VI. — LA PALOMBELLA
Voici enfin Carpeaux libéré des soucis matériels, débarrassé de ces besognes marchandes qui lui ont pris tant de temps et auxquelles il a si souvent craint de ne pouvoir échapper. Il se sent en mesure de défendre maintenant cette liberté si durement acquise, et à Rome, où il arrive en janvier 1856, il se fait remarquer par un beau mépris des règlements. Son directeur, le peintre Schnetz, sans cesse partagé entre son désir de lui être agréable et sa crainte des responsabilités administratives, constate avec désespoir : « M. Carpeaux ne sait rien faire comme tout le monde I » Quand il reste à Rome, et nous verrons qu'il s'en absente volontiers, le sculpteur ne s'enferme pas dans la Villa. Il court de la Sixtine, où il se prosterne chaque matin devant Michel-Ange, aux quartiers populeux, où il s'extasie devant la noblesse d'attitude des femmes du peuple. Une d'elles surtout, une jeune fille de la Sabine, attire son attention, par la façon délicate dont elle vient en aide à ses compagnons. Une idylle s'ébauche, qui finit en drame, la jeune femme s'était — dit-on — laissée mourir de consomption pour ne pas faire obstacle à l'avenir de son ami. Un buste conserve le souvenir de cette liaison. C'est la Palombella, premier envoi de Rome de Carpeaux (1856).
Nous ignorons s'il fut dès lors remarqué, mais lorsqu'il reparut en marbre, au Salon de 1864, l'artiste était célèbre et son œuvre retint l'attention des critiques.
De Ruys en admire « la morbidesse étrange adoucie par la fermeté nerveuse des traits... les arcades sourcilières fièrement accentuées et les paupières diaphanes. Les tempes et les joues — ajoute-t-il — sont douces en même temps qu'elles sont fermes. Toutes ces nuances et les transitions qu'elles impliquent sont magistralement exprimées par un ciseau qui sait rendre énergique et suave à la fois le marbre qu'il a fouillé. » (Courrier Artistique, 1864.)
« L'exécution — dit Auvray — a quelque chose de vague qui donne un sentiment de douceur qu'on aime à trouver dans cette superbe tête italienne. » E. About pensait aussi que « la profondeur du sentiment ainsi que la richesse et la coloration des draperies » apparaissent comme « voilés » comme u vaporeux » et «à demi-cachês par la brume ».
Parmi les exemplaires connus de la Palombella signalons une terre cuite au musée de Yalenciennes. Ce même musée possède une variante, reproduite ici, du buste original. Carpeaux avait l'intention, dit-on, d'en tirer une « Patrie ». Il a simplifié le vêtement qui se cassait en plis trop colorés, et remplacé la coiffure italienne, qui jetait sur le visage une ombre épaisse, par une couronne d'épis et de fleurs des champs. D'où le titre l'ÉTÉ, sous lequel la tradition désigne cette œuvre.
vi. — L'Eté (platke,