II
ma liberté, grâce aux démarches et à l'insistance d'un agent de votre majesté.
— Qui s'appelle ? demanda la reine avec défiance.
— Le colonel de Filippis.
— C'est bien cela. Personne autre n'est-il intervenu en votre faveur ?
— Personne que je sache.
— Cherchez bien.
— A moins que ce ne soit un nommé Castroné, que je n'ai vu qu'un instant à mon départ de Messine, et qui s'est vanté à moi d'avoir la confiance de votre majesté.
— Mais vous, vous êtes-vous confié à lui et à Filippis ?
— Votre majesté me fait injure ; excepté elle, tout le monde, en Sicile, me croit l'adjudant Durkheim, envoyé de Vienne.
— Et pour moi vous êtes ?
— Ce que je suis en réalité, l'adjudant Elbène, envoyé des Tuileries.
— Vous êtes sans doute en mesure de le prouver?
Pour toute réponse, l'étranger présenta à la reine un très-petit billet plié et cacheté d'une façon particulière, mais sans adresse. Caroline commença par l'examiner à l'extérieur avec une attention scrupuleuse ; entin elle l'ouvrit, et y lut ce qui suit :
« Ma chère tante, le porteur est M. l'adjudant « Elbène ; vous pouvez lui donner votre confiance, « il a celle de l'empereur Napoléon et de
« votre nièce affectionnée « Marie-Louise. »
— C'est bien là, reprit Caroline, l'écriture de l'impératrice et sa manière de plier ses lettres et de les cacheter 5 mais toutes ces choses-là s'imitent aisément, et il manque à ce billet une sanction indispensable à mes yeux pour lui donner tous les caractères de l'authenticité.
— Que votre majesté veuille bien prendre la peine de tourner le feuillet.
Caroline lut au verso la déclaration suivante : « En foi des quatre lignes écrites et signées de ma « main, ci-derrière, j'appose ici mon sceau par- « ticulier. » La reine s'approcha de la croisée pour y mieux voir, et soumit le sceau qui suivait cette déclaration péremptoire à un examen approfondi ; il paraît qu'elle y reconnut tous les signes convenus et consacrés, car se rapprochant de l'étranger :
— Monsieur l'adjudanî Elbène, lui dit-elle avec toute la grâce qu'elle savait donner à ses paroles quand elle voulait séduire quelqu'un, pardonnezmoi les formalités minutieuses que ma position m'impose.
— Si votre majesté les eût négligées, je l'aurais suppliée de vouloir bien les remplir pour ma propre satisfaction. Je désire par-dessus tout être reconnu pour 6e que je suis.
— Encore un mot. Une chose me préoccupe : vous avez été fouillé à Messine, je le sais, avec une rigueur inquisitoriale ; comment se fait-il que la lettre de ma nièce ait échappé aux investigations des Anglais?
— Ah! votre majesté me demande là mon secret, mais je vais le lui confier pour lui prouver que je ne crains pas de lui donner des otages ; elle ne me trahira pas.
— Je vous en donne ma parole royale.
— J'ai eu le malheur de perdre un doigt à la bataille d'Austerlitz : un mécanicien du rétiiment me le remplaça par un doigt d'argent si admirablement imité, qu'il est impossible de le distinguer des autres. L'idée me vint alors de profiter de cette circonstance pour servir l'empereur dans ses correspondances secrètes. Mon doigt postiche est un étui, je veux dire une malle-poste, qui a trompé tous les limiers de toutes les polices de l'Europe ; il braverait l'œil de l'inquisition elle-même. Devinez, madame.
A ces mots il se déganta et fit jouer ses deux mains sous les yeux de la reine sans qu'elle pût, quoique avertie , reconnaître le doigt de contrebande.
— Maintenant, dit-elle en faisant asseoir l'émissaire des Tuileries, je vous écoute et je vous crois.
L'entretien menaçant d'être long et ne pouvant être scindé à cause de son importance, nous le renvoyons au chapitre suivant où le lecteur bénévole, comme disaient nos respectables et respectueux ancêtres, voudra bien Taller chercher, pour peu qu'il en soit curieux.
Avant de commencer ce chapitre, le romancier déclare qu'il cède la plume à l'historien, car il ne dit ni ne fait rien dire à ses personnages qui ne soit d'une scrupuleuse exactitude. Les faits, sinon les mots, sont puisés aux sources les plus authentiques. Cette déclaration préalable était nécessaire ; quand les choses qu'on raconte contrarient les idées reçues et communément adoptées, il est bon de prendre quelques précautions, tant pour soi-
même que pour autrui. Vous voulez conduire le lecteur dans des régions nouvelles , inconnues, c'est à merveille, mais encore faut-il lui inspirer de la confiance et aplanir quelque peu devant lui les sentiers mal frayés par lesquels il doit passer pour vous suivre.
— Madame, dit l'adjudant Elbène en profitant de la permission de la reine pour s'asseoir, je ne suis et ne pouvais être qu'un messager verbal ; les négociations dont je suis l'intermédiaire sont trop importantes, trop secrètes pour être confiées au papier sans péril. Mon emprisonnement à Messine prouve assez de quelles précautions les Andais s'environnent.
— Si bien défendue que soit la place, il y a toujours un point vulnérable , votre présence ici en est la preuve.
— Et d'ailleurs la place n'est pas si forte qu'elle paraît l'être.
Les Anglais ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.
Encore dix ans de système continental et il n'y a plus d'Angleterre.
— Dix ans ! . . . . c'est bien long !
— Mais avant de nous embarquer sur l'océan de la politique, souffrez, madame, que je remplisse la partie la plus agréable de ma mission. L'impératrice Marie-Louise, votre auguste nièce, qui m'honore de sa confiance particulière, m'a ordonné de transmettre à votre majesté l'expression de son respect et de son affection. C'est une tâche dont je m'acquitte avec bonheur.
— Portez-lui tous mes vœux et mes sentiments les plus tendres. Son fils est-il en bonne santé ?
— Le roi de Rome se porte à merveille et promet à la France des destinées prospères et glorieuses.
— Mais avant de parler du fils, parlons du père. Monsieur l'adjudant, l'empereur Napoléon m'appelle-t-il encore Frédégonde !
— Précisément, madame, l'empereur m'a chargé de demander à votre majesté si vous l'appeliez toujours le tyran corse.
— Cela dépend de lui, répondit Carohne en souriant de la répartie d'Elbène ; comme il se conduira avec moi, je m'exprimerai sur lui.
— En ce cas , madame , vous n'aurez à l'avenir que des éloges à faire du nouveau Charlemagne.
— Comment concilier vos paroles avec ses actions? S'il avait prêté franchement l'oreille à mes premières ouvertures, je n'en serais point réduite à la condition misérable où je suis tombée, et depuis longtemps la Sicile serait purgée d'Anglais. Au lieu de cela, qu'a fait votre empereur? J'envoie en France comme négociateur un officier de marine, un homme de confiance, un homme à moi enfin, le capitaine Amélia ; le maréchal Marmont, gouverneur des provinces illyriennes, auquel il s'adresse d'abord, l'expédie à Paris à votre ministre de la police, Rovigo, Savari... que sais-je ? Vos hommes en place ont tant de noms aujourd'hui qu'il est impossible de s'y reconnaître. Amélia expose l'objet de sa mission ; au lieu de le présenter à Napoléon comme le portaient ses instructions, et comme il ne cessait de le réclamer, on îo jette dans le donjon de Yincennes , où il est encore. Est-ce ainsi que Bonaparte me prouve ses bonnes dispositions ?
UNE PAGE d'histoire. 27
— Bonaparte, madame ? Nous ne connaissons personne en France de ce nom-là. Votre majesté veut dire sans doute Napoléon. Bonaparte est mort le 28 floréal an XII.
— Vous voulez dire le 18 mai 1804, répondit vivement Caroline à qui ce souvenir du calendrier révolutionnaire rappelait douloureusement l'échafaud de Marie- Antoinette.
— Votre majesté a une mémoire des dates qui tient véritablement du prodige.
— Comment les princes de l'Europe pourraientils oublier une date qui a justifié leurs prévisions, leurs résistances, et qui leur a donné raison aux yeux de la postérité et des contemporains euxmêmes ? N'est-ce pas ce jour-là que votre Bonaparte s' est couronné de sa propre main? Or, en le laissant ramasser dans le sang de ma sœur la couronne de Louis XIV, la France s'est donné à elle-même un éclatant démenti.
— Un démenti, madame ?
— Eh ! oui, la pourpre de votre empereur a été le linceul de votre république; en se jetant dans les bras de la monarchie , votre patrie égarée a re-
28 CAROLINE Erf SICILE.
connu enfin elle-même que la monarchie était le salut des peuples.
— Oh î pour cela, madame, c'est la vérité. L'éternelle gloire de l'empereur est d'avoir relevé le trône dune main, l'autel de l'autre, et d'en avoir à jamais fini avec ces idéologues imbéciles et ces féroces cannibales qui ont trop longtemps déshonoré la France.
Le tour de la raison est à la fia venu.
— Puisse-t-elle effacer avec les larmes du repentir le cercle de sang qu'elle a décrit ! Mais nous voici bien loin et de votre mission et du capitaine Âmélia. Je vous disais donc qu'il a été jeté pour toute réponse dans les cachots de Yincennes. C'est comme si l'on m'y avait jetée moi-même; car enfin pour n'être pas accrédité pubhquement, Amélia ne m'en représentait pas moins. Comment Napoléon explique-t-il un pareil affront ?
— Le premier, le seul coupable est le capitaine Âméha lui-même. Sa faute a été de procéder par intermédiaires, au lieudaller directement à l'empe-
UNE PAGE d'histoire. 29
reur, comme je \iens directement à votre majesté. L'empereur ne dit à ses ministres, même à ses confidents les plus intimes, que ce qu'il veut bien leur dire, et toute négociation qui passe par leur filière avant d'arriver jusqu'à lui est une négociation manquée. Sa majesté impériale ne soufîre pas que ses ministres sachent avant elle les secrets de l'État. Et d'ailleurs, dans cette occasion, sa position était particulièrement délicate : Napoléon ne pouvait se donner l'apparence aux yeux du public de traiter avec les ennemis de la France; je dis public, et c'est à dessein ; car je suis de l'avis de l'adage turc. Tout secret qui passe deux devient commun ; or, si votre majesté veut se donner la peine de compter, elle trouvera que son secret, avant de parvenir aux orçilles de l'empereur, avait passé par celles du maréchal Marmont, du duc de Rovigo, sans compter les autres. Votre majesté comprend elle-même que l'emprisonnement du capitaine Amélia était une de ces nécessités politiques commandées par la raison d'État. Telles sont , madame, les explications que l'empereur m"a expressément enjoint de donner à votre
majesté; il désire sincèremeiit qu'elle veuille bien s'en tenir pour satisfaite.
— Ce sont là des explications plus faciles à donner qu'à accepter. Mais je veux bien ne pas me montrer trop exigeante, surtout si la suite et la fin de la négociation en rachètent les commencements.
— Je ne dois pas vous dissimuler que dans l'origine l'empereur nourrissait des préventions contre votre majesté. Pardonnez la franchise
D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
Oui, madame, Napoléon n'accueillit pas avec faveur les premières ouvertures qui lui furent faites en votre nom.
— Et moi donc, croit-on que je me sois résignée sans combats à une pareille démarche ? Moi aussi, j'ai cédé aux nécessités impérieuses de la« raison d'État, et j'ai immolé mes répugnances personnelles à des intérêts supérieurs. Je me suis dit qu'un homme, quel qu'il fût, appelé, n'importe comment , à de si hautes destinées, ne pouvait qu'être un instrument de la Providence, qui a ses
vues sans doute en le suscitant au milieu des nations. Et puis, n'est-il pas devenu mon neveu en épousant la petite-fille de Marie-Thérèse ?
— Cette considération de parenté a été' déterminante aussi pour l'empereur. — « Après tout, « me dit-il un jour en me parlant de votre ma- « jesté, elle est la tante de mon fils. » — L'impératrice, comme vous le devinez, madame, n'est pas étrangère à la révolution qui s'est opérée en lui en faveur de votre majesté ; c'est elle qui a par degrés accoutumé son oreille à des noms ennemis jusqu'alors, et son cœur à des sentiments de conciliation. Grâce à son intervention, la négociation est devenue une affaire de famille. Comme parente et comme fille des Césars, Marie-Louise souffre à la fois dans son affection et dans son orgueil, en voyant votre majesté reléguée au bout de l'Europe, dans cette île perdue...
— Où je ne suis plus même , vous le voyez, qu'une proscrite.
— L'impératrice est indignée contre les Anglais, et cette dernière insolence a décidé l'empereur à agir promptementet puissamment.
— C'est s'y prendre un peu tard ; mais je ne veux pas récriminer, et je pardonne à Napoléon ses irrésolutions, ses lenteurs, s'il répare le mal qu'il pouvait empêcher. Puisqu'il m'a laissé précipiter du trône, c'est bien le moins qu'il m'aide à y remonter.
— La volonté de l'empereur est formelle à cet égard, et l'Europe sait que ce qu'il veut, il le veut bien. Il n'hésite plus que sur l'exécution.
— Qu'il me laisse faire ; quoique exilée du trône, et tenue en surveillance parles Anglais dans ce méchant village, j'ai encore par devers moi les moyens de me débarrasser d'eux.
— Ces moyens, quels qu'ils soient, l'empereur les ignore et préfère les ignorer ; il en laisse à votre majesté le choix et l'emploi; il ne s'attache, lui, qu'aux résultats ; et c'est là-dessus seulement que les protocoles sont ouverts.
— Mes propositions sont claires, et déjà plusieurs fois je les ai nettement formulées : la présence des Anglais en Sicile est pour Napoléon un sujet constant d'inquiétude et un grave embarras ; ils gênent de là toutes ses opérations dans le midi de
UNE PAGE d'histoire. 33
l'Europe et le tiennent perpétuellement en échec. Ainsi, nos intérêts sur ce terrain sont identiques.
— Telle est aussi, madame, l'opinion de l'empereur .
— Je serais donc en droit, puisque son intérêt est lié au mien si étroitement, de réclamer son assistance directe pour expulser les Anglais et délivrer la Sicile ; cependant, je ne le fais point, et je me charge seule de cette immense entreprise.
— Premier point.
— Mes mesures sont prises de telle sorte que je ne puis manquer de réussir, je réussirai; mais, eu politique, il faut tout prévoir, même les revers les plus improbables : en cas d'insuccès, je réclame un asile sûr et honorable à Gênes ou à Venise, à mon choix.
— L'empire français est ouvert à votre majesté dans toute son étendue; elle n'aura qu'à choisir elle-même le lieu de sa résidence et sera partout traitée comme l'auguste tante du roi de Rome.
— Ceci n'est qu'une question incidente, soulevée seulement pour mémoire; je ne m'y arrête
pas, et je reprends le fii. Délivrée des Anglais , je ressaisis avec le roi Ferdinand les rênes de l'Etat, et j'ouvre les ports de la Sicile aux navires français, tant à ceux de guerre qu'à ceux de commerce.
— Second point. Et votre majesté demande en échange ?
— Ne le sait-on pas ? A quoi bon répéter ce que j'ai dit mille fois? Je demande, premièrement : des secours de terre et de mer, au cas où les Anglais tenteraient un coup de main sur la Sicile.
— Cet article ne saurait souffrir de difficulté.
— Les autres en souffrent donc ?
— Je ne dis pas cela ; je dis seulement que le premier ressort de la nature des choses, comme dit l'empereur. Mais votre majesté n'a pas fini ; j'ai l'honneur de l'écouter avec toute l'attention , tout le respect qui lui sont dus.
— Je demande en second Heu que Napoléon nous rende enfin, et pour toujours, notre royau- ' me de Naples. Tel est mon ultimatum.
— Nous voici dans le vif de la question. C'est précisément cette condition absolue de votre ma-
UNE PAGE d'histoire. 35
jesté, qui a entretenu les hésitations de l'empereur, et occasionné les lenteurs dont vous vous plaignez : car enfin, madame, si vous être la tante de l'impératrice, l'épouse du roi de Naples actuel est la sœur de l'empereur.
— Je puis écouter beaucoup de choses, mais que devant moi on traite Murât de roi de Naples , cela, je ne puis l'entendre de sang-froid, c'est audessus de mes forces. ,
— A l'avenir donc je dirai Murât tout court.
— Nous donner pour successeur le fils d'un aubergiste, un palefrenier, c'est aussi trop méprisant î J'ai pardonné à Napoléon bien des injures, mais celle-là... Tenez, adjudant Elbène, il faut que votre empereur la répare bien vite, s'il veut que nous soyons bons amis.
— C'est son désir et son dessein. Je ne cache pas à votre majesté qu'il est mécontent de Murât. Entre autres griefs, il ne lui a point pardonné d'avoir compromis l'honneur et le prestige des armes françaises dans sa triste descente en Sicile. On a bien prétendu que c'est l'empereur lui-même qui a fait manquer cette expédition après l'avoir con-
seillée, parce qu'il n'avait besoin, dit-on, contre les Anglais , que d'une simple démonstration , d'une diversion au profit de ses armées d'Espagne; mais ceci est une calomnie, qui n'a pas même pour elle l'ornbre d'une probabilité.
— Quant à moi, dit la reine , je n'ai jamais cru au succès de l'entreprise, et j'ai été si peu inquiète du résultat, que je n'ai pas même envoyé au secours de Messine, les troupes siciliennes cantonnées à Palerme et à Trapani. L'événement a justifié ma sécurité.
Caroline en savait, sur cette expédition demeurée assez obscure, beaucoup plus sans doute quelle n'en voulait dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que dès cette époque, elle entretenait avec Napoléon des intelligences secrètes, et que les Anglais lui reprochèrent avec amertume de les avoir abandonnés dans cette circonstance.
— Quoi qu'il en soit, reprit Elbène, l'empereur est dégoûté de son beau-frère, et n'attend qu'une occasion pour l'éloigner de Naples, sauf à le dédommager quelque part. Sa majesté impériale a tant de couronnes à sa disposition, qu'elle n'a que
UNE PAGE d'histoire. 37
l'embarras du choix. Je vous dirai plus, madame, c'est que le général Manhès, qui commande en Calabre, passe pour être l'homme de Napoléon, plus encore que l'homme de Murât ; ce qui exphquerait sa haute et rapide fortune. En tout état de cause, je crois qu'il pourrait servir, au besoin, les vues de votre majesté sur le continent napolitain.
— Afin de vous rendre franchise pour franchise, je vous dirai que Manhès passe pour les avoir déjà servies et pour correspondre avec nous directement ; car vous comprenez bien que, en attendant la réahsation des bons vouloirs de Napoléon à notre égard, nous ne sommes pas fâchés de nous préparer les voies par nous-mêmes.
— Y aurait-il de l'indiscrétion à demander à votre majesté
Si le destin propice a couronné ses vœux?
— Je n'ai plus rien à vous cacher, car vous représentez ici Napoléon , et je joue avec lui à jeu découvert. Aussi bien touchons-nous au moment suprême où l'Europe entière sera dans la confi-
déneb. Apprenez donc que nous avons en Calabre un parti puissant ; tous les carbonari sont avec nous. Bien plus, Manhès lui-même doit seconder activement le mouvement qui se prépare: ses chaloupes canonnières renforceront notre escadre contre la flotte anglaise. Quant à Naples , j'y compte, vous ne l'ignorez pas, des partisans nombreux, et j'ai des affidés sûrs jusque dans la propre maison de Murât. Cela date de loin : Salicetti luimême m'écrivait déjà régulièrement et confidentiellement.
— Nous le savions à Paris, madame, et je pourrais même dire à votre majesté le nom de l'individu qui portait les lettres et rapportait les réponses.
— Voyons si vous êtes bien informé.
— Il s'appelait Capetti.
— C'est bien cela. Il faut que Canosa nous ait trahis ; car lui seul était dans le secret.
— Précisément, madame, Canosa m'a tout dit. Vous voyez qu'à Paris nous savons bien des choses. Malheureusement pour votre majesté, Murât en sait aussi beaucoup.
UNE PAGE d'histoire. 39
— La pénétration n'est cependant pas sa faculté dominante.
— C'est vrai ; mais on lui a donné l'éveil.
— Qui?
— Devinez, madame.
— Comment le puis-je ?
— Les Anglais.
— Murât correspond avec les Anglais ?
— Avec Bentinck lui-même.
— Mais Bentinck ne sait rien.
— Détrompez-vous, madame ; vous avez été trahie par un certain Roméo qui, en faisant vos affaires, faisait celles des Anglais.
— Le misérable ! c'est donc lui qui a dénoncé Rossaroll ?
— C'est probable.
— J'ai toujours suspecté sa fidélité, et j'ai renoncé depuis longtemps à ses services. Il connaît, il est vrai, mes projets sur Naples, tout le monde doit les soupçonner, mais il ignore mes plans actuels contre les Anglais.
— C'est heureux pour nous, car les Anglais les sauraient déjà.
— Oh ! quant à ce secret-là, s'écria Caroline en posant la main sur son cœur, c'est le mien ; il sera bien gardé. Mais ce qui m'étonne, ce que j'ai peine à comprendre, c'est que Bentinck ait averti Murât. Quel intérêt a-t-il à cela ?
— D'abord, madame, l'intérêt de vous nuire et de traverser vos projets. Pourvu que les Anglais soient maîtres de la Sicile, peu leur importe que ce soit Murât ou Ferdinand qui règne à Naples. Mon avis est, qu'appelés à choisir, ils voteraient pour Murât. Cela se conçoit : vous avez des droits sur la Sicile, xMurat n'en a pas, et ils lui assureraient volontiers, ils lui garantiraient le continent napolitain, à condition qu'il leur laissât la libre possession de l'île.
— La Sicile, je îe sais trop, est l'objet de leur convoitise, mais j'y mettrai bon ordre, et s'ils y restent, ce ne sera pas vivants.
— Au reste, madame, qu'ils fassent leur cour à Murât, et que Murât se défie de vous et soit sur ses gardes , peu importe aujourd'hui , puisque votre majesté est destinée à rentrer à Naples non plus pnr la voie étroite et ténébreuse des
UNE PAGE d'histoire. 41
conspirations, mais en plein soleil, par la grande roule de la politique?
— Vous revenez à la question, et il était temps d'y revenir : toutes ces digressions nous en avaient beaucoup écartés. On connaît maintenant mes conditions. Napoléon les accepte-t-il oui ou non?
— Je vais m' expliquer aussi catégoriquement que l'a fait votre majesté ; et je puis le faire, car j'ai à cet égard des instructions positives. Premièrement : une fois les Anglais chassés de l'île, et cela par des moyens que l'empereur ne veut ni juger ni connaître, et dont il vous laisse la responsabilité tout entière, une fois, dis-je , le fait accompli, il sera accordé à votre majesté tous les secours nécessaires pour prévenir une nouvelle invasion britannique en Sicile. Le commandement des troupes françaises sera coniié au général Manliès, si du moins ce choix a l'agrément de votre majesté.
— C'est celui que j'aurais fait moi-même.
— Secondement : afin de reconnaître le service rendu par votre majesté à l'empire français, et pour rétablir la paix entre les deux puissances, le
royaume de Naples vous sera rendu, et, afin de maintenir son double droit, Ferdinand reprendra le titre de roi des Deux-Siciles.
— Je n'ai pas d'objection à faire contre ce baptême géographique, si ce n'est qu'il flatte l'orgueil sicilien aux dépens des Napolitains que l'on a débaptisés.
— Troisièmement
— Mon protocole n'a que deux articles, comment le vôtre en a-t-il trois ?
— Que votre majesté daigne m'écouter jusqu'au bout, elle n'aura pas à se plaindre, je l'es-
- père, de ce troisième article.
— Allez donc, nous verrons bien.
— Troisièmement : afin de sceller la réconciliation et pour donner en même temps à votre majesté un témoignage d'amitié sincère et de bonne parenté, l'empereur incorpore, à perpétuité, au royaume de Naples actuel la ville d' Ancône et ses dépendances.
— Vraiment, votre empereur est d'une grâce charmante. Dites-lui que son procédé m'a été au cœur, et qu'il rachète bien des choses: sans
UNE PAGE d'histoire. 43
compter que le cadeau est magnifique. Je ferai d'Âncônele Gaëte de l'Adriatique.
— L'empereur n'exige en retour qu'une seule chose.
— Il exige?... Déjà des conditions? Napoléon veut-il être pour moi à Naples ce que les Anglais sont à Palerme? Si je ne dois que changer de maître, tout est rompu ; je reste en exil. Je préfère le néant, l'abjection où je suis tombée, au simulacre de la grandeur et de la puissance. Je sais ce que pèse un joug, on ne m'en fera plus porter. Je ne suis pas de ces esprits vaniteux qui se contentent des apparences ; je veux être et non paraître, moi. Qu'un Murât fasse du trône un tréteau, et joue dans son manteau d'emprunt le personnage de comparse et de mannequin couronné, il est dans son rôle et fait son métier d'histrion; mais moi, oublie-t-on qui je suis ? oublie-t-on d'où je sors ?
— Personne ne l'oublie, et l'empereur moins que personne ;
Remettez-vous, madame, d'une alarme aussi chaude.
Quand j'ai dit que l'empereur exige, j'ai voulu dire qu'il désire...
44 CAHOLINE EN SICILE.
— Quoi?
— Que votre majesté laisse aux Napolitains les lois françaises auxquelles ils se sont accoutumés, et qu'elle les introduise en Sicile.
— Encore un changement de constitution !
— Eh ! madame, qui vous parle de constitution ? Il ne s'agit que du code Napoléon ; la mode des constitutions est passée, grâce à Dieu ! L'abbé Siéyes ne nous en avait que trop infestés. Ces billevesées ne trouvent plus de crédit que dans le cerveau creux des idéologues. Une bonne charte est un homme.... ou une femme de génie •, à ce titre, madame, la France et les Deux-Siciles ont la meilleure des constitutions.
• — Chacun a sa chimère et sa recette, dit Carohne en se parlant à elle-même: l'un a son code, l'autre sa charte, panacées miraculeuses qui doivent guérir infailhblement tous les inaux de . l'humanité. Pauvre humanité ! Je ne m'oppose pas, continua-t-elle, en revenant à l'adjudant, à ce que mes sujets se fassent juger d'après les lois françaises, si cela leur fait plaisir ; auîant celles-là que d'autres ; l'important n'est pas la loi,
mais celui qui l'interprète et qui l'applique. Les bons magistrats font les hons codes, et le code le plus parfait n'est qu'un chififon de papier, si le magistrat est ignorant ou corrompu.
— Il va sans dire, madame, que les deux Etats conti'acteront ensemble une alliance offensive et défensive, et que l'empire de Napoléon trouvera toujours dans le royaume de Caroline un allié fidèle et dévoué.
— Comme aussi Caroline trouvera dans Napoléon un ami et pas un maître.
— L'empereur répète souvent, madame, que la réciprocité et l'équité sont la première loi et la condition sine quâ non des alliances solides et durables.
— Il proclame la maxime, mais recherche-t-il les occasions de la mettre en pratique ?
— Madame,
Il s'en présentera, gardez-vous ci'en douter,
comme dit le Tancrède de M. de Voltaire.
Cette dernière citation qui ne manquait pas d'àpropos, puisque la scène de Tancrède se passe en
Sicile, fit sourire la reine et mit fin à la conférence. Aussi bien la mission du plénipotentiaire occulte était-elle remplie ; Caroline avait gagné sa cause. Elle ne put se défendre d'un tressaillement de satisfaction en se voyant si près du but, en songeant surtout qu'elle ne devait qu'à elle seule, à sa persévérance, à son activité, à son indomptable énergie, le triomphe inespéré qui couronnait tant d'efl'orts. La joie de l'orgueil victorieux éclatait dans ses regards, et son sourire respirait l'ivresse intime, inexorable d'une vengeance assouvie ou près de l'être, ce qui est plus effrayant encore et plus doux. Il lui échappa une exclamation qui prouvait la violence de sa crise intérieure :
— Je pile Bentinck dans un mortier.
Expression cruellement pittoresque qui lui était
familière alors qu'elle portait ou croyait porter à son ennemi un coup mortel.
— Oh ! oh ! pensa tout bas l'adjudant diplomate, je comprends maintenant pourquoi l'empereur l'avait baptisée Frédégonde. Il vaut mieux être son ami que son ennemi, et les Anglais avec elle n'auront pas beau jeu.