‹ Caroline en Sicile (volume 5)Chapitre 12 sur 14 · ALCAMO · texte numérisé non relu

ALCAMO

Madame l'abbesse crAlcamo, la sœur du baron, fit à sa nièce le plus tendre accueil : Rafaella était Tamonr et la gloire de sa famille ; les religieuses au milieu desquelles elle avait passé son adolescence , et qui avaient conservé d'elle le souvenir le plus afleciueux , rivalisèrent de tendresse et de joie avec la supérieure. 11 y avait si longtemps qu'elles ne Tavaient vue ! Depuis sa sortie du couvent, c'était la première fois qu'elle les visitait.

« Voyez un peu , disait Tune en l'embrassant avec effusion , voyez comme elle est jolie !

— Et bien habillée ! disait une autre en frôlant dans sa main sa robe de soie.

— Et bien coiffée î dit une troisième en passant les doigts dans ses belles boucles blondes.

— Et bien chaussée ! » ajouta une quatrième, pâmée d'admiration devant sa petite bottine de voyage.

D'exclamation en exclamation , d'examen en examen, les bonnes sœurs détaillèrent une à une, avec la minutie monacale , chaque partie de sa toilette et de sa personne.

Ces témoignages d'une affection naïve éveillèrent plus de remords que de satisfaction dans le cœur droit de Rafaella ; car , enfin , ce n'était pas pour les pauvres recluses qu'elle venait troubler la monotonie de leur prison, et sa conscience lui reprochait comme une tromperie les transports d'une amitié qu'elle méritait si peu. Mais pouvait-elle, devait-elle ouvrir son âme toute pleine d'émotions terrestres à ces filles du ciel vouées au renoncement et au silence éternel des passions ? Dans l'impossibilité de se confier à elles , il lui tardait de se soustraire à leurs prévenances en même temps qu'à leurs impor-

Umiiés. Afin de leur échapper , elle demanda à revoir sa cellule de pensionnaire ei à s'y recueillir quelque temps dans la solitude. Tout le monde se retira en louant fort sa piété.

Alcamo est arabe, comme son nom l'indique. Alcam , son fondateur , commandait le premier débarquement des Sarrasins en Sicile ; c'est le même qui détruisit la ville de Sélinonte; en revanche , il bâtit celle qui a gardé son nom. Il y avait au [moins compensation. Christianisée depuis sept à huit siècles , la ville d'AIcamo n'en a pas moins conservé son aspect moresque. Ses clochers ont Tair de minarets , ses églises de mosquées, et Ton s'attend à voir paraître des turbans au sommet de ses murailles crénelées ; il n'y paraît que des hirondelles , et les colombes y nichent depuis longtemps en paix.

Le site est pittoresque : la ville est assise sur une hauteur qui domine des vallées profondes , et qui est dominée elle-même par des montagnes pitloresquement découpées : l'une d'elles est le mont San Bonifato , à la cime duquel s'élevait la forteresse sarrasine de Calatub , transformée \r.\r l'empereur Frédéric II, roi de Sicile, en une forteresse chrétienne destinée à tenir en bride ces mêmes Sarrasins, mis sous le joug à leur

(oiir , mais toujours prêts à le secouer. Le couvenl occupail la partie haute de la cité , el Tétroile fenêtre des cellules donnait sur l'amphiihéâlre des montagnes ; les ruines de la citadelle arabo-chrétienne s'élevaient en face dans la région des tempêtes el des oiseaux de proie. L'austérité de ce paysage grandiose et mélancolique se mariait à l'austérité du cloître et jetait l'âme en des pensées sérieuses. Les rumeurs de la ville ne montaient pas jusque-là ; les seuls bruits qu'on, y entendit étaient les sombres uïélodies du vent dans les rochers , et le cri sauvage des éperviers dans la nue.

C'est là , c'est dans cette retraite poétique et sévère que Rafaella avait passé l'âge indéfinissable qui n'est plus l'enfance , sans être encore la jeunesse. La grandeur, la beauté du site n'avaient fait qu'exalter l'amour romanesque qu'elle portait dès lors au cœur, et la pensée de Fabio était indissolublement liée pour elle à celte mâle et fière nature ; son image planait sur les montagnes , s'asseyait sur les ruines , et si quelque cavalier lointain s'enfonçait , à VAve Maria, dans les sinuosités de la vallée, ce cavalier était Fabio.

En se relrouvant seule dans celle cellule où

elle avait passé tant de journées solitaires , tant (le nuits pensives, elle fut assaillie violemment et pressée pour ainsi dire par la multitude de ses réminiscences ; il en surgissait de toutes parts , car les bois , les rochers , les ruines , en un mot tous les objels de la nature morte étaient consacrés , et s'animaient à ses yeux d'un souvenir vivant; à chacun d'eux s'attachait un désir, un rêve , une espérance. Quel est donc cet attrait mystérieux , invincible , qui nous fait regarder impérieusement en arrière et nous reporte sans cesse à nos origines? Le passé était-il donc si beau? N'est-ce pas plutôt le présent qui est triste et plein de déceptions ? Il est rare que la réalité, quelle qu'elle soit, ne fasse pas regretter le rêve , quel qu'il ait pu être. Mais à quoi bon les regrets ? Que sert de récriminer avec la vie ? Une l'ois dans la carrière , il faut la fournir jusqu'au terme, dût-on s'y briser.

Rafaella , quoique bien jeune encore , avait déjà cependant l'expérience des passions : atteinte au cœur, presque en sortant du berceau , par cette fièvre âpre et sublime, elle avait lutté contre elle pendant toute son adolescence, mais ses efforts pour la combalire n'avaient fait qu'en redoubler, qu'en aggraver les accès; puis, bien-

tôt , ce n'était plus par accès seulement que le mal avait sévi , il s'était converti en un l'eu continu qui, par degrés, avait tout envahi. Quel chemin la jeune recluse n'avait-elle pas fait depuis les jours du cloître, et qu'elle était loin de son point de départ ! Elle ne rasait plus , comme autrefois , timidement les côtes ; elle était en pleine mer , livrée à tous les orages , à tous les dangers.

Tandis qu'elle se retrempait dans les eaux tranquilles de la religion, son oncle errait comme une âme en peine dans les rues d'Alcamo , car , tout proche parent qu'il fût de Tabbesse , il n'avait pu pénétrer au delà du parloir : ainsi le veut la règle ecclésiastique. Que faire pour tuer le temps? A Ségesie , à Trapani même, il n'en eût point été embarrassé ; mais à Alcamo ! une ville sarrasine, une ville d'hier !... car enfin c'est tout au plus si sa fondation remonte au ix® siècle, et qu'est-ce que dix siècles pour un homme qui méprisait profondément tout ce qui est postérieur au m® siècle avant Jésus-Christ ? Alcamo , évidemment, était indigne de lui.

« Eh bien î cher baron , lui dit une ancienne connaissance, le baron don Lazio de Quiros, qu'il rencontra sur la place, vous savez la nouvelle?

— Non.

— L'abbé Grcgorio vient de découvrir des poésies de notre Ciullo où il est question du grand Saladin :

Se tanto avère donassimi quanto a lo Saladino...

C'est de la poésie indigène du xn® siècle ; lâchez de m'en trouver de plus ancienne.

— Pour moi, je connais un poète indigène bien plus ancien ; il s'appelle tout bonnement Tliéocrite.

— Mais c'est du grec cela.

— Par Bacchus ! je le crois bien que c'est du grec , et du bon ! Que me parlez-vous de votre jargon du xu® siècle î

— Jargon tant qu'il vous plaira : Ciullo n'en est pas moins le père de la poésie italienne et la gloire d'Alcamo.

— Grand bien vous en fasse.

— Oui, oui, vous avez beau dire, sans Ciullo, Dante n'existerait pas , et les rois souabes, Frédéric, Mainfroy, Entius en faisaient le plus grand cas.

— De fameux juges , en vérité ; parlons-en ; Dante a fort bien fait, à mon avis, de les plonger

dans l'enfer , et lui avec. Quant à moi , voyezvous , je ne donnerais pas ma dernière médaille de Syracuse , la dernière , eniendez-vous bien , rArélhuse du petit module, pour tous vos poètes du moyen âge , y compris vos rois de ludesque mémoire.

— Barbare !

— Barbarus hic ego sum quia non intelligor mis.

— Venez , au moins , voir , ne fût-ce que pour passer le temps, notre tableau de frà Angelo de Fiesole, dans le couvent des Récollets, et les sculptures de Gagini dans la cathédrale.

— Que voulez-vous que je fasse de ces magots? Tout cela , mon cher, n'est pas de l'art. L'art est mort avec les Grecs , et les modernes ont perdu jusqu'au sentiment de la forme. Et puis le moyen de faire de la peinture et de la statuaire avec une religion de têtes de morts et d'os en sautoir comme celle de vos moines et de vos nonnains? Le froc et la béguine, voilà de beaux modèles ! bien dignes au reste de vos Zeuxis manques et de vos Phidias à la douzaine. Croyez-moi , mon cher , l'art a péri sous les ruines de l'Olympe.

— Quoi! vous ne faites pas même grâce à Erranle, noire peintre national?

— Errante est mon ami , et de plus homme d'esprit. 11 pense absolument comme moi sur son art et le traite comme il doit être traité, c'està-dire fort cavalièrement. Voulez-vous un Titien, un Raphaël , un Léonard de Vinci ? 11 vous le livre selon la commande et dans la huitaine. Croyez après cela aux originaux. Au demeurant, Erranle peint un portrait mieux que personne; il vient d'achever celui de ma nièce, un véritablç chef-d'œuvre.

— Vous voyez bien que vous croyez aux chefs-d'œuvre.

— Je crois à tous ceux que je paye, et encore plus à ceux que je ne paye pas ; Erranle n'a rien voulu.

— Il se rattrapera sur Mac-Farlane ou telle autre vache à lait britannique, je dis vache, ajouta le citoyen d'Alcamo en riant d'avance de la pointe qu'il allait faire, car l'Angleterre est la mère du veau d'or.

— Britannia fcrox !

— Oui , féroce, répondit le baron Quiros qui était un Sicilien de la vieille roche et qui abhorrait les Anglais ; mais, grâce à Dieu , leur règne

louche à sa fin ; les esprits fermentent , les rivalités s'enveniment , il se prépare quelque chose évidemment. Hier les conciapelli de Palerme ont traversé Alcamo en criant : « Mort aux Anglais ! i> el la population tout entière a fait chorus avec eux. Croyez-moi, baron , nous ne tarderons pas à voir du nouveau.

— Du nouveau ! tant mieux. Il y a longtemps quej'ai dévoué les Anglais aux dieux infernaux.»

Homme de famille avant tout , Schininà ne voyait dans une révolution politique que la réalisation du plus cher de ses vœux , le mariage de sa nièce avec Fabio , et les feux de Bellone n'effrayaient pas trop notre baron mythologique pourvu qu'ils allumassent les flambeaux de THyménée.

Rafaella passa la nuit dans sa cellule et fut toute la nuit visitée par les apparitions qui l'y avaient accueillie.

Quand vint l'heure du départ, elle fut prise d'une mélancolie inexprimable ; elle ne pouvait s'arracher à cette paisible enceinte où de tous les bonheurs elle avait connu le plus pur, le bonheur de l'espérance. Une voix intérieure lui disait que mieux eiit valu pour elle ne la point quitter, s'y ensevelir à jamais, et qu'un jour

pcul-êlre elle y reviendrait chercher la paix du cœur et l'oubli des orages que son amour bravait mainienant avec tant d'audace. Cette sombre vision de Tavenir la jetait malgré elle en de vagues alarmes. Quel danger la menaçait ? Elle n'en voyait aucun poindre à Thorizon , mais sa seconde vue de femme éprise lui en faisait pressentir un qu'elle redoutait confusément sans en deviner la nature. Elle avait été heureuse par Fabio , c'est par Fabio qu'elle devait souffrir.

Ces pressentiments sinistres la poursuivirent pendant le reste du voyage. Elle se retournait à chaque instant pour revoir le clocher du monastère , comme le navigateur, en pariant pour affronter les mers lointaines, poursuit d'un œil ému le port qui fuit derrière lui. Quand le cloître, puis la ville, disparurent à ses regards, son cœur se serra ; une larme brilla au bord de ses longs cils d'or , un soupir étouffé souleva son sein virginal.

Heureusement pour elle, sa tristesse échappa aux yeux peu clairvoyants du baron ; plus que jamais absorbé dans ses chimères archéologiques, il explorait en marchant les deux rigoles emphatiquement baptisées des beaux noms homériques de Scamandre et de Simoïs ; il s'agissait pour lui

«iAKOl.lNE. 3. Il

(le résoudre ce problème ardu , savoir : (Comment une armée carthaginoise avait pu se noyer dans un ruisseau sans eau ? Si vous êtes curieux de la solution trouvée par notre ami , allez la chercher... vous savez où.

Arrivée à Ségeste, RafacUa mit pied à terre et voulut remonter au temple avant que son oncle l'eût rejointe , afin d'être quelque temps seule dans cette solitude consacrée , et de s'y abandonner en toute liberté aux souvenirs que lui rappelait ce lieu chéri. Ces souvenirs étaient si présents, si vivants en elle, qu'assise au seuil du sanctuaire, elle frissonnait au moindre souffle et s'attendait presque à voir tout d'un coup Fabio paraître entre les colonnes. 0 jeunesse du cœur ! Instincts naïfs ! Chaste ivresse ! Noble sécurité de l'ignorance! Fraîcheur immaculée du premier espoir, du premier désir ! Rêve auguste de l'inconnu ! Aspirations sublimes! Culte sacré de l'idéal ! Age de bénédiction , d'innocence , d'enthousiasme! Qu'on payerait cher plus lard une seule de ces émotions dont on était si riche alors et si prodigue! La veille, on espère, on croit!... Le lendemain, on regrette, on doute... heureux encore quand on ne blasphème pas ! Rafaella n'en était encore qu'à la veille, j

Une voix criiomme la fit tressaillir. Hélas ! ce n'élait que le baron , qui arrivait tout essoufilé des rives du Scamandre et du Sinioïs.

« Eh bien ! ma nièce , lui dit-il en Pabordant, à quoi penses-tu ?

— A Fabio.

— Je nri'en doutais.

— Je me demande avec inquiétude où il peut être en ce moment. Si vous le savez, mon oncle , dites-le-moi.

— Si je le sais ! si je le sais , dis-tu ?

— Eli ! oui , nous nous sommes assez trompés tous les deux , et vos dissimulations sont inutiles ; il y a longtemps que je suis informée de tout.

— De tout?... De quoi?

— De la captivité de Fabio , que j'ai devinée le premier jour , et de sa délivrance, que j'ai sue avant vous.

— Avant moi? répondit le baron, à qui la surprise fit faire trois pas en arrière , cela n'est pas sûr.

— Vous croyez, mon oncle? répliqua Rafaella avec un sourire malin , mais en gardant son secret par modestie. Au reste, c'est comme il vous plaira, je ne tiens pas à vous convertir

sur ce point, je tiens seulement à avoir des nouvelles de Fabio. Parlez-moi avec sincérité , savez-vous où il est, oui ou non ?

— Pas précisément , mais je suis tranquille sur son sort; mon vieil ami, le comte Allégroni, veille à sa sûreté, et m'a répondu de lui. Ainsi , ma chère enfant, tu peux être sans inquiétude; nous ne pouvons manquer de recevoir bientôt de ses nouvelles , en attendant qu'il nous en apporte lui-même. Bien loin de nous alarmer, son silence doit au contraire nous rassurer ; les bonnes nouvelles sont boiteuses, c'est-à-dire qu'elles viennent lentement, claudo -pede , comme dit Ho race. »

Rafaella garda le silence et ensevelit au fond de son âme et ses espérances et ses doutes. Ramenée par les périls de Fabio au monde des réalités , elle se reprocha l'égoïsme de ses pressentiments et de ses préoccupations personnelles. Il s'agissait bien d'elle quand une vie si précieuse et si chère était menacée! Exaltée par l'obstacle, par l'absence , par le danger, elle aurait donné son sang jusqu'à la dernière goutte et souffert , comme les saintes de la Sicile , le plus cruel de tous les martyres pour achever son ouvrage en arrachant Fabio aux poursuites de ses ennemis.

« Ah çà! ma nièce» lui dit le baron un peu piqué d'avoir été si longtemps dupe , sais-tu bien que tu es un diplomate consommé ?

— Mais vous , mon oncle , vous n'avez pas été plus sincère avec moi ; pourquoi Taurais-je été avec vous?

— Ingrate , ce que j'en faisais , moi , c'était pour ne point t'alarmer, mais toi... Bah! je l'ai toujours dit» ce ne sont pas des ambassadeurs qu'il faudrait envoyer aux cours étrangères» mais des ambassadrices. Les hommes d'État seraient beaucoup mieux joués. Les femmes ont l'inslinct inné de la ruse et de la dissimulation ; elles en remontreraient à Machiavel lui-même. 0 mulier fallax !

— Ce qui veut dire ?

— Que les dix-huit ans ont eu raison de mes soixante. Va , tu as déconsidéré ma barbe grise à mes yeux. Mais, fourbe insigne» tu dois avoir eu des complices ? Quelqu'un t'a mise au fait?

— J'ai un génie familier comme ce Socrate dont vous nous citez si souvent les sentences.

— Je crains fort que ton démon familier ne s'appelle Errante.

— Venez, mon oncle» je vous conterai cela pendant le voyage. »

Elle prit le bras da baron (jour rcgagfier sa litière, resiée au pied de la colline, et ils repartirent à Tinslant, non pourSaint-Julien,la villeggialura ciait finie, mais directement pour Mazzara , oii la baronne les avait précédés et où ils arrivèrent le soir sans accident.

Ainsi , après avoir été quelque temps séparées et dispersées par la fatalité des circonstances , les trois personnes dont les destinées étaient si étroitement liées Tune à l'autre, Fabio, Caroline et Kafaella, se irouvaientde nouveau rapprochées» Kafaella à Mazzara , Caroline à Castelvélrano , Fabio à Sélinonte.

Pendant ce temps que faisait Casloréo?

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