Carte des Grands Lacs de l'Amérique du Nord [microforme]
EN 1669, M. de Courcelles, gouver- | neur général de la Nouvelle-F rance, accordait à Cavelier de la Salle l’au- Pa torisation de découvrir un grand | fleuve qui débouchait, croyait-on, | dans la mer Vermeille ou de Cali- EE) fornie. Il s'était laissé convaincre d'autant plus facilement que l'expédition ne devait rien coûter au Trésor !, Aussi, outre l'autorisation d'explorer
1 « Messieurs de la Sale et Dollier accompagnés de 12 hommes » Sont partis de ce pays à dessein d'aller reconnoistre un passage » qu’ils estiment trouver, qui nous donneroit communication avec » le Japon et la Chine. L'entreprise est aussy difficile que douteuse, » mais le bon est que le Roy ne fait point de dépense pour cette » prétendue descouverte. Dieu veuille qu'ils y réussissent, » — (Extrait d'une lettre du sieur Patoulet à Colbert, Québec, le 11 novembre 1669. M. Pigrre Marcry, Mémoires et Documents pour servir à l'histoire des origines françaises des pays d'Outre-Mer ; Paris, Maisonneuve et Ce, 1879, t. L, p. 81).
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les lacs, rivières et forêts de tout le Canada, il remit à la Salle des lettres de recommandation pour les gouverneurs de la Virginie et de la Floride, et lui rermit de s’adjoindre des soldats.
Au commencement de cette même année 1669, François Dellier de Casson, ancien officier de cavalerie, prêtre du diocèse de Nantes, séjournait chez un chef nipissirinien qui avait un esclave « d’une nation fortesloignée du Sud-Ouest ». Cet esclave, envoyé en mission à Montréal, parla si avantageusement de son pays, que M. de Queylus, supérieur du séminaire de Villemarie, invita l'abbé Dollier à s'y rendre comme missionnaire.
Dollier accepta avec empressement et se rendit à Québec pour se procurer les objets dont il avait besoin,
M. de Courcelles lui proposa de s'unir à Cavelier de la Salle et de faire avec lui le voyage qu’il « avoit prémé- » dité depuis longtemps vers une grande rivière qu'il » avoit connue {selon ce qu'il avoit appris des sauvages) » avoir son cours vers l'Occident, au bout de laquelle, » après sept ou huit mois de marche, lesdits Sauvages » disoient que la terre estoit coupée, c’est-à-dire, selon » leur manière de parler, que cette rivière tombait dans » la mer, et cette rivière s'appelle, dans la langue des » Iroquois, Ohio. C'est sur cette rivière que sont placées » quantité de nations dont on n'a veu encore personne » iCy, mais si nombreuses qu’au rapport des Sauvages, » telle nation aura 15 ou 20 villages. L'espérance du » Castor, mais surtout celle de trouver par icy passage » dans la mer Vermeille, où M. de la Salle croyoit que
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» la rivière a'Ohio tomboit, luy firent entreprendre ce » Voyage pour ne pas laisser à un autre l'honneur de » trouver le chemin de la mer du Sud, et par elle celui » de la Chinet».
Dollier de Casson et la Salle, ne pouvant autrement faire, se soumettent au désir du gouverneur général.
Dollier devait être accompagné d'un nommé Barthélemy, sulpicien comme lui. Mais M. de Queylus supposa charitablement que la Salle était homme à laisser ses compagnons en plein inconnu, sans se soucier de leur Sort, et remplaça Barthélemy par René Brehan de Gallinée, diacre du diocèse de Rennes, « pour avoir quelqu'un qui » Sceut un peu se reconnoistre pour le retour ou qui sceut » la situation des pays connus, afin de ne les jetter pas » avec imprudence dans de mauvais pas, et, de plus, on » eust esté bien aise d'avoir quelque carte asseurée du » chemin qu'on projetoit : »,
Gallinée était mathématicien, astronome et savait « bastir tellement que tellement une carte » suffisante pour toujours retrouver son chemin.
La Salle et Dollier, de retour à Montréal, organisent rapidement leur expédition et se mettent en route le 6 juillet 1669. Dollier a trois canots et sept hommes; la Salle, quatre canotset quatorze hommes. Des Iroquois qui ont passé l'hiver chez la Salle tiennent la tête de la flottille et servent de guides.
! Relation de Gallinée, — M, Pierre Marcry, 0p. cit. t. I, P. 114. 3 Relation de Gallinée. — M, P, Marory, op. cit.,t. 1, p. 115.
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Ces Iroquois disaient que la rivière Ohio « prenoit son origine à trois journées de Sonnontoua ss, et qu'après un mois de marche on y trouvoit les Honniasontkeroncens et les Chiouanons, et qu'après avoir passé ceux-ci et un grand sault ou cheute d’eau qu’il y a dans cette rivière, on trouvoit les Outagames et le pays des Iskonsogos, et enfin un pays si abondant en chevreuils et bœufs sauvages, qu'ils y estoient aussi espais que le bois, et une si grande quantité de peuples qu'il ne se pouvoit davantage ! ».
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Entre Montréal et le lac Ontario, la rrvigation a été difficile. I1 y a des rapides, et il faut, à chacun d'eux, prendre terre, porter bagages et canots. Au Long-Sault, le portage est de quinze kilomètres. Sur d'autres points, le canal s'élargit, le courant, devenu tranquille, forme les lacs Saint-François et Saint-Régis.
A sa sortie du lac Ontario, le Saint-Laurent a quinze kilomètres de largeur. Sur cette vaste nappe d'eau s'étale l'archipel des Mille-Iles qui se compose, non de mille îles, mais de deux mille et même plus2.
Nos explorateurs s'engagent dans ce labyrinthe. Tantôt le canal est si étroit que les arbres des deux rives mêlent leurs branchages ; tantôt les îles s'éloignent, un espace lacustre s'étale en plein soleil avec des îlots boisés qui se reflètent dans les eaux. De la péninsule du Prince-
1 Relation de Gallinée. — M. P. MarGry, op. cit., t. :, p. 116. 1 M. Éuisée Reczus, Nouvelle géogr. univers, t. XV, p. 448.
Edouard au lac Rock, sur une longueur d'environ deux cents kilomètres, c'est un merveilleux panorama,
Dans l’une des îles du nord de l'Ontario, la Salle construira, dans quelques années, le fort de F 1ontenac; uñ peu à l'ouest existe déjà la mission sulpicienne de Quinté, *
Par fatigue où par indifférence, Gallinée n’a pas un mot d'admifation pour cet archipel des Millé-Iies qui est cépendant l'une des splendeurs du Canada.
Le 2 août, Gallinée entre dans le lac Ontario, qui lui paraît grand comme une mer, C'est bien dite fer, en effet. Bien qu’en décroissance et, comme tous les grands lacs laurentins, en voie de passer de l'érat lacustre à l'état fluvial, il a une surface de 16 316 kilomètres carrés.
Le récollet Hennepin appelle ce lac Ontario, « qui veut dire beau Lac »; Champlain, « Outoouorons », d'après une tribu Sénéca: d'autres l'ont nommé lac des « Iroquois », « Cataracou@, « Saint-Louis », « Frontenac » ; pour Gallinée, comme Pour novs, c'est l' « Ontario ».
Les missionnaires désireraient passer par Quinté, mais ils craignent de perdre leurs guides, et au lieu d'aller au nord ils vont au sud, en longeant la côte orientale, Après trente-cinq jours de navigation ils arrivent à la Karontaguat, la Ganientaragouat ou «Rivière des Sables » de Charlevoix, probablement la Genesee.
Le 26 août 1669, Gallinée a fait, à l'embouchure de cette rivière, une observation au moyen du bâton de
Jacob : il a trouvé 43° 12’ de latitude nord. Il se trouvait un peu au nord du site de Rochester, qui est par 430 8/. Son observation est donc très exacte. Il en a fait d'autres, mais il ne les rappelle pas.
Quatorze jours avant, Gallinée, la Salle, dix français : et quarante ou cinquante sauvages se rendirent à un village tsonnontouan pour se procurer des guides. Après un mois de séjour dans ce village, où d’ailleurs ils furent bien traités, ils revinrent au campement du lac sans avoir obtenu ce qu’ils désiraient. Ils avaient vu l'horrible supplice d’un prisonnier de guerre, mais cela ne leur parut pas une compensation suffisante,
Gallinée compte, dans un rayon de deux à trois lieues, quatre villages tsonnontouans qui, réunis, peuvent mettre en ligne mille à douze cents guerriers. A quatre lieues au sud, au pied d’une montagne, il a trouvé des veines d’alun et, un peu plus loin, une source de pétrole.
Les explorateurs remonténtjen canot et passent devant la cluse du Niagara. Pressés d'arriver à Ganastogué, pour avoir des guides, ils me peuvent visiter les chutes, cette « merveille que je tiens d'autant plus grande, dit Gallinée, » que le fleuve de Saint-Laurent est un des plus grands » du monde. Je vous laisse à penser si ce n’est pas une » belle cascade de voir toute l’eau de ce grand fleuve, » qui à son embouchure à trois lieues de large, se pré- » cipitér de deux cents pieds de haut avec un bruit » qu'on entend non seulement du lieu où nous estions, » qui en est à dix ou douze lieues: mais encore de » l’autre costé du lac Ontario, vis-à-vis de cette embou-
» Chure, dont M. Trouvé m'a dit l'avoir entendu ! »,
D’après M. Vivien de Saint-Martin, le nom de ce canal vient de l’Iroquois Jaon Niakaré, les « Hauteurs du grand bruit ». Du lac Érié au lac Ontario, la distance en ligne directe est de 43 kilomètres, tandis que la lon- Bueur développée du canal est de 54 kilomètres.
[l y a 9 000 ou 10 000 ans, les chutes étaient à onze kilgmètres plus au nord qu'aujourd'hui. Si la destruction de la roche se continue dans les proportions observées jusqu'à ce jour, d’ici trente siècles la cataracte du Niagara se trouvera à la sortie mêrne du lac Erié 2.
Après cinq jours de marche, les Voyageurs arrivent à l'extrémité occidentale du lac Ontario. Gallinée peut alors
écrire sur sa carte : LAC ONTARIO. — J'ai passé du côté du
Sud que je donne assez exactement. Son tracé diffère pourtant beaucoup de celui des cartes actuelles. La baie Black est mal orientée. A la pointe sud-est il indique une petite baie qui n'existe plus sur les cartes. La côte méridionale, très régulière et formant seulement deux courbes très allongées, conserve sur la carte de Gallinée sa courbure générale, bien que les embouchures des rivières et les petites pointes soient exagérées.
A l'extrémité sud-ouest, il indique une anse profonde sur laquelle il donne cette explication : « Nous arrivasmes
1 Rel. de Gallinée. — M, P. MarGry, Op. cit., t. I, P. 140. — M. Trouvé était missionnaire à Quinté.
2 M. Vivien DE Sainr-Marrin, Nouveau dict. de géogr. univers., verbo Niagara. — M. Éusée RecLus, Nouv. géogr. univers.,
tr XV, pp. 440 et seq.
» au bout du lac Ontario, où est uñe belle grande anse » de sable, au fond de laquelle est l'embouchure d’un » autre petit lac qui se descharge, dans lequel nos guides » NOUS firent entrer environ demi-lieue, et puis descharger » nos canots dans l'endroit le plus proche du village, qui » en 6St pourtant à cinq ou six bonnes lieues ! ». Ce renseignement est précis, Cette anse a cependant disparu des cartes, à
Il convient de remarquer que Gallinée dessinait sa carte et écrivait sa relation il ÿ a 220 ans; que l'Ontario, comme les autres méditerranées laurentides, a subi des modifications et, comme nous l'avons dit, se transforme peu à peu de lac en fleuve. Il est donc permis de croire que son tracé représente assez exactement, dans son ensemble, la côte sud de l'Ontario en 1669.
Quand à la côte nord, qu'il n'a pas vue, le tracé en est conjectural,
Nos voyageurs se remettent en route le 22 septembre et arrivent le 24 à Tinaoutaoua, à l'ouest du « Fond du lac ». [ls y trouvent Louis Joliet qui revient d’une mission au lac Supérieur.
Joliet assure aux missionnaires qu'il a vu un pays superbe où peut s'exercer fructueusement la prédication . Chrétienne. A sés discours, il joint une carie de sa route.
La Salle pense autrement que son jeune émule. Vous serez En concurrence avec les jésuites, dit-il aux sulpiciens, et vous ne ferez rien.
1 Rel, de Gallinée, — M, P. Mary, op. cit., t, I, p. 140,
Les Sulpiciens ne l’écoutent pas. Alors qu'il ne pense qu’à se rendre sur l'Ohio, les deux missionnaires sont persuadés qu'il veut retourner à Montréal. « Il ne nous » en avoit point parlé, écrit Gallinée, mais nous nous en » estions bien aperceus ». La vérité est qu'ils ne savaient pas lire dans la pensée de la Salle et qu'ils comprenaient la langue outaouaise que parlaient les peuples dont Joliet les entretenait.
La séparation est résolue. La Salle a toujours eu avec eux d'excellents rapports, maisilsentbien que ces hommes, durs aux mors, entraveront son entreprise: et c'est avec une joie profonde qu'il les voit, en dépit de ses conseils, accueillir la proposition de Louis Joliet.
Le dernier jour de septembre, Dollier dit la messe, et presque tous les hommes des deux partis communient ensemble de sa main,
Le lendemain les missionnaires partent dans la direction de l'ouest, avec bon nombre d'incigènes qui les aident à porter leurs bagages et leurs canots. Quelques jours après, la Salle se dirige au sud, vers l'Ohio, qu'il découvrira et descendra jusqu'au Mississipi,
Après une marche de neuf ou dix lieues en trois jours, les Sulpiciens arrivent à la Grand River, que Gallinée nomme Rapide, à cause de la violence de son courant. Cette rivière est peu profonde et d’une navigation très pénible, Bien qu’elle ait seulement une quarantaine de lieues de cours, sa descente n'a pas demandé moins de : huit jours. Gallinée en exagère beaucoup les méandres. Trop occupé du canotage pour faire des observations, il
a dû se fier, pour en tracer le cours, à sa mémoire et à ses impressions.
Le 13 ou le 14 ils arrivent sur les bords du lac Érié, qui leur fait l'effet d'une « grande mer ». Gallinée suppose la côte septentrionale par environ 42° de latitude nord.
S'est-il placé derrière la petite presqu'île de Long- Point, par 470 30/ ? S'est-il placé au point le plus septentrional de la courbe, Par 42° 52/ ? Il se serait trompé d'environ un degré, La précision de son observation sur le lac Ontario ne permet guère d'admettre cette erreur ; une faute de copie paraît beaucoup plus probable.
Trois jours durant la petite troupe suit les bords du lac. Elle y trouve un Fays agréable, abondant en gibier, noix, châtaignes, pommes, prunes, raisins, alizes: ils décident de planter leur tente, pour l'hiver, dans ce plantureux pays.
La vigne y croît à l'état sauvage, produit beaucoup de raisin, que Gallinée trouve très beau et aussi bon « que le meilleur de France ». Ils en font du vin qui est « aussy bon que celuy de Grave ». Pour Gallinée, cette contrée est le « Paradis terrestre du Canada ». Etil ajoute : « Enfin nous pouvons dire que nous avons passé » l'hiver plus commodément que nous eussions fait à ». Montréal ! ». C'est aujourd’hui la contrée la plus riche et la plus peuplée de la province d'Ontario.
Le 23 mars 1670, jour du dimanche de la Passion,
! Rel, de Gallinée, — M, p. MarGry, op. cit. t. I, pp. 148-150,