CATANE
Si des maisons uinforiiics et peu élevées , des rues longues, larges, lirées au cordeau couslilueul une belle ville, Cataue est la plus belle ville de l'Europe ; elle a dans la physionomie quelque chose de Turin et de Manheim. Maintenant , que ce mode de construction soit approprié au climat, c'est une autre question. Quand le soleil du Lion darde à plomb ses rayons africains sur ces rues sjiacieuses, et en chauffe jus([u'à l'incandescence les dalles volcaniques , échappez , si vous le
pouvez , aux ardeurs dévorantes de celle zone lorride. Combien on regrette alors les ruelles de Gênes et Tombre des hautes maisons de Naples ; mais, sur ce dernier point, Calane a raison : élevez donc des maisons de six étages sur ce sol tremblant ! Le danger est si grand et remonte si haut qu'une ordonnance du comte Roger défendait aux architectes catanais d'oulre-passer le premier étage. L'ordonnance aujourd'hui serait bien superflue ; l'instinct de conservation est plus puissant que toutes les lois et tous les décrets. La terreur trop justifiée des tremblements de terre passe un niveau inflexible sur les édifices privés et publics. Ce n'est pas à Calane que fut venue l'orgueilleuse et folle idée de la tour de Babel. Rêvez donc des Babels de brique en présence de l'Etna !
Comme le fabuleux phénix , et ici sans figure , Catane renaît périodiquement de ses cendres ; sans compter des ravages partiels qui ne comptent que pour mémoire , il est bien rare qu'un siècle se passe sans qu'un désastre universel frappe l'antique cilé de Charondas : tantôt c'est le sol qui lui manque sous les pieds, tantôt c'est la lave qui la couvre d'un linceul ardent. Qui pourrait compter les villes superposées les unes
sur les autres, depuis les bibliques Tyriens , qui déjà venaient trafiquer à Caiane , et Alcibiade, qui la conquit parle charme de sa parole, jusqu'à Vicenzo Bellini , qui y naquit, et qui, au temps de Caroline, n'était encore qu'un enfant rêveur et mélancolique? Pour peu que vous creusiez, vous trouvez , comme à Portici , des temples , des théâtres, des thermes , et jusqu'à des boutiques ; creusez plus avant , vous trouverez une seconde couche de monuments souterrains, puis une troisième, et ainsi de suite, jusqu'au tuf primitif foulé par les Cyclopes. Arrivé là , on trouverait peut-être des os de géants, comme dans les cavernes de l'Eryx et du mont Pellegrino. Qui jamais nous révélera le secret de ces générations mystérieuses ensevelies dans les entrailles du globe? Qui rompra le sceau que la mort a imprimé sur leurs lèvres muettes?
En attendant la solutiori de ces problèmes insolubles , les modernes Catanais ne s'en préoccupent guère et dansent joyeusement , eux aussi , sur la poussière de leurs ancêtres. Insouciants à l'excès , et tout entiers absorbés dans le moment présent, ils ne se préoccupent même pas de leurs propres dangers ; comment s'apitoieraientils sur les calamités de leurs pères? L'ennemi
esl là qui les menace; accoutumés à sa présence, et familiarisés avec lui , ils ne le craignent plus. Demain , aujourcrhui peut-être , ils seront incendiés, engloutis... N'importe, ils dansent au son des guitares, à Tombre des orangers.
Cependant, on fait à Caiane autre chose que danser. D'abord on y travaille avec goût l'ambre de toute couleur que le Symèthe y apporte du haut des montages de Pétralie ; ensuite, et ceci est rindusirie-mère de la cité, on y fabrique de la soie en grande abondance. Pourtant Catane est loin d'être une ville industrielle ; sa principale ressource pécuniaire, sinon intellectuelle, est son université ; si les professeurs répandent peu de lumières , les étudiants, en revanche, répandent beaucoup de ducats , et le bourgeois est d'avis que les ducats valent bien les lumières. Quant à la noblesse , qui pullule dans la patrie de Charondas, elle est fort rogue, quoique fort pauvre ; elle parade en carrosse à la Marine , mais elle dîne avec du fenouil et soupe avec des noix. La vanité généalogique console de la maigre chère ; ne descend-on pas en droite ligne de Jupiter Olympien? L'Église est tout aussi fièrc , mais elle est beaucoup plus riche et moins sobre. Les révérends pères bénédictins , par exemple,
avaient, pour leur pari, plus de cent mille ccus de renie qu'ils nmngeaienl fort bien. I^cur couvent, j'allais dire leur palais, est plus fait, avec son niagnilique escalier de marbre blanc, pour des lois que pour des moines. 11 est vrai (jue les moines élaienl les rois de Catane. Leur nombre y était et y est encore prodigieux , sans compter les nonnes. Étonnez -vous, après cela, que Therbe croisse dans ces longues et larges rues vouées à la solitude, au silence.
A répoque de roccupaiion anglaise, Calane jouait un certain rôle politique et passait, ainsi que Caslroné nous Ta dit , pour un centre d'opposilion libérale; bien que sa qualité de cite domaniale Teût préservée des abus les plus criants de la féodalité , elle s'était prononcée énergiquement et Tune des premières en faveur des réformes; mais chacun les entendait à sa manière : on savait ce qu'on ne voulait pas, sans bien se rendre compte de ce qu'on voulait. C'est l'histoire de toutes les révolutions qui débutent. En général , les novateurs abhorraient les Anglais et adoraient la France , où plusieurs , tels que Gaspard Vaccaro, qui plus tard présida les communes, et l'avocat Emmanuel Rossi, qui en fut le Mirabeau, avaient trouvé un refuge contre les
persécutions sanguinaires du président Lopez. D'autres , et de ce nombre était Emmanuel Réquécense , de Calane, n'obéissaient qu'à une seule passion , la haine de la noblesse. Robespierre et Thomas Payne étaient leurs dieux à tous ou presque tous , et la déclaration des droits de l'homme leur évangile.
La nouvelle constitution venait d'être proclamée au milieu des réjouissances publiques. Le peuple est partout si malheureux qu'il salue avec un enthousiasme aveugle et naïf tous changements , quels qu'ils soient, ceux-là même qui sont dirigés ou doivent tourner contre lui. Celte constilulion si bruyamment promulguée n'était qu'un assez mauvais pastiche de la charte britannique : avec un roi inviolable, un minisière responsable, une chambre des pairs héréditaire et une chambre des communes élue par les propriétaires fonciers ; la chambre haute se composait des deux bras ecclésiastique et baronial de l'ancien parlement sicilien ; quant au troisième bras , le bras domanial ou bourgeois, il devait par la force des choses envahir les comnmnes par les canaux souterrains et souvent impurs de l'élection censitaire. Le plus clair de cette métamorphose était l'abolition des droits féodaux qui
depuis celle époque n'oiii pas élé rétablis ; mais le despotisme seul y a trouvé son compte : le roi s'est mis à la place des barons et le peuple n'y a rien gagné ; au contraire , là où jadis il payait deux il paye quatre aujourd'hui , et s'il ne paye pas... on connaît la chanson :
Lève-loi , Jacques, lève-toi ; Voici venir l'huissier du roi.
Mais alors ce beau résultat n'était pas encore obtenu , et en attendant la déception qui ne se fit pas attendre, Caiane fêlait la plus belle de toutes les fêles, la fêle de l'espérance. Tout le jour on avait sonné les cloches et tiré les boîtes , voire le canon , car, en Sicile, plus il y a de bruit, plus il y a de joie, et l'on avait promené de rue en rue le voile de sainte Agathe , relique miraculeuse qui conjure dans les grandes circonstances les fureurs de l'Etna. Le soir, la fête s'était concentrée sur la place de l'Eléphant, la plus vaste de la ville et la plus fréquentée.
Cette place doit son nom à un énorme éléphant de lave placé sur une fontaine , et qui porte sur son dos un obélisque de granit égyptien tout chargé d'hiéroglyphes et surmonté d'une croix ; imprudent trophée dans une ville exposée aux
tremblements de terre! Au reste, il fait, en attendant qu'il tombe, un effet pittoresque. Une pelouse émailiée de fleurs et protégée par une grille en fer se déroule gracieusement autour de la fontaine qui racbète le mauvais goût de son architecture par le frais murmure de son onde. D'un côté s'élève le palais du sénat , le plus travaillé de tous, c'est-à-dire le plus contourné , tranchons le mot , le plus rococo. Catane n'a pas un seul édifice d'un style simple et sévère. La cathédrale elle-même, qui occupe le fond de la place , n'est qu'un grand vaisseau blanc inondé d'une lumière incommode, comme toutes les églises du Midi, et décoré, triste décoration! de lort méchants tableaux. De belles colonnes antiques soutenaient la nef, mais un évêque, imitant le barbare exemple de ses collègues deGaëic et de Salerne, les a fait sceller et murer dans les grossiers piliers qu'on déplore aujourd'hui : plus heureuses, quoique assez gauchement adaptées à leur nouvelle destination , les colonnes de la façade construite en pignon ont échappé au vandalisme cpiscopal ; mais échapperont -elles toujours à celui du volcan ? Tirées, il n'y a guère plus d'un siècle, du sombre amphithéâtre où les proconsuls livraient les premiers chrétiens aux
bctes, on y trouverait sans doute encore, vicissitude étrange ! quelques gouttes du satig des martyrs dont elles ornent aujourd'hui les temples.
C'est donc là que s'était concentrée la fête. Le palais du sénat et l'obélisque étaient illuminés, mais non l'église, dont la masse obscure, rendue plus lugubre encore par le contraste des splendeurs voisines, se dessinait en noir sur le fond étoile du firmament.
La place était en proie à la confusion la plus tumultueuse, la plus désordonnée. Nobles, bourgeois et peuple, prêtres et soldats , étudiants et professeurs , magistrats et mendiants , tous les rangs, tous les ordres , sans oublier les matelots du port, avec leur ceinture bleu de ciel et leur bonnet des dimanches, étaient réunis, confondus dans ce pêle-mêle étourdissant et bigarré. Les grandes dames elles-mêmes n'avaient pas dédaigné d'y descendre du haut de leur olympe aristocratique; enveloppées jusqu'aux yeux dans les larges plis de leur mante discrète, les Vénus catauaises affrontaient , comme de simples mortelles, les coudoiements peu respectueux de la foule ; elles allaient partout , voyaient tout , écoutaient tout, enduraient tout, et même... Silence ! Vulcain pourrait nous entendre.
Moins audacieuses, mais non moins curieuses, les bourgeoises suivaient à disiance les traces des patriciennes.
Quant à la fille du peuple, elle était là chez elle, et usait fièrement de tous les privilèges de sa position. Taille longue et jupon court, elle portait haut la tête, et, pour la mieux laisser voir, rejetait coquettement sa mante sur ses épaules. Son air fringant et résolu , sa désinvolture agressive lui ouvrait tous les rangs, tous les cœurs ; jouant de la langue et de la prunelle, elle agaçait ceux-ci , brocardait ceux-là , sans épargner personne. Malheur à qui engageait avec elle une lutte téméraire ! La victoire et les rieurs étaient toujours de son côté.
Cependant les divertissements allaient leur train : ici Ton dansait au son des cornemuses et des tambours de basque ; là des Amphions de carrefour chantaient sur la mandoline des couplets risqués ; plus loin Polichinelle , monté sur un tréteau , jouait je ne sais quelle farce au gros sel , où les docteurs des quatre facultés étaient impitoyablement immolés aux railleries des écoliers, qui ne s'en faisaient pas faute. Pendant ce temps, les boites continuaient leurs détonations furibondes , et les feux de joie unis aux feux d'ar-
litice illuminaienl le ciel de leurs clartés éblouissantes , mais fugitives.
Voilà pour les oreilles et pour les yeux : des spectacles plus subslauliels étaient offerts aux estomacs : les pastèques et les jambons s'élevaient en montagnes appétissantes; les fritures odorantes pétillaient en plein air; les sorbets et l'eau glacée des limonadiers ambulants rivalisaient avec les vins du Phare, et apaisaient la double ardeur du plaisir et du climat. On improvisait sur des tables volantes , et jusque sur les marches des palais et des églises , de petits sou pers en partie double ou carrée dans lesquels régnait une bonne humeur tempérée par une retenue de bon goût. Si quelque ivrogne troublait la fêle, on pouvait dire à coup sûr : C'est un Anglais. Quoique la cathédrale soit bâtie sur les ruines, ou du moins sur l'emplacement d'un temple de Bacchus, le trébuchant Silène n'est pas un dieu sicilien.
Tout à coup une procession (en Sicile, il n'y a pas de fêle sans procession) déboucha de la rue Ferdinande, une des deux grandes artères qui vivifient Catane et qui se croisent à angles droits sur la place des Quatre Coins, Quattro Canloni. Qui dit procession dit recueillement et péni tence ,
mais celle-là était loin d'avoir ce double caractère; tout, au contraire, y respirait la joie la plus expansive et la plus bruyante; les bacchanales païennes ne devaient pas l'être davantage : elle n'en était , au demeurant, que plus pittoresque. Outre les cierges de rigueur, les pèlerins portaient des bannières de couleurs vives et de petites madones en plâtre aitachées au bout de longs bâtons blancs. La plupart brandissaient à la main des branches d'olivier , soit en signe de réconciliation et de paix, soit en mémoire d'une ancienne confrérie qui avait le privilège de couper du bois à volonté dans les forets de l'Etna. Les uns chantaient des litanies du même ton qu'ils auraient chanté des couplets grivois; les autres dansaient à rendre l'âme comme des Aïssaoua marocains ; ceux-ci tiraient des coups de fusil, ceux-là se contentaient de lancer leurs bonnets en criant à tue-tête : « Vive sainte Agathe , notre bonne sainte ! Vive notre bien-aimée patronne ! Vive la constitution! La constitution ou la mort !» Il y avait à ces mots recrudescence de fusées et de boîtes ; sans compter les cloches (jui carillonnaient en chœur sur toutes les gammes et dans tous les clochers, l^olichinelle était détrôné , et la modeste mandoline des musiciens
ambulants cloiifféc par l'ouragan sacré qui venait de fondre sur la place.
Les homniesse découvraient, les femmes s'agenouillaient sur les pas de la procession qui se rangea lentement devant la caihédrale. En ce moment un moine à barbe noire et en robe de bure parut sur le baut des gradins et fit signe avec un crucifix d'ivoire qu'il voulait parler : le silence s'établit aussitôt :
«C'est le frère Agathon, » s'écrièrent plusieurs voix.
Ce nom révéré vola de bouche en bouche, et la foule donna des marques non équivoques de sympathie et de vénération.
FIN DU TROISIEME VOLUM«î.