‹ Caroline en Sicile (volume 5)Chapitre 2 sur 14 · XXXI H · texte numérisé non relu

XXXI H

LE PACTt;.

Ju8(Hic-là le lèle-à'lêle de Caroline et de Casloréo avait été scrupuleusement respecté; étrange lêle-à-tête : une reine et un ermite sur un volcan ! En ce moment ils furent interrompus par Tan ivce d'un serio , nom qu'on doime en Sicile aux coureurs chargés de messages importants (i). Il arrivait de Calane en toute hâte et

(1) Etyujologic : fi mando un avviso serio , je vous envoie iiii avis sérieux. On a lait du dernier adjectif, par liypallage, le nom du uiessag^er. Le serio est le drémokcrux des Grecs, et uiarclie avec une vitesse surinenante.

remit à la reine une leilre par laquelle le commandant du brick lui donnait avis qu'un grave conflit s'était élevé entre le capitaine du port et lui ; que, menacé d'être mis en embargo , il avait levé l'ancre immédiatement , et que , profitant du vent pour traverser le Phare de Messine , il allait s'embosser au capTyndare, où il attendrait Sa Majesté; il la suppliait, en terminant, d'aller directement au rendez-vous sans redescendre à Calane, où ses démarches seraient observées.

Comme elle achevait la lecture de cette lettre inattendue , Caroline aperçut en mer un bâtiment qu'elle supposa être son brick; c'était le brick, en elîel , qui cinglait vers Messine à pleines voiles, et se trouvait déjà à la hauteur de Mascali. Ce contre-temps obligeait la reine à faire par terre, pour rejoindre le navire, un voyage long et pénible , car le cap ïyndare est séparé de l'Etna par un pays monlueux, difficile, sans compter que ce n'était pas une médiocre entreprise (jue de franchir TEtna.

<i II faut que je me hâte, dit Caroline à Castoréo, mes instants sont pliisque jamais comptés; c'est mon tour maintenant , écoutez-moi comme je vous ai écouté , et ne me répondez qu'après m'avoir entendue. »

Castoréo témoigna , par un geste muet , qu'il prêtait Toreille à ce que la reine avait à lui dire.

Passant la main sur son front comme pour en chasser les nuages qu'y avait amoncelés le récit du moine inflexible :

« Castoréo, reprit-elle d'une voix calme» vous m'avez dit des paroles que personne avant vous n'avait osé prononcer devant moi, et qu'après vous , sans doute , personne ne me fera jamais entendre. Vous n'êtes pas un homme comme les autres ; je vous ai méconnu autant que vous me méconnaissiez. Il est dans la destinée des ennemis politique8.de ne se point rendre justice et de se calomnier mutuellement. Trop de passions, de préjugés, d'intérêts s'élèvent entre eux pour qu'ils se voient froidement et se jugent avec impartialité. Mais vous m'avez modifiée ; j'ai compris, en vous écoutant, des choses que jusqu'à ce jour j'avais à peine entrevues par échappées.

— De la flatterie , madame?

— C'est de la vérité. Vos paroles sont tombées dans un cœur bien préparé : en me précipitant du trône , Dieu , sans doute , a voulu m'éprouver, m'éclairer, p.l il m'envoie à vous pour achever ma conversion. Je rends hommage à votre sincérité, rendez justice à la mienne.

— Il ne s'agit pas de vous , madame , il i»e s'agit pas de moi , il s'agit de la Sicile. Que voulez-vous faire pour elle ?

— Je vous Pai déjà dit : je veux la délivrer du joug britannique.

— C'est-à-dire que vous voulez remonter sur le trône dont les Anglais vous ont forcée de descendre ; et, pour ressaisir votre couronne, tout marchepied vous est bon.

— Oui, je veux remonter sur le trône et reconquérir ma couronne, car c'est mon droit, et il y aurait lâcheté de ma part à ne pas le revendiquer.

— Votre droit ! vous parlez toujours de vos droits; mais vos devoirs?

— Je suis prêle à les remplir.

— Les connaissez-vous seulement?

— J'ai appris à les connaître , et ceux que j'ignore encore, on me les enseignera.

— Eh ! qui voulez-vous qui vous les enseigne ?

— Vous , si vous le voulez.

— Vous vous moquez , madame.

— Je parle sérieusement; mais avant de me répondre, écoulez-moi donc jusqu'au bout. Vous comprenez bien que je ne suis point venue ici pour engager avec vous une discussion jjolitique ; je n'en ai ni le temps ni la volonté. Vous avez vos

idées, j'ai les miennes : nos points de vue sont différents comme nos positions : vous représentez la liberté, je représente, moi, Taulorité ; ces deux éléments, je l'admets, sont aussi nécessaires l'un que l'autre à la vie des Étals; toute la question est de les équilibrer de manière à ce que l'un ne soit pas absorbé par l'autre. En France on avait tué l'autorité ; et c'est ce que vous vouliez faire en Sicile. Quant à moi, il est possible qu'entraînée dans l'excès contraire par la tyrannie des événements , j'aie réagi avec trop de force, et immolé à l'autorité la liberté pour hécatombe. Je reconnais mon erreur, reconnaissez la vôtre ; unissons-nous pour réparer nos fautes, en nous faisant des concessions réciproques. Mais c'est rester trop longtemps dans les généralités; je vais m'expliquer catégoriquement. Apprenez, Casloréo, que j'ai dans ma main les moyens de chasser les Anglais de cette Sicile qu'ils tyrannisent, et dont ils se rendent maîtres à petit bruit ; il est inutile pour le moment de vous dire quels sont ces moyens ; qu'il vous suffise de savoir qu'ils existent, et qu'ils sont infaillibles si vous voulez m'aider. Je sais d'avance tout ce que vous allez m'objecler, mais vos objections sont prévues et faciles à détruire ; ne

vous donnez pas même la peine de les formuler. Votre mort supposée, votre caractère sacerdotal, votre vie cénobiticjue , votre renoncement au monde , tout cela servirait nos projets bien loin de leur nuire ; le prestige de votre résurrection ferait plus à lui seul que toute une armée. Vos anciens complices , je veux dire vos coreligionnaires politiques ne sont pas tous morts , quoi que vous en disiez ; ils existent en grand nombre, je le sais , et Catane est toujours le foyer d'où ils rayonnent sur la Sicile ; vous retrouverez aisément et rassemblerez plus aisément encore les débris épars de votre ancienne phalange ; voug n'avez qu'à leur dire : « Je suis Castoréo ! > ils vous suivront partout où vous les conduirez.

— Mais où voulez-vous donc que je les conduise?

— Je vous l'ai dit, et je vous le répète malgré vos doutes , vous les conduirez à la croisade de la liberté. Vous vous allierez avec moi d'abord et avant tout pour chasser les Anglais : une fois chassés, continua Caroline en se levant avec une gravité majestueuse, je m'engage à donner une constitution libre à la Sicile , et à faire pour elle avec vous ce que vous vouliez faire sans moi. Voilà le pacte que je vous propose, l'acceptez-vous? »

Castoréo ne répondit point. Il leva les yeux

sur la reine debout devant lui et la contempla longtemps en silence. Il y avait dans son regard de la préoccupation , de la défiance , de Tctonnement. Réveillé tout à coup en lui par ces voix trop puissantes , le passé se dressait dans son cœur avec tousses souvenirs, toutes ses passions, et le rappelait du repos où il dormait depuis tant d'années aux orages de sa première existence. Mais il luttait visiblement contre ce terrible assaut ; il n'était pas homme à rendre les armes, sans coup férir, à la tentatrice couronnée qui venait troubler sa Thébaïde.

« 11 est trop tard , répondit-il d'une voix sourde , et puis , qui m'assure que vous soyez sincère dans vos tardives résipiscences ?

— Si ma parole royale ne vous suffit pas , faites vos conditions, prenez vos garanties: quant à vous personnellement, vous serez tout ce que vous voudrez être.

— Tout à l'heure, madame, répondit Castoréo d'une voix sévère , vous vouliez me séduire

•par la lîatlerie , maintenant c'est par l'ambition. Sachez que les fibres de l'orgeuil et de la vanité sont mortes en moi depuis longtemps et qu'il n'est donné à personne , pas même à une reine, de les faire vibrer encore. J'ai immolé , j'ai brisé

CAROLISK. — 3. 5

devant Dieu ma personnalité tout entière; je n'ai plus de désirs , plus de besoins. Quelle prise peut avoir le monde et vous-même sur un homme qui a réduit sa vie aux proportions où la mienne est réduite? Celle grotte que j'habite depuis tant d'années me défend seule et me défend mal contre la fureur des tempêtes, du volcan elles neiges de Thiver; quelquefois même les bêles féroces m'en ferment l'entrée. J'y dors sur un lit de feuilles ; une source y coule pour éiancher ma soif; et avec les fruits des forêis qui sont à tout le monde , je n'ai pour nourriture que le lait des troupeaux et le pain des pasteurs quand ils m'en donnent. Telle est ma vie , et vous croyez m'éblouir par l'éclat banal des dignités, des honneurs?... Vous vous êtes méprise, madame ; je ne suis pas l'homme que vous avez cru. — Vous êtes l'homme que j'aurais voulu rencontrer et connaître en montant sur le trône ; vous m'auriez épargné bien des fautes et bien des malheurs. Je n'ai trouvé que des courtisans quand j'ai cherché des ministres, et pourtant vous pouvez m'en croire, j'ai toujours méprisé la servilité ; je n'estime que les natures hères et les cœurs trempés fortement. Pourquoi aussi les grands caractères se tiennent-ils à l'écart? Pour-

quoi laissent-ils le champ libre à la bassesse et à la médiocrité?

— Parce qu'il répugne à leur fierté d'entrer en lutte avec de tels ennemis , et que le prix d'ailleurs ne vaut pas la lutte,

— S'ils se cachent , comment les découvrir? ■ Prenez garde , la vertu a ses excès qu'il faut

éviter, par vertu même ; et le détachement n'est pas permis à tout le monde. Craignez vous-même de retomber dans l'égoïsme à force d'abnégation. Quels que soient vos vœux et vos engagements avec vous-même , avec Dieu . si votre patrie vous réclame vous vous devez à elle , comme un fils se doit à sa mère , c'est vous qui l'avez dit.

— Ah ! certes, je ne m'en dédis pas , et si pour elle il fallait mourir...

— Pourquoi mourir? vous la servirez mieux en vivant. INe vous êies-vous pas assez replié sur vous-même? n'est- il pas temps de rayonner au dehors et de rentrer dans la vie d'action? La porte que je vous ouvre y conduit. Franchissezla hardiment , vaillamment avec moi. Il y aurait de la honte à vous à rester sur le seuil ; et vous ne vous en consoleriez jamais. Qui sait même si les remords ne viendraient pas peupler voire solitude? t

Depuis quelques insianis les rôles étaient inlerveriis : la reine avait passé de la défense à l'attaque. Castoréo ne combattait même plus ; la tête ploni^ée dans ses deux mains, il écoutait en silence ; et plus son attitude accusait d'irrésolution , plus la voix de Caroline croissait en véhémence , en autorité. Elle reprenait ou du moins croyait reprendre les avantages qu'elle avait perdus en débutant. Du reste, elle était sincère avec elle-même et ne rusait point avec Casioréo ; elle cherchait vraiment en lui un allié et non pas un de ces instruments dont on use et qu'on brise ensuite.

« Madame , dit-il enfin en relevant la tête , avez-vousbien réfléchi aux engagements que vous prenez devant moi ?

— Non-seulement je les ai pesés avant de les prendre , mais j'entends les tenir fidèlement et à tout prix après la victoire.

— Dieu le veuille ! répondit Castoréo d'un air défiant.

— Homme incrédule! s'écria la reine avec impatience, que faul-il donc pour vous convaincre?

— Je ne doute pas maintenant de la loyauté de vos promesses , mais je doute que vous en

ayez mesuré toute In portée, et j'nllends peu de promesses qu'on fait à la légère. Vous parlez de donner à la Sicile une constitution libre? Les Anglais aussi lui en donnent une ; est-ce la leur, est-ce une autre (]ue vous avez rêvée ?

— Je n'en ai rêvé aucune, c'est vous-même, vous, Castoréo, qui la rédigerez, et quand vous l'aurez rédigée , je veux, entendez-vous bien, que ce soii vous qui l'exécutiez , je vous nomme dès à présent mon premier ministre.

— Encore un engagement téméraire. Au moins devriez-vous attendre , avant de vous lier, que je vous aie fait ma profession de foi politique. Vous ne savez ni mes idées ni mes principes...

— J'en sais assez pour ne pas craindre ce que j'ignore , vous voulez la délivrance de votre pairie, je la veux aussi; il est impossible qu'à nous deux nous ne la réalisions pas. Ayez confiance en moi, puisque j'ai confiance en vous.

— Eh ! madame , ce n'est point ici une question de confiance , c'est une question de principes. Pour marcher dans la même route , il faut tendre vers le même but ; nos idées sur la société sont-elles donc communes, pour que nous mettions en commun nos espérances et nos efforts?

Vous croyez peut-êlre qu'épris, enivré d'une forme exclusive de gouvernement , je vais me perdre en théories , en parallèles. Détrompezvous; en voyant couler tant de sang pour les mots, j'ai tourné vers les choses et mes yeux el mon cœur ; les utopies m'ont rendu pratique , le mépris des simulacres m'a élevé au culte des réalités. Je veux pour les hommes i\n bonheur senti, des droits positifs, non des droits illusoires , des félicités imaginaires. Je veux que la somme de biens que comportent les milieux divers soit comptée équitablement à chaque être, et que tous, dans leur situation respective, aient le libre exercice et l'emploi normal de leurs facultés. Je veux le développement progressif de la race par celui de l'individu ; je veux l'harmonie enfin, et la paix au lieu de la guerre et de l'anarchie. La société est une grande famille qui ne saurait prospérer qu'autant que tous ses membres prospèrent. La pauvreté d'un seul appauvrit les autres. Les aînés se doivent aux plus jeunes, les plus forts aux plus faibles ; tous ils se doivent réciproquement amour, support et protection. Voilà ce qui devrait être et voilà ce qui n'est pas ; partout la loi de la nature est méconnue, el la force a fondé partout , sur des

bases de granit , le rôgiic du privilège. Quelquesuns ont usurpé riiérilage de tous, et s'y niainliennenl par la ruse et par la violence ; il n'est resté en partage aux autres que la misère , l'ignorance, et avec elles tous les maux, toutes les erreurs , tous les vices qu'elles engendrent. A la fois désliérilés des biens de l'intelligence et des biens de la nature, ils usent leurs corps dans un dur, un ingrat, un incessant labeur, et leur esprit, ce premier des dons, se rouille faute d'exercice, et s'atrophie comme un organe inutile et sans emploi ; c'est-à-dire qu'au lieu de s'élever à Dieu, sur les ailes de la pensée , comme c'est la destinée de l'homme ici-bas , ils retombent de chute en chute jusqu'aux instincts brutaux de l'animalité. Déchéance impie ! Sacrilège abdication ! Voilà la société, telle que l'ont faite les institutions humaines. Croyez-vous, ô reine Caroline ! vous qui prétendez, en qualité de majesté,, représenter Dieu sur la terre , croyez-vous que les plans de la providence aient été suivis et ses vues remplies? Non, madame, non, vous ne le pensez pas , et si vous le pensiez , vous n'oseriez pas l'avouer.

— Vous me montrez bien le mal , mais le remède...

— Le remède est toujours à côté du mal, c'est à nous à le découvrir, afin de l'appliquer. Il ne faut pour cela que de la droiture de cœur et de la bonne volonté.

— Mais enfin , que voulez- vous que je fasse ?

— Le contraire de ce qu'ont fait vos prédécesseurs ; en agissant ainsi , vous serez sur le chemin de la vérité. Jusqu'à présent la royauté s'est mise à la tète des oppresseurs; qu'elle se mette une fois à la tête des opprimés, et vous verrez quels prodiges elle accomplira. Jamais plus grand spectacle n'aura été donné au monde.

— Mais c'est une révolution que vous voulez que je tente?

— Ce mot vous effraye, pourquoi? Tout dans la nature n'est-il pas soumis aux lois des révolutions? Il y a les révolutions du soleil , des astres, des saisons; comment la société n'aurait-elle pas aussi les siennes. Le mouvement est la loi de la vie : tout se meut, tout marche , tout change dans la création ; l'immobilité , c'est la mort. Ah ! si vous le vouliez, madame , vous feriez de notre Sicile l'Etat modèle que j'avais rêvé naguère. Les chimériques royaumes de Salente seraient éclipsés par elle; la fiction même pâlirait devant

la réalité. Vous le pouvez, madame; et quelle gloire pour vous d'avoir donné la première aux princes ce grand, ce sublime exemple! La suprême ])ui8sance vous est confiée pour le bonheur des hommes , non pour en être le fléau ; mettez la puissance au service de la justice , et la justice , enfin , triomphera , et les malédictions des peuples se changeront pour vous en bénédictions , leur gratitude vous dressera des statues , presque des autels; environné d'une sainte auréole, votre nom brillera de toutes les splendeurs de l'immortalité. La récompense est magnifique et la lâche est facile. Pour accomplir le bien , privilège auguste ! vous n'avez qu'à le vouloir. Comment ne le voudriez-vous pas? Soyez juste, soyez grande , soyez la reine de la liberté. Le peuple est en servitude , aiïranchissez-le ; bandez ses plaies saignantes , dissipez les épaisses ténèbres où il est plongé , rendez-lui , donnez-lui le sentiment de son droit et de sa dignité, convoquez-le tout entier à ce divin banquet de l'intelligence dont il fut toujours exclu , et où il est temps enfin qu'il communie à son tour. Il n'est besoin pour cela ni d'armées, ni d'échafauds ; dites seulement : Que la lumière soit ! et un soleil nouveau 8e lèvera sur la Sicile ; et , brisant sa

grossière enveloppe , la larve populaire accomplira sa brillante métamorphose. Peut-être irouverez-vous d'abord des résistances de la part de ceux-là même que vous voudrez sauver ; telle est leur dégradation , qu'ils n'ont pas même le désir de se réhabiliter ; ne vous laissez pas décourager par ces premiers obstacles ; persévérez , au contraire ; faites , s'il le faut , au malade une violence salutaire pour le rendre à la santé ; il baisera plus lard la main qui l'aura brusqué pour le guérir. Ce sont là , madame , et mes principes et mes espérances ; plût à Dieu que ce fussent aussi les vôtres î »

Caroline écoutait Castoréo avec une attention sérieuse ; il lui semblait entrer dans un autre monde, tant les choses qu'elle entendait avaient de nouveauté pour elle. Elle se sentait émue, entraînée, ébranlée sinon convaincue. Ce rôle de reine populaire auquel on la conviait souriait à son imagination audacieuse ; il flattait son humeur inquiète et ses vengeances du moment. Quant à Castoréo, il s'exprimait avec force , avec feu. Si impassible au début , sa voix s'était élevée par degrés à l'éloquence , à l'enthousiasme. Les passions du tribun avaient fait explosion sous la robe de l'ermite. Emporte par elles, il parlait comme

Savonarole au roi Charles VIII et à Laurent de Médicis.

« 0 reine de Sicile! poursuivit-il du ton de rinspiralion , vous m'avez demandé vos devoirs , je viens de vous les apprendre , et je vous adjure de les remplir ; comme prêtre , je vous l'ordonne au nom du Dieu qui est mort sur la croix pour affranchir les hommes et fonder parmi eux le règne de Tégalilé; vous n'avez que ce moyen, mais il est infaillible , d'obtenir grâce devant lui, et de racheter à ses yeux les scandales et les cruaulés de votre vie ; c'est la pénitence que je vous impose. Comme homme , comme citoyen, continua-t-il avec émotion et en tombant aux pieds de Caroline , je vous supplie à genoux de rendre la liberté, mais la liberté véritable, à cette noble et infortunée Sicile couchée devant nous comme un Christ dans son linceul.

— Je le jure devant les hommes et devant Dieu! » répondit Caroline en étendant ses deux bras sur la Sicile.

< Le ciel a reçu votre serment. Malheur aux parjures ! »

En ce moment une épouvantable détonation , suivie d'une seconde, puis d'une troisième, ébranla la montagne jusque dans ses fondements ;

le sol trembla sous leurs pas; une gerbe enflammée s'élança du cratère et retomba en pluie autour d'eux.

« Nous venons de recevoir ensemble , reprit Castoréo , le baptême du feu ; le volcan s'est ému du serment que vous avez prêté ; les éléments eux-mêmes conspirent avec nous. N'oubliez jamais ce serment solennel. >

Quoique la reine ne fût pas superstitieuse, elle ne put se défendre d'un frisson, et le saisissement lui ôla quelque temps la parole.

« Castoréo , dit-elle enfin après un moment de silence , le pacte est conclu ; j'accepte vos conditions , vous acceptez les miennes. Vous avez ma parole, j'ai la vôtre ; entre nous désormais, c'est à la vie et à la mort.

— Tant que vous tiendrez vos serments.

— Et vous les vôtres.

— Je ne vous ai rien juré , madame , répondit Castoréo revenu à sa première impassibilité : c'est vous qui m'êtes venue chercher dans ma solitude ; je n'ai pas été vous chercher dans la vôtre. Je me dois à ma pairie, et c'est à elle, non à vous, que j'ai prêté serment de fidélité. Si pour elle je puis encore quelque chose , comptez sur moi. Vous n'êles visiblement ici (iu'un instrument

de Dieu, (^cst lui qui vous a poussée à ressusciler en moi le vieil homme que je croyais mort à jamais , c'est lui qui me ramène dans la mêlée. Puisque telle est sa volonlé, je me résigne et j'obéis. Repartez, madame, laissez-moi seul; j'ai besoin de solitude pour m'accoutumer à ma nouvelle transformation ; j'ai besoin de me fortifier par la méditation , par la prière.

— Songez que le temps presse.

— J'y songe et j'agirai en conséquence. Avant qu'il soit longtemps j'irai moi-même à Casielvéirano vous porter ma réponse. 0 mes solitudes ! Etna formidable ! paysage austère ! silence auguste ! harmonies sauvages! splendeurs triomphantes du soleil levant! mélancolie du soir! sérénité des nuits étoilées ! assauts des hivers ! horreur des tourmentes! 0 ma grotte! ô mes visions ! ô mes rêves~! puissé-je en vous quittant pourrecommencer la lutte au milieu des hommes, puissé-je ne vous regretter jamais ! Puissé-je vous retrouver après la victoire ! C'est ici que j'ai vécu , c'est ici que je veux mourir- »

Page 1