PORTRAIT DE CARREAUX PAR LUI-MÊME
(Musée de Valenciennes.)
1. André Pératé, Le Salon d'Automne (Gazette des Beaux-Arts, 1907, t. II, p. 386\
Carpeaux ont suggéré, quand ils les virent rassemblés au rez-dechaussée du Grand Palais, des conclusions justement contraires. Ceux-là, ayant éprouvé devant les morceaux qu'une vente publique dispersa voici près de deux ans, la « joyeuse surprise » dont parle M.André Pératé, restent et resteront fidèles à leur première émotion, puisqu'on ne leur donne aucune raison valable de s'en désabuser.
Le sculpteur, dont la gloire semblait depuis longtemps hors d'atteinte, faudra-t-il qu'on soit réduit à le défendre, lui aussi ? Persécuté par l'Institut pendant toute sa vie, il ressent de tels dégoûts, qu'il pense à s'expatrier en 1872, trois ans avant sa fin prématurée. N'est-ce pas une aventure singulière qu'aujourd'hui, après trente ans écoulés, certains délicats paraissent las d'entendre célébrer l'indépendance de son génie et les bienfaits de son influence? Quel chagrin pour lui, s'il eût pu prévoir qu'on voudrait découvrir du convenu et de l'artificiel jusque dans celles de ses œuvres qui, à leur apparition, soulevèrent chez les partisans de l'Ecole les indignations les plus violentes ! « Il y a », dit M. Pératé en songeant à XUgoiin et même à Y Apollon de l'Opéra, « il y a de l'académisme dans cette victime des académies. » Cette boutade n'est pas seulement injuste; elle est ingrate; car elle néglige la reconnaissance due à un maître qui fut à la fois le légitime héritier de nos plus saines traditions et l'annonciateur du meilleur avenir.
Elles sont toujours bonnes à citer, les paroles si généreuses que le marquis de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts, prononça sur la tombe de Carpeaux, et dans lesquelles il eut le très grand honneur d'exprimer le jugement de l'histoire : « ... quand une école va tourner à la froideur, à la petite manière et à l'affaissement, s'il survient un homme qui lui rappelle que la vie est quelque chose dans la représentation des êtres vivants, et qu'une société aussi mouvementée que la nôtre ne peut guère s'exprimer que par le mouvement; si, par l'exemple de ses œuvres, il fait rentrer cette école dans la tradition constante des plus illustres artistes de son pays, nous pouvons proclamer hautement qu'il a bien mérité de ce pays et que son nom a droit d'être inscrit sur la liste de ses plus glorieux enfants. »
L'histoire de la sculpture en France, depuis un siècle, est dominée par quatre noms : Rude, Barye, Carpeaux, Rodin. On l'a dit et redit; mais il y a des vérités qu'il ne faut pas laisser oublier et aux dépens desquelles il est dangereux de chercher du nouveau. Ces quatre noms forment deux groupes qui remplissent deux
périodes glorieuses. L'art de Rude et de Barye se rattache encore à celui de David. Sauf dans YUgolin, chef-d'œuvre de sa jeunesse, Garpeaux prépare Rodin plus qu'il ne continue Rude. 11 rejoint Houdon à Rodin. Si, comme il n'est pas interdit de le croire, le basrelief exposé au dernier Salon d'Automne par M. Maillol marque pour la sculpture une évolution nouvelle, déjà indiquée par les précédents efforts du même artiste, on peut excuser les jeunes gens qui jugeraient inutile aujourd'hui d'interroger l'œuvre de Carpeaux. Aussi bien ne se détournent-ils pas, avec respect, de Rodin lui-même? Mais, en paraissant réagir contre ces deux maîtres, ils ne sauraient dissimuler ce qu'ils leur doivent. De tout temps, les fils ont pris volontiers le contre-pied des idées paternelles, et cependant c'est de leurs pères qu'ils ont reçu la force même de les combattre. Si, dans la chaleur de la lutte, ils sont injustes, la postérité ne le sera pas et saura voir l'enchaînement ininterrompu qui leur échappe.
l\ est impossible qu'un sculpteur ne soit pas un dessinateur, et, s'il a du génie, les croquis où s'annonce la première pensée d'une statue ou d'un groupe auront le même intérêt et la même beauté que tel crayon où un grand peintre a cherché l'ordonnance de son œuvre.
Avec quelle pieuse émotion ne considérons-nous pas aujourd'hui la mince feuille de papier quadrillé sur laquelle Carpeaux crayonna fougueusement, en une minute d'inspiration, le groupe fameux qui devait illustrer la façade de l'Opéra (collection Jacques Doucet) ! On sait que la Danse avait été d'abord attribuée à Eugène Guillaume. Carpeaux, à qui revenait la Musique, en avait ébauché aussilôt une maquette en terre d'un caractère puissant et grave. « Mais la Danse n'inspirait pas Guillaume et il offrit à Carpeaux un échange qui fut accepté. Convoqué chez Garnier, Carpeaux fit immédiatement devant lui un croquis du groupe absolument tel qu'il fut exécuté depuis1. » Cette anecdote est confirmée par le témoignage de Garnier lui-même, dans son livre sur Le Nouvel Opéra2. Mais, d'après Garnier, le dessin exécuté devant lui par Carpeaux, à la plume et non au crayon, ne serait pas celui qui appartient aujourd'hui à M. Jacques Doucet. Le croquis dont il donne la reproduction présente avec l'œuvre réalisée de très grandes différences : seule la figure centrale de Y Apollon est reconnaissable. Entre ce premier croquis et celui de la collection Doucet se placent sans doute les recherches pour les diverses figures du groupe, qu'on peut voir au