Caroline en Sicile
Pendant que Fabio était prisonnier à Trapani, que faisait la reine Caroline à Castelvétrano ? Emportée par le tourbillon de ses passions, de ses rêves politiques, elle n'était pas cependant tellement absorbée par eux qu'elle ne retombât parfois sur elle-même : elle ne faisait alors que cbanger de passion ; elle avait des heures d'ennui, de vide.... disons tout, Fabio lui manquait.
A force de jouer, de ruser avec lui, elle avait fini par se prendre elle-même aux sentiments qu'elle voulait inspirer, et dans cette âme immodérée, les passions allaient vite : le même soleil qui les avait fait germer les voyait éclore. C'est qu'aussi elle avait passé cette bienheureuse époque de la vie où l'on peut attendre, parce qu'on a devant soi l'éternité. Elle savait trop le prix du temps pour en perdre ; chaque jour , chaque heure avait pour elle une valeur double ; concentrée par prudence dans les certitudes positives du moment présent, elle ne courait pas, sans y être forcée par la nécessité la plus impérieuse, les chances incertaines du lendemain. Quand vient le soir, le voyageur se hâte afin de profiter des derniers rayons du jour. Aussi Caroline se repentait- 'elle d'avoir éloigné Fabio ; mettant en balance les services que son voyage à Trapani devait lui rendre, et le vide que lui causait son absence, les passions de la femme l'emportaient sur les passions de la reine. Ce voyage après tout, un autre aurait pu le faire, mais le vide, quel autre que lui pouvait le combler ?
Il était convenu que Fabio ne lui adresserait par précaution ni lettres ni courriers ; elle ne devait par conséquent recevoir des nouvelles de sa mission et de lui qu'à son retour et par lui-même. Ce silence lui semblait bien long. Mais il fut rompu malheureusement beaucoup plus tôt qu'elle ne s'y attendait et qu'elle ne l'aurait désiré. Comme elle avait partout des agents, des émissaires — des espions, puisqu'il faut les appeler par leur nom , elle apprit l'arrestation de Fabio dans la nuit même qui l'avait suivie. Son trouble fut extrême et d'autant plus grand qu'elle ne sut que le lendemain la véritable cause de cette catastrophe ; elle crut pendant vingt-quatre heures que, ayant laissé pénétrer le secret de sa mission, il était arrêté comme conspirateur. La vérité la soulagea; mais quel que fut le motif de cet emprisonnement désastreux, ce n'en était pas moins un double échec , échec à la femme, échec à la reine : et dans quel moment ce coup la frappait-il ?
Son premier nouvement, qui était toujours généreux et qui d'ailleurs en cette circonstance était compliqué des ardeurs impatientes d'un amonr
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naissant, lut de voler à son secours. La réflexion l'arrêta. Qu'irait-elle faire à Trapani? La baguette magique qui, dans un autre temps aurait fait tomber devant elle les portes de sa prison et brisé les fers du prisonnier, le sceptre, s'était brisé dans sa main ; elle avait perdu avec le pouvoir tous les privilèges du pouvoir. Sa protection avouée aurait nui à Fabio bien loin de le servir. Vaincue parla toute-puissance de la nécessité, elle dut renoncer à compromettre en vain dans sa personne la dignité d'une grande infortune unie à un orgueil plus grand encore. Elle soutint plusieurs jours, avec elle-même, une lutte violente ; car enfin la raison avait beau lui dire : Abstienstoi ! sa magnanimité naturelle, exaltée ici par un sentiment plus vif, s'indignait à l'idée d'abandonner un homme qui souffrait par elle et pour elle.
Renfermée dans son cabinet, et livrée à un redoublement de solitude, elle cherchait dans les affaires une diversion puissante aux préoccupations d'un autre ordre qui agitaient son cœur. Au milieu des calculs les plus absorbants, des combi-
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naisons les plus compliquées, elle avait des dislractions fréquentes et d'ardentes aspirations : secouant les rudes entraves de la politique, son âme ouvrait les ailes et s'envolait aux lieux qu'habitait l'amour.
Un matin qu'elle était en proie à ces combats passionnés et que ses yeux, tour à tour mouillés par la tendresse et séchés par la colère, avaient peine à se fixer sur les papiers amoncelés devant elle, le chambellan de service vint lui dire que le général Mac-Farlane sollicitait l'honneur d'être admis en sa présence.
— Je ne veux pas le recevoir, répondit-elle ; allez lui rendre ma réponse sans en adoucir les termes. Mais non, ajou!a-t-elle en se ravisant aussitôt ; en refusant de le voir, j'ai l'air de le craindre : la fatuité britannique est si grande qu'il ne manquerait pas d'interpréter mon «refus à son avantage. Qu'il entre !
Màc-Farlane fut introduit sous son double titre de sénéral anglais et de lieutenant-général des troupes siciliennes, car ce dernier tllre lui avait été conféré par VAlter-Ego de Ferdinand.
— Puisqu'il y a en vous, lui dit Caroline avec une ironie mordante et sans le faire asseoir, deux individus distincts, le général sicilien et le général anglais, auquel des deux dois-je m' adresser, à l'étranger ou à mon sujet ?
— Au choix de votre majesté, répondit Mac- Farlane d'un ton froid ; seulement j'aurai l'honneur de lui faire observer que je suis sujet de la Grande-Bretagne.
— Au reste, peu importe votre qualité pour ce que j'ai à vous dire. Si vous n'étiez pas venu,
je vous aurais fait appeler.
— Je suis prêt, quoique je ne sois pas venu pour cela, à répondre à toutes les questions que votre majesté me fera l'honneur de m'adresser.
— De quel droit vous êtes- vous permis de faire occuper militairement, sans mon aveu, le lieu de ma résidence ?
— Je n'ai fait en cela, madame, qu'obéir aux ordres que j'ai reçus de Palerme.
— L'auteur de cette haute inconvenance est donc lord Bentinck.
— Je ne doute pas, madame, qu'en cette cir-
constance, comme dans toutes les antres, lord Bentinck n'ait pris l'avis de son altesse royale le \âcaire-gënéral, et qu'il n'ait agi avec son agrément.
— De sorte qu'à vous entendre, c'est mon fils qui fait garder sa mère.
— 11 na m'appartient pas d'avoir là-dessus une opinion. J'ai reçu l'ordre de faire occuper la ville de Castelvétrano, je l'ai fait occuper. Je regrette de ne pouvoir adresser à votre majesté une réponse plus satisfaisante.
— Il a raison, dit la reine en se parlant à ellemême, forme qui lui était familière ; pourquoi m'en prendre au bras qui ne fait qu'exécuter ? Ce n'est, après tout, qu'un subalterne.
— Je crois n'avoir point oublié la distance qui me sépare de votre majesté ; elle auï*ait pu s'épargner la peine de me la rappeler. Mais puisque elle a épuisé le chapitre des interpellations, je réclamerai la faveur de lui soumettre les miennes.
— t^dtis, dés interpellations ? à nibi ?
— En ma qualité de commandant supérieur du
Yal-de-Mazzara, mon devoir est de veiller à la tranquillité de cette province.
— Veillez-y donc. Est-ce que je m'y oppose? Faites la police, si ce métier vous plaît. Pourquoi me venez-vous parler de ces choses-là !
— Parce que je reçois de tous les côtés les rapports les plus alarmants.
— Et qu'est-ce que cela me fait, à moi? Qu'ai-je de commun avec vos rapports et vos rapporteurs ?
— Je passe sur les faits individuels tels que l'assassinat de la Spagnoia et le duel au moins équivoque de Trapani ; si graves que soient ces attentats, personne ne songe à en faire remonter la responsabilité jusqu'à votre majesté.
— Vraiment !... Vous voulez bien ne pas me faire passer en conseil de guerre ? Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas ! Vous êtes d'une générosité !...
— Si je tais ces faits, continua Mac-Farlane qui marchait à son but avec un flegme imperturbable à travers les ironies delà reine et ses emportements, il en est d'autres où le nom de votre majesté se trouve compromis.
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— Je serais curieuse de les connaître.
— Les bandes calabraises l'assemblées à Sélinonte, on ne sait par qui ni pourquoi, y ont commis récemment un crime épouvantable : elles ont délivré une compagnie de recrues et massacré, jusqu'au dernier, les carabiniers qui les escortaient. Or, madame, ces bandes sanguinaires passent pour être à votre solde.
— A ma solde?... Je ne me croyais pas si riche.
— Et de plus on dit qu'elles vous sont dévouées aveuglément.
— Je vous remercie de me l'apprendre, général Mac-Farlane ; rien ne pouvait m'etre plus agréable à entendre, et, dans l'état où je suis, c'est une consolation et une compensation. J'ai donc encore des amis ! Je ne m'en doutais pas, et je vois avec plaisir que s'il y a des ingrats, beaucoup d'ingrats, il y a en revanche des dévouements désintéressés.
— Ce n'est pas tout ; on remarquait depuis quelque temps dans ces mêmes parages un brick (11^ guerre dont les allures sembaient suspectes. Les soupçons n'étaient que trop fondés : ce brick vient
de les justifier en attaquant et pillant, en vue des côtes, un navire anglais, sous le prétexte mensonger que ses papiers n'étaient pas en règle.
— Et vous prétendez?...
— Que ce forban est un reste de l'escadre armée naguère par votre majesté, et que s'il n'est pas sous vos ordres immédiats, il agit sous votre influence.
— Ainsi donc, non-seulement j'ai une armée de terre, mais encore une armée navale ? Ne vous a-t-on pas dit aussi que je préparais une descente en Angleterre ?
— Non, madame, mais on nous a dit que vous nourrissiez contre nous une haine implacable.
— En cela, général, on ne vous a point trompés. Ne vous a-t-on pas dit autre chose ?
— On nous a dit encore que ce sont précisément ces dispositions hostiles, publiquement professées par votre majesté, qui fomentent, qui exaltent le mauvais esprit dont les populations sont animées à noire égard.
— Vous allez voir que c'est ma faute si les An-
glais ont l'art de se faire abhorrer partout où ils posent le pied.
— On ajoute que l'armée sicilienne n'est pas mieux disposée pour nous que le peuple, et qu'elle s'autorise de votre exemple, on dit même de vos instigations secrètes , pour haïr, jalouser nos troupes, et les assassiner dans l'occasion. Ce qu'il y a de certain, madame, c'est que tous ces forfaits n'auraient pas lieu sans. . . sans. . .
— Sans moi. N'est-ce pas ce que vous voulez dire ? Pourquoi hésiter ? Ayez jusqu'au bout le courage de l'insulte.
— Je remplis un devoir, madame, je n'insulte point votre majesté, car en le faisant, je me manquerais à moi-même non moins qu'à elle. Je m'abstiens même de rappeler plusieurs circonstances qui prouvent à quel point nos plaintes sont fondées et nos griefs légitimes : ainsi, par exemple, nous savons, à n'en pas douter, qu'un des témoins du duel de Trapani, un ex-capitaine Fabio, est de votre connaissance particulière; nous savons de plus qu'il était ou passait à la Spagnola au moment où l'assassinaty a été commis. Qui sait s'il n'en est
pas Tauteur ? Au reste, il est entre les mains de la justice pour le fait du duel, et, en ce qui touche à l'assassinat, il sera confronté avec le major Dudley dès que cet officier, l'un des meilleurs de notre armée, sera en état de supporter le voyage de Trapani.
— Que je connaisse ou non ce capitaine Fabio , que vous importe? Je vois qui je veux. La Grande- Bretagne n'a pas, j'imagine, la prétention de m'imposer mes amitiés. Que maintenant le jeune homme dont vous parlez soit calomnié par vos espions, il est bon pour répondre à ses accusateurs : je suis fort tranquille à son sujet. Quant à moi , je suis prête à vous entendre encore si vous n'avez pas fini. Vous le voyez, j'ai un fonds de patience inépuisable, et pour vous prouver le calme, le sang-froid avec lequel j'ai prêté l'éreille à vos inconvenances, à vos témérités, je vais moi-même récapituler votre long réquisitoire. Si je n'ai pas tué vos officiers à la Spagnola , si je ne me suis point battue en duel à Trapani ( sur ces deux chefs l'accusation est abandonnée ) , je n'en demeure pas moins à cet égard sous le coup de la complicité
morale; ce que je lïai pas t'ait, je l'ai tait faire. Mais voici le plus grave : convaincue du double crime d'homicide et de piraterie (sur ce point la complicité est directe), j'ai délivré des recrues, égorgé des carabiniers, attaqué et pillé des bâtiments anglais. Voilà, si j'ai bien compris, le résumé de votre acte d'accusation. J'attends vos conclusions, général.
— Je suis venu ici, madame, pour les soumettre à voire majesté. Les voici en peu de mots: sommation a été faite aux bandes calabraises de se disperser au plus tôt, si mieux elles rfaiment y être contraintes par la force , sans préjudice du châtiment qu'elles ont encouru et auquel il sera procédé juridiquement. Quant au brick, il est déclaré forban et sera traité comme tel partout où on le rencontrera.
— Mais moi, général , vous ne me dites pas quand on me déporte à Botany-Bay.
Elle n'ajouta pas un mot de plus , Mac-Farlane, après toutes ces railleries, s'attendait à une explosion, et il s' était préparé d'avance à faire tête à l'orage ; il en fut pour ses préparatifs de courage : l'ex-
plosiolî n'éclata point; soit que, tournée à l'ironie, Caroline ne pût revenir à l'indignation, soit plutôt qu'elle ne voulût pas élever son interlocuteur jusqu'à la hauteur de sa colère, elle refusa de prendre au sérieux ses plaintes et coupa court à toute autre explication. Elle aurait pu, sans nul doute, élever plainte contre plainte et récriminer à son tour, elle ne daigna pas le faire et plongea l'Anglais, par là même, dans une perplexité, dans un embarras qui lui fit perdre tout à fait contenance. C'était de toutes les vengeances la plus raffinée et la plus blessante : on oppose à la violence la violence ; mais au dédain ?
Semblable au picador qui s'efforce d'allumer par ses piqûres la fureur du taureau, Mac-Farlane essaya, mais en vain, de triompher du parti pris de la reine, et de la forcera une lutte ouverte avec lui ; elle persévéra avec une constance, une fermeté stoïques dans la ligne de modération qu'elle s'était imposée ^il ne put, malgré tousses efforts, tous ses expédients pour vaincre son dédaigneux silence, arracher d'elle autre chose que des monosyllabes évasifs on moqueurs. Fatiguée enfin de
ses importunités opiniâtres, elle le congédia non sans peine, et lui dit en réconduisant :
— Général Mac-Farlane, savez-vous le latin ?
— Comme tout le monde, madame.
— En ce cas, veuillez, je vous prie, me traduire, à moi qui ne le sais pas du tout, un mot que me répétait souvent le vieux ministre ïanucci : Non bis in idem, si j'ai bonne mémoire.
Et comme au lieu de répondre, Mac-Farlane cherchait dans les yeux de la reine le sens de cette étrange interpellation.
— Cela veut dire, m'a-t-on assuré, qu'il ne faut jamais revenir deux fois sur le même sujet.
L'Anglais comprit alors l'apologue et se tint pour averti ; il se retira fort mécontent de sa campagne et peu désireux de la recommencer. Délivrée de sa présence, Caroline se replongea avec bonheur dans les libres pensées et les rêves de la solitude. Quelque graves que fussent les complications du moment, elles l'étaient moins cependant qu'elle ne l'avait craint d'abord. Les Anglais se défiaient d'elle, elle le savait de reste et depuis longtemps ; mais quoique sur leurs gardes, ils n'avaient qu'une
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détiaiicc vague ; leur alteiiUou, cela du moins ressortait de toutes les paroles de Mac-Farlane, n'était éveillée sur aucun danger particulier. Ils se défiaient d'une situation, non d'un fait déterminé ; c'est-à-dire qu'en définitive aucun des fils du complot n'était rompu ni même découvert. L'affaire du brick et celle des recrues n'étaient, pour ainsi dire, que de hors-d' œuvre de l'entreprise et l'inquiétaient peu : on en serait quitte pour abandonner à son sort l'imprudent navire qui d'ailleurs saurait bien lui-même pourvoir à sa sûreté ; quant aux bandes calabraises, on les laisserait s'éloigner quelque temps, s'il le fallait, sauf à les rappeler au dernier moment.
La position de Fabio était plus critique, moins à cause du duel que par sa redoutable confrontai ion avec le major Dudley; mais il se passerait du temps avant que le blessé de la Spagnola fût sur pied, et d'ici là (j[ui sait ce (|ui serait arrivé? Il n'y aurait peut-être plus en Sicile un seul Anglais. Au point où en étaient lescboses, gagner du temps, c'était tout gagner.
Tout en ce monde a des compensations. Le
même jom' où Caroline avait eu la désagréable visite de Mac-Farlane, on lui annonça l'arrivée d'un courrier qui, loin de clierclier le mystère comme la plupart de ceux qui se croisaient à Gastelvétrano, s'affichait au contraire avec un grand fracas et poursuivait la publicité avec le même soin que les autres mettaient à la fuir. Certes il était impossible de voir un agent secret dans un messager si bruyant. Du reste il ne parlait qu'allemand et se fit introduire chez la reine sous le nom de l'adjudant Durkheim, courrier extraordinaire de sa majesté impériale l'empereur d'Autriche.
— C'est donc vous, lui dit Caroline en allemand, qui avez été arrêté à Messine ?
— Moi-même, madame, répondit-il dans la même langue.
— Sous quel prétexte ?
— Il a plu aux Anglais de voir en moi un courrier des Tuileries, au heu d'un courrier de Schcenbrunn. Et en cela, continua-t-il en français, quand il fut seul avec la reine, ils ne se trompaient
pas ; mais j'ai déjoué leurs soupçons et reconquis