constitutionnel : le ministère tenait les cartes, lord Benlinck était derrière qui conseillait. Or, un soir, il arriva qu'une bouteille chargée de poudre et de clous éclata sous une des fenêtres de la salle où les députés étaient en séance : grande rumeur

et grand désordre sur tous les bancs ; mais, après s'être lâlés, les honorables reconnurent qu'aucun d'eux n'était blessé ; la peur s'évanouit avec le danger, et l'on put dire avec Shakspeare : c Beaucoup de bruit pour rien. >

L'explosion de cette machine infernale en miniature , invention ridicule encore plus que perverse, produisit une explosion non moins bruyante de paroles furieuses et calomnieuses. Les Anglais et leurs amis imputèrent cet attentat stupide à la reine , convaincue dès lors à leurs yeux d'avoir voulu faire sauterie parlement. La fameuse conspiration des poudres ne fit pas plus de bruit en son temps.

Le fait est qu'un certain baron Graca fut compromis dans cette affaire et véhémentement soupçonné de l'avoir montée ; or, ce Craca passait à Palerme pour un agent de Caroline, qu'il trompait par l'exagération d'un zèle intempestif et par de faux rapports, afin, sans doute, de lui extorquer de l'argent , tactique ordinaire aux intrigants de cette espèce. La mouche du coche est de l'histoire de tous les pays, de tous les siècles, de tous les partis ; seulement , la fable ne dit pas que la mouche se soit fait payer ses services.

Quoi qu'il en soit, cet incident tragi-comique

ne fit que redoubler Tinquiélude, l'irrilalion des esprits, et c'est là |)robal)leuienl tout ce (ju'avait voulu Taulcur de la bouteille infernale.

A quelque temps de là,un groupe épais eianimé était rassemblé 8urrOltanpla,nom que Ion donne aune petite place octogone assez originale, ouverte au centre de F^alernie, c'est-à-dire au poiul d'intersection des deux longues rues du Casséro et de la Maquéda, qui se croisent à angles droits et coupent la ville en quatre segments égaux. Ce groupe était composé d'ouvriers sans ouvrage et de manœuvres du port ; on y voyait aussi quelques matelots, reconnaissables à leur bonnet de laine, à leur ceinture de soie et à cet air délibéré qu'ont les marins de tous les pays. Ouvriers et manœuvres étaient mal vêtus, plusieurs mêmes l'étaient à peine : l'un n'avait qu'une moitié de cbemise, et quelle cbemise ! l'autre n'en avait pas du tout : celui-ci portait un lambeau de caleçon ; celui-là se drapait , en guise de manteau , dans une loque sans forme, sans couleur, sans nom ; tous étalaient sans pudeur, aux yeux du public, les haillons effroyables qu'on ne voit qu'en Sicile-.

Le prix du pain avait subi récemment une augmentation considérable, et celle circonstance

(îtail la cause ou le prétexte du rassemblement qui devenait plus compact d'un instant à l'autre, et plus menaçant.

« Que sainte Rosalie nous vienne en aide ! disait l'un ; nous en serons bientôt réduit à manger les pierres du mont Pellégrino.

— Pourvu encore , disait un autre, que les langousies ne les envoient pas au moulin pour en faire de la farine.

— Que ceux qui ont dîné, dit un troisième, lèvent la main !

— Je la baisse, répondit un quatrième.

— Nous la baissons tous, crièrent cent voix en même temps.

— Que ceux qui veulent dîner lèvent la main ! » dit le même orateur.

Tout le monde se leva avec un hourrab qui fit retentir ies échos de la place.

« Comment , mes fils, s'écria la même voix, vous avez faim et vous restez là à faire la conversation, comme des moines repus au sortir du réfectoire ! On dirait à vous voir que les pains ont des ailes et qu'ils vont d'eux-mêmes vous lon^ber dans la bouche. Si vous en voulez , allez les prendre.

— Où ? où ?

— Eh ! pardieu, où il y en a.

— Mais où y en a-t-il ?

— Vous le demandez!... Il y en a chez les boulangers, chez les minisires, chez les barons, chez les Anglais, chez lous les vampires insatiables qui s'engraissenl avec le sang du pauvre peuple ; car il ne faut pas vous imaginer, mes fils , qu'Aci , Belmonte , Benlinck et les autres se privent de dîner parce quevous avez faim ; bien au contraire, ils n'en dînent (jue mieux et se moquent de vous par-dessus le marché. En avant ! les braves ! Le blé croît pour tout le monde. >

Il se fit à ces mots un grand mouvement dans la foule toujours grossissante, et mille cris inarticulés éclatèrent de toutes parts ; déjà plusieurs réverbères avaient volé en éclats , et les vitres de la place commençaient à prendre le même chemin. Une fois allumée, la mèche gagnait de proche en proche : une explosion élan inévilatable.

En ce moment , une procession d'un singulier genre déboucha du Casséro sur l'Ottaupla. Un homme à cheval portait, à Textrémité d'une longue perche , un tableau grossièrement enluminé , mais calculé pour reffet , où l'on avait représenté deux femmes embrassées : l'une ,

douée d'un embonpoint monstrueux et d'une face rubiconde ; l'autre, au contraire, maigre, pâle, exténuée et auY trois quarts étouffée sous la lourde éireinie de la corpulente matrone; celleci figurait la Grande-Bretagne , l'autre la Sicile, et , afin qu'on ne s'y trompât point , le peintre avait eu soin de les habiller l'une et l'autre aux couleurs respectives des deux nations. Le tableau était surmonté d'un écriteau où Ton lisait en gros caractères: BAISER DE JUDAS.

Celte personnification burlesque, vraie et frappante , de l'alliance anglo-sicilienne , était une invention du baron Braca, qui, sans doute, s'était inspiréd'un assez mauvaisgroupeantiqueeonservé à Palerme, et dans lequel on a voulu voir une statue de la Sicile. Immobile et muet sur sa selle, le porteur de celle subversive image remplissait son office avec une gravité et un aplomb imperturbables ; semblable au porte-enseigne d'une hermandad espagnole ou d'une confrérie musulmane, il allait droit devant lui, sans se préoccuper le moins du monde de l'effet qu'il produisait, si bien qu'on l'aurait pu prendre pour automate. Il était entouré et suivi d'une immense foule de peuple qui vociférait contre les Anglais de toute la force de ses mille poumons. Quand ce flot

impétueux déborda sur TOtlampla, il fil le trou dans le mur vivant qu'il trouva devant lui et se fraya un passage à travers la tranchée qu'il venait de s'ouvrir. Alors les deux rassemblements se confondirent et n'en formèrent plus qu'un seul, animé des mêmes passions et poussant le même cri de : « Mort à l'Anglais ! »

On parvint ainsi sur la petite place prétorienne où est situé le palais du sénat : arrivé là, le porte enseigne mit j)ied à terre et hissa le tableau au haut de la grande fontaine monumentale qui est devant le palais ; cela fait, il remonta tranquillement à cheval et se perdit dans la foule. Dès lors la place prétorienne devint le centre du rassemblement qui décuplait pour ainsi dire de miimte en minute. Toutes les boulangeries des environs avaient été forcées et pillées en un clin d'œil sans préjudice des autres boutiques de comestibles , car le peuple ne voulait d'abord que manger; mais, s'excilant par degrés au pillage, il ne respectait })lus rien et saccageait sans pilié tout ce qui lui tombait sous la main.

Le prêteur, qui était une espèce de maire vêtu de la toge romaine , et quelques membres de l'autorité municipale affublés pompeusement du titre de sénateurs, ayant paru sur le balcon

càbolihi. — 4. 19

du palais pour haranguer la mullilude, leur voix fut couverte par des vociférations effrayantes; les mots pain et faim étaient les seuls que Ton distinguât, parce qu'ils surnageaient seuls de cette effroyable tourmente : bientôt le peuple, ne s'en tenant pas aux paroles, et quelques pierres commençant à siffler dans Tair, les vénérables magistrats jugèrent prudent de battre en retraite. Ce (i"ernier frein disparu, la furie populaire ne connut plus de bornes ; mais l'émeute était sans chefs, Vans direction, sans armes ; le premier régiment venu en aurait eu raison presque sans coup férir.

Voyons ce qui se passait pendant ce temps dans le quartier des Conciapelli. De retour à Paierme, le vieux consul Lazzaro s'était mis en relation avec le chevalier Vito Viiali, ambassadeur occulte des beali Paoli trapanais; ils avaient eu secrètement plusieurs entrevues dans le but de concerter en commun les nouvelles vêpres siciliennes complotées par Allégroni à l'insu de Caroline qui, de son côté, ourdissait le même complot. Afin d'avoir sous la main ses terribles alliés , Vito Viiali s'était logé au seuil même de leur quartier, dans une maison attenante à l'église de Sainle-Marie-de-la-Lumière , Sania-

Maria-del-lume. On n'en était encore qu'aux préliminaires; rien n'éiait prêt pour l'action. La hausse du pain était une circonstance favorable dont on se promenait bien de tirer parti, mais il s'agissait de ne pas manquer son coup , car les Anglais n'étaient pas hommes à en laisser tenter un second. On calculait tout, on prévoyait tout, sauf l'imprévu.

Les choses en étaient là, lorsqu'éclala l'émeute de rOlianpla. Lazzaro fit immédiatement sonner le tocsin à l'église de Saint-Roch, qui est la paroisse du redoutable faubourg, et, tandis qu'accourus au signal d'alarme les Conciapelli se rassemblaient tumultueusement sur leur place d'armes , il alla prendre conseil de Vito Vilali. 11 fut décidé qu'on saisirait au vol l'occasion inespérée qui se présentait d'elle-même, et qu'on se mettrait à la tête du mouvement ébauché , afin de le tourner au profit de la grande croisade en projet. Tous les Anglais devaient être massacrés, après quoi on rendrait le trône aux princes exilés, à condition qu'ils déclareraient la Sicile libre et indépendante de Naples à jamais. Tel était, on doit s'en souvenir, le rêve des adeptes de Saint- Paul.

Lorsque Vitali eut donné à Lazzaro les in-

slruclions qu'ilélait chargé de lui transmettre , il prit les devants pour lui préparer les voies. Ne pouvant, à cause de ses infirmités précoces et de sa vieillesse prématurée, aller à pied ni à cheval, il monta dans une voiture découverte , et se frt conduire au centre de rémeute. Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusque-là : la foule ne lui livra passage que parce qu'elle voyait en lui le chef ou l'un des chefs qui lui manquaient , et qu'elle réclamait à grands cris ; il est à remarquer que partout le peuple insurgé veut des conducteurs, qu'il s'en donne quand il n'en a pas , et qu'il les prend d'ordinaire au-dessus de lui, rarement parmi ses égaux. Est-ce envie ou servilité? La haute naissance du marquis de Lafayette et du comte de Mirabeau n'a pas peu contribué à leur popularité. Quand donc les yeux des hommes se dessilleront-ils ? N'ont-ils pas été dupes assez longtemps des simulacres? Esclaves de hochets puérils, ils sont encore dans l'enfance et dans la nuit. Quand te lèveras-tu sur la terre, soleil tardif des réalités?

Dès que la foule se fut aperçue que le chevalier Vitali n'était pas un simple curieux , mais qu'il sympathisait avec elle et partageait ses passions , elle s'ouvrit devant son carrosse avec des trans-

ports d'amour et de joie; ce jeune vieillard blanchi , brisé dans les cachots , dans les tortures , attendrissait tous les cœurs en même temps que sa voix énergique et sa physionomie résolue leur commandaient Tobéissance ; chacun, à la vue de cette victime de la tyrannie, étaitsaisi d'un respect involontaire, et il fut conduit, presque traîné en triomphe, devant le palais du sénat.

< Honneur, dit-il en apercevant le tableau du Baiser de Judas, qui flottait sur la fontaine, honneur à la main qui a tracé cette trop fidèle image de nos calamités! Gloire au génie qui Ta conçue ! L'amour de la Sicile peut seul l'avoir inspirée. Oui, l'artiste a raison ; l'Angleterre nous étouffe sous prétexte de nous embrasser ; sa sollicitude n'est que de l'égoïsme, sa protection de la tyrannie. Valeureux peuple de Palerme, peuxtu le laisser traiter ainsi ? As-tu donc oublié ce que furent tes ancêtres , et ce que tu peux , ce que lu devrais être encore ? Mais vous n'avez donc jamais lu l'inscription de la cathédrale : PRIMA SEDES. REGIS CORONA. REGIS CAPUT. Ce qui veut dire , mes frères, que Palerme est le premier siège épiscopai de l'Église, la couronne du roi , la tête du royaume , oui la

^ tête, car la Calabre , la Fouille et Naples même ne sont que des provinces, nous sommes la métropole. Nos jours de i^loire sont passés , mais pourquoi ne reviendraient-ils pas? Vous n'avez qu'à le vouloir et votre exemple, comme au temps des vêpres, entraînera toute la Sicile. >

Ces paroles échauffèrent jusqu'à rincandescence les passions déjà allumées de la multitude. Debout dans son carrosse, Vito Vitali dominaitcette mer furieuse et la gouvernait au gré de sa parole. Comme on s'étonnait autour de lui que les Conciapelii , les premiers toujours à pareille fête , n'eussent pas encore paru :

« Ils viendront, répondit-il, et vous prêteront main forte, pourvu que vous vous comportiez en hommes et que voire (eu ne s'en aille pas en fumée. Il faut que ce jour marque dans nos annales. Mort aux Anglais !

— Mort aux Anglais ! >

Ce cri meurtrier fut répété en chœur par les mille voix de la multitude et roula de rue en rue comme un coup de tonnerre ; Palerme en trembla jusqu'en ses fondements. Quand Vitali vit Torage populaire à ce point déchaîné, il l'abandonna à sa propre furie; conhant l'émeute à la direction de Lazzaro qui approchait, il se

déroba quelque temps à l'ovalion dont il était l'objet , afin d'aller exécuter, à la faveur du tumulte, la sentence capitale prononcée par le tribunal de saint Paul conlre le marquis Artali.

Cependant le comte de Callaniseila , capilaine-justicier de la ville avait requis la force armée pour réprimer l'émeute, et monta luimême à cheval croyant imposer au peuple par sa présence ; mais son espoir fut déçu, on l'accueillit par des huées et des quolibets.

Son père , le prince de Paterne, avait épousé en secondes noces une jolie, une trop joliefemme devenue l'Aspasie sicilienne; elle était jeune, il était vieux ; en revanche il était fort riche ; mais comme on vivait alors sous le régime du droit d'aînesse , ses grands biens devaient passer au comte de Calianisetta, fils aîné du premier lit. Ceci ne faisait pas le compte de la jeune marâtre, fort désireuse d'hériter de son vieux mari , ne fût-ce qu'à titre de dédommagement. La loi était contre elle : elle résolut de changer la loi. Dans ce but elle monta une intrigue audacieuse au parlement parmi les jeunes députés du bras domanial ou tiers état, moins intéressé que le bras baronnal dans la questioiv; mettant sa beauté au

service de sa cupidité , elle leur prodigua ses regards les plus tendres, ses plus doux sourires, et paya leurs voix le prix qu'ils y mirent. Ils n'avaient garde de la donner pour rien , et Ton devine quelle monnaie avait cours sur ce marché banal. Elle voulait réussir, elle réussit; Tabolilion des majorais fut proposée par le bras domanial, sous le prétexte du bien public, et votée au parlement après des débats, que dis-je?... des tempêtes qui mirent le ministère en désarroi (i). Tout cela, pourquoi ? Pour substituer une bellemère à son beau-fils dans la succession d'un vieux Crésus.

0 provinciaux naïfs, qui croyez au journal et au député, voilà les coulisses de ce bruyant théâtre de la politique où vous prenez des masques pour des visages ! Que de réformes, et des meilleures! n'ont pas une origine plus pure ni des instruments plus consciencieux ! Que de Titans sont des nains ! Et, malgré tout, l'humanité marche, le bien s'accomplit, même au moyen du mal, parce que le progrès est une loi nécessaire, une force invincible, et qu'il entre dans les plans immuables de la Providence.

(1) La mesure fut ajournée alors par le veto du vicaire-générnl, mais d<éflnitivement exécutée quelques années plus tard.

Revenons à Caltaniseita.

I Mes enfants, dit-il, en essayant de haranguer la foule, voyez en moi voire père ; je viens en ami pour combattre en vous Teffet des mauvais conseils, et pour vous sauver de vous-mêmes.

— Songe plutôt à sauver ton patrimoine ! interrompit une voix.

— Voyez un peu rofficieux, dit une autre, il ne sait pas conduire ses propres affaires et veut se mêler des nôtres.

— Va faire la police dans ta famille, dit une troisième, elle en a bon besoin.

— Mets tes sbires chez ta marâtre en guise de duègnes, et qu'ils ferment bien les grilles.

— Prends garde surtout qu'elle ne les débauche. )

De lazzi en lazzi , il fut impossible à Caltaniseita de placer une parole.

Ce fut bien pis, lorsque Mack parut à la tête d'un régiment sicilien. C'était le même général qui devail mettre à la raison la république française , et qui , à cet effet , partit de Naples avec quarante mille hommes ; mais il n'était pas à Rome, que son armée se fondit au seul bruit de l'approche de Championnet. Le roi Ferdinand»

(jui faisait partie de Texpédilion , regagna sa capilale dix fois plus vite qu'il ne l'avait quittée, et Mack le suivit philosophiquement jusqu'à Palerme sans avoir mis personne à la raison.

« Place au barbe! cria le peuple en l'apercevant. Place ! place ! i

Or les barbes sont les chevaux qu'on fait courir le long du Casséroà la fêle de sainte Rosalie ; l'allusion est facile à saisir.

i Place ! place ! répétait la foule. Levez les barrières! Voyez comme il court! A lui le prix ! Bravo ! Vive le roi des barbes! »

Il était impossible de faire à un chef d'armée un accueil plus injurieux , et il l'était d'autant plus qu'il rappelait à Mack, de la façon la plus sanglante, la triste campagne dont le souvenir n'avait rien de glorieux pour son amour-propre. On ne le prenait pas même au sérieux. Un immense éclat de rire partit du sein de la multitude ; l'hilarité gagna jusqu'aux soldais qu'il commandait, et qui refusèrent net de tirer sur l'émeute, sans cependant fraterniser encore avec elle. Un reste de discipline les retenait sous le drapeau ; mais ils y demeuraient l'arme au bras dans une complète inertie. »

Un coup de canon tiré de la Maquéda annonça

au peuple rarrivéc d'un nouvel ennemi et un régiment anglais, précédé d'une batterie légère, apparut inopinément. A la manière dont il commença Tatlaque, on put juger qu'il ne s'agissait plus de rire, mais de se battre. Une volée de bouquets fit voler en mille pièces le Baiser de Judas qui flottait toujours sur la fontaine prétorienne comme l'étendard de la sédition ; une seconde volée refoula Tavant-garde sur le gros de l'émeute, une troisième jeta le désordre dans ses rangs. Après la canonnade vint la fusillade, et les insurgés n'avaient pour riposter à un feu sûr et bien nourri que de vieux pistolets et des «scopettes en mauvais état. Pourtant ils faisaient bonne contenance ; mais entassés , mal armés, sans artillerie, réduits à la défensive, ils avaient contre eux toutes les chances, et l'on pouvait prévoir, dès les premiers coups de fusil, une boucherie suivie d'un sauve-qui-peut général.

Le combat changea de face subitement ; une décharge épouvantableéclata derrière les Anglais et leur lua beaucoup de monde; pris entre deux feux, ils furent contraints de diviser leurs forces afin de former deux fronts de bataille , et s'affaiblirent par cette manœuvre obligée. Le nouvel ennemi qui surgissait derrière eux , était beau-

coup moins lïombreux que Taulre , mais mieux armé, mieux discipliné , et disposé avec une certaine lactique qui accusait la présence d'un chef expérimenlé. Ce chef n'était aulro que Lazzaro, accouru au secours de la révolte à la têle des Conciapelli. Passé maître en fait d'émeutes, et versé dans la guerre des rues, grâce à une longue habitude, le vieux consul utilisait toutes ses ressources et les doublait en les ménageant ; formée, ordonnée par lui, la terrible corporation était digne de ses leçons et le secondait vaillamment. D'ailleurs, ils savaient par cœur la ville de Palerme,ei se multi[>liaieni parleur connaissance approfondie des localités.

Les Anglais ne tardèrent pas à l'apprendre à leurs dépens. Au lieu d'un ennemi compacte , saisissable et vulnérable par sa masse même, ils se virent bientôt assaillis par une nuée de tirailleurs invisibles dont les coups partaient de tous les côlés à la fois et portaient avec une précision meurtrière. Les masses de la place du sénat , enhardies , éleotrisées par le renfort qui leur arrivait si à propos, avaient quitté la défensive, et l'artillerie même ne pouvait déjà plus contenir ce torrent impétueux , si bien que le régiment britannique dut songer à la retraite ; quoique

serré de près , il rexécula en assez bon ordre le long du Casséro , sauf à reprendre plus lard une lerrible revanche.

Le régiment de Mack en avait fait autant : ordres, menaces, prières, rien n'avait pu le faire soriir de sa neutraliié , et il regagna sa caserne sans avoir brûlé une amorce. Les deux armées victorieuses opérèrent leur jonction surle champ de bataille aux cris mille fois répétés de :

« Vivent lesConciapelli !

— Vive Caroline !

— Mort aux Anglais ! »

Devenu chef deTinsurrection, le vieux Lazzaro comprit toute Télendue de la responsabilité qui pesait sur lui et s'appliqua en homme habile et consciencieux à ne pas rester au-dessous de ses fonctions. 11 passa d'abord en revue ses troupes régulières et irrégulières, puis assigna à chacun son rang. Excepté quelques diversions nécessaires, son plan de campagne était de tenir ses masses constamment concentrées et d'attaquer chaque position avec le.s forces dont il disposait, espérant ainsi vaincre la lactique par le nombre, et la discipline anglaise par Timpéiuosité méridionale.

Le peuple de Palerme est peu scrupuleux sur

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le choix dé ses auxiliaires ; quand il se soulève, ce qui lui arrive souvent, son premier soin est de forcer les prisons et d'armer les prisonniers sans distinction de crimes, qu'ils soient là pour dettes ou pour assassinat. Aussi la foule ne manquai-elle pas de crier :

« Aux prisons '.

— Aux prisons !»

Mais ce jour-là Lazzaro ne voulait pas perdre un temps précieux en expéditions inutiles, et les Conciapelli, qui avaient le mot d'ordre, crièrent de leur côté :

i Aux casernes !

— Aux casernes ! »

Ce cri couvrit l'autre et les Conciapelli formant l'avant-garde , avec leur consul en tête , l'émeute en masse marcha sur le quartier occupé par la garnison britannique , non sans piller , brûler et tuer sur son passage tout ce qui appartenait aux ennemis et même aux amis.

Voyons pendant ce temps ce que faisait le chevalier de la mort Vito Vilali et comment il remplissait le sanglant mandat dont il était investi.

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