‹ Caroline en Sicile (volume 5)Chapitre 1 sur 14 · Caroline en Sicile · texte numérisé non relu

Caroline en Sicile

Le frère Agathon était dans la force, sinon dans la fleur de Tàge : tout en lui commandait le respect. Sa taille était grande et noblement prise, sa figure avait une gravité sévère et pour-' tant affable qui imposait et attirait tout à la fois ; son front haut annonçait une haute intelligence ; son œil noir respirait la sérénité de Tâme et le silence des passions inférieures. Quoique son costume ne se composât que d'une robe de grosse bure et d'une sandale de bois , il régnait sur sa

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personne un ordre, une propreté irréprochable, presque recherchée ; ses mains et sa barbe accusaient les soins d'un homme qui respectait en lui, comme dit un apôtre, le temple de Tesprit.

En voyant une femme s'approcher de sa grotte, il fit quelques pas à sa rencontre, et, la reconnaissant au premier coup d'œil, il lui dit d'une voix impassible, sans que son visage exprimât la plus légère émotion , pas même de la surprise :

« Vous êtes la reine Caroline.

— Et vous, Casloréo, n répondit-elle d'une voix dont elle s'efforçait de dissimuler l'altération.

Évidemment l'avantage n'était pas de son côlé dans cette première rencontre; elle était émue, son adversaire ne l'était pas.

€ Je ne porte d'autre nom parmi les hommes, lui dii-il , que celui de frère Agathon. Quant à mon nom antérieur, si j'en eus un autre , que vous importe? Il exista jadis, je le sais, un Castoréo, mais, si j'ai bonne mémoire, ce Castoréo fut condamné à mort par vos vice-rois. Viendriezvous ici pour faire exécuter leur sentence ?

— Je viens ici pour la casser.

— Vous vous y prenez un peu tard; Dieu lui même l'a cassée depuis longtemps , il ne l'avait pas ratifiée.

— Les princes, dit fièrement la reine, qui se retrouvait tout entière dès que la lutte, une lutte quelconque , était engagée , les princes sont icibas les représentants de Dieu , ses ministres ; leurs arrêts sont les siens : ce qu'ils jugent sur la terre est jugé dans le ciel.

— Vous voyez bien que non : Castoréo, frappé de vos condamnations, est devenu, en dépit d'elles et malgré vous , Thomme de Dieu.

— Vous avouez donc que vous êtes Casloréo?

— Oui , je fus Castoréo ; si je le niais, vous pourriez croire que c'est par crainte, et la crainte est morte depuis longtemps dans mon âme , comme l'espérance. Mais que voulez-vous de moi, madame? Ce désert sauvage , ma robe de bure , cette caverne ténébreuse , tout ici ne vous dit-il pas que vous n'êtes plus au séjour des vivants? Que venez-vous faire parmi les morts?

— Je viens les ressusciter.

— Savez-vous s^'ils y consentent? savez-vous s'ils ne préfèrent pas le silence et la paix de leur tombeau volonlaire aux vains bruits, aux vains orages de l'existence que vous voudriez leur rendre? Laissez-moi, madame, laissez-moi dans mon cercueil; je ne veux pas ressusciter. Mais que dis-je? ces paroles sont dans ma bouche un

blasphème; ce qu'on appelle la mort, est la vie; celte robe de moine que vous prenez pour un linceul, est un habit de fête : je suis entré avec elle dans un nouveau monde et n'ai compris le bonheur qu'après l'avoir revêtue.

— Le bonheur! ici?

— Ici, madame. Mais ce n'est pas le bonheur comme vous l'entendez ; ce bonheur-là, j'essayerais vainement de vous en donner l'idée, vous ne le comprendriez point. Et d'ailleurs , vous n'êtes pas venue, j'imagine, pour entendre ma confession?

— Je viens , au contraire , pour vous faire la mienne.

— Non, madame, non, vous ne vous confessez à personne, pas même à Dieu ; vous avez trop d'orgueil, pas assez, peut-être, pour être humble devant lui et sincère avec vous-même. Je ne sais si je dois ouvrir ou fermer l'oreille à vos paroles, car votre voyage a, j'en suis certain, un but intéressé.

— Castoréo, vous m'avez toujours mal connue. Avant de me juger, écoutez-moi.

— Je vous écoute, > rép!iqua-t-il après un moment de réflexion, et en montrant à Caroline une pierre carrée qui était à l'entrée de sa grotte.

Il jonait évidemment le rôle du prince , la reine celui du sujet. La faisant asseoir au lieu d'attendre qu'elle lui permît de s'asseoir luimême, il prenait en tout Piniiiaiive: c'était le monde renversé ; mais il était bien question d'étiquette ! Du reste il n'agissait ainsi , ni par vengeance , ni par bravade, mais tout naturellement» sans préméditation, par la seule force des cboses et aussi d'une position exceptionnelle. Il avait du reste conservé, durant l'entretien, son avantage du début; constamment calme, impassible, il avait parlé sans colère, sans amertume, même en rappelant sa condamnation. On eût dit véritablement une ombre des champs Elysées racontant à un visiteur étranger son existence antérieure , ou même celle d'un autre.

Caroline , dont les passions étaient si impétueuses, si indomptables, subissait l'influence de ce grand contraste et l'ascendant de ce grand caractère. Pour la première fois de sa vie elle trouvait en face d'elle quelque chose de plus fort qu'elle, et touchait du doigt, pour ainsi dire, une supériorité morale que sa conscience la forçait de reconnaître , d'accepter. Son orgueil n'avait jamais été mis à une si rude épreuve. Elle s'attendait, de la part de son ennemi, à des récrimi-

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— donations violentes , à des éclats de colère , à des injures, à des outrages; ses plans de défense, tous ses calculs étaient déjoués: la froideur de son ennemi la dominait, l'écrasait. Elle s'assit sur la pierre qu'il lui avait désignée ; lui s'assit sur une autre, à quelques pas d'elle.

Ils tournaient le dos au cratère et avaient devant eux sous leurs pieds le plus beau paysage de l'Europe, Rasant la cime des forêts qui couvrent la région boisée, l'œil descend sur les bases enchantées de la montagne , sur ces vergers , ces champs, ces prés fleuris, ces villages et ces villas que nous avons traversés au lever du soleil. Plus bas dort Catane au milieu de ses campagnes voluptueuses ; la blancheur éclatante de ses édifices tranche sur la sombre verdure des orangers et des caroubiers; plus bas encore la vaste et fertile plaine , que la ville baptise de son nom , déroule les larges ondulations de ses moissons d'or ; le Symèthe argenté la traverse et la féconde ; le lac de Lcnlini brille au milieu comme une glace, et les collines parfumées d'Hybla , célèbres pour leur miel, l'enlacent avec grâce ; mais, vus de si haut , monts et collines disparaissent ; les têtes les plus élevées s'humilient et s'abaissent au pied du roi qui les efface ; on ne les voit pas,

on les devine seulement à leur ombre ; comme les montastnes de la lune, de firaîules lignes noires représentent les hautes chaînes dont la Sicile est sillonnée. Tout paraît plaine : Tîle entière a l'air d'une carte déroulée ; on la tient presque à la main ; d'un regard on l'embrasse dans tous ses détails, avec ses villes, ses rivières, ses golfes, ses promontoires, et de tous les côtés on a la mer pour horizon. Celte vue perpétuelle de l'océan imprime au paysage un sentiment d'infini qui rend plus imposante encore et plus grandiose cette incomparable scène. Le spectacle est sublime, mais il est muet : les bruits de la terre ne montent pas jusque-là ; si quelque voix trouble de loin en loin le profond silence de ces solitudes, c'est la voix du volcan qui rugit dans ses abîmes sans fond , c'est le sifflement aigu de la fumée ou de la flamme qui tourbillonne en s'échappant du cratère, et répand dans l'air une âpre odeur de bitume et de soufre.

La reine et Castoréo demeurèrent quelque temps muets en présence de ce grand spectacle, moins préoccupés sans doute du spectacle luimême que de l'étrange fatalité qui les réunissait dans un lieu pareil. La reine fut la première à rompre le silence :

a Casloréo, dit-elle, vous êtes l'homme que j'ai le plus liai dans ma vie sans vous connaîlre, car je vous vois aujourd'lïui pour la première fois, et moi, sans douie, je suis la femme que vous haïssez le plus.

— La haine est un sentiment que je ne comprends plus, et le mot qui l'exprime a cessé d'avoir un sens pour moi.

— Tant pis! car qui ne hait pas n'aime pas, et si vous n'aimez rien , pas même votre pairie , c'en est fait de l'espoir que j'avais fondé sur vous.

— Vous m'avez dit, madame, que vous veniez me faire votre confession, non recevoir la mienne ; pourquoi donc me demander compte de mes sentiments?

— Puisque vous me rappelez à mon rôle de pénitente, je vais m'y renfermer. Oui, Castoréo, je vous haïssais. Chef des novateurs , des jacobins de Catane, vous m'outragiez dans vos clubs et comme reine et comme femme; la reine aurait pu pardonner peut-être , la femme ne pardonna pas. Je devais être vengée, je le voulais, je le ins... ou du moins je crus Télre; votre condamnation satisfit ma haine et la justice , car enfin vous étiez un perturbateur, un factieux, vous aviez mérité l'arrêt qui vous frappa , et si alors

j'eus un regret, c'est que voire prétendu suicide frustrai Técliafaud d'un grand coupable et la Sicile d'un grand exemple. Vous le voyez, je ne marchande pas avec vous, et ne me fais pas meilleure que je ne le suis. Bien loin de jouer la comédie ridicule des justifications après coup, je n'atténue rien et vais de moi-même au-devant de vos légitimes ressentiments.

— Mes ressentiments?... Ne vous ai-je pas dit, madame, que ces mots-là n'avaient plus pour moi de sens? C'est à peine si j'ai conservé un souvenir vague et confus des choses que vous me rappelez, j'ignore dans quel but.

— Dans le seul but de vous les rappeler, afin que, plus tard, vous ne puissiez m'accuser de vous avoir pris par surprise.

— Me prendre par surprise ! moi? pourquoi faire? Je ne comprends pas encore ce que vous voulez de moi.

— Vous le comprendrez tout à l'heure: laissezmoi poursuivre. A la haine succéda l'oubli : vous étiez mort, et avec vous le venin où vous empoisonniez vos traits séditieux. D'ailleurs, les insultes , les calomnies que vous aviez été le premier à susciter contre moi furent suivies de tant d'autres calotïinies, de tant d'autres insultes, votre

insolent exemple fut si bien imité, que je n'avais pas trop de toute mon énergie, de toutes mes forces pour faire têle au présent, sans me préoccuper encore du passé. Votre nom même, ce nom qui avait excité en moi tant et de si justes colères, sortit de ma mémoire tout à fait. La haine et la vengeance s'endorment sur les tombeaux. Bien des années, bien des orages avaient passé ; je ne songeais plus à vous; tout à coup, j'apprends que voire mort est une fable, que le père Agathon et Casloréo sont un seul et même homme. A l'instant, je pars, j'arrive, et je viens vous proposer d'oublier, avec le passé, nos vieilles inimitiés, nos vieilles querelle8,et de nous allier dans un but commun.

— Et ce but?

— Est la délivrance de la Sicile, qui gémit depuis trop longtemps sous le joug britannique.

— Vous, madame, délivrer la Sicile!... sans doute comme vous avez naguère délivré Naples avec Rufï'o. N'ayant pas, cette fois, un cardinal à compromettre, vous vous rabattez sur un ermite.

— Dites un Pierre l'Ermite ; car c'est une croisade qu'il s'agit de prêcher en Sicile, la plus sainte de toutes les croisades, celle de l'indépendance, de la liberté.

— Est-ce bien vous, madame , vous Caroline

cVAutriche, qui osez devant moi prononcer de pareils mois ?

— Eh ! pourquoi non ?

— Pourquoi ?... Parce que vous n'en avez pas le droit.

— Et qui prétendrait me le dénier ce droit qui nrappartient, et dont j'use?

— Qui?... la Sicile, Naples, l'Europe entière, et moi , s'il le fallait , oui , moi ! La terreur de votre nom imposerait silence au monde entier, qu'à défaut d'autre accusateur, Casloréo s'élèverait contre vous.

— Songez-vous bien à qui vous parlez?

— Et vous donc , madame , songez-vous bien qui je suis, qui vous êtes? Quoi! vous invoquez la liberté , vous, toute baignée du sang des martyrs qui sont morts pour elle et par vous ! Faut-il rappeler vos victimes ? On compterait plutôt celles du volcan qui mugit sous nos pieds , et dont les fureurs sont douces auprès des vôtres : l'Etna, du moins, en détruisant, obéit en aveugle aux aveugles forces de la nature ; il n'a pas conscience de ses ravages; mais vous, quand vous frappez, vous frappez sciemment , avec réflexion , avec joie; et les fruits du crime, c'est vous, vous seule qui les recueillez. Récapitulons votre règne,

voire vie. Je ne parle point des scandales , des corruptions de toute sorte dont vous avez donné Texemple : je veux bien taire aussi Timpure Emma , celle courtisane iinmondc dont un vieux lord avait fait sa femme, INelson sa concubine, et vous votre amie. Je lais Taventurier insolent et médiocre, ce déplorable Acton que votre caprice infligea si longtemps au royaume ; j'en tais beaucoup d'autres. Vous rappellerai-je vos confiscations , vos rapines , vos prodigalités effrénées , vos tribunaux serviles , l'année d'espions qui vous escortait? Je vous fais grâce encore de cela. Mais les échafauds, les massacres!... Passez avec moi, si vous Tosez , cette revue sanglanie. La foule est pressée ; par qui commencer? Évoquons d'abord , si vous voulez , le jeune, l'intrépide Emmanuel deDeo , un adolescent, presque un enfant, qui périt, ))ourquoi? Pour avoir trop aimé la liberté. El Blasi et Piraïno, mes deux compagnons de captivité , eux que je devais suivre à l'écbafaud î Vos jugeurs même n'ont pu trouver en eux d'autre crime que l'amour de la liberté. Ceci n'était que le prélude, la grande aclion va s'ouvrir. Diles-njoi, reine Caroline, est-ce que celle longue procession de corps sans lèle ne défile jamais devant vous, la nuit, pen-

(lanl vos insomnies?... Mais non; vous m'avez répondu d'avance : quand ils sont morts, vous n'y pensez plus. Mais 5)ieu y pense et vous y fera penser un jour. Génie, beauté, vertu, savoir, ni le sexe ni Tàge, vous n'avez rien épargné pour assouvir vos impitoyables vengeances. Le vénérable Caracciolo, l'héroïque Mantone, deux généraux irréprochables, éprouvés , n'échappent aux dangers de la guerre que pour tomber sous les coups de vos bourreaux. Les sciences, les lettres, la politique , la poésie , l'histoire , expirent dans Domenico Cirillo , Mario Pagano , Baff'a, Conforti, Ciaia, Vincenzo Husso , Scoti , Logoietta !.... comment les nommer tous? Nobles, prélats, évoques, et la bourgeoisie et le peuple, tous les rangs, tous les ordres sont décimés et payent leur tribut à vos sicaires. Les femmes même, les femmes, une duchesse Popoli , une adorable San-Felice, une Eléonore Pimentel, aimée, chantée par Métastase, et poëie elle-même, bien d'autres encore, et des plus belles, sont égorgées aj)rès mille outrages. El vous osez maintenant parodier devant moi tous ces illustres martyrs en balbutiant le nom de celte liberté sainte que vous avez noyée dans leur sang ! C'est aussi Irop d'oubli, trop d'audace ! »

Pendant queCasioréo parlait , la reine s'éiait levée comme une lionne; ses yeux dardaient des flammes, son sein palpitait avec une violence convulsive ; son sourcil froncé, sa narine enflée, sa lèvre frémissante , tous ses traits , tout son être étaient bouleversés par la fureur. Elle s'élançait vers le moine audacieux comme pour l'anéantir, mais il ne se laissa ni intimider ni même interrompre, il gardajusqu'au bout tout son sangfroid ; ses paroles les plus dures , les plus sévères, ses récriminations les plus foudroyantes, il les j)rononçait de cetle voix calme, impassible, qui ne s'altérait jamais chez lui et qui ne faisait que rendre ici plus écrasantes , par le contraste, ses formidables accusations.

« Téméraire , s'écria la reine en lui secouant le bras fortement , tu oublies que d'un mot je puis faire tomber ta tête !

— Faites-la tomber comme tant d'autres; une de plus dans le nombre ne comptera pas. >

Ce flegme intrépide terrassa Caroline : elle se laissa retomber, sans répliquer un seul mot, sur la rude pierre qui lui servait de siège ; appuyant sa joue sur sa main et regardant l'anachorète avec une fixité dévorante :

< Castoréo, lui dit-elle après une paust.

l'orateur des clubs survit en vous dans le moine; je le reconnais à vos outrages,

— Je ne vous outrage point, je vous rappelle voire vie comme vous m'avez rappelé la mienne. Est-ce ma faute, à moi, s'il y a du sang dans votre passé?

— Du sang !... Vous parlez toujours du sang qui a coulé ; est-ce moi qui ai commencé la lutte? et puisqu'on nous attaquait, n'avions-nous pas le droit de nous défendre? devions-nous souffrir qu'une minorité factieuse nous fît la loi et bouleversât l'Etat, sous prétexte de le réformer? On sait aujourd'hui , mais trop tard, à quoi s'en tenir sur ces prétendus réformateurs qui débutent par les grands sentiments , les phrases magiques, et qui concluent ])ar la guillotine. Je suis comptable à Dieu, comme reine , du pouvoir qu'il m'a confié. Chaque rang a ses devoirs comme ses droits, et je me manquerais à moimême si je laissaisavilir sur mon frontla couronne que je porte. Le sort de Louis XVI est un grand enseignement pour tous les princes ; si ce malheureux et trop faible monarque avait su résister à temps , il n'aurait pas péri lui-même ni entraîné ma sœur sur l'échafaud. En face de pareils exemples il n'est plus permis de se bercer

irmopies ni de s'endormir dans les déceptions d'une longanimité bénévole et par trop naïve.

— Le grand mot vous est échappé; c'est votre sœur Marie-Antoinette que vous avez voulu venger en opposant terreur à terreur et en élevant échafaud contre échafaud.

— Oui, j'ai voulu venger ma sœur et n'ai pas voulu périr comme elle a péri. J'ai fait respecter en moi la majesté du trône dégradée en elle par SCS sujeis ; j'ai conservé à la royauté sa puissance, son prestige, et maintenu les peuples dans les limites de la fidélité. L'avenir me rendra justice et vengera ma mémoire des calomnies de mes contemporains.

— 0 princes de la terre ! vous convoitez , vous usurpez tous les privilèges , tous les biens : en savourant les joies sauvages et les profits du crime , il vous faut encore les palmes de l'innocence et les prestiges de la persécution î L'impunité ne vous suffit pas, vous voulez l'apothéose; et si l'on donne à vos actes leur nom véritable, si seulement on les rappelle , vous prétendez qu'on vous outrage, qu'on vous calomnie. Ayez du moins le courage de vos actions.

— Et qui vous dit que je ne l'ai pas?

— Prouvez-!e donc en m'écoutant sans colère

et en motléranl l'orgueil de vos apologies et, renivrement de vos passions. Détachez- vous, is^)lez-vous une fois en voire vie des préjugés du pouvoir ; sachez vous élever au-dessus de vousmême , au-dessus du trône ; supposez que nous nous rencontrons dans une autre existence et que c'est l'ombre de Castoréo qui parle à l'ombre de Caroline.

— Ainsi vous vous arrogez le droit de me faire comparaître à votre barre ?

— Ce n'est pas moi, madame, qui vous y ai appelée ; vous y êtes venue volontairement.

— il a raison , dit la reine en se parlant à elle-même et en redevenant calme subitement par une de ces transitions brusques qui étaient dans son caractère ; c'est moi-même qui ai soulevé contre moi celte tempête ; je devais m'attendra à ce qui m'arrive. Seulement, ajouta- t-elle en s'adressani directement à Casloréo , vous auriez pu être plus généreux.

— Il ne m'appartient pas de l'être. La générosité est une absolution ; je ne puis pas vous absoudre. Ne croyez point , pour cela , que je sois un fanatique aveugle qui s'attaque aux effets brutalement, sans rechercher les causes. Non, madame , non : la justice condamne et flétrit

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les actes, l'équité tient compte des motifs. Les jioims de vue changent avec les positions; les préjugés égarent autant que les passions et les intérêts; voilà pourquoi vous vous croyez moins coupable devant Dieu (pie vous ne Tètes devant . les hommes. J'aime à penser qu'en montant sur le trône vous étiez animée d'intentions louables. Sœur de l'empereur Joseph II et du grand-duc Léopold , vous teniez à honneur , j'en suis sûr , de marcher sur leurs traces, et de jouer comme eux aux réformes sans conséquence ; le cœur des peuples est si facile à s'éprendre , qu'il battit d'espérance à votre avènement , comme il battit plus tard d'épouvante au seul bruit de votre nom.

— Qui ètes-yous donc , après tout? demanda Caroline avec une fierté hautaine et concentrée; qui êtes-vous pour me juger de si haut et pour me parler avec tant d'autorité?

— Qui je suis ! Est-ce ma vie que vous voulez connaître? Je n'ai pour la taire aucun motif. Apprenez-la , madame, si vous en êtes curieuse; vous jugerez vous-même, après l'avoir entendue , si je puis , si je dois accepter la monstrueuse alliance que vous venez me proposer et dont je veux ignorer les conditions.

— Je vous écoule, > ré[)ouclil la reine avec un vif mouvement de curiosité.

Casloréo resta quelques instants plongé dans un profond silence et absorbé en lui-même, comme pour recueillir ses souvenirs; après quoi, il reprit la parole en ces termes , sans préambule et sans préparation.

CASTOREO.

< Grâce aux lois iniques qui régissaient la Sicile et qui la régissent encore , je suis né vassal , c'est-à-dire à peu près esclave d'un haut et puissant baron dont les vastes domaines s'étendent sous nos pieds et qui est seigneur de l'Etna. La petite ville de Paternô, que d'ici nous voyons presque , est mon lieu de naissance. Mon père vivait d'une petite place dans l'administration seigneuriale; comme il était intègre, il n'y fit pas fortune. Le chanoine Cutoré, mon oncle, un

homme de bien sans faste el sans ambilion , se chargea de moi et m'enseigna tout ce qu'il savait : un peu de latin et Thisloire de la Sicile , dont il avait fait une élude particulière. Il a même composé un gros livre pour prouver que Paternô occupe le site de Tancienne Trinacrie, le dernier boulevard des Sicaniens, qui s'incendièrent, eux et leur ville , comme les habitants de Sagonte , pour échapper au joug syracusain. Mon oncle, élevé dans l'admiration classique de cet héroïque suicide , m'apprit à lire dans le chapitre de Diodore où il est raconté, sans se douter, l'excellent homme , des passions qu'il éveillait en moi. A dix ans j'étais un vérilable Sicanien ; j'aurais mis le feu sans sourciller aux quatre coins de Paterno. Je tuai presque un jour dans une batterie d'école un de mes camarades , uniquement parce qu'il était de Syracuse ; je vengeais sur lui mes compatriotes. Je ne tenais nul compte des siècles et me croyais naïvement aux beaux jours de ces anciennes républiques dans l'étude desquelles j'étais exclusivement nourri.

« Tombé de ces hauteurs sublimes sur le sol ingrat de la réalité , je sentis ma chute ; elle était rude , et je commençai dès lors à avoir conscience des temps , des choses et de moi-

même. Plus le rêve avaii éié beau , plus aussi le réveil fut douloureux. Ma condition de vassal m'humilia, m'indigna; celte servitude originelle, mais non volontaire , exalta de bonne heure en moi le sentiment de la liberté; mon oncle, le jjIus pacifique , le plus timoré des hommes , s'effraya des symptômes d'une passion dont il s'accusait d'avoir développé , sinon semé , le germe en moi. Son admiration pour les anciens était purement littéraire ; il n'avait jamais entendu que je prisse la chose au sérieux , et , détruisant désormais son propre ouvrage , il ne me prêchait plus l'admiration des Sicaniens , mais les douceurs du canonical; car, dans sa pensée , il me destinait à l'Église , et gémissait en secret de trouver en moi les dispositions d'un tribun plutôt que celles d'un chanoine,

€ L'idée lui vint de me faire voyager , dans l'espoir, sans doute, que le spectacle des pays étrangers me ramènerait à la vie positive et résignée. Je partis donc pour Rome et visitai de là toutes les capitales de la Péninsule ; mais, en changeant de ville , je ne faisais que changer de servitude. L'Italie d'alors offrait en raccourci toutes les sortes de tyrannies : tyrannie féodale en Sicile, royale à Turin , ihéocraiique à Rome,

élrangère à Milan , patricienne à Venise , et même à Gênes , malgré les simulacres de sa démocratie bâtarde : quant à Florence , où votre frère le grand-duc Léopold jouait le rôle de philosophe , la chaîne n'y était pas trop courte , et Ton y dormait d'un sommeil assez doux. Ce premier voyage produisit sur moi un effet opposé à celui qu'en avait espéré mon oncle. Quand les Spartiates voulaient dégoûter leurs enfants de l'intempérance , ils enivraient devant eux les Ilotes; c'est ainsi que m'apparut l'Italie: je vis en elle une esclave ivre de corruption , d'ignorance , et l'excès de la servitude ne fit que fortifier dans mon cœur l'horreur du despotisme el l'amour de la liberté. Esclave parmi les esclaves, qu'avais-je à faire encore dans ce grand sépulcre d'hommes gardé par des bourreaux? Mes vœux les plus chers, mes rêves les plus ardents m'entraînaient au delà des Alpes, dans cette France où commençait , dès lors , à poindre l'aurore d'une ère nouvelle.

c J'arrivai à Paris le jour même où tomba la Bastille , el j'assistai , bien plus j'eus le bonheur de participer moi-même à ce grand événement. Celte première campagne fut pour moi une véritable initiation : j'entrai dans un ordre nouveau.

dans une vie nouvelle, cl je reçus même au débul le baptême du sang, de mon propre sang; Hne balle ennemie m'avait percé le bras , le 14 juillet 1789. Pouvais-je payer moins cher la gloire d'avoir fait mes premières armes et chaussé l'éperon révolutionnaire dans une journée si mémorable ? Quel spectacle pour moi qui revenais du pays des morts ! Quel réveil après un sommeil si léthargique , si long ! Je m'étais cherché pendant bien des années, je me trouvais enfin. Semblable à l'oiseau captif qu'on rend à l'air libre , je respirais à l'aise pour la première fois. Étranger dans ma patrie , j'en rencontrais une autre , la véritable , sous le ciel étranger. Mes vœux , mes rêves , tout en moi était satisfait.

< A partir de ce jour , et encouragé par un si heureux début, je ne perdis pas une scène du drame saisissant et terrible de la révolution française ; je remplis même un rôle dans plusieurs. J'étais à cette auguste séance de l'Assemblée nationale où fut proclamée l'égalité , et je fis alors sur moi-même un amer retour : je n'étais qu'un vassal ! Flétri avant même de naître par cette tache indélébile , je n'étais plus esclave au miheu des esclaves : j'étais esclave au milieu des hommes libres ; mais du moins j'étais libre par la

pensée ; je l'éiais aussi par mes actes, ei je m'efforçais de racheter par l'honneur de ma vie l'ignominie de ma naissance.

« D'abord ébloui parla nouveauté du spectacle, étourdi par la rapidité et le choc des événements, j'avais fini cependant par me reconnaître et par m'orienler : de spectateur, je m'élevai au rang de juge ; à Teffervescence de l'admiration , au trouble de la première surprise, succédèrent peu à peu le recueillement et la réflexion; je commençai dès lors à raisonner ce que, auparavant , j'avais accepté sans contrôle. L'esprit mûrit vile au soleil ardent des révolutions : formé par des leçons si sévères et des enseignements si formidables , j'acquis en peu de temps , avec l'expérience des hommes , la clairvoyance des causes et des résultats. Ce qui me frappa tout d'abord , c'est la puissance , la fatalité des circonstances; les personnalités les plus fortes plient devant elles et les subissent en croyant les gouverner ; pour un qu'elles portent sur le pavois ou sur l'échafaud , qui est souvent un piédestal , combien n'en laissent-elles pas, et des meilleurs, dans les limbes d'une éternelle obscurité ! La valeur individuelle n'y fait rien, ou du moins y fait peu ; la fortune est souveraine. Sans la révo-

luiion , que seraient Mirabeau , Danlon , Robespierre? Les deux premiers, débauchés par nature, n'auraient jamais conquis d'autre célébrité que celle du scandale , si même ils l'avaient conquise. Robespierre plaiderait à celte heure au parlement d'Arras. Et M'"^ Roland , et Charlotte Corday , et tant d'autres figures touchantes ou terribles que j'ai vues passer devant moi, qui les connaîtrait sans la tempête qui a jeté leurs noms sur les plages de l'avenir? Calculez tout , prévoyez tout , et laissez faire à la destinée , je veux dire à la Providence, car c'est elle, non le hasard, qui préside à la vie collective des nations. L'individu n'est dans sa main qu'un instrument passif qui fonctionne sans avoir , le plus souvent , conscience de sa mission , et les existences les plus obscures, les plus végétatives , ont, comme les plus brillantes , les plus intellectuelles , leur place et leur lâche dans ses plans mystérieux. Sans ce dogme suprême et divin , rien ne s'explique, rien ne se conçoit; l'humanité n'est plus qu'un grand polype aveugle qui naît et qui meurt sans avoir vécu.

»i Cependant la marée révolutionnaire montait, montait toujours ; entravée par mille résislances, mille obstacles , on pouvait craindre à chaque

instant qu'elle ne finît par rompre toutes les (ligues, et par inonder le momie au lieu de le féconder. Chaque jour amenait une nouvelle crise ; l'heure des catastrophes approchait. Mais quel élan ! quel enthousiasme! quel délire sublime ! Il faut en avoir été témoin pour s'en faire une idée , et quand on a vu ce grand, ce magnifique speciacle, on ne peut plus l'oublier. Heureux les yeux qui l'ont contemplé !

t Je vivrais des siècles que ce souvenir ne sortirait pas de ma mémoire et me serait aussi présent le dernier jour que le premier. Enivré de courage, d'héroïsme, le peuple en masse volait aux frontières comme à une fête ; on eût dit , à v(5ir son mépris de la vie , qu'il avait soif de la mort encore plus que de l'indépendance. Comment un tel peuple n'aurail-il pas conquis le monde ? Moi-même, électrisé par ses transports et par son exemple , je fis la campagne de l'Argonne en qualité de volontaire, comme j'avais fait celle de la Bastille ; je combattais à Valmy dans les rangs des simples soldats ; la victoire , chose rare ici-bas ! se rangea dans cette illustre journée du côté de la justice, et sanctionna, chose plus rare encore! le droit du peuple contre les rois coalisés.

« Le sang ne rougissait pas seulement les champs de bataille, il ruisselait déjà dans Paris. La Constituante avait semé des germes que la Convention voulut faire trop tôt fructifier ; elle abolit le temps , cet élément nécessaire de tout progrès , et , s'obslinant à accomplir en une année l'œuvre d'un siècle , elle manqua le but pour l'avoir brusqué. Là fut sa faute , et celte première faute enfanta toutes les autres , sans parler des crimes qui ensanglantèrent et perdirent la plus sainte des causes. Logique inflexible, redoutable ! tel mot prononcé avant l'heure se traduit fatalement par l'échafaud. Mais le sang versé retombe sur la têie des rois de l'Europe ; c'est leur défi téméraire , leurs provocations insensées qui ont allumé en France toutes ces fureurs. La folle bravade de Brunswick et son manifeste insolent ont fait tomber la tête de Louis XVÏ, dont il prétendait sauver la couronne. Le vote de la Convention n'est que l'effet ; la cause est à Pilnitz et à Cobleniz. L'Europe , en prenant l'offensive, irrita , exalta chez les Français l'instinct de conservation, et légitima de leur part toute espèce de représailles.

— Toute espèce de représailles!... s'écria la reine incapable de se contenir plus longtemps.

CAnor.iNE.— 3. 4

Vous justifiez donc le supplice de ma sœur Marie Antoinette?

— Je n'absous ni ne condamne , je m'abstiens et je doute. Qu'irritée, indignée des menaçantes injonctions de l'Europe, la Convention luiait jeté pour gant une tête de roi, c'est là une de ces nécessités terribles qu'expliquent la rigueur des temps et la raison d'État , cette loi suprême des sociétés humaines. El d'ailleurs chargé des crimes de sa race , victime expiatoire destinée providentiellement à racheter par son sang les impuretés de son père , les iniquités de son aïeul , et les dragonnades et la Saint-Barlhélemy, tous les excès , en un mot , tous les abus , les rapines , les meurtres, les massacres de tous ses prédécesseurs , Louis XVI accomplissait sur son Calvaire, à la face du monde, le mystère incompréhensible, ou du moins encore incompris, de la responsabilité héréditaire. Mais la mort de la reine, je ne la compris point, je ne la comprends pas encore. Elle était, il est vrai, nièce de l'empereur qui signa le manifeste de Brunswick et sœur de celui qui avait ouvert les conférences de Pilnilz ; complice ou du moins solidaire, à plus d'un égard , des agressions de sa royale parenté, elle combattit elle-même par toutes les armes et

en son nompropre la révolution dont les ennemis les plus acharnés étaient ses amis les plus chers ; voilà bien des litres à la haine du peuple , à sa vengeance : aussi la vengeance et la haine ontelles plaidé contre elle, je le crains, plus que la raison d'État satisfaite par une première expialion. Une seconde était inutile. En voyant monter sur l'échafaud...

— Eh quoi ! interrompit Caroline avec un élan de sensibilité qui ne lui était pas ordinaire, vous avez vu mourir ma sœur de prédilection , ma chère Marie-Antoinette?

— Oui, madame, et ce souvenir est un des plus douloureux de ma vie. En la voyant périr si jeune encore et si belle , malgré ses souffrances , j'oubliai la reine et ses fautes pour ne voir que la femme et ses adversités. Elle était vêtue de blanc ; son visage était calme , ses yeux sans colère ; tous ses traits, toute sa personne respiraient la résignation. Cette douce et noble ligure fut longtemps présente à mes yeux , et encore aujourd'hui , quand mon esprit se reporte au passé , elle se dresse devant moi telle qu'elle m'aj)parut à son heure suprême, et me regarde Iristenicnt. J'aimerais mieux qu'elle n'eût pas péri.

— Ah ! p ourlant vous en convenez !

— Le soleil est assez brillant pour supporter quelques taches, et l'on peut, sans craindre de rabaisser la révolution , avouer les fautes , même les crimes commis en son nom. Et d'adleursy les premiers coupables , qui sont-ils ? On laisse partout croupir le peuple dans l'ignorance , dans le vice , et quand ses passions se déchaînent , on s'étonne de ses excès. Étonnez-vous plutôt qu'il ne s'en commette pas davantage. Les violences de la Terreur sont à la fois une leçon et un problème. Prolitez de la leçon ; quant au problème, l'avenir le résoudra.

— Maisrendra-t-il la vie aux victimes? dit la reine avec amertume ; et ma sœur en a-t-elle été moins égorgée ?

— Vous parlez de victimes !... mais les vôtres, qui leur rendra la vie? Et votre sœur , madame, ne l'avez-vous pas assez vengée? Ah ! s'il fallait du sang pour apaiser ses mânes , ils ne sont que trop satisfaits.

— Mais vous-même , vous , si vous aviez eu un frère massacré , ne l'auriez-vous pas vengé?

— J'ignore ce que j'aurais fait à voire place , et d'ailleurs, madame , dans les crises politiques, il faut voir cl juger l'ensemble , non le détail.

Tous les pariis, même les plus modérés, ont des excès à se reprocher : les passions des liommes ne débordent jamais impunément; jugez de celles d'autrui par les vôtres. Sans parler même de vos attentais publics, avérés, on vous accuse d'avoir fait ou laissé commettre dans Tombre un des plu& grands forfaits de ce siècle si fertile en forfaits.

— Moi?

— Vous. Quand les plénipotentiaires de la république française furent massacrés à Radstadt par les hussards impériaux de Szekler, vous étiez à Vienne ; le colonel du régiment assassin était Barbaczy, un de vos familiers; le meurtre est resté impuni, les meurtriers n'ont pas même été recherchés. M'oseriez-vous déclarer ici à la face de Dieu que cet exécrable assassinat n'a pas été suggéré , protégé , ordonné par vous? »

Caroline garda le silence , mais , sans baisser la tôle ni même les yeux, elle continua à regarder fixement son accusateur sans que son visage trahît aucune émotion.

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