L ENTREVUE
à mort par vos vice-rois. Viendriez-vous ici pour faire exécuter leur sentence î
— Je viens ici pour la casser.
— Vous vous y prenez un peu tard ; Dieu luimême l'a cassée depuis long-temps, il ne l'avait pas ratifiée.
— Les princes, dit fièrement la reine, qui se retrouvait tout entière dès que la lutte, une lutte quelconque, était engagée, les princes sont icibas les représentants de Dieu, ses ministres, leurs arrêts sont les siens ; ce qu'ils jugent sur la terre est jugé dans le ciel.
— Vous voyez bien que non : Castoréo, frappé de vos condamnations, est devenu, en dépit d'elles et malgré vous, l'homme de Dieu.
— Vous avouez donc que vous êtes Castoréo ?
— Oui, je fus Castoréo ; si je le niais, vous pourriez croire que c'est par crainte, et la crainte est morte depuis longtemps dans mon âme, comme l'espérance. Mais que voulez-vous de moi, madame? Ce désert sauvage, ma robe de bure, cette caverne iéuéuroMse, toiil iei ne vous dit-il pas que
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VOUS n'êtes plus au séjour des vivants ? Que venezvous faire parmi les morts!
-- Je viens les ressusciter.
— Savez-vous s'ils y consentent? savez-vous s'ils ne préfèrent pas le silence et la paix de leur tombeau volontaire aux vains bruits, aux vains orages de l' existence que vous voudriez leur rendre ? Laissez-moi, madame, laissez-moi dans mon cercueil; je ne veux pas ressusciter. Mais que dis-je? ces paroles sont dans ma bouche un blasphème ; ce qu'on appelle la mort est la vie; cette robe de moine, que vous prenez pour un linceul, est un habit de fête : je suis entré avec elle dans un nouveau monde, et n'ai compris le bonheur qu'après l'avoir revêtue.
— Le bonheur?... Ici?
— Ici, madame. Mais ce n'est pas le bonheur comme vous l'entendez ; ce bonheur-là, j'essayerais vainement de vous en donner l'idée, vous ne le comprendriez point. Et d'ailleurs, vous n'êtes pas venue, j'imagine, pour entendre ma confession.
— Je viens, au contraire, pour vous faire la mienne.
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— Non, madame, non, vous ne vous confessez à personne, pas même à Dieu ; vous avez trop d'orgueil, pas assez, peut-être, pour être humble devant lui et sincère avec vous-même. Je ne sais si je dois ouvrir ou fermer l'oreille à vos paroles, car votre voyage a, j'en suis certain, un but intéressé.
— Castoréo, vous m'avez toujours mal connue. Avant de me juger, écoutez-moi.
— Je vous écoute, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, et en montrant à Caroline une pierre carrée qui était à l'entrée de sa gTotle.
Il jouait évidemment le rôle du prince, la reine celui du sujet. La faisant asseoir au lieu d'attendre qu'elle lui permît de s'asseoir lui-même, il prenait en tout l'initiative : c'était le monde renversé; mais il était bien question d'étiquette ! Du reste il n'agissait ainsi ni par vengeance, ni par bravade , mais tout naturellement, sans préméditation, par la seule force des choses et aussi d'une position exceptionnelle. Il avait conservé , durant l'entretien, son avantage du début; constamment calme, impassible, il avait parlé sans colère, sans amertume, même en rappelant sa condamnation.
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On eût dit véritablement une ombre des Champs- Elysées racontant à un visiteur étranger son existence antérieure, ou même celle d'un autre.
Caroline, dont les passions étaient si impétueuses, si indomptables, subissait l'influence de ce gi'and contraste et l'ascendant de ce grand caractère. Pour la première fois de sa vie elle trouvait en face d'elle quelque chose de plus fort qu'elle, et touchait du doigt , pour ainsi dire, une supériorité morale que sa conscience la forçait de reconnaître, d'accepter. Son orgueil n'avait jamais été mis à une si rude épreuve. Elle s'attendait, de la part de son ennemi, à des récriminations violentes, à des éclats de colère, à des injures, à des outrages ; ses plans de défense, tous ses calculs étaient déjoués ; la froideur de son ennemi la dominait, l'écrasait. Elle s'assit sur la pierre qu'il lui avait désignée; lui s'assit sur une autre, à quelques pas d'elle.
Ils tournaient le dos au cratère et avaient devant eux, sous leurs pieds, le plus beau paysage de l'Europe. Rasant la cime des forêts qui couvrent la région boisée, l'œil descend sur les bases enchan-
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tées de la montagne, sur ces vergers, ces champs, ces prés fleuris, ces villages et ces villas que nous avons traversés au lever du soleil. Plus bas dort Catane au milieu 'de ses campagnes voluptueuses, et la blancheur éclatante de ses édifices tranche sur la sombre verdure des orangers et des caroubiers ; plus bas encore la vaste et fertile plaine, que la ville baptise de son nom, déroule les larges ondulations de ses moissons d'or ; le Symèthe argenté la traverse et la féconde; le lac deLentini brille au milieu comme une glace, et les collines parfumées d'Hybla, célèbres pour leur miel, l'enlacent de leurs bras gracieux; mais, vus de si haut, monts et collines disparaissent ; les têtes les plus élevées s'humilient et s'abaissent au pied du roi qui les efface ; on ne les voit pas, on les devine seulement à leur ombre, comme les montagnes de la lune ; de grandes lignes noires représentent les hautes chaînes dont la Sicile est sillonnée. De là tout paraît plaine : l'île entière a l'air d'une carte déroulée ; on la tient presque à la main ; d'un regard on l'embrasse dans tous ses détails, avec ses villes, ses rivières, ses golfes, ses promontoires, et de tous les côtés on
a la mer pour horizon. Cette vue perpétuelle de l'océan imprime au paysage un sentiment d'infini qtii rend plus imposante encore et plus grandiose cette incomparable scène. Ce panorama est sublime, mais il est muet : les bruits de la terre ne montent pas jusque-là ; si quelque voix trouble de loin en loin le profond silence de ces solitudes, c'est la voix du volcan qui rugit dans ses abîmes sans fond, c'est le sifflement aigu de la fumée ou de la flamme qui tourbillonnent en s' échappant du cratère, et répandent dans l'air une âpre odeur de bitume et de soufre.
La reine et Castoréo demeurèrent quelque temps silencieux en présence de ce grand spectacle, moins préoccupés sans doute du spectacle lui-même que de l'étrange fatalité qui les réunissait dans un lieu pareil. La reine fut la première à rompre le silence :
— Castoréo, dit-elle, vous êtes l'homme que j'ai le plus haï dans ma vie sans vous connaître, car je vous vois aujourd'hui pour la première fois, et moi, sans doute, je suis la femme que vous haïssez le plus.
— La haine est un sentiment que je ne corn-
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prends plus, et le mot qui l'exprime a cessé d'avoir un sens pour moi.
— Tant pis ! car qui ne hait point n'aime point, et si vous n'aimez rien, pas même votre patrie, c'en est fait de l'espoir que j'avais fondé sur vous.
— Vous m'avez dit, madame, que vous veniez me faire votre confession, non recevoir la mienne; pourquoi donc me demander compte de mes sentiments ?
— Puisque vous me rappelez à mon rôle de pénitente, je vais m'y renfermer. Oui, Castoréo, je vous haïssais. Chef des novateurs, des jacobins de Catane, vous m'outragiez dans vos clubs et comme reine et comme femme ; la reine aurait pu pardonner peut-être, la femme ne pardonna pas. Je devais être vengée, je le voulais, je le fus... du moins je crus l'être ; votre condamnation satisfit ma haine et la justice, car enfin vous étiez un perturbateur, un factieux, vous aviez mérité l'arrêt qui vous frappa, et si alors j'eus un regret, c'est que votre prétendu suicide frustrât l'échafaud d'un grand coupable et la Sicile d'un grand exemple. Vous le voyez, je ne marchande pas avec vous, et ne me ,
fais pas meilleure que je ne le suis. Bien loin de jouer la comédie ridicule des justifications après coup, je n'atténue rien et vais de moi-même audevant de vos légitimes ressentiments.
— Mes ressentiments?... Ne vous ai-je pas dit, madame, que ces mots-là n'avaient plus pour moi de sens? C'est à peine si j'ai conservé un souvenir vague et confus des choses que vous me rappelez, j'ignore dans quel but.
— Dans le seul but de vous les rappeler, atin que, plus tard, vous ne puissiez m' accuser devons avoir pris par surprise.
— Me prendre par surprise! moi? Pourquoi faire ? Je ne comprends pas encore ce que vous voulez de moi.
— Vous le comprendrez tout à l'heure : laissezmoi poursuivre. A la haine succéda l'oubli, vous étiez mort, et avec vous le venin où vous empoisonniez vos traits séditieux. D'ailleurs, les insultes, les calomnies que vous aviez été le premier à susciter contre moi, furent suivies de tant d'autres calomnies, de tant d'autres insultes, votre insolent exemple fut si bien imité, que je li'avais pas trop
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de toute mon énergie, de toutes mes forces pour faire tête au présent, sans me préoccuper encore du passé. Votre nom même, ce nom qui avait excité en moi tant et de si justes colères, sortit de ma mémoire tout à fait. La haine et la vengeance s'endorment sur les tombeaux. Bien des années, bieniées orages avaient passé ; je ne songeais plus à vous; tout à coup, j'apprends que votre mort est une fable, que le père Âgathon et Castoréo sont un seul et même homme. A l'instant, je pars, j'arrive, et je viens vous proposer d'oubher, avec le passé, nos vieilles inimitiés, nos vieilles querelles, et de nous allier dans un but commun.
-— Et ce but?
— Est la délivrance de la Sicile, qui gémit depuis trop longtemps sous le joug britannique.
— Vous, madame, délivrer la Sicile !... Sans doute, comme vous avez naguère délivré Naples avec Rufifo. N'ayant pas, cette fois, un cardinal à compromettre, vous vous rabattez sur un ermite.
— Dites un Pierre l'Ermite ; car c'est une croisade qu'il s'agit de prêcher en Sicile^ la plus