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Charles Carpeaux, La Galerie Carpeaux

2. Cité par Ernest Chesneau, Le Statuaire J.-B. Carpeaux, p. 110.

musée de Valenciennes. C'est quand son projet se trouva suffisamment mûri par ces études de détail que Carpeaux jeta sur le papier le dessin au crayon de la collection Doucet. Et cela ne diminue en rien l'intérêt de ce document : il n'en est que plus précieux pour nous. Car, s'il ne représente pas la première étape du travail de Carpeaux en présence de la commande dont il venait d'être chargé, il est le premier état de la conception définitive; il nous montre comment, après les tâtonnements inévitables, elle apparut tout d'un coup à son imagination avec ce caractère de nécessité qui fait dire à l'artiste : « J'ai trouvé ! »

Études préparatoires d'oeuvres que nous avons admirées dans le marbre ou dans le bronze, projets de monuments qui n'ont pas été exécutés, les croquis de YUgolin, de la décoration du Pavillon de Flore, d'un tombeau pour la marquise de La Valette, d'un monument en l'honneur de l'avocat Billault, d'une Jeanne d'Arc rêvée, d'un groupe de Paul et Virginie, d'une statue, destinée au Panthéon, de Saint Bernard prêchant la Croisade, prouvent la même spontanéité d'invention, la même verve qui indique le mouvement par les balafres impatientes et sûres de la plume ou du crayon.

Il est plus rare qu'un sculpteur se serve du pinceau et de la couleur quand il médite des œuvres qu'il devra réaliser avec l'ébauchoir '.

Carpeaux avait déjà pris celte habitude au temps de son séjour à la Villa Médicis, comme en témoignent les esquisses peintes du Pêcheur napolitain et de YUgolin. La belle étude de nu qui appartient aujourd'hui au musée de Valenciennes, et où l'on reconnaît le corps vivant et souple de la Flore, n'est pas le moins intéressant exemple d'une méthode qui, sans oublier son objet final, cherche volontiers une aide dans les ressources de la peinture.

Mais innombrables sont les études dessinées ou peintes qui ne trahissent aucune préoccupation de sculpteur ; et ce sont celles-là qui nous touchent le plus.

L'amour de la vie, du mouvement et de la couleur qui donne un caractère presque pictural à des œuvres comme le groupe de la Danse, le bas-relief de Flore, la Fontaine du Luxembourg , devait

1. Il faudrait, quand il s'agit de Carpeaux, dire : avec la main, si l'on en croit Philippe Gille, cité par Ernest Chesneau (Le Statuaire J.-B. Carpeaux, p. 203) : « Il ne se servait pas de l'ébauchoir, et ses doigts faisaient la plus grande besogne. De temps en temps, il s'emparait d'un morceau de bois quelconque, et s'en servait en guise d'outil improvisé, »

inspirer à Carpeaux l'ambition de traduire, sur le papier ou sur la toile, son émotion directe devant la nature. Pour faire de lui un peintre véritable, il suffisait d'un don en quelque sorte manuel et d'une facilité qui ne lui ont certes pas manqué. Si c'est à la matière et aux moyens de la sculpture qu'il a confié ses créations les plus fortes, il a toujours eu un œil de peintre sensible au spectacle fugitif et sans cesse renouvelé de la vie quotidienne. Il eut le don, et il voulut l'avoir. Dès le temps de sa pension à Rome, l'exemple des grands génies de la Renaissance l'obsède, et particulièrement celui de Michel-Ange, qui représente pour lui la passion et la vie, et en qui son instinct vénère le plus magnifique modèle de l'artiste universel qu'il aurait voulu être lui-même : peintre, décorateur, sculpteur, architecte.

Un mois avant sa mort, alors qu'il n'est déjà plus qu'une ombre désespérée, c'est à Michel-Ange qu'il dédie ses derniers enthousiasmes : il célèbre à sa façon le quatrième centenaire du grand Florentin, en fleurissant de ses mains moribondes une statuette de Michel- Ange enfant. Parmi les meilleures joies de sa vie d'artiste, un souvenir ne cessa pas de le hanter : celui des paroles prononcées en 1862 par la princesse Borghèse devant VUgolin, dans l'atelier de la Villa Médicis. Il semblait à cette âme ardente et fruste, où l'amour désintéressé de l'art se mêlait à un désir ingénu de gloire et d'aristocratie, que l'admiration de la grande dame, descendante par le sang de l'illustre Vittoria Golonna qu'aima Michel-Ange, consacrât dans le fils du maçon de Valenciennes un descendant par le génie du maître dont il avait fait son dieu. Et n'est-ce pas à Michel-Ange encore qu'il pense, quand il songe à des fresques ou quand il jette sur le papier des projets d'architecture?

Comme tous les vrais artistes, Carpeaux a couru les musées, passionnément, à l'aventure : de nombreux dessins, parfois exécutés de souvenir1, nous instruisent de son culte pour les chefsd'œuvre de toutes les époques. Bien que nous connaissions de lui maint croquis d'après le Penseur et le Moïse, et la Vierge de Bruges et la Pietà de Saint-Pierre, n'est-il pas curieux que, dans l'œuvre de Michel-Ange, il revienne toujours aux grandes compositions peintes, à la Chapelle Sixtine? VUgolin fut préparé par de nombreuses études

1. En marge d'un croquis à la plume fait de souvenir (album de l'Ecole des Beaux-Arts), on lit ces mots jetés au hasard, dans tous les sens du papier : « Où est donc ma mémoire, ô Raphaël .'...Heureux ceux qui savent... Je suis un àne... Je ne sais rien... Et toi, Michel-Ange, que ne m'aides-tu, génh sublime ? »

du Jugement dernier. Sauf Michel-Ange d'ailleurs, les maîtres qu'il interroge avec prédilection sont ceux surtout qui ne furent que des peintres. C'est Delacroix, c'est Géricault, et on comprend qu'il aimât encore en eux des passionnés, des révolutionnaires. On est plus surpris de trouver dans l'album donné au Louvre par le prince Stirbey un croquis, assez attentif, d'après la Françoise de Rimini d'Ingres, ou un crayon d'après la Femme de van Eyck. Cependant, d'autres copies, interprétations libres sans doute, mais faites avec amour, nous intéressent davantage, parce qu'elles datent de l'époque où Carpeaux est en pleine possession de son originalité. A côté des géants dont il admire, dont il voudrait, dont il a su parfois, s'assimiler la mâle puissance, il s'adresse, en écoutant désormais les seuls ordres de son instinct, aux génies plus subtils, plus voluptueux, à ceux qui ont rendu le moelleux de la chair féminine, à ceux qui ont pénétré les secrets de l'enveloppe, à ceux qui ont su capter dans les lacs d'un sourire l'énigme de la personnalité humaine.

Le sourire de Y Apollon, de la Flore, de MUe Fiocre, de la Duchesse de Mouchy, exprime plus et mieux que le plaisir : il est le clair symbole par lequel un artiste nerveux et sensible traduit la force mystérieuse qui maintient en chacun de nous la vie. C'est donc sans surprise que nous voyons Carpeaux rechercher dans l'histoire de l'art les plus illustres sourires, celui de Léonard et celui de Corrège, celui de Houdon et celui de Prud'hon. Vénus, Mars et ï Amour , grande étude pleine de charme et d'abandon, témoigne de son admiration pour le peintre de YAntiope, et mérite une place dans notre souvenir à côté des célèbres copies de Manet ou de Fantin-Latour d'après la Vierge au lapin, V Embarquement pour Cythère ou les Femmes d'Alger. Il fait, par un dessin très poussé, ses dévotions à l&Joconde. Ailleurs, devant le Voltaire de Houdon, il saisit d'un crayon rapide l'esprit et le feu dont le sculpteur anima ce masque de vieillard décharné, que soutient la seule volonté de vivre. Et comme l'on conçoit sa tendresse pour cette Mme Jarre, qu'on a parfois appelée la « Joconde française » ! Le dessin qu'il nous en a laissé ne se pique pas de fidélité littérale, mais il est délicieux : c'est Prud'hon, et c'est Carpeaux; s'il n'y avait quelque différence entre les modes du premier Empire et les ajustements du second, nous pourrions presque croire qu'une ressemblance fortuite nous abuse, et que cette gracieuse et vivante image reproduit les traits d'une de ces grandes dames dont les bustes du sculpteur perpétuent pour nous l'élégance et la spirituelle animation.

Carpeaux ne ressemblait pas à ces artistes, parcimonieux de leur verve et de leurs loisirs, qui, enfermés dans leur atelier, préparent lentement, sans regarder autour d'eux, une œuvre dont rien ne saurait les distraire. Même dans les périodes où il est le plus occupé par ses grands travaux de sculpteur, il reste l'homme dont parlent les Goncourt : « C'est un artiste capable de faire un croquis en omnibus '. » Il s'était ardemment plongé dans la vie de son temps. Si son désir de jouissance s'est traduit quelquefois par des

LES ENFANTS DE CARPEAUX, DESSIN PAR CARPEAUX (Collection de M. Jacques Doucet.)

vanités puériles, si l'on s'étonne un peu de la fascination qu'exercèrent sur lui les prestiges de la cour impériale et si l'on sourit du grand homme qui souhaita, dit-on, un titre de baron, il ne faut pas juger trop sévèrement ces passions naïves, puisqu'elles ont fait de lui l'historien le plus lyrique à la fois et le plus vrai d'une société dont personne n'a mieux compris la grâce nonchalante et le voluptueux laisser-aller. Cette évocation d'un temps, elle est comme concentrée dans les admirables bustes des hommes et des femmes du second Empire, qui, comme les créations des poètes, vivent de la vie

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