II
sainte de toutes les croisades, celle de l'indépendance, de la liberté.
— Est-ce bien vous, madanie, tous, Caroline d'Autriche, qui osez devant moi prononcer de pareils mots?
— Eh ! pourquoi non?
— Pourquoi ?... Parce que vous n'en avfez pas le droit.
— Et qui prétendrait me ie dénier, ce droit qui m'appartient, et dont j'use?
— Qui? ...La Sicile, Naples, l'Europe entière, et moi, s'il le fallait, oui, moi ! La terreur de votre nom imposerait silence au monde entier, qu'à défaut d'autre accusateur, Castoréo s' élèverait contre vous.
— Songez-vous bien à qui vous parlez ?
— Et vous donc, madame, songez-vous bien qui je suis, qui vous êtes? Quoi ! vous invoquez la liberté, vous, toute baignée du sang des martyrs qui sont morts pour elle et par vous ! Faut-il rappeler vos victimes ? On compterait plutôt celles du volcan qui mugit sous nos pieds, et dont les fureurs sont douces auprès des vôtres : l'Etna, du moins, en détruisant, obéit en aveugle aux aveugles forces
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de la nature ; il n'a pas conscience de ses ravages ; mais vous, quand vous frappez, vous frappez sciemment, avec réflexion, avec joie ; et les fruits du crime, c'est vous, vous seule qui les recueillez. Récapitulons votre règne, votre vie. Je ne parle point des scandales, dés corruptions de toute sortô^dont vous avez donné l'exemple : je veux bien taire aussi l'impure Emma, cette courtisane immonde dontun vieux lord avait faitsa femme, Nelson sa concubine, et vous votre amie. Je tais l'aventurier insolent et médiocre, ce déplorable Acton que votre caprice infligea si longtemps au royaume ; j'en tais beaucoup d'autres. Vous rappellerai-je vos confiscations, vos rapines, vos prodigalités efîrénées, vos tribunaux serviles, l'armée d'espions qui vous escortait qui vous escorte sans doute encore? Je vous fais grâce encore de cela. Mais les échafauds, les massacres?... Passez avec moi, si vous l'osez, cette revue sanglante. La foule est pressée; par qui commencer? Evoquons d'abord, si vous voulez, le jeune, l'intrépide Emmanuel de Déo, un adolescent, presque un enfant, qui périt, pourquoi ? Pour avoir trop aimé la liberté. Et Blasi, et Piraïno, mes
deux compagnons de captivité, eux que je devais suivre à l'échafaud, vos jugeurs mêmes n'ont pu trouver en eux d'autre crime que l'amour de la liberté. Ceci n'était que le prélude, la grande action va s'ouvrir. Dites-moi, reine Caroline, est-ce que cette longue procession de corps sans tète ne défile jamais devant vous, la nuit, pendant vos insomnies?... Mais non; vous m'avez répondu dLavance : quand ils sont morts, vous n'y pensez plus . Mais Dieu y pense et vous y fera penser un j our . Génie, beauté, vertu, savoir, ni le sexe ni l'âge, vous n'avez rien épargné pour assouvir vos impitoyables vengeances. Le vénérable Caracciolo, l'héroïque Mantoné, deux généraux irréprochables, éprouvés, n'échappent aux dangers de la guerre que pour tomber sous les coups de vos bourreaux. Les sciences, les lettres, la politique, la poésie, fhistoire. expirent dans Doménico Cirillo, Mario Pagano, Baffa,Conforti, Ciaia, Vincenzo Russo, Scoti, Logotetta..., comment les nommer tous ? Nobles, prélats, évêques, et la bourgeoisie elle peuple, tous les rangs, tous les ordres sont décimés et payent leur tribut à vos sicaires. Les femmes elles-mêmes,
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les femmes, une duchesse Popoli, une adorable Sanfélicé, une Éléonore Pimentel , aimée, chantée par Métastase , et poète elle-même, bien d'autres encore, et des plus belles, sont égorgées après mille outrages. Et vous osez maintenant parodier devant moi tous ces illustres martyrs en balbutiant le nom de cette liberté sainte que vous avez noyée dans leur sang ! C'est aussi trop d'oubli, trop d'audace. Pendant que Casloréo parlait, la reine s'était levée comme une lionne ; ses yeux dardaient des flammes, son sein palpitait avec une violence convulsive ; son sourcil froncé, sa narine enflée, sa lèvre frémissante, tous ses traits, tout son être étaient bouleversés par la fureur. Elle s'élançait vers le moine audacieux comme pour l'anéantir, mais il ne se laissa ni intimider ni même interrompre, il garda jusqu'au bout tout son sang-froid; ses paroles les plus dures, les plus sévères, ses récriminations les plus foudroyantes, il les prononçait de cette voix calme, impassible, qui ne s'altérait jamais chez lui et qui ne faisait que rendre ici plus écrasantes, par le contraste, ses formidables accusations.
• i — Téméraire, s'écria la reine en iui secouant le bras fortement, tu oublies que d'un mot je puis faire tomber ta tête !
— Faites-la tomber comme tant d'autres ; une de plus dans le nombre ne comptera pas.
Ce flegme intrépide terrassa Caroline, elle se laissa retomber sans répliquer un seul mot sur la rude pierre qui lui servait de siège ; appuyant sa joue sur sa main et regardant l'anachorète avec une fixité dévorante :
— Castoréo, lui dit-elle après une pause, l' orateur des clubs survit en vous dans le moine; je le reconnais à vos outrages.
— Je ne vous outrage point, je vous rappelle votre vie comme vous m'avez rappelé la mienne. Est-ce ma faute, à moi, s'il y a du sang dans votre passé ?
— Du sang!... Vous parlez toujours du sang qui a coulé ; est-ce moi qui ai commencé la lutte? et puisqu'on nous attaquait, n'avions-nous pas le droit de nous défendre? devions-nous souffrir qu'une minorité factieuse nous fit la loi et boule-
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versât l'Etat, sous prétexte de le réformer? On sait aujourd'hui, mais trop tard, à quoi s'en tenir sur ces prétendus réformateurs qui débutenf par les grands sentiments, les phrases magiques, et qui concluent par la guillotine. Je suis comptable à Dieu, comme reine, du pouvoir qu'il m'a confié. Chaque rang a ses devoirs comme ses droits, et je me manquerais à moi-même si je laissais avilir sur mon front la couronne que je porte. Le sort de Louis XVI est un grand enseignement pour tous les princes ; si ce malheureux et trop faible monarque avait su résister à temps il n'aurait pas péri lui-même ni entraîné ma sœur sur l'échafaud. En face de pareils exemples il n'est plus permis de se bercer d'utopies, ni de s'endormir dans les déceptions d'une longanimité bénévole et par trop naïve.
— Le grand mot vous est échappé; c'est votre sœur Marie-Antoinette que vous avez voulu venger en opposant Terreur à Terreur, et en élevant échafaud contre échafaud.
— Oui, j'ai voulu venger ma sœur, et je n'ai pas voulu périr comme elle a péri. J'ai fait respecter
en moi la majesté du trône dégradée en elle par ses sujets révoltés ; j'ai conservé à la royauté sa puissance, son prestige, et maintenu les peuples dans les limites de la fidélité. L'avenir me rendra justice et vengera ma mémoire des calomnies de mes contemporains.
— 0 princes de la terre ! vous convoitez , vous usurpez tous les privilèges, tous les biens : en savourant les joies sauvages et les profits du crime, il vous faut encore les palmes de l'innocence et les prestiges de la persécution ! L'impunité ne vous suffit pas, vous voulez l'apothéose; et si l'on donne à vos actes leur nom véritable, si seulement on les rappelle , vous prétendez qu'on vous outrage , qu'on vous calomnie. Ayez du moins le courage de vos actions.
— Et qui vous dit que je ne l'aie pas ?
— Prouvez-le donc en m'écoutant sans colère et en modérant l'orgueil de vos apologies, l'enivrement de vos passions. Détachez-vous, isolezvous une fois en votre vie des préjugés du pouvoir ; sachez vous élever au dessus de vous-même, au-dessus du trône; supposez que nous nous
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rencontrons dans une autre existence, et que c'est l'ombre de Castoréo qui parle à l'ombre de Caroline.
— Ainsi vous vous arrogez le droit de me faire comparaître à votre I)pjrre ?
— Ce n'est pas moi, madame, qui vous y ai appelée ; vous y êtes venue volontairement.
— Il a raison, dit la reine en se parlant à ellemême et en redevenant calme subitement par une de ces transitions brusques qui étaient dans son caractère; c'est moi-même qui ai soulevé contre moi cette tempête ; je devais m'attendre à ce qui m'arrive. Seulement, ajouta-t-elle en s'adressant directement à Castoréo, vous auriez pu être plus généreux.
— Il ne m'appartient pas de l'être. La générosité est une absolution ; je ne puis pas vous absoudre. Ne croyez point, pour cela, que je sois un fanatique aveugle qui s'attaque aux effets brutalement, sans rechercher les causes. Non, madame, non : la justice condamne et flétrit les actes, l'équité tient compte des motifs. Les points de vue changent avec les positions ; les préjugés égarent
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autant que les passions et les intérêts ; voilà pourquoi vous vous croyez moins coupable devant Dieu, que vous ne l'êtes devant les hommes. J'aime à penser qu'en montant sur le trône vous étiez animée d'intentions louables. Sœur de l'empereur Joseph II et du grand-duc Léopold , vous teniez à honneur , j'en suis sûr , de marcher sur leurs traces, et de jouer, comme eux, aux réformes sans conséquence. Le cœur des peuples est si facile à s'éprendre, qu'il battit d'espérance à votre avènement , comme ri battit plus tard d'épouvante au seul bruit de votre nom.
— Qui êtes-vous donc, après tout? demanda Caroline avec une fierté hautaine et concentrée ; qui êtes-vous pour me juger de si haut et pour me parler avec tant d'autorité?
— Qui je suis? Est-ce ma vie que vous voulez connaître? Je n'ai pour la taire aucun motif. Apprenez-la, madame, si vous en êtes curieuse; vous jugerez vous-même , après l'avoir entendue , si je puis, si je dois accepter la monstrueuse alhance que vous venez me proposer et dont je veux ignorer les conditions.
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— Je vous écoute, répondit la reine avec un vif mouvement de curiosité.
Castoréo resta quelques instants plongé dans un profond silence et absorbé en lui-même, comme pour recueillir ses souvenirs ; après quoi, il reprit la parole en ces termes, sans préambule et sans préparation.
CASTOHEO.
— « Grâce aux lois iniques qui régissaient la Sicile, et qui la régissent encore, je suis né vassal, c'est-à-dire à peu près esclave d'un haut et puissant baron dont les vastes domaines s'étendent sous nos pieds, et qui est seigneur de l'Etna. La petite ville de Paternô, que d'ici nous voyons presque, est mon lieu de naissance. Mon père vivait d'une petite place dans l'administration seigneu-
riale ; comme il était intègre, il n'y fit pas fortune. Le chanoine Cutoré, mon oncle, un homme de bien, sans faste et sans ambition, se chargea de moi et m'enseigna tout ce qu'il savait : un peu de latin et l'histoire de la Sicile, dont il avait fait une étude particulière. Il a même composé un gros livre pour prouver que Paternô occupe le site de l'ancienne Trinacrie, le dernier boulevard des Sicaniens, qui s'incendièrent, eux et leur ville, comme les habitants de Sagonte, pour échapper au joug syracusain. Mon oncle, élevé dans l'admiration classique de cet héroïque suicide, m'apprit à lire dans le chapitre de Diodore où il est raconté, sans se douter, l'excellent homme, des passions qu'il éveillait en moi. A dix ans j'étais un véritable Sicanien ; j'aurais mis le feu sans sourciller aux quatre coins de Paternô, et je tuai presqueun jour dans une batterie d'école un de mes camarades, uniquement parce qu'il était de Syracuse ; je vengeais sur lui mes compatriotes. Je ne tenais nul compte des siècles et me croyais naïvement aux beaux jours de ces anciennes républiques dans l'étude desquelles j'étais exclusivement nourri.
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« Tombé de ces hauteurs sublimes sur le sol ingrat de la réalité, je sentis ma chute ; elle était rude, et je commençai dès lors à avoir conscience des temps , des choses, et de moi-même. Plus le rêve avait été beau, plus aussi le réveil fut douloureux. Ma condition de vassal m'humilia, m'indigna ; cette servitude originelle, mais non volontaire, exalta de bonne heure en moi le sentiment de la liberté ; mon oncle, le plus pacifique, le plus timoré des hommes, s'effraya des symptômes d'une passion dont il s'accusait d'avoir développé, sinon semé le germe en moi. Son admiration pour les anciens était purement littéraire ; il n'avait jamais entendu que je prisse la chose au sérieux, et, détruisant désormais son propre ouvrage, il ne me prêchait plus l'admiration des Sicaniens, mais les douceurs du canonicat; car, dans sa pensée, il me destinait à l'Eghse, et gémissait en secret de trouver en moi les dispositions d'un tribun plutôt que celles d'un chanoine. « L'idée lui vint de me faire voyager, dans l'espoir, sans doute, que le spectacle des pays étrangers me ramènerait à la vie positive et résignée.
Je partis donc pour Rome et visitai de là toutes les capitales de la Péninsule ;mais, en changeant de * ville, je ne faisais que changer de servitude. L'Italie d'alors offrait en raccourci toutes les sortes de tyrannies : tyrannie féodale en Sicile, royale à Turin, théocratique à Rome, étrangère à Milan, patricienne à Venise, et même à Gênes, malgré les simulacres de sa démocratie bâtarde ; quant à Florence, où votre frère le grand-duc Léopold jouait le rôle de philosophe, la chaîne n'y était pas trop courte, et l'on y dormait d'un sommeil assez doux. Ce premier voyage produisit sur moi un effet opposé à celui qu'en avait espéré mon oncle. Quand les Spartiates voulaient dégoûter leurs enfants de l'intempérance, ils enivraient devant eux les Ilotes ; c'est ainsi que m' apparut l'Italie ; je vis en elle une esclave ivre de corruption, d'ignorance, et l'excès de la servitude ne fit que fortifier dans mon cœur l'horreur du despotisme, l'amour de la liberté. Esclave parmi les esclaves, qu'avais-je à faire encore dans ce grand sépulcre d'hommes gardé par des bourreaux ? Mes vœux les plus chers, mes rêves les plus ardents m'entraînaient au delà
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dos Alpes, dans celte France, où commençait, dès lors, à poindre l'am'ore d'une ère nouvelle. « J'arrivai à Paris le jour même où tomba la Bastille, et j'assistai, bien plus, j'eus le bonheur de participer moi-même à ce grand événement. Cette première campagne fut pour moi une véritable initiation : j'entrai dans un ordre nouveau, dans une vie nouvelle, et je reçus même au début le baptême du sang, de mon propre sang : une balle ennemie m'avait percé le bras, le 14 juillet 1789. Pouvais-je payer moins cher la gloire d'avoir fait mes preniières armes et chaussé l'éperon révolutionnaire dans une journée si mémorable ? Quel spectacle pour moi qui revenais du pays des morts ! Quel réveil après un sommeil si léthargique, si long ! Je m'étais cherché pendant bien des années, je me trouvais enfin. Semblable à l'oiseau captif qu'on rend à l'air libre, je respirais à l'aise pour la première fois. Étranger dans ma patrie, j'en rencontrais une autre, la véritable, sous le ciel étranger. Mes vœux, mes rêves, tout en moi était satisfait.
« Â partir de ce jour, et encouragé par un si 11. 20
heureux début, je ne perdis pas une scène du drame saisissant et terrible de la révolution française; je remplis même un rôle dans plusieurs. ^'étais à cette auguste séance de l'Assemblée nationale où fut proclamée l'égalité , et je fis alors sur moi-même un amer retour: je n'étais qu'un vassal ! Flétri avant même de naître par cette tache indélébile, je n'étais plus esclave au milieu des esclaves : j'étais esclave au milieu des hommes libres ; mais du moins j'étais libre par la pensée ; je l'étais aussi par mes actes, et je m'efforçais de racheter par l'honneur de ma vie l'ignominie de ma naissance.
h D'abord ébloui par la nouveauté du spectacle, étourdi par la rapidité et le choc des événements, j'avais fini cependant par me reconnaître et par m' orienter: de spectateur, je m'élevai au rang de juge; à l'effervescence de l'admiration, au trouble de la première surprise succéda peu à peu le reciieillement de la réflexion; je commençai dès lors à raisonner ce que , auparavant, j'avais accc{)té sans contrôle. L'esprit mûrit vite au soleil aident des révolutions : formé par des leçons si se-
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vères et des enseignements si formidables, j'acquis en peu de temps, avec l'expérience des hommes, la clairvoyance des causes et des résultats. Ce qui me frappa tout d'abord, c'est la puissance, la fatalité des circonstances ; les personnalités les plus fortes plient devant elles et les subissent en croyant les gouverner ; pour un qu'elles portent' sur le pavoi ou sur Téchafaud , qui est souvent un piédestal, combien n'en laissent-elles pas , et des meilleurs, dans les limbes d'une éternelle obscurité ! La valeur individuelle n'y fait rien, ou du moins y fait peu ; la fortune est souveraine. Sans la Révolution , que seraient Mirabeau , Danton, Robespierre ? Les deux premiers , débauchés par nature, n'auraient jamais conquis d'autre célébrité que celle du scandale, si même ils l'avaient conquise. Robespierre plaiderait à cette heure au parlement d'Arras. Et madame Roland , et Charlotte Corday, et tant d'autres figures touchantes ou terribles que j'ai vues passer devant moi, qui les connaîtrait sans la tempête qui a jeté leurs noms sur les plages de l'avenir ? Calculez tout, prévoyez tout, et laissez faire à la destinée, je veux dire à la
Providence, car c'est elle, non le hasard, qui préside à la vie collective des nations. L'individu n'est dans sa main qu'un instrument passif qui fonctionne, sans avoir, le plus souvent, conscience de sa mission, et les existences les plus obscures, les plus végétatives, ont, comme les plus brillantes, les plus intellectuelles, leur place et leur tâche dans ses plans mystérieux. Sans ce dogme suprême et divin, rien ne s'explique, rien ne se conçoit ; l'humanité n'est plus qu'un grand polype aveugle qui naît et qui meurt sans avoir vécu.
« Cependant la marée révolutionnaire montait, montait toujours ; entravée par mille résistances, mille obstacles , on pouvait craindre à chaque instant qu'elle ne finit par rompre toutes les digues, et par inonder le monde au heu de le féconder. Chaque jour amenait une nouvelle crise ; l'heure des catastrophes approchait. Mais quel élan ! quel enthousiasme ! quel délire subhme ! Il faut en avoir été témoin pour s'en faire une idée ; et quand on a vu ce grand, ce magnifique spectacle, on ne peut plus l'oublier. Heureux les yeux qui l'ont contemplé !
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« Je vivrais des siècles que ce souvenir ne sortirait pas de ma mémoire et me serait aussi présent le dernier jour que le premier. Enivré de courage , d'héroïsme, le peuple en masse volait aux frontières comme à une fête ; on eût dit, à voir son mépris dé la vie, qu'il avait soif de la mort encore plus que de l'indépendance. Comment un tel peuple n'aurait-il pas conquis le monde? Moi-même, électrisé par ses transports et par son exemple, je fis la campagne de l'Argonne en qualité de volontaire, comme j'avais fait celle de la Bastille ; je combattais à Valmy dans les rangs des simples soldats; la victoire , chose rare ici-bas ! se rangea dans cette illustre journée du côté de la justice et sanctionna, chose plus rare encore ! le droit du peuple contre les rois coalisés.
« Le sang ne rougissait pas seulement les champs de bataille, il ruisselait déjà dans Paris. La Constituante avait semé des germes que la Convention voulut faire trop tôt fructifier; elle abolit le temps, cet élément nécessaire de tout progrès, et, s'ol)stinant à accomplir en une année l'œuvre d'un siècle, elle manqua le but pour l'avoir brusqué. Là
fut sa faute, et cette première faute enfanta toutes les autres, sans parler des crimes qui ensanglantèrent et perdirent la plus sainte des causes. Logique inflexible, redoutable ! tel mot prononcé avant l'heure se traduit fatalement par Véchafaud. Mais le sang versé retombe sur la tête des rois de l'Eu*rope: c'est leur défi téméraire , leurs provocations insensées qui ont allumé en France toutes ces fureurs. La folle bravade de Brunswick et son manifeste insolent ont fait tomber la tête de Louis XVI, dont il prétendait sauver la couronne. Le vote de la Convention n'est que l'effet ; la cause est à Pilnitz et à Coblentz. L'Europe, en prenant l'offensive, irrita, exalta chez les Français l'instinct de conservation, et légitima de leur part toute espèce de représailles.
— Toute espèce de représailles !... s'écria la reine incapable de se contenir plus long temps. Vous justifiez donc le supplice de ma sœur Marie- Antoinette?
— Je n'absous ni ne condamne, je m'abstiens et je doute. Qu'irritée, indignée des menaçantes injonctions de l'Europe, la Convention lui ait jeté
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pour gant une tête de roi, c'est là une de ces nécessités terribles qu'expliquent la rigueur des temps et la raison d'Etat, cette loi suprênje des sociétés humaines. Et d'ailleurs chargé des crimes de sa race, victime expiatoire destinée provideiitiellement à racheter par son sang les impuretés de Louis XV, les iniquités de Louis XIY, et les dragonnades, et la Saint-Barthélemi, tous les excès, en un mot, les abus, les rapines, les meurtres, les massacres de tous ses prédécesseurs , Louis XYI accomplissait sur son Calvaire, à la face du monde le mystère incompréhensible, ou du moins encore incompris, de la responsabilité héréditaire. Mais la mort de la reine, je ne la compris point, je ne la comprends pas encore. Elle était, il est vrai, nièce de l'empereur qui signa le manifeste de BrunsTNÏck et sœur de celui qui avait opvert les conférences de Pilnitz : complice ou du moins solidaire, à plus d'un égard, des agi'essions de sa royale parenté, elle combattit elle-même par toutes les arines et en son noni propre la Révolution, dont les ennemis les plus acharnés étaient ses amis les plus chers ; voilà bien des titres à la haine
du peuple, à sa vengeance ; aussi la vengeance et la haine ont-elles plaidé contre elle, je le crains , plus que la raison d'Etat satisfaite par une première expiation. Une seconde était inutile. En voyant monter sur l'échafaud...
— Eh quoi ! interrompit Caroline avec un élan de sensibilité qui ne lui était pas ordinaire, vous avez vu mourir ma sœur de prédilection, ma chère Marie-Antoinette !
— Oui, madame, et ce souvenir est un des plus douloureux de ma vie. En la voyant périr si jeune encore, et si belle, malgré ses souffrances, j'oubhai la reine et ses fautes pour ne voir que la femme et ses adversités. Elle était vêtue de blanc ; son visage était calme, ses yeux sans colère ; tous ses traits, toute sa personne respiraient la résignation. Cette douce et noble figure fut longtemps présente à mes yeux , et encore aujourd'hui, quand mon esprit se reporte au passé, elle se dresse devant moi telle qu'elle m'apparut à son heure suprême, et me regarde tristement. J'aimerais mieux qu'elle n'eût pas péri.
— Âh ! pourtant vous en convenez î
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— Le soleil est assez brillant pour supporter quelques taches, et l'on peut, sans craindre de rabaisser la Révolution, avouer les fautes, même les crimes commis en son nom. Et d'ailleurs, les premiers coupables, qui sont-ils? On laisse partout croupir le peuple dans l'ignorance, dans le vice, et quand ses passions se déchaînent, on s'étonne de ses excès. Étonnez-vous plutôt qu'il ne s'en commette pas davantage. Les violences de la Terreur sont à la fois une leçon et un problème. Profitez de la leçon ; quant au problème, l'avenir le résoudra.
— Mais rendra-t-il la vie aux victimes ? dit la reine avec amertume; et ma sœur en a-t-elleété moins égorgée?
— Vous parlez de victimes !... Mais les vôtres, madame, qui leur rendra la vie, et n'avez-vous pas assez vengé votre sœur ? Ah ! s'il fallait du sang pour apaiser ses mânes, ils ne sont que trop satisfaits.
— Vous-même, vous, si vous aviez eu un frère massacré, ne l'auriez-vous pas vengé?
— J'ignore ce que j'aurais fait à votre place, et d'ailleurs, madame, dans les crises politiques, il faut YQÎr et juger l'ensemble, non le détail. Tous les partis, même les plus modérés, ont des excps à se reprocher : les passions des hommes ne débordent jamais impunément ; jugez de celles d' autrui par les vôtres. Sans parler même de vos attentats publics, avérés, on vous accuse 4' avoir fait; ou laissé commettre dans l'ombre un des plus gr^nd^ forfaits de ce siècle si fertile eu forfaits.
— Moi?
— Vous. Quand les plénipotentiaires de la république française furent massacrés à Radstadt par les hussards impériaux de Szekler, vous étiez à Vienne, le colonel du régiment assassin était Barbaczy, un de vos familiers ; le meurtre est resté impuni, les meurtriers n'ont pas même été recherchés. M'oseriez-vous déclarer ici à la face de Dieu que cet exécrable assassinat n'a pas été suggéré, protégé, ordonné par vous?
Caroline garda le silence , mais sans baisser la tête , ni même les yeux ; elle continua à regarder
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fixement son accusateur sans que son visage trahît aucune émotion.
-— Ces gens dont vous parlez, dit-elle enfin après une pause, n'étaient après tout que des ré^ gicides.
— Vous le voyez, madame, reprit Castoréo de sa voix impassible, tous les sceptres sont tachés de sang, et le vôtre plus que tous les autres ; il y a dans tous les camps des septembriseurs. Mais, je vous le répète, dans ces grandes catastrophes qui déplacent et mettent en ébuUition toutes les couches, tous les éléments de la société, il faut s'é^lever au-dessus des faits personnels, et sacrifier le particulier au général. Ce sont les résultats qu'il importe de considérer avant tout. En abhorrant les crimes pour eux-mêmes, je les déplore comme des épouvantails qui rejettent les peuples en arrière et compromettent toutes les réformes, tous les progrès. C'est la Terreur qui a précipité la France dans les bras du despotisme militaire de Napoléon. Je tremble que le sanglant fantôme de cette ère d'exception n'ajourne indéfiniment le triomphe de la liberté et le règne de la justice. — o Ah ! disais-
« je à mon ami Thomas Payne, lors du massacre « abominable des prisons : ils sauvent la France « pour un jour, ils la perdent peut-être pour un « siècle ! »
« Après la victoire de Valmy, j'étais revenu à Paris, où la révolution, comme le vieux Saturne, commençait à dévorer ses enfants, ainsi que je l'avais entendu dire à Vergniaud, qui fut un des premiers dévorés; lui et ses amis les Girondins suivirent de près sur l'échafaud Louis XVÏ, qu'ils voulaient et n'osèrent sauver ; ils avaient manqué de résolution dans un temps où il fallait de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, comme disait Danton , que l'audace pourtant ne sauva pas, car son tour vint, et avec lui périt le jeune et bouillant orateur du Palais-Royal, Camille Desmoulins. Moi-même, alors, je fus compromis : je m'étais lié avec le vertueux Thomas Payne qui, bien qu'étranger et Anglais, avait obtenu l'honneur de siéger dans la Convention, dont il fut exclu quelque temps, au plus fort de la Terreur ; sa tête cependant fut respectée ; mais je jouai la mienne pour l'avoir défendu avec trop de chaleur.
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Emprisonnés tous les deux, nous fûmes délivrés par le 9 thermidor, qui brisa la dictature de Robespierre. Ici la réaction commence, et la Terreur porte ses premiers fruits. Lasse d'exécutions, effrayée par les massacres, l'opinion publique descend par degrés de l'apogée de la confiance, de l'enthousiasme, dans les abîmes du découragement et de l'indifférence. Mais enfin le vieil édifice de la vieille société était renversé; il l'est à jamais. Quelles que soient les vicissitudes réservées à la France, le passé est mort pour elle ; pas une force humaine n'est capable de le faire revivre. L'esprit nouveau a pénétré les générations nouvelles, qui le légueront aux générations suivantes. Le sang s'effacera peu à peu, les souvenirs tragiques iront s'affaiblissant tous les jours , le mal s'oubliera , le bien restera seul, et, désormais impérissable, le règne de l'égalité s'affermira sur des fondements de plus en plus solides.
« Quant à moi, mon éducation était faite, non pas précisément dans le sens qu'eût désiré et qu'avait espéré mon oncle le chanoine ; je revins en Sicile moins disposé que jamais aux saintes quié-
tudes du canonicat. Ma première vocation n'avait fait que se développer et se fortifier en moi. Je me devais à ma patrie comme un fils se doit à sa mère ; et il s'y doit d'autant plus qu'elle est plus malheureuse et plus infirme. Hélas! pouvait-on l'être plus que ma bien-aimée Sicile? Mes entrailles s'émurent de compassion en la retrouvant si opprimée, si misérable. Les jours de Verres étaient revenus pour elle, vos vice-rois ne valaient pas mieux que les proconsuls, et les victimes n'avaient pas de Cicéron à votre cour pour les défendre. J'essayai d'abord quelques réclamations , quelques plaintes ; votre agent Lopez , alors président du royaume, voulut me fermer la bouche ; je persévérai, il m'emprisonna. Rendu à la liberté après quelques mois, je repris la lutte au point où je l'avais laissée ; elle s'envenima. Lopez avait institué-une junte d'Etat, digne pendant de celle qui, dans le même temps, ensanglantait Naples, et où vos Guidobaldi , vos Vanni effaçaient les Hébert et les Fouquier-Tin ville ; un mot, un geste, un regard, le silence même, tout était séditieux. Les cachots s'emplissaient, le sang avait coulé, la Sicile aussi
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avait isa loi des suspects et sa Terreur. Les voies légales du progrès étaient toutes fermées ; il n'y avait plus d'espoir que dans les moyens extrêmes ; j'embrassai résolument le parti de la rébellion, et mis au service d'une cause juste l'expérience et la popularité précoces que mon séjour en France m'avait données.
« Catane était le centre de nos assemblées secrètes et de nos opérations. Mais plusieurs villes, Caltagirone, Minéo, Piazza, d'autres encore, étaient enrôlées sous mes bannières, et n'attendaient que le signal pour éclater. Messine et ïrapani devaient soutenir le mouvement, Palerme le couronner. Je parcourus en personne toute l'île, nouant, étendant sur tous les points et fortifiant les fils de la conspiration, recrutant partout des soldats à la liberté. Notre but était l'indépendance de la Sicile et la destruction radicale de la féodalité ; une constitution libre aurait ensuite opéré la grande œuvre de la régénération du peuple ; république modèle, la Sicile aurait éclipsé les beaux jours de Syracuse et d'Agrigente. Quel rêve! Quelle ivresse! Quels frémissements d'espérance! Quel avenir en-
chanté brillait à mes yeux !' et comme mon cœur palpitait à la seule pensée d'être le libérateur de ma patrie ! Un instant suffit pour renverser ce château de cartes élevé dans l'ombre avec tant de patience, tant de fatigues, et que j'avais cru fonder sur des bases solides. J'avais pris un banc de sable pour un rocher de granit. Un des conjurés, homme faible et timoré, révéla toute la conjuration à son confesseur; une heure après la police savait tout, et la junte d'Etat, la junte de sang, entrait en séance. Je fus le premier arrêté; cette préférence m'était due, et je m'en tins pour honoré. Mon procès fut bientôt fait, le résultat n'en pouvait être douteux. Je n'avais plus qu'une nuit à vivre ; mon supplice était pour le lendemain matin. J'avais tant vu mourir à Paris et, depuis, en Sicile, que la mort n'avait plus pour moi d'épouvante, je l'attendais avec tranquillité et j'avais pris congé de toutes mes espérances, de tous mes projets, de tous mes rêves. Pourtant il était dur de mourir avant trente ans ! Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit; je crus que c'était l'exécuteur : ce n'était encore que le prêtre ; mais ce pré-
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Ire était mon oncle le chanoine Cutoré. — «Chan- « geons d'habits, me dit-il, et fuis à Tinstant; tout (( est prêt pour ton évasion. » J'obéis machinalement, et je sortis de la prison sans aucune difficulté, soit qu'on me prît pour mon oncle, soit que les geôliers eussent été gagnés à prix d'argent. Un ami m'attendait à la porte et me conduisit au port, oii une barque était prête à partir. Nous naviguâmes toute la nuit, toute la journée du lendemain , et à l'heure où je devais monter sur l'échafaud, j'entrai dans le port de Malte : j'étais sauvé. J'appris depuis que, pour couvrir leur responsabilité, les geôliers avaient fait courir le bruit que je m'étais suicidé dans ma prison, et que ce bruit s'était accrédité en Sicile au point que personne n'y doutait de ma mort. Quant à mon libérateur , cette fable même le sauva; on n'aurait pu, sans la démentir, le punir de son dévouement. On le rendit donc à la liberté , sous la condition expresse, et en lui faisant jurer sur le crucifix qu'il garderait inviolablement le secret de mon évasion. Il a tenu son serment jusqu'au lit de mort , avec la constance
d'un Spartiate et la résignation d'un chrétien. II. <n
« Ma prefhière idée avait été de repasseï* vu France et de m'y établir pour toujours ; la révolution napolitaine changea mes projets , je revins à Naples sous un nom supposé, mais , hélas! ce fut pour voir l'éphémère république parthénopéenne expirer dans le sang des martyrs. Passons , madame, ne soulevons plus la pierre qui couvre vos victimes. Seulement cessez d'accuser la révolution française; la Terreur de Naples a effacé la Terreur de France : Caroline a vaincu Robespierre. »
hidignée, révoltée de ce parrallèle, la reine allait encore interrompre Gastoréo, mais elle se contint cette fois ; soit qu'elle craignît de s'attirer, en recommençant la lutte, des récriminations plus terribles encore, soit que dans ce moment sa conscience parlât plus haut que son orgueil et lui fît accepter, comme une expiation méritée , les réprimandes et les arrêts du sévère anachorète, elle garda le silence. Gastoréo continua.
— «Ici finit mon rôle politique et ma vied'action.
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Echappé non sans peine à la Terreur populaire de quatre-vingt-treize, j'échappai plus difficilement encore à la Terreur monarchique de quatre-vingtdix-neuf ; ainsi la mort m'avait touché trois fois, trois fois elle m'avait épargné. Après tant de miracles opérés en ma faveur, n'eût-ce pas été tenter et lasser Dieu que d'affronter encore l'échafaud ? Et d'ailleurs où aller? La lutte était partout finie. Le combat cessait faute de combattants. La Sicile, Naples, l'Italie tout entière étaient plus que jamais esclaves, la France elle-même venait d'abdiquer au 18 brumaire, entre les mains et au profit de son futur empereur ; c'en était fait de la liberté européenne, au moins pour la génération à laquelle j'appartenais. — Cette génération , me dis-je, a fait sa tâche; la suivante reprendra l'œuvre au point où nous l'avons laissée. Un temps d'arrêt est nécessaire sans doute pour constater les progrès accomplis et pour les affermir ; plus tard ils se propageront , et la lutte un moment suspendue recommencera pour s' interrompre encore et recommencer ensuite. — Telle est la loi providentielle du développement continu de l'humanité. Mais que
faire pendant la trêve? Attendre, espérer... J'espère et j'attends.
« Après la chute de la république napolitaine, l'amour de la Sicile, de celte patrie que j'avais perdue à jamais, et où je n'avais plus même de nom, s'éveilla dans mon cœur avec une telle énergie, que je bravai, pour le satisfaire, tous les dangers. Fuyant Naples, qui nageait dans le sang, je traversai à pied la Calabre, d'où une barque de pêcheurs me jeta clandestinement, et pendant une nuit d'orage, sur une grève déserte, au pied de l'Etna. Le lendemain, je m'aventurai jusqu'à Paterne, où mon oncle était revenu après mon évasion de Cata ne. J'étais méconnaissable: je portais déjà cette barbe et cette robe qui avaient servi à me déguiser pendant mon périlleux voyage. Je me donnais pour un frère quêteur du Mont-Gargano, et j'étais pris pour tel par tout le monde. Arrivé dans ma ville natale, j'allai droit à la maison de mon oncle ; le cœur me battit violemment en la voyant fermée du haut en bas. Je frappe... point de réponse. Je réitère... même silence. — « Vous ne savez donc pas, me dit enfin un pas-
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M saut, que ce bon chanoine a cessé de vivre? On « peut bien dire de lui qu'il s'est endormi du som- K meil des justes. Il n'a plus fait que languir dece puis la mort tragique de son neveu Castoréo , « qu'il aimait comme un (ils et qui lui a causé « bien des chagrins. » — Je n'en pus écouter davantage, et m'enfuis vers la montagne en fondant en larmes.
« Le dernier fil qui m'attachait au monde était brisé, car mon père était mort depuis longtemps et mon oncle était mon dernier parent. Mej amis d'enfance, mes amis les plus chers, avaient péri sur l'échafaud ou lani^uissaient dans les cachots et dans l'exil; moi-même entin j'étais mort. Jamais homme fut-il plus isolé sur la terre? J'acceptai ma destinée telle que Dieu me la dispensait ; loin de marchander avec elle, je ratifiai moi-même l'isolement auquel j'étais cgndamné en prononçant des vœux éternels sous le nom de frère Agathon, et je vins, à l'âge de trente-cinq ans, m'ensevelir dans ces terribles solitudes, que depuis je n'ai jamais quittées. Vous croyez peut-être que ce grand sacrifice fût de ma part un acte de décou-
ragement, de désespoir? Non, madame, non; je n'ai abandonné aucune de mes convictions, aucune de mes espérances ; elles vivent toutes en moi comme aux jours fervents de ma première jeunesse ; et si je ne suis pas destiné à les voir réalisées avant de mourii*, je les emporterai dans la tombe, sans que le doute les ait ébranlées. Les hommes passent, les idées restent, et Dieu les glorifie quand vient leur jour. Mon horizon s'est étendu, mon âme agrandie ; l'or pur de l'intelligence s'est peu à peu dégagé de l'alliage des passions, et les scories de mon cœur sont restées dans les régions basses comme celles du volcan. N'ayant point d'avenir pour moi-même, je me complais dans celui del'humanité, et il m' apparaît sous les formes les plus consolantes. Assis sur la pierre où vous êtes et les yeux fixés sur cette Sicile adorée pour laquelle j'ai donné ma vie, je m'absorbe des journées entières dans mes méditations solitaires, et je lis audelà des temps. Doué par éclairs de l'esprit des prophètes, je vois resplendir dans les profondeurs de l'avenir cet âge d'or qui est devant nous, non derrière, comme l'ont dit les poètes ; et
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ces visions anticipées sont pour moi pleines d'ivresse et de ravissement. Je suis heureux du bonheur des hommes ; pour le hâter, ne tùl-ce que d'un jour, ce bonheur tardif, je revendiquerais avec transport, Dieu m'en est témoin, Téchafaud dont il m'a préservé Et sipar instants la solitude me pèse, si mes yeux ont soif d'une figure humaine, je descends dans ma ville natale ; j'erre incognito, comme l'ombre de moi-même, aux lieux charmants où passèrent si vite mes jours d'innocence ; j'y reconnais des visages qui ne me reconnaissent pas ; on parle au frère Âgathon de Castoréo ; on lui montre la maison où il naquit, les rues qu'il traversait, les arbres qui ombrageaient ses jeux, on le conduit au tombeau du prêtre vénérable qui fût son oncle, son ami, et l'on s'étonne qu'il baigne de ses larmes la pierre de ce tombeau révéré. Ame indulgente et tendre, pardonnez-moi de vous avoir contristée ! Nous nous aimions sans nous comprendre; car nous n'avions à remplir icibas ni la même mission ni les mêmes devoirs , et nous n'aurons pas le même compte à rendre au dernier jour. J'étais né pour l'orage, vous étiez
né pour la paix ; mais, nos destinées accomplies sur la terre, nous nous retrouverons pour nous comprendre, en nous chérissant plus encore, et pour toujours, dans les royaumes invisibles de l'esprit, où il n'y a plus d'orages, plus d'adieux !
« Tels sont mes pèlerinages au milieu des hommes. Après quelque temps passé parmi eux, je les aime davantage, car mon amour se retrempe au spectacle de leurs souffrances, et mon cœur s'attendrit sur les maux sans nombre qui affligent la famille humaine ; je regagne à pas lents la montagne ; les génies de la soHtude me connaissent, ils m'accueillent avec joie, ils peuplent ma grotte obscure des apparitions radieuses de la future humanité. »
Soit émotion, soit fatigue, Castoréo fit une pause. Il ne parlait plus, que Carohne l'écoutait encore : jamais pareil langage n'avait frappé ses oreilles ; ce qu'elle entendait était si nouveau pour elle, que, tout en étant captivée par la nouveauté même de cette confession volontaire, elle se demandait si
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l'homme qui était devant elle était un visionnaire ou un saint, et si elle devait admirer ou sourire. Elle fixait sur lui des regards étonnés et rêveurs.