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la Bibliothèque Nationale de Paris ou le British Museum de Londres qui pût suivre cette indication, et c’est surtout pour cette raison que j'ai envoyé ma carte à M. Marcel, mes amis les deux Cortambert, ses prédécesseurs à le Bibliothèque n'ayant pu faire cette recherche à cause de leur état de santé, fort précaire à cette époque.
Voici ce que M. Marcel à trouvé : une carte d'Europe
avec le seul titre £uropa dont le privilège en latin est donné Æagæ comitis, le 5 août (l’année a été effacée sur la planche), et qui a pour auteur Claes Jansson Visscher, latinisé en Nicolaus Joannides Piscator. Cette carte a les mêmes dispositions d’encadrements, de types et de plans de villes, et à peu près les mêmes dimensions que ma carte d'Amérique. Il y a dans le coin supérieur droit de cette carte d'Europe une dissertation de vingtsept lignes en latin, sur la situation du premier méridien sous la rubrique : De locorum longitudinis initio. On le voit bien, vingt-sept lignes n'auraient pu trouver place sur la carte d'Amérique de 1669, .où il y a déjà une longue dissertation de vingt-six lignes, « pour trouver la distance des lieux ».
Comme la date manque, on ne peut dire si cette tarte d'Europe de Visscher a précédé celle d'Amérique de 1669. M. Marcel semble croire qu’elle l’a suivie. Pour lui, le
nom et l’existence de l'ile Frisland attribuée à Zéno,
qui se trouve sur la carte d'Amérique de 1669, est la plus récente et dernière mention de cette terre. Toutefois on ne voit pas trop comment cette opinion concorde avec ce qu'il dit peu après d’une autre carte d'Europe publiée en 1659 par Joannes Blaeu, laquelle ne contient plus l’île Frisland. Suivant M. Marcel, Visscher a donné une seconde édition de cette carte de
Blacu de 1659, avec dédicace à Charles II d'Angleterre. Il est de toute évidence que, si la carte anc e d’Amérique de 1669 avait été dressée par Joanne. Blaeu ou par Nicolas Visscher, elle n'aurait pas dû contenir l’île Frisland supprimée dès 1659 par Blaeu et maintenue supprimée par Visscher dans sa seconde édition de cette carte.
Une remarque en passant : si ces deux cartes d’Europe ont été dressées par les mêmes auteurs que celle d'Amérique de 1669, comment se fait-il que ces deux cartes d'Europe portent les noms des auteurs, et les noms de lieux de publication, tandis que la carte d’Amérique ne porte rien du tout?
Voyons pour le destinataire ou pour la destination :
Une œuvre telle que cette carte d'Amérique de 1669, dont la construction et la gravure ont.dù demander beaucoup de temps et d'argent, n'a pu être pour ainsi dire clandestine, sans de bien fortes raisons. Car, il n’y a pas à le nier, on a, de propos délibéré, supprimé tout moyen de savoir qui a dressé la carte, qui l’a publiée et où elle a paru.
De 1650 à 1679, Samson et Du Val sont les géographes ordinaires du roi Louis XIV. Nous savons qu’en 1664 Du Val a publié, à Paris, une carte du Canada et, en 1679, une carte de « la mer du Nort ». De plus, nous savons qu’en 1674, le Dauphin est devenu assez expert en géographie pour que Samson lui dédie une carte de l'Amérique septentrionale. Samson et Du Val signent leurs cartes, Blaeu et Visscher signent aussi leurs cartes. Alors pourquoi la grande carte d’Amérique de 1669 est-elle anonyme? IL y a là un mystère. Du Val, qui orthographiait Vort avec un #, semble
avoir collaboré à cette carte, si elle n’est pas entièrement de lui. ,
Le Dauphin était d’âge à apprendre la géographie ; quoi de plus naturel qu'on ait voulu la lui enseigner pour le nouveau monde, dont on s’occupait tant alors à la cour de Versailles, en lui mettant sous les yeux une carte avec le portrait du roi, son père, et des représentations de combats navals sur les deux mers du Nord ct du Sud ? Les fleurs de lis répandues à foison sur toute la carte ont ainsi leur raison d’être. Le portrait du roi frappe tout d’abord, c’est mème la seule indication visible ; elle se détache bien nettement et est indiscutable ; et, comme il n’y a aucune autre indication que la date de 1669, il est naturel que j'aie désigné cette carte sous le nom de Carte d'Amérique de Louis XIV. On peut dire avec des probabilités presque voisines de la certitude qu’elle a été dressée, si ce n’est définitivement, du moins fortement ébauchée à Versailles pour l’éducation du Dauphin, par un des géographes ordinaires du roi, très probablement Du Val, qui nommait l'Océan Atlantique Mer du Nort. |
Pour certaines raisons, on se sera adressé à un grand établissement géographique des Pays-Bas, célèbre depuis longtemps pour la confection et la gravure des cartes. Puis, à peine quelques exemplaires tirés, on aura détruit le cuivre ; ce qui est le seul moyen d’expliquer la granuc rareté de cette carte, pas assez ancienne pour être aussi rare. Car il n’est pas admissible qu’une
carte de cette dimension, si elle eût été destinée au pu-
blic et répandue dans le commerce, ne se serait pas trouvée depuis longtemps dans les grandes collections de cartes de Hollande, de Belgique, d'Angleterre, de France et d'Amérique.
M. Marcel pense que, puisque Visscher avait dédié une carte d'Europe à Charles IT, il n’y a rien d’étonnant à ce qu'il ait fait de Louis XIV une surte de dieu marin sur sa carte d'Amérique. D'abord, sur cette carte d'Europe, il y a une longue dédicace sous le buste même de Charles IF, avec une énumération de tous ses titres, y compris celui de roi de France, tandis que, sur notre carte d'Amérique, il n’y x pas de dédicace du tout. La carte d'Europe est. seulement une offrande et un hommage signé de son auteur Visscher, au monarque Charles IT; tandis que ma carte d'Amérique accentue et rend palpables les prétentions de Louis XIV à posséder tous les pays qui se trouvent au nord de la Virginie dans l'Amérique septentrionale, en même temps qu'il paraît régner sur toute la mer du Nord audessus du tropique du Canrer, sur laquelle il navigue en dieu marin, avec le sceptre et le bras étendu d’un dominateur. Cette œuvre de cartographie est, par-dessus tout, une carte politique indicative et inspiratrice, comme on en ferait une pour un prince destiné à régner un jour sur la France ct ses possessions d’outremer.
Si l’on se reporte au temps et aux lieux, on arrive à la conclusion que cette carte d'Amérique n’a pas été livrée au public, qu’elle ne pouvait être placée qu'à Versailles, dans l’appartement du Dauphin, ou dans le cabinet de Colbert, probablement dans tous les deux. Evidemment Louis XIV est pour quelque chose dans cette carte; et qu’il l'ait seulement approuvée, ou qu'il y ait mis la main, si peu que ce soit, elle est bien sa carte d'Amérique. Je ne veux pas dire par là que j’entretiens la « singulière et toute neuve conception d’un Louis XIV cartographe! » ainsi que le dit M. Marcel,
mais seulement que le roi soleil! s’intéressait à la géographie du nouveau monde, ce qui certes n'a rien d'étonnant.
Du reste, le goût de la géographie s'est perpétué dans la famille des Bourbons, d'abord avec Louis XVE, puis avec Louis-Philippe, le comte de Paris et le prince Henri d'Orléans.
Post-scriptum. — Voici de nouveaux exemples de « Nort » orthographié en français avec un {. Dans « Relation || de ce qui s’est passé |] de plus remarquable Ilaux missions des Pères || de la compagnie de Jésus || en la || Nouvelle France, || ès années 1660 et 1661... à Paris || chez Sébastien Cramoisy, imprimeur || ordinaire du roy, etc..., page 62, on lit : Journal du premier voyage fait vers || la mer du Nort || …
Sur une carte inédite de 1685, conservée au Dépôt des cartes de la marine, il y a écrit sur un plan exécuté par le célèbre ingénieur de marine Minet, le compagnen de voyage du capitaine de vaisseau de Beaujeu (Expédition de la Salle au Texas), le titre suivant : « Plan||de la carte || de la Floride [la plus occidentable || depuis le 27° degré de latitude || Mort... »
. Enfin, sur une carte gravée, mais non datée, du Canada, fort ancienne, où la baie d'Hudson porte le nom de Mer Christiane,on lit Mer du Nort.
Par une lettre en date du 7 octobre 1891, M. G. Marcel me communique une nouvelle découverte fort intéressante qu'il vient de faire à la Bibliothèque nationale :
« Monsieur’et cher confrère,
« Le hasard a mis entre mes mains une carte absolument semblable à la vôtre, c’est-à-dire que les inscriptions, au lieu d’être en français, sont en latin. Elle est encadrée des mêmes figures d’Indiens et possède les vues cavalières des dix villes, vous m'avez dit que Montréal existait sur la vôtre, votre mémoire vous aura fait défaut, et il faut à coup sûr remplacer cette ville par Rio-de-Janeiro. Dans le cartouche en forme d’écusson dont les supports sont facilement reconnaissables, on lit : America || quarta pars orbis || quam || plerung. novum orbem ap | pellitant primo detecta est anno|| 1492 a Christophoro Columbo... ce qui est la traduction littérale de l'inscription française de votre carte au-dessous de laquelle on lisait la date : 4669 (4). Ii la date manque.
« La carte que j’ai découverte à la bibliothèque a quelques centimètres de plus : 1,11 >< 0",84, au lieu de 1,08 x 8,82. Ce qui peut tenir au tirage, car la carte latine est évilemment faite sur une planche déjà usée.
« Toutes les illustrations dont j’ai donné le détail dans ma note sont les mêmes, seulement les bâtiments hollandais, au lieu d’être aux prises avec des
(1) Je répète cette inscription : « Amérique ||quatrième partie du monde||que l’on appelle ordinairement || nouveau monde, fut premièrement || découverte l'an 1492, par Christoffe Colomb. En|| suite elle fut découverte encor davantage par les navigations|| d'Americ Florentin, qui donna son nom à||l’Amérique environ l'an 1497. Mais l’an 1520 || Ferdinand Magel:aa fut le premier qui ouvrit les |] dernières terres du coste du Midy ayant trouvé || le destroit qui fut appellé de son nom || Magellan || 14669. »
vaisseaux fleurdelisés, combattent des navires aux armes d’Espagne ; enfin, au lieu d’un Louis XIV à perruque, déguisé en empereur romain, se trouve sur le char que traînent des chevaux marins et sous le dais que portent des Indiennes, ou plutôt des Néréides à la tête emplumée, au corps peu vêtu, un Philippe IV en costume du temps, la tête couronnée, avec .la fraise goudronnée, le pourpoint, la culotte à crevés, l'épée au côté, le sceptre dans la main gauche et faisant de la droite le mème geste que votre Louis XIV.
« Faudrait-il en conclure, suivant votre théorie, que Philippe IV a eu une part, si petite soit-elle, à la construction de cette carte.
« Vous ne le penserez pas, et vous conclurez, sans doute, comme moi, que le cartographe n’a remplacé Louis XIV par Philippe IV que pour faire croire à ce souverain que la carte a été faite spécialement pour lui, c'est-à-dire pour s’attirer une récompense quelconque,
« Je suis arrivé, par suite de considérations que je ne rappellerai pas, à attribuer votre carte à un auteur hollandais, et, pour être plus précis, vraisemblablement à Claes Jansson Visscher. J'ai raison sur toute la ligne. La carte que j'ai trouvée et qui porte à la section géographique (Bibliothèque nationale) la cote 5150, dans la collection de Saint-Victor, est signée en bas : Visscher, soit Claes Jansson Visscher.
« Je tenais à vous envoyer ce supplément d’information qui ne laisse pas d’être assez piquant. Il n’en reste pas moins que votre carte est d’une extrême rareté, sinon unique, et les petits renseignements que je vous adresse aujourd’hui ne peuvent qu’ajouter à sa valeur. | «QG. Marc. »
=: DA. ue
Cette nouvelle découverte de M. Gabriel Marcel est d’une grande importance. Nous avons maintenant deux grandes Cartes d'Amérique, avec de « luxueuses illustrations », gravées en Hollande, à peu d’années de distance l’une de l’autre, et qui étaient complètement inconnues jusqu’à présent de tous les cartographes. Le plus complet, E. Uricoechea, dans sa Mapoteca Colombiana, 1860, n’en fait aucune mention.
La plus ancienne n’est pas datée, mais comme elle contient le portrait du roi d'Espagne Philippe IV, mort en 1665, elle ne peut pas être plus récente que 1665. Cette carte, dont toutes les inscriptions et explications sont en latin, est signée Visscher, comme graveur ou cartographe.
Le grand établissement cartographique de Blaeu d'Amsterdam, après avoir publié une grande carte d'Europe en 1659, aura préparé une grande carte d’Ammérique, sur laquelle‘on plaça le portrait du roi d'Espagne Philippe IV, flatterie assez justifiée par le grand rôle joué jusqu'alors par l'Espagne dans le nouveau monde. Il est probable que Philippe IV mourut au moment où l’on achevait cette carte qui ne fut pas datée. Déçu et désorienté par cette mort, l’auteur ou l'éditeur eut l’idée de s’en servir pour un autre destinataire en l’appropriant par des changements devenus nécessaires. On fit choix du fils de Louis XIV, et, après des altérations de vignettes, d'armes et de pavillons, le manuscrit aura été soumis à Colbert.
À cette époque, Louis XIV, très actif, non seulement se faisait rendre compte de tout, mais, bien plus, il dictait ou écrivait lui-même des mémoires pour l’instruction du Dauphin, son fils. Cette carte, très inspiratrice, avait tout ce qu'il fallait pour lui plaire, et une fois ap-
ne MR
prouvée, Colbert l’aura achetée. La carte, avec le portrait de Philippe IV, aura été tenue secrète, ce qui explique sa très grande rareté. De plus, on n’inscrivit aucun nom sur la carte; seulement elle fut datée,
Le géographe du roi, Du Val, aura traduit en français toutes les inscriptions et les explications latines: car l'excellent français de cette carte est bien de l’époque. Un Hollandais n'aurait pas pu l'écrire aussi correctement.
Par suite de nouvelles recherches faites dans le Jura, il résulte que cette carte d'Amérique de 1669 proviendrait des châteaux royaux de la maison de France. Le conventionnel Etienne-Joseph Ferrou:, de Salins, fut chargé de faire l'inventaire des trésors renfermés dans le garde-meuble et dans les mobiliers de la couronne, tâche dont il s’acquitta à la satisfaction des Comités de la Convention et dont il sortit les mains pures, au dire de ses contemporains. A son retour à Salins, il rapporta quelques objets, sans valeur pécuniaire, comme souvenir de ses recherches dans les mobiliers des châteaux royaux, et entre autres cette carte d'Amérique qu'il donna aux enfants de son ami de Bannans.
Voilà, après bien des tâätonnements, et surtout grâce aux recherches et aux savantes découvertes de M. Marcel, l’histoire assez probable de cette mystérieuse carte d'Amérique de 1669.
N.-B. — Mécontent de mes remarques et désap:
pointé de ce que je n’acceptais pas toutes ses opinions et vues, M. Marcel a fait suivre ma note de la réplique suivante :