V. — HECTOR ET ASTYANAX
C'étaient des raisons d'intérêt qui avaient contraint Carpeaux à quitter Rude en 1847 pour entrer chez Duret. Grâce à l'appui d'Abel de Pujol, son compatriote, qui lui témoigna toujours la plus grande bienveillance, voici Carpeaux admis, non sans peine, dans le nouvel atelier. Deux maîtres, deux méthodes : Rude prétendait que la nature doit être copiée avec une exactitude toute mathématique à l'aide du compas et du fil à plomb, tandis que l'Institut, dont Duret représentait la doctrine, préférait aux mensurations le sentiment, guidé par les souvenirs de l'antique.
L'école étant pour lui « une question d'avenir et d'existence », le jeune artiste prit bientôt l'air de la maison et après quelques menus succès scolaires, Duret lui promit « le Grand Prix dans deux ans », à condition d'étudier « le style de la belle époque des Grecs » et l'anatomie, « cet alphabet de l'art statuaire ».
En loge, en 1850, il obtient une mention honorable avec Achille blessé au talon par la flèche de Paris. En 1851 le premier prix est décerné à G. Crauk. Le concours de tête d'expression en 1852 lui vaut une simple mention, et l'hostilité de Lemaire le fait descendre au second rang lors du concours de Rome pour son Philoctète dans l'île de Lemnos. C'est plus qu'une déception, c'est un vrai désespoir, d'autant plus vif que ses maîtres et ses camarades avaient été unanimes à lui
prédire le succès. Il accuse la fatalité et maudit le jour où il a pris l'ébauchoir.
Il n'y eut pas de premier prix en 1853, mais Carpeaux, classé en tête, obtient comme compensation la commande du Génie de la Marine pour le pavillon de Rohan. S 'étant vu classé cinquième au concours d'essai de 1854, le jeune sculpteur découragé disparaît pendant trois semaines. On croyait qu'il avait abandonné la lutte, quand un matin il arrive exalté et fiévreux : en huit jours il eut terminé le groupe d'HECTOR implorant les Dieux pour son fils Astyanax. Le su jet était inspiré de l'épisode fameux : « Aussitôt le glorieux Hector ôta le casque de dessus sa tête et le déposa tout étincelant sur la terre ; puis, quand il eut baisé son fils chéri et l'eut balancé dans ses bras, il adressa cette prière à Jupiter et aux autres dieux : « Jupiter, et vous tous, dieux, faites que mon fils devienne, comme je le suis, illustre parmi les Troyens... Qu'il rapporte les dépouilles sanglantes de l'ennemi tué par son bras, et que sa mère se réjouisse dans son cœur. »
Carpeaux, au lieu de traduire l'invocation comme les autres, par un bras levé, a manifestement tenté de la rendre par la seule force de l'expression.
« Aucune trace d'originalité dans les concours de Carpeaux — a dit P. Mantz — il n'a nullement commencé par la révolte. » Mais, n'oublions pas que cette soumission momentanée était pour l'élève la condition absolue de son indépendance future.
Le plâtre se trouve au musée de l'école des Beaux-Arts. Un moulage est à Valenciennes.
v. — Hector et Astyanax
(PlATRE. ■ MUSÉE DE VUENCIENNES)
PNOT. DELSART