LES ADIEUX
5e serait-ce donc pas une chose ridicule qu'un homme» après s'être exercé toute sa vie à yivre cou: me s'iL était déjà mort, se * fâchât en voyant la mort arriver , ne serait-ce pas ridicule?
Socbitb.
Le lendemain, Maurice attendait à la porte de la Conciergerie que dix heures sonnassent. Les deux amie s*étreigmrent longtemps, à plusieurs reprises, des pleurs dans les yeux, le sourire aux lèvres.
— Assieds-toi, dit Arsène, et causons; causons beaucoup et regardons-nous bien ; nous n'allons plus nous voir bientôt que par le souvenir, et nous ne causerons que par lettres. Ton mariage est décidé, bien. Nous allons faire une fin tous les deux. Ah! nous venons de donner un fameux coup d'aile! Tourne les yeux derrière nous et vois les turpitudes sur lesquelles nous avons plané; grâce à
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moi, tu n'es pas resté sur ces fumiers-là. Nous voici maintenant perchés pour le repos, toi, sur un toit peuplé de pigeonniers où tu auras ta belle cabane, moi, sur un roc solitaire, comme un oiseau farouche haïssant les hommes. Le destin est souvent raisonnable ; je n'aurais pas eu la force de m'éloigner moi-même, il m'exile. Pourvu que tu n'aies plus besoin de moi! Je ne me suis pas montré un pédagogue bien sévère ; ma morale fut triste et mon résumé sera plus triste encore. Un jour, nous sommes partis ensemble des hauteurs du Père-Lachaise; nous avons tenu notre vol assez bas pour voir, assez haut pour ne pas être asphyxiés par les émanations; de temps en temps, pour reposer nos ailes, nous prenions terre. Ce que nous avons vu est bien peu de chose ; nous avons traversé quelques larmes et quelques rires, et partout où nous passions tu voulais t'arrêter. Te rappelles-tu la vieille fable de Dédale et d'Icare? Seulement le danger pour toi n'était pas le soleil. Je te sentais toujours prêt à établir ta vie dans la honte, à accepter la durée dans l'imperfection ; madame d'Aygaliers te retenait auprès d'elle par les ruses de son hypocrisie, et, tout en la comprenant, tu te livrais à elle : Onoria, ou toute femme de son espèce, t'eût gardé si je n'avais pas été là; quant à madame Dionay, tu la distinguais à peine des autres; tu commençais à deviner ses vertus quand elle est morte. Je t'ai conseillé le mariage, tu t'y es laissé mener aussi docilement que tu aurais suivi une impulsion en sens contraire. J'ai compris que seul tu n'es pas assez fort ; je t'ai appris à voir, mais pas à te défendre ; tu possèdes les formules de l'expérience, sans en connaître la pratique. Quand on veut parler d'une chose que tout le monde sait, on dit vulgairement : c'est le secret de Polichinelle ; cette vie en masse ne peut pas être mieux qualifiée ; tout est connu, prévu ; les rôles sont distribués d'avance, et, par une convention tacite, par une complaisance forcée, par
une soumission fatale, les dupes se laissent duper, obéissant peut-être à la même loi magnétique qui fait que les oiseaux tombent dans la gueule des serpents. Tout est su de tous. Un vrai sentiment par hasard échappe à la règle commune ; il est bien de le deviner, mais on ne doit jamais l'admettre d'autorité , tant il est improbable. Voyons ! astu pensé un seul jour, un seul instant que Pontbriquet agissait de bonne foi et te payerait les tant pour cent fantastiques qu'il promettait à tes capitaux ? Non, tu te sentais entre les mains d'un habile escroc et tu te laissais faire. As-tu cru que madame d' Aygaliers t'aimerait jamais ? Non, tu savais que l'âme de cette femme était usée et que les plus pures tendresses ne la rajeuniraient pas, et pourtant tu lui livrais tes années, ta vie, ces illusions, ces rêves dont on parle tant, ce que nous avons de meilleur, en somme. Elle eût fait de toi un être haineux , qui n'eût jamais pardonné aux autres femmes d'avoir été platement trompé par celle-là. Lutter contre de semblables résistances est d'un insensé ; certaines amours nous tordent le cœur et le faussent. Tout le monde connaissait tes sottises; on en causait autour de toi ; tu devinais ce qu'on pensait, et tu vivais ainsi en plein secret de Polichinelle, et ce qui te rendait difficile à guérir, c'est que toi-même tu savais que tous avaient raison. De chute en chute, tu t'accrochais aux branches, aux parois de rochers, aux poignées d'herbe, voulant t'attacher partout; j'arrivais, je te poussais, et tu descendais encore. Je ne sais pas où nous serions allés ainsi sans l'idée du mariage. Au moins tu habiteras un chalet à mi-côte. Il faut t'habituer aux mélancolies de ces idées. Tu es perdu pour la vérité ; tout seul tu n'aurais jamais assez d'énergie pour atteindre à l'absolu du bien. Marguerite a un profil romain ; elle a eu la souffrance pour nourrice et pour institutrice; tu épouseras peut-être en elle une Cornélie : si son âme est grande, tu es sauvé. Tu n'as pas bien connu Paule; c'est elle qui comprenait et
respectait l'honneur de l'homme. Il n'y aura m qu'elle au monde, vois-tu, et je l'ai aimée! Si Marguerite n'est qu'une femme et qu'elle n'ait pas plus de sens moral que «es pareilles, tu vivras comme les autres, heureux, choyé ; mais sache te protéger toi-même contre les contagions -extérieures; sots rigoureusement honnête pour toi et pour moi. Ce sera ma consolation dé t'avdr appris à lire <ians la vie. 11 est si facile de feuilleter un homme pour voir s'il vaut la peine d'être étudié. Ne retombe phis sur les Pontbriquet et les d'Aygaliers ; les mauvais livres ne sont pas amusants, ne r as-tu pas vu? Je ne serai plus là.
— Ne parle pas ainsi; tu reviendras; l'injustice est passagère; il n'est pas possible...
— Enfant, tu me comptes donc pour quelque chose? Tu ne vois donc point ce qui se passe? Tu ne comprends donc pas que dans les changements qui s'opèrent, nous serons tous sacrifiés? Entre deux mondes, une génération doit disparaître comme les moellons dans les fondations, comme les fascines dans les fossés, comme les martyrs dans les catacombes et dans les cirques. Il s'agit bien de ton ami au milieu de tout celai Noos sommes des victimes ; orientons nos yeux pour mourir. Pas de regrets; n'ayons que des aspirations. Tu paries d'injustice; mais suppose-moi heureux ; qu'est-ce que serait mon bonheur placé côte à côte du tien, par exemple? Rien; tandis que j'ai la belle part ; je paye pour nous deux peut-être ; puissé-je solder ta redevance. Les soldats qui meurent sur les champs de bataille ont-ils conscience du sacrifice que le hasard leur fait accomplir? La mère qui les attend au village semble avoir mille raisons de maudire Dieu; que leur importent t à son fils et à elle, les destinées de ce monde? L'Idée a ses luttes comme le Fait Pourquoi ne serions-nous pas, comme le dernier paysan, de la chair à canon? Tu regardes trop vers cette terre, et, je l'avoue, tout y semble bien mal en ordre, li faut voir Dtçu qui
paraît indifférent et dont l'indulgence est plus terrible que nos sévérités ; je cherche toujours sa lumière, et c'est ce qui fait que je reste calme. De quel droit une individualité exigerait-elle un jugement particulier? Il y a longtemps que mon supplice dure. Quatre-vingts ans avant Jésus-Christ, au milieu de la guerre des esclaves, quand TCtalie était en proie aux concussions des préteurs, un citoyen romain, nommé Gavius, fut emprisonné par Verres ; le malheureux s'échappa et voulut regagner Rome pour porter plainte contre une injustice. Il fut repris et mis en croix. Sans un cri, il disait au préteur : Sum civis Romanus, et Verres, d'un ton ironique, lui criait : « Ne découvres-tu pas toute l'Italie du haut de ta croix ? Cherche ta patrie, cherche les lois, cherche la liberté. » La loi était impuissante, le droit était mort, la patrie était au pillage; le supplicié n'avait autour de lui qu'un spectacle de désolation. Mais au delà de la mer, il aperçut peut-être, ce Gavius, ce citoyen romain, ce païen cruciûé, il vit sans doute un autre martyr, en croix aussi, qui n'était ni Romain, ni Italien, celui-là, qui était l'Homme, et Gavius eût pu répondre au Verres triomphant : Voici là-bas le droit, la liberté et la justice, ecce Homo. Maurice, c'est vers ce libérateur que mes yeux sont tournés. La terre n'est qu'une vaste étendue que domine une croix éternelle ; quelques êtres immondes rampent et grognent autour, dans la boue ; il est possible que ce soient des hommes ; ceux pourtant auxquels je donne ce nom n'appartiennent pas à cette espèce ; ils sont rares et se tiennent debout comme j'essaye de le faire, cherchant incessamment du regard le poteau où saigne le juste.
—Voyons, dit Maurice ramenant Arsène à l'étroite réalité, que te reproche-t-on ? Je ne veux pas que tu partes. Si nous n'avons pas réussi une première fois, nous réussirons une seconde. Je veux te garder; n'es-tu pas, b moitié de ma penséer et de ma vie f
296 cartes sca TABLE.
— Oh ! oui, et ils ont beau faire, ils ne nous sépareront jamais. Tu as essayé de me faire sortir de prison ; je t'avais pourtant prié de ne rien tenter pour cela. Ce qu'on me reproche? je l'ignore ; je ne me suis pas défendu. Ma conviction est qu'en cette circonstance un certain nombre de victimes est nécessaire ; je tiens la place d'un autre peut-être ; tant mieux si je le sauve. Je ne suis plus guèr.e utile ici; tu vas être heureux; j'emporterai tout notre souvenir de Paule. Comme deux étudiants qui vivaient ensemble et dont l'un s'enrichit, nous ne partagerons pas les nippes de la mansarde ; tu me laisseras tout. Je ne suis pas à plaindre, va, ma conscience est si tranquille ! Si tous éprouvaient ce que j'éprouve, nous serions sauvés. 11 y a quelque temps, je me sentais las ; le monde me paraissait vieux et les générations passées pesaient sur mon cœur ; je sentais les exigences de ceux qui ont vécu avant moi me dire : Avance donc ! Aujourd'hui je suis en paix avec mes fantômes. 11 faut à notre temps une extase de devoir et d'abnégation. Après l'égoïsme païen, l'extase religieuse du christianisme est arrivée; après l'égoïsme moral de notre époque, nous aurions besoin d'une ardeur nouvelle qui m'anime. Le malheur, vois-tu, c'est que les hommes se figurent qu'ils n'ont que cinquante ans à vivre, et ceux qui veulent gouverner leurs semblables ne songent pas assez à leur mission. La plupart des personnages politiques changent d'opinion selon le temps pour se créer ce qu'on appelle ici-bas une belle position. Ils ressemblent à ces commerçants qui font faillite plusieurs fois pour arriver à la fortune : la fin justifie les moyens. Le capital qu'engagent ceux dont je te parle se nomme la conscience. Ils se trompent, car il n'est pas possible que les choses auxquelles nous assistons soient ce qu'elles paraissent être. Nous ne voyons que la trame de cette vie : nous travaillons à l'envers à une grande tapisserie dont nous ne verrons l'effet que dans l'autre
monde. Qu'importe après cela que j'aille en Afrique ou que je reste ici? Dégageons-nous de ces petites considérations. Les soucis de l'amitié sont mesquins; aimonsnous de plus haut.
— Nous socratiserons tant que tu voudras quand tu seras libre ; mais à la place de Gébès ou de Simmias, j'aurais mal écouté le sage antique, sachant que le serviteur des Onze allait entrer avec la coupe. Plus tard, au coin du feu, nous reprendrons tes idées.
—Non ; l'heure est venue de se dévouer pour ce qu'on pense. On console mal le monde en se chauffant les pieds, et le moment est arrivé de souffrir pour acquérir le droit de parler de ceux qui souffrent. A quoi bon se livrer inutilement en sacriûce ? vas-tu me dire. Nous contribuons au rachat des idées. Quand saint François d'Assise conçut le projet de fonder les ordres mendiants , il voulait promener sur cette terre et offrir aux grands de ce monde le spectacle de la pauvreté sous une sainte livrée. H rêvait dans ce divin rôle des jouissances de douleur, des ravissements d'humilité. « Nous avons marché tout le jour, disait-il à un de ses disciples, pour lui exprimer par une parabole toute l'étendue de sa charité , nous sommes fatigués et nous rencontrons un château; humbles et misérables, nous frappons à la porte; on n'ouvre pas. 11 fait froid, il pleut ; l'eau nous glace et le vent nous déchire. Nous frappons encore. Cette fois un serviteur arrive et nous chasse ; quelle joie, mon frère, de supporter tant de choses pour Dieu! Nous sommes tellement las que nous ne pouvons plus avancer ; nous revenons à cette porte inhospitalière une troisième fois : alors les insensés nous battent. A genoux, nous adorons Dieu et nous lui offrons en hommage les coups que nous avons reçus et les humiliations que nous venons de subir. » Connais-tu rien de plus beau que cela, Maurice ? Ah ! si j'avais rencontré cet homme admirable, je fusse devenu son com-
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pagnon. On noos a tellement habitués à désespérer qré cette vertu semble une folie, H n'y a rien à faire, dit-on de tous côtés, parce que les uns sont paresseux et que les autres sont las d'efforts. Serions-nous donc en dissolution et n'y aurait-il plus de foi possible? Ah ! mon ami , formons des prophètes et devenons des martyrs; consolons, ranimons, maudissons pour régénérer. L'égoïsme est partout, même dans le dévouement : sachons aimer réellement. La charité, comme on la pratique, est devenue platonique. Il ne s'agit pas d'abandonner telle somme prise au superflu à des mains qui se chargent de la distribuer, à un bureau de bienfaisance ou à un prêtre, et se croire quitte. Pour être bon effectivement il faut aimer chair à chair, voir souffrir et consoler, voir pleurer et faire sourire ; il faut toucher les haflloos et panser les plaies. Ah! c'est là ce que savent les femmes! Si elfes étaient patientes comme elles sont bonnes, que d'afflictions cesseraient. On parle des quartiers malheureux de Londres, mais chaque ville a sa petite Irlande ; il y a les quartiers Saint-Giles et de White-Chapel à Londres, les caves de Crosby-Street et de Freemason's-Rbw à Manchester et à Liverpool, les Wynds à Glascow. le ne cite que l'Angleterre, parce que c'est là que la pauvreté a ses campements les plus sinistres. On pourrait placer sur la Tamise, sous le pont de Waterioo, unétiagedelamisère. Mais toute cité de l'Europe a sa juiverie moderne. À Venise on voit encore la Judecca, à Rome le Ghetto. Cet amas de demeures frappées d'exclusion au moyen âge, n'est plus aujourd'hui qu'un spectacle pour les curieux; la malédiction religieuse s'efface ;ette est rachetée de jour en jour. Un de ces matins, Rothschild dounera àsileau Juif errant, s'il n'est pas déjà caissier chez un banquier hollandais. Eh bien, puisque Israël sauve Juda, l'expiation de la misère doit être notre œuvre à nous autres riches, et j'appelle riches tous ceux . qui ont le pain quotidien. Nous
sommes dans l'ère splendide et triste de l'industrie, du travail , de la réalité. Si nous ne ramassons pas les traînards de la grande marche, les estropiés de la longue étape, la légende de ce 'siècle pourrait bien un jour être intitulée : le Pauvre errant. Je te fais l'effet d'un fou, n'est-ce pas, qui a respiré dans sa prison des idées malsaines qui rendent l'esprit malade? Le général en campagne, qui a soin de placer les blessés dans des ambulances, n'en gagne pas moins la bataille, et sa gloire est pure s'il s'est montré humain. Je veux qu'on fasse en temps de paix ce qui se fait en temps de guerre.
— Quand tu étais heureux, je t'ai vu désespérer de .ce monde ; aujourd'hui que l'injustice t'accable, je te trouve plein de foi et de sérénité.
— J'ai relu l'Évangile ces jours-ci et j'y ai puisé la patience. D'ailleurs je n'ai jamais été découragé que devant les individus; j'ai toujours cru aux idées. La vie embrassée dans son ensemble plaît encore à mes illusions ; mais l'étude du cœur humain, le détail, la dissection morale, me plongent vite dans la misanthropie douloureuse. Cest comme une ville qu'on traverse ; les rues en sont belles, pleines de maisons et de palais ; mais si l'on a le malheur de passer devant un quartier en démolition, on distingue sur les grands murs les sillons noirs des cheminées : c'est l'effet que me produisent les âmes vues de près.
— Ah ! ton indignation de ce côté-là est bien la mienne; mais je ne suis pas si confiant que toi ; l'humanité ne me console pas de l'homme. Partout les lâches et les traîtres triomphent, tandis que toi...
— A quoi bon s'affliger de ces misères? Est-ce que les missionnaires au Japon envient le sort des commerçants hollandais qui pénètrent dans l'Empire en foulant aux pieds le crucifix? A toute peine son salaire ; à la lâcheté et à l'apostasie les grandeurs humaines et les trésors de ce monde ; au courage et à la fidélité la dérision et lé
martyre. Tu crois donc que les pièces de cent sous sont une récompense sacrée, et faut-il, parce qu'elles procurent les joies faciles, déclarer que c'est le vrai bonheur? Non. Tous ces métaux monnayés sont des tentations. Chacun de nous y laisse son empreinte, une estampille invisible, je ne sais quoi de notre pensée qui s'y communique par nos doigts. Purifions cet or et cet argent que Dieu nous envoie, parfumons les trésors qui nous sont confiés, autrement nous pourrions redouter, dans l'autre monde, ces ingénieux supplices qu'inventent les poètes, des cuves fantastiques où les avares et les égoïstes seront dévores dans un bain jaune formé de millions impitoyables. Il faut un immense courage pour mépriser les bassesses triomphantes et les platitudes qui rayonnent. Quoi de plus doux cependant que le dédain plein de sérénité que les vrais cœurs ressentent pour les hontes? Quand il nous arrive d'écouter les plaintes d'un de ces hommes qui ont souffert, nous recevons leurs paroles comme une eau fécondante, comme une pluie après de longs joursde sécheresse. Maurice en pleurant serra son ami sur son cœur.
— Tu as raison, tu as raison, mais tu vas partir.
— Regarde 1 ce que j% dis est juste et tu te révoltes simplement parce qu'il s'agit de moi. Place un autre prisonnier ici, et tu le trouverais sublime, et tu m'en parlerais sans cesse et tu me l'offrirais en exemple. Chez toi, le chagrin tue l'admiration, par cette seule raison que je suis la victime que tu serais tout disposé à trouver si grande; ta douleur a tort. L'héroïsme à distance nous éblouit et de près nous fait peur. Veux- tu donc que le bien soit une monstruosité hors de notre portée? Maurice, aime-moi en souffrant et songe que le devoir accompli vaut toutes les joies. Je ne suis pas à plaindre. Assez souvent j 'ai déclaré honorable et saint le métier de laboureur ; eh bien, en Afrique, on va me faire labourer la terre; quoi de plus juste? A mon tour de supporter le soleil et
la pluie, et d'offrir à Dieu mes sueurs. J'ai souvent parlé des pauvres; j'ai souvent plaint ceux qui avaient faim et froid ; eh bien, je vais subir les épreuves à mon tour. Je suis riche en théories, en systèmes, en plans de réformes et d'améliorations ; comme un Job humanitaire, je vais avoir mes heures de fumier. Adieu, Maurice; l'heure s'avance où le règlement de la prison va nous séparer. Sèche tes yeux, et montrons à tout le monde que nous savons être hommes. Adieu ; à demain ; nous partons à deux heures ; j'aurai des compagnons, et je leur serai plus utile là-bas que je ne pourrais t'être utile ici. Adieu.
Et Arsène étreignit Maurice sur son cœur ; ils restèrent embrassés quelques instants. Maurice surprit deux grosses larmes dans les yeux de son ami, deux de ces larmes qui mettent des journées à monter aux paupières, et qui descendent graves et honteuses le long des joues.
— Je pense à Paule ! dit le prisonnier ; adieu, à demain. Si tu veux amener quelqu'un, je t'y autorise. Prie Clérac de Raccompagner; adieu.
Ici-bas, rien n'est complet que le malheur.
H. db Balzac.
Le lendemain, Maurice revint dans la matinée et s'entretint encore avec Arsène. Ils arrangèrent leur vie pour l'avenir : l'exilé enverrait de ses nouvelles le plus souvent possible et Maurice ferait une sorte de journal de son existence , qu'il mettrait à la poste régulièrement pour Arsène. Maurice se montra plus énergique dans cette
seconde et dernière entrevue. Vers midi, Clérac arriva; il fut sérieux et morne.
— Eh bien, nous ne plaisantons donc plus? lui dit Arsène. Vous ressemblez à Maurice qui admire le dévouement et le malheur, à la condition que ceux qu'il aime ne seront pas atteints ; vous riez de tout, excepté...
— Excepté de ce qui me fait pleurer, répondit Clérac* A ce moment, Léontine et Marguerite arrivèrent.
— Mais c'est tout à fait comme au théâtre , s*écria Arsène ; allons, finissons la comédie. — Il prit la main de Marguerite et la mit dans celle de Maurice : — (Test gentil ainsi! — Arsène ne pleurait pas, mais sa voix était entrecoupée par l'émotion. Les deux femmes étaient en larmes. — Allons, reprit le prisonnier, soyez heureux I C'est la vie qui commence.
Un guichetier entra : — On va monter en voiture î dit-il sourdement.
— N'oublie pas la tombe de la morte, ajouta Arsène à part et tout bas à son ami. Adieu, adieu, reprit-il pour échapper à l'attendrissement de cette séparation. Chacun voulut l'embrasser.
— Marguerite , vous embrasserez votre mèra de ma part, et je vais vous donner ma dernière ordonnance pour elle et pour vous : allez boire du soleil en Italie.
Trois voitures à cellules grillées étaient rangées dans la cour ; Arsène fut poussé dans l'une d'elles avec un tas d'autres malheureux. La foule, cette effrayante et éternelle curieuse, attendait dehors. Elle s'écarta quand les gendarmes qui précédaient les voitures parurent sous la voûte de la grande porte. — Gare donc! cria un des soldats qui fit cabrer son cheval en jurant; il venait de manquer d'écraser une femme qui ne voyait plus clair, tant ^elle pleurait. — Pauvre femme! c'est sans doute son amant qui part , disait la foule dans sa pitié banale. Les voitures défilèrent ; derrière celle où se trouvait Arsène,
Maurice et les autres sortirent. Marguerite sanglotait appuyée sur Clérac. Quand la malheureuse que le gendarme avait failli renverser aperçut la jeune fille, elle se précipita sur elle : — Ah ! mademoiselle , il est donc là dedans! Mon Dieu, mon Dieu! et elle tomba à genoux; c'était la blanchisseuse. On s'empressa autour d'elle.
Pendant ce temps-là, les voitures trottaient lourdement» et Maurice les vit traverser le pont, les yeux fixés sur le triste convoi ; iî pensait en lui-môme qu'Arsène ne reviendrait jamais.
Un roman est un morceau de la vie ; certains personnages doivent rester en route à la disposition des écrivains qui auront besoin de comparses. Clérac, par exemple, esjt immortel. Allez sur le boulevard et stationnez en regardant ceux qui passent, il ne se fera pas attendre cinq minutes. Je lui serre la main très-souvent» et vous devez le connaître. Un jour, Maurice, qui le rencontre chez tontine, l'aborda et se montra très-affectueux avec lui devant Blanc-Rupt. Quand Clérac fut parti, le vicomte converti prit à part Maurice : — Vous saluez encore ce garçon-là ? dit-il. — Mon cher, lui répondit l'autre, trouvez-m'en un plus estimable que lui, à cette heure-ci, sur l'asphalte, et je partagerai aussitôt votre répugnance. Clérac n'est pas neuf, mais il est plus honnête et plus naïf que bien des jeunes.
Pontbriquet prend son absinthe tous les jours chez Tortoni. Tant que la chose a été de mode , il a fait de la. république modérée, et je ne suis pas inquiet de son sort ; ces gens-là durent longtemps. On voit son nom mêlé aux entreprises industrielles qui forment des comités de surveillance avec des titres, des croix, des et des C en vedette. II sacrifie encore aux Grâces et continue à jouir de l'estime publique. Des Billanges est toujours avec Léonide, comme on dit, choisissant les folies sages et peu
coûteuses. Il est le centre d'un petit monde, le soleil d'un système planétaire assez étroit ; quelques astres rayonnent autour de lui ; de nombreuse? comètes traversent sa pâle lumière et disparaissent ; il reste impassible. — Le Ramissaire-Espagnol a disparu. 11 a été expliqué déjà comment un abus de confiance l'avait gêné au milieu de sa douce existence en interrompant sa vie étrange à l'équilibre dangereux. — Madame d'Aygaliers, retirée en province sous le nom de madame Diguet, s'est acquis une importance dans les bonnes œuvres; elle prie, fréquente les prêtres, et est peut-être sincère. Je n'affirmerais point, toutefois, qu'elle n'a pas guéri du spleen de jeunes fonctionnaires débutants. Son mari vit au café, où il passe ses journées et ses soirées; on le trouve très-amusant; il a rapporté de Paris des anecdotes pour le reste de sa vie. Je crois pouvoir supposer que Léontine surveille le bien-être de ses parents. C'est une femme à la mode qui a su se placer au-dessus des préjugés ; son salon est un foyer d'idées ; son rêve se trouve réalisé, elle tient à sa disposition tout le Paris intelligent; elle a fondé une Abbaye-au-Bois mondaine. Tous ceux qui la voient l'adorent ; pendant vingt ans encore, tous les jeunes gens lui promettront de se suicider pour elle ; sans avoir l'air de ne pas le croire, elle transforme en amis tous ses adorateurs ; la charmante Circé ramène au réel tous les enthousiastes de sa beauté. Les jeunes poètes la compromettent par des élégies qui ont la couleur de ses cheveux et des sonnets précédés de ses initiales. Quand les vers sont bons, elle a le bon goût de s'en montrer fière. Elle voit souvent Maurice , et ils causent d'Arsène qui n'est pas revenu. Léontine a l'habitude de s'exprimer avec une franchise terrible sur les hommes et sur les choses. Pontbriquet la redoute et la fuit depuis une certaine aventure qui eut lieu le jour même du départ d'Arsène, et cette anecdote a été souvent racontée dans le monde.
Je vais la rappporter ici pour ceux qui l'auraient oubliée. Le jour de la scène terrible que nous avons placée plus haut, Léontine et le général dînaient dans la même maison, chez je ne sais quelle sommité du côté droit de l'assemblée. On parla politique, et Pontbriquet se déchaîna contre les buveurs de sang, les voleurs qui attaquent la société et ne respectent pas la famille.
— Ils n'ont que ce qu'ils méritent, disait-il; on les envoie en Afrique ; aujourd'hui un convoi de ces misérables est parti pour Marseille.
Léontine lui laissa achever sa tirade, puis, d'une voix émue et au milieu du silence, elle raconta l'histoire d'un général qui avait chassé sa sœur et sa nièce de chez lui, et que les malheureuses avaient été soignées dans leur misère par un brave jeune homme, qui non-seulement rendit la santé à la mère, mais encore maria la fille dignement et la fît heureuse. Léontine donna tous les détails, suspendit- l'intérêt de son récit, puis , regardant en face Pontbriquet :
— Le général qui s'est conduit d'une façon aussi infâme ose prendre la défense de la famille, entre deux services, au milieu d'un dîner ; quant au jeune homme qui a sauvé les femmes abandonnées, il est au nombre de ces voleurs qui sont partis pour l'Afrique aujourd'hui. Vous savez tous le nom du général ; le transporté s'appelle Arsène Pellegrin, et tantôt je suis allée lui donner le baiser d'adieu à la Conciergerie ; et voilà le monde !
On juge de l'effet de cette scène et du retentissement qu'elle eut. La bonne société qualifie cela de scandale; kmot justice conviendrait mieux peut-être. Il faut croire que Dieu se contente de ces punitions-là, puisque la carrière heureuse de Pontbriquet n'en souffrit pas, et que Léontine fut blâmée de s'être mise ainsi en évidence.
— Quelle femme originale , disait-on partout ; elle ne voit jamais les choses comme les autres !
LE
Death laughs.
(Bnoif.)
Ne sais-tu pas que nous avons tous la prétention de souffrir beaucoup plus que les autres? *
(H. m Baixic.)
Dans une arrière-boutique, chez un bonnetier de la rue Saint-Denis, plusieurs personnes étaient réunies autour d'une table. Quelques morceaux de charbon de terre entassés derrière une grille s'éteignaient, épuisés par une soirée déjà assez longue. La flamme était morte, et, sous une cendre blanche, l'incandescence pâlissait. Il était dix heures à un cartel de ferblanc peint en vert avec quelques arabesques jaunes. Des paquets de marchandises étaient dans un coin, et à des patères à boules de cristal étaient accrochés des vêtements et des chapeaux. Sur des chaises de canne, disposées autour de la table recouverte d'unç toile cirée couleur acajou, quatre personnes étaient assises : M. et madame Cointet, les maîtres de la maison, mademoiselle Armantine, leur fille, et un jeune homme nommé Benoît Geoffrin. On mettait des adresses sur des lettres pliées et entassées qu'à leur forme on devinait être des lettres de faire part. Chacun, armé d'une plumé
de fer, puisait dans une petite bouteille d'encre bleue. Un seul personnage ne se livrait pas à ce travail général et restait accoudé à la cheminée, gênant du mouvement de ses épaules un pot de terre cuite peint en bronze, d'où pendaient quatre ou cinq dahlias efflanqués. Auprès de ces pauvres fleurs, on avait posé deux paquets de lettres dont les adresses étaient mises.
— Tu ne travailles plus, Joseph? dit madame Cointet, s'adressant au garçon qui était debout.
— Non, ma tante, répondit Joseph , dont le nom de famille était Pépingré ; il faut que je sois rentré à dix heures. Vous savez que mon patron n'aime pas que je m'attarde.
M. Joseph Pépingré était commis chez un marchand de soies de la rue Rambuteau.
— Bien, mon amij fais à ta volonté, tu es raisonnable; seulement, n'oublie pas le paquet de lettres que tu dois distribuer demain dans tes courses, ce sera autant de fait. Ah 1 prends donc sur le "coin de la cheminée le registre des clients, et voyons si nous n'avons oublié personne.
La jeune fille, qui écrivait avec assiduité, leva la tête. ^ — Maman, dit -elle, j'ai fini les lettres de la province ; il ne reste plus que quelques noms à mettre. Envoie-t-on une lettre à l'oncle Toinon ?
* — C'est inutile, dit M. Cointet; Antoine était ici quand notre malheur est arrivé, et s'il n'a pas assisté à l'enterrement... .
— C'est qu'il Ta bien voulu , reprit madame Çoûrtet. M. Antoine Verboquet fait son original et met son bonheur à ne pas montrer de cœur à sa famille.
— Ahî madame, dit Benoît Geoffrin, vous savez bien que de sa part ce n'est qu'une manie, et qu'au fond il est très-bon.
— Très-bon! reprit madame Cointet avec aigreur, je le veux bien ; mais enfin personne ne se conduit comme
lui. Vous êtes bien ensemble, du reste; vous vous. soutenez* toujours l'un l'autre. C'est facile à dire qu'un homme est original, quand il manque à tous ses devoirs! Armantine leva les yeux sur Benoît, qui allait répondre et qui comprit. Il se fit un silence de quelques minutes.
— Allons, Joseph, va-fen si tu veux, reprit madame Cointet. Du reste, nous avons fini et nous n'allons pas tarder à aWer nous coucher.
—Les enfants vont achever ce qui reste à faire, dit M. Cointet ; je suis fatigué. Si tu veux, nous allons monter.
— Adieu, monsieur Benoît, dit madame Cointet. Bonsoir, Joseph.
Benoît se leva comme pour se retirer. Joseph sortit.
— Il ne faut pourtant pas laisser Armantine seule, dit M. Cointet. Tiens compagnie à ta cousine, Benoît ; vous en avez pour une demi-heure au plus. Bonsoir.
Et M. Cointet partit avec madame Cointet, mécontente des dernières paroles de son mari.
Quand les deux jeunes gens furent seuls, ils déposèrent leurs plumes sur la table et se regardèrent tristement.
— Eh bien! Armantine, dit Benoît, croyez-vous que cela soit fini? car vraiment je veux penser tout haut avec vous, et mon cœur est plein de calculs atroces. Il ne faut pas m'en vouloir ; vous êtes le but de ma vie, et tout ce tpi m'écarte de vous, je Fai en horreur. En écrivant ces adresses, ce soir, je pensais que mon plus grand ennemi était mort. Oui, ce frère de M. Cointet, qui me poursuivait de sa bêtise absurde, qui servait si bien les projets de votre belle-mère.
— Ah! dit Armantine, quelles paroles prononcezvous là !
— Oui, le frère de votre père était mon ennemi, et je jte vous aimerais pas si je ne le traitais ainsi. Quanta votre teUe-mère, c'est votre belle-mère, et je le sens bien, au !*u de souci qu'elle a de votre bonheur. Vouloir vous
marier à ce niais de Joseph ! Allez, ce n'est pas le vœu de votre père, au fond ; et s'il avait de l'énergie. .. Mais personne pour moi, personne!
— Benoît!
— Je sais bien, Armantine, que j'ai votre cœur ; je sais que vous lutterez avec votre silence, avec vos larmes; mais on vous tue, on vous épuise. Qu'on parvienne à m'éloigner; qu'on me chasse... elle me chasserait, si elle l'osait !. . . que je ne sois plus là, vous restez seule et faible à leur merci. On vous écrasera sous un tas d'épouvantables raisonnements : l'argent, une position, que sais-je? toute l'artillerie des calculs bourgeois. C'est la commune histoire, voyez- vous. On pleure, on se débat; mais un cœur innocent a ses lassitudes; la patience des méchants est si longue, si habile ! Oui, j'ai espéré tout en voyant mourir votre oncle. Si je suis cruel, c'est qu'ils l'ont voulu. Je ne connais que vous, et le reste du monde m'est indifférent; j'aime ceux qui vous aiment. Eh bien! j'ai vu ce soir que l'aigreur de madame Coîntet était plus grande; elle me supporte avec horreur, je le sens hien, et je comprends aussi que nous ne sommes pas assez forts à nous deux.
Armantine s'essuyait les yeux en feignant d'écrire.
— L'oncle Toinon est pour nous, dit-elle ; vous savez bien les discussions qu'il avait avec le frère de mon père, qui vient de mourir. Rappelez-vous que peu de jours avant sa mort ils ont eu une longue querelle ensemble.
— Oui, répondit Benoît, mais il passe pour un fou, ce pauvre Toinon ; personne ne l'écoute ; et puis il est loin, il vit retiré à Tours.
— Mais il peut venir.
— Une fois par an, peut-être. Il est venu il y a quinze jours. Il y avait plus d'une année qu'il n'avait paru ; c'était il y a dix-huit mois, quand vous fîtes cette grande maladie.
— Et même c'est vous qui m'avez sauvée, je me rap-
pelle. Vous n'avez pas pu en faire autant pour le frère de ce brave Joseph.
— Encore un auquel on voulait vous marier. Vous avez été comme un héritage pour Pépingré. Il a sur vous tous les droits de son aîné.
— Avez-vous fini , Armantine ? cria madame Cointet de sa chambre.
La voix aigre descendit par un petit escalier qui montait de l'arrière-boutique à la chambre à coucher des bonnetiers.
— Oui, maman, répondit la jeune fille ; et plus bas : Retirez-vous, Benoît. Il faut être patient et ne pas indisposer ma mère. Adieu. Et elle tendit sa main au jeune homme.
— Bonsoir, Armantine, dit Benoît en serrant la petite main entre les siennes ; bonsoir, répéta-t-il tristement. Je m'en vais comme un suspect, comme un voleur, vous le voyez bien.
Armantine mit une consolation dans un sourire.
— Bonsoir, lui dit-elle doucement, et ayez courage ; travaillez et attendez. Nous sommes si jeunes i
— Assez vieux pour souffrir et trop jeunes pour être heureux, n'est-ce pas ? Bonsoir. Et il serra encore la main d' Armantine.
— Oui, je vais travailler, dit-il en partant ; et cependant ma pauvre tête ne va pas bien, j'ai le cœur trop malade.
Armantine monta par le petit escalier, passa devant la chambre de ses parents , auxquels elle cria : Bonne nuit î et se réfugia dans sa chambrette nue et blanche. La libei té de sa journée commençait. Dans ce coin d'entre-sol elle était seule. C'était là qu'elle pensait, qu'elle pleurait, qu'elle espérait. Ses rêves déjeune fille, ses espoirs mêlés de sagesse et d'illusion, tout était là. Échappée aux détails de la vie commune et grossière, elle bâtissait là son petit roman bourgeois. Ce n'était pas un esprit extravagant,
$i 4 (Tartes sua table.
aux désirs insatiables, et avide d'inconnu ; c'était un cœur candide, honnête, qui, dans la paix de sa retraite, s'épanouissait, songeait au bonheur, à l'amour, et sous des apparences vraisemblables se figurait l'impossible. Tout est obstacle dans le monde réel aussi bien que dans le monde des fictions; et il n'est pas moins difficile souvent d'épouser son cousin qu'un prince des Mille et une Nuits. Que de féeries perdues, dans ces régions dont Paul de Kock a fait son domaine I Madame Gointet se figurait qu'Armantine, rentrée dans sa chambre, se couchait et s'endormait dans l'indifférence et l'oubli ; la soirée se prolongeait pourtant dans des veillées sans fin. La vie comprimée est double. Obligée de se contraindre pendant tout le jour, elle attendait la nuit. Elle se recomposait alors une journée libre. Là, où un regard de sa mère l'avait rendue muette et triste, elle riait et parlait. Ce qu'elle n'avait pu dire à Benoît, elle le lui exprimait tout haut, comme s'il pouvait l'entendre. Et puis, venaient les prières, et les vœux, et les larmes. Le lendemain matin, Armantine avait les yeux fatigués, et elle était grondée. Ce soir-là, elle fut sous une influence superstitieuse. Elle resta quelques heuresassise, n'ayant pasla force de diriger ses pensées, et laissant défiler dans son esprit les craintes vagues et les terreurs indéfinies. Peu à peu, le froid engourdit ses membres, le sommeil la surprit sur sa chaise, et le cortège des idées sombres se continua dans un rêve.
Madame Gointet était furieuse, et son mari l'avait bien devinée. Voici, en résumé, l'avalanche 'de sottises qu'elle versa sur le pauvre homme, pendant qu'il se déshabillait.
— Tu.. les laisses encore ensemble? Y a-t-il du bon sens! Tu sais bien que c'est un parti impossible pour Armantine 2 Ton pauvre frère avait bien raison. S'il était là, tu F écouterais peut-être; mais, moi, je n'ai pas la parole. Veux-tu que je te dise, tu ne comprends rien au bonheur de ta fitie; ta £aibiesae lai sera fatale 1
LE BOVIGIOIS FAITOOME. Ml>
Cela dura un temps infini. Les deux enfants avaient parlé de bonheur; les parents parlaient de bonheur. C'est un de ces mots sur lesquels on ne s'entendra jamais*
QuumI on fcuitte éns m mémire, i *tt dur de rencontrer MM. Usquiu, Copçingtx, Deliège et Piffre.
(CHiTSAcimiAin».)
M. Cointet était un brave bonnetier de cinquante ans, gros et bien portant. 11 avait deux cous par derrière eft deux mentons par devant Homme faible, il était gouverné par madame Cointet, une maîtresse femme, petite, sèche, revéche, à la voix grinçante, à l'oeil impatient et dur; bonne ménagère du reste, à laquelle il eût été aossi -difficile de voler une once de beurre qu'il serait difficile d'enlever l'obélisque. Le commerce et l'économie ayant Jeté assez bien menés, le ménage avait une petite fortune très-convenable. M. Cointet était marié pour la seconde fois. Sa première femme, la mère d'Àrmantine, était une demoiselle Verboquet, sœur de l'oncle Toinon dont il a été parlé; et une autre sœur de ce même Toinon avait laissé un fils qui n'est autre que Benoît Geofrin. Si nous ne craignions d'abuser de cette généalogie baroque , nous ajouterions, pour en finir, que M. Joseph Pépingré était le propre neveu de la madame Comtet actuelle, ce qui explique suffisamment la prédilection qu'elle avait pour cet héritier de son nom de famille. Au moment où
commence cette histoire, un frère du bonnetier venait de mourir, et, comme on Ta vu, les lettres de faire part avaient occupé tout une soirée.
Après avoir pris congé d'Armantine, Benoît était rentré chez lui. Il habitait, rue Saint-André-des-Arts, une petite chambre d'étudiant qui sentait la misère courageuse. Quelques meubles de noyer, le bois pauvre, la garnissaient faiblement. Sur une cheminée nue et sur sa table de travail étaient entassés des livres de médecine. Benoît, sans fortune, sans espoir dans le passé, jetait patiemment les fondements d'un avenir indépendant. Il menait l'existence sage de ceux qui ont dirigé tous leurs efforts vers un but fixe. Le budget de sa vie était impitoyable. Il avait juste ce qu'il fallait aux plus impérieux besoins ; tout était calculé. Il s'agissait d'aller, sans s'attarder en route; un plaisir était impossible ; une maladie n'était pas prévue. Il n'avait pour se soutenir que la voix mystérieuse qui parle aux ambitieux, et qui, dans le Titan de Jean-Paul, murmure à l'oreille d'un de ses héros : « Prends la couronne ! prends la couronne ! je t'y aiderai. » La même voix, dans le poëte allemand, dit encore : « Aime la belle ! aime la belle I je t'y aiderai. » Benoît entendait aussi ces paroles. La belle, c'était Armantine, qu'il fallait conquérir par des efforts plus inouïs peut-être que ceux qu'il devait faire pour arriver à la science. J'ai toujours cru aux contes de fées ; rien n'est plus réel que ces châteaux imprenables où sont enfermées les héroïnes. La boutique de la rue Saint-Denis était une forteresse mieux défendue qu'un palais de fées entouré de génies. Cette maison était sous l'enchantement de la bêtise. Madame Gointet était plus méchante et plus puissante que la fée la plus malicieuse. Les préjugés bourgeois étaient plus hauts que les plus hautes murailles ; et l'atmosphère de stupidité qui entourait cette demeure décourageait l'attaque et étouffait l'ardeur des plus hardis. Aussi cet amour, au lieu d'être
un point d'appui pour le cœur de Benoît, était-il un trouble pour son travail. L'héroïsme vient à bout de tout; il dompte la colère et la haine. Qu'on le comprenne, il est sûr de triompher ; mais certains préjugés inertes résistent à tout. Aussi, le pauvre jeune homme, quand il rentrait chez lui, se sentait tellement seul que, après des scènes pareilles à celle qui commence cette histoire, il se trouvait vaincu désespérément et pour toujours. Armantine l'aimait bien ; mais ce cœur, qui ne pouvait s'épanouir, n'avait pas trop des forces que Benoît lui communiquait chaque jour. La pauvre enfant n'était pas une héroïne; le bonheur l'aurait relevée, réveillée. Contre un malheur qui l'eût atteinte violemment, elle eût sans doute été vaillante ; mais elle s'en allait dans une consomption d'ennui. La souffrance est comme le poison : quand elle vient à petites doses, on s'y habitue.
Ce soir-là Benoît demeura donc pensif, sans sommeil et sans travail. Assis devant sa table, à l'heure même où Armantine pleurait, en voyant passer sous ses yeux ses rêves vêtus de deuil , le jeune homme passait aussi ses idées en revue. Elles portaient le manteau sombre aussi, mais avec une attitude d'énergie sinistre. Quelques-unes même brandissaient des armes de suicide. « Qui de nous à trente ans ne s'est pas tué deux ou trois fois?» dit Balzac. Ainsi donc, séparées par la réalité, ces deux natures jeunes et aimantes se trouvaient réunies dans les régions douloureuses. A l'heure où la vie matérielle se tait, êtes-vous passé quelquefois devant ces fenêtres solitaires, éclairées encore à l'instant où tout est éteint? N'avez-vous pas entendu dans le silence la triste chanson de ceux qui souffrent, la plainte des mansardes, les lamentations inquiètes de la jeunesse? Quand on choisit un sujet de récit dans le monde positif, on doit ajouter un commentaire plaintif aux faits qu'on raconte. C'est ce que les musiciens appellent : variations sur un thème connu.
Benoit pensait : « Tout cela ne peut durer. J'irai demain parier nettement à la famille Cointet. Je lui demanderai deux ans. Armantine a dix-huit ans : j'en ai vingttrois. Ce délai peut m'être accordé; ce temps écoulé, s'ils n'ont pas confiance en moi... Oui, mais voilà vingt fois que je me propose cette démarche. Vingt fois déjà je me suis approché de cette montagne à pic sans oser tenter l'escalade : entreprise impossible. Deux ans, c'est trop pour eux et pas assez pour moi. Je leur aurai arraché les paroles qu'ils ont sur les lèvres. Je recevrai un refus net, et je ne verrai plus Armantine. L'amour est temporiseur ; il gagne quelquefois à attendre. » Et le pauvre garçon sentait l'espoir se glisser en lui. Puis c'étaient d'autres voix qui lui disaient qu' Armantine était perdue pour lui, qu'elle épouserait un bourgeois commun, et qu'elle serait heureuse jusqu'au jour où lui, riche, brillant, célèbre, lui apparaîtrait comme un remords. Et Benoît pleurait à cette méchante pensée d'orgueil, « Enfin, se disaitil encore , il y a des gens heureux en ce monde : il y a des mariages difficiles qui se font ; le hasard peut bien se déclarer pour moi. J'irai demain. Je parlerai aux parents ; je parlerai à Armantine, et si la guerre est déclarée, eh bien ! j'accepterai la guerre I »
Benoît s'endormit et rêva pendant toute la mut de son oncle Antoine, qui riait de ses inquiétudes et qui lui disait tout brutalement : o Va donc ! imbécile ! je t'ai dit que tu l'épouserais. J'en fais mon affaire. » Ce rêve grotesque rendit un peu de forces à Benoît. Antoine Verboquet n'avait ni illusion ni délicatesse, mais il jugeait bien, et sa joie grossière ne faisait pas rire, parce qu'il avait souvent raison.
Armantine rêva aussi de ce bonhomme qui lui dit : « Dors, petite , je viendrai vous voir bientôt ; dis à Benoît de m' écrire. »
Ainsi au milieu des plus vives angoisses du cœur, ces
deux amoureux n'avaient qu'on consolateur pauvre, ridicule et absent.
Le lendemain, chacun reprit sa vie. Benoît travailla avec énergie, comme ranimé par de nouvelles forces. Àrmantine descendit à la boutique et s'occupa des mille détails du commerce dont elle était chargée. Madame Cointet prit son mari à part dans la journée :
— Dis tout ce que tu voudras, cela ne peut pas dorer.
— Quelle est la chose qui ne peut pas durer? répondit le bonnetier.
—Ah î voilà bien les pères, reprit sa femme. Tu n'as pas vu les yeux d' Armantine ; elle a pleuré toute la nuit. Cela doit cesser au plus vite. Il faut que M. Geoffrin ne mette plus les pieds ici, et avant trois mois Armantine doit être établie. Quand il n'aura plus d'espoir, il nous laissera tranquilles. Pour notre fille, elle ne demande pas mieux; au fond, cela l'ennuie. Sans les belles paroles de M. Benoît, elle nous écouterait et Joseph lui plairait beaucoup. Il est bien. Il aura quelque argent en succédant à son patron. Tu sais que cela va tout seul ; et tu crois que je vais renoncer à tant de choses pour les beaux yeux de M. Benoît ?
Le bonnetier ne répondit rien ; c'était sa façon de faire de l'opposition. La logique épaisse de sa femme l'épouvantait ; cela lui semblait sans réponse : il lui donnait gain de cause. Son seul scrupule était un vague instinct de tendresse généreuse. Il sentait quelque chose dont il ne se rendait pas compte et qu'à plus forte raison il n'aurait jamais pu expliquer à madame Cointet. 11 ne savait comment dire ce qu'il n'aurait pas osé dire : il se taisait. Sa femme n'en demandait pas plus; «tte n'avait qu'une faculté, mais développée à l'excès, la finesse. Sans esprit, sans intelligence, sans cœur, elle était guidée par la ruse. Ce type est très-commun de gens qui sont toit-
puissants dans un cercle restreint, et qui, là, tiendraient tête aux plus profonds observateurs, aux roués les plus habiles. L'intérêt les inspire et ils devinent le danger ; ils flairent l'ennemi ; ils détournent l'agression, en attaquant les premiers. Enlevées à leur milieu, ces personnes deviennent naïves et sottes, et seraient dupées à la moindre occasion.
Le brave bonnetier n'avait rien en relief, ni qualité, ni défaut. Il était venu au monde avec un petit bagage d'intelligence et de sentiments : rien n'avait diminué, rien n'avait grandi. L'égoïsme bonasse de ceux qui préfèrent la paix à tout s'était emparé de sa tête et de son cœur, de sorte qu'il ressemblait à un bocal plein de fœtus informes : le bien ni le mal n'étaient arrivés à terme chez lui. C'était ce qu'on appelle un brave homme.
Les disputes d'une femme sont comme la gouttière qui fuit.
{Bible, Proyimbs.)
Le soir arriva, souhaité par tout le monde. Armantine espérait voir Benoît, que madame Gointet attendait, déterminée à tout dire. Le jeune homme voulait aussi faire de cette soirée une entrevue décisive. Le bonnetier avait peur. Quant à Joseph Pépingré, il arrivait par habitude, machinalement, et allait se trouver comme le joueur du | milieu aux quatre coins. Chacun avait son projet. Lui| seul ne pensait à rien, qu'à s'arranger pour rentrer à dix heures chez son patron. Par exemple, sa tante pensait assez à lui, et il n'est pas de douairière au monde pour
travailler comme elle le faisait dans l'intérêt de sa race. Les Pépingré étaient arrivés à Paris depuis vingt ans à peu près. Le premier d'entre eux, le classique, était entré par la barrière de Charenton en sabots, en blouse, et à peine avait-il mis le pied sur le pavé de la capitale, qu'il leva au ciel sa tête à angle obtus et qu'il dit ces deux mots au nez des commis qui tàtaient son petit bagage : « Je veux ! » Il avait dit le grand mot qui était resté dans la légende de la famille. Madame Gointet trouvait cela sublime et elle racontait souvent l'anecdote à Joseph. Depuis cette entrée solennelle, il était venu des Pépingré en masse. Ils avaient choisi un coin de Paris et ils y avaient poussé comme une verrue ; excroissances florissantes, du reste, et qui se nourrissent des meilleurs éléments de la vie ; si bien qu'un jour on ne peut plus les arracher sans danger.
Joseph Pépingré arriva le premier. Il était grand, blond, niais; d'épais favoris jaunes encadraient sa figure fade; ses yeux de faïence n'exprimaient rien ; sa voix, douce et pâteuse comme un remède contre le rhume, n'arrivait jamais à façonner une phrase convenable, et, quand Té*motion s'en mêlait, il lui était même impossible de dire bonjour : les mots se pressaient, la bouche se gonflait et s'ouvrait comme une boîte de jujube trop remplie. On l'avait tellement habitué à l'idée d'épouser Armantine, que tous les soirs il apportait un compliment depuis quelques mois, et ce malheureux compliment il n'avait pas encore pu le faire : tous les jours il le remettait au lendemain ; par bonheur l'esprit de Joseph n'avait ni saisons, ûi boutades, ni à-propos ; ce qu'il concevait était éternel. 11 eût pu laisser à ses enfants un mot aimable qui ne lui aurait pas servi.
Quand Pépingré entra, la famille Cointet était réunie dans l'arrière-boutique. Armantine rangeait les serviettes et effaçait quelques dernières traces du dîner récent. La
pauvre enfant faisait tout cela avec une habileté gracieuse. Elle ne paraissait pas se livrer à des soins indignes d'elle; mais elle accomplissait si bien ces détails d'intérieur qu'elle purifiait la besogne. Vêtue d'une modeste robe noire qui relevait la beauté de l'enfant par sa simplicité même, Àrmantine ressemblait à une silhouette aux lignes pures; sa taille était élancée, et l'étoffe qui rhabillait lui j allait à ravir : elle-même était sa couturière.
Madame Cointet avait raison : ses yeux noirs étaient cernés et fatigués; son teint était pâle, et sa figure, naturellement sérieuse, semblait plus triste ce jour-là. La belle-mère avait remarqué ce changement chez Àrmantine, moins par intérêt maternel, que par dépit de ne pas connaître les pensées qui s'agitaient dans cette petite tête. Était-ce amour sérieux ou caprice romanesque? Elle avait joué la douceur pour interroger la jeune fille; mafe Àrmantine, toujours respectueuse et obéissante, était cependant restée muette. Questionnez la joie et la tristesse de ces yeiix, examinez les nuages de ce front, épiez les larmes et les éclats de rire, vous ne saurez rien. Ce n'est plus Àrmantine ; c'est la jeune fille. Elle parfera, elle jouera, elle sera heureuse, confiante, folle ; mais elle gardera quelque chose. Essayez de la rendre martyre, elle souffrira : mariez-la contre son gré, iî est probable qu'elle obéira ; vous la trouverez docile, patiente ; mais vous ne saurez pas tout. Sous son regard virginal, sous sa robe de mariée, dans les pleurs qu'elle versera à Féglise, se cachera le secret qu'elle emporte. Le malheureux, qu'on fait passer d'un cachot dans un autre, a toujours quelque part la lime qui brisera ses chaînes. Le même instinct de liberté, la même patience animent ta jeune fille et le prisonnier.
— Tu souffres, ma pauvre Armantine ? demanda le bonnetier en lissant de sa main caressante les beaux cheveux châtains de son enfant.
LE BOUAGBOIS FANTOME. 323
—Non, mon père, répondit-elle sérieusement.
— Vous êtes malade, mademoiselle? dit Pépingré avec un empressement de Thomas Diafbirus.
. — Non, monsieur Joseph ; qui vous fait croire cela?
— Ah ! rien, mademoiselle, c'est M. Cointet qui disait que vous souffriez.
— Elle va bien, dit la belle-mère, et je serais désolée qu'elle se plaignît, car nous voulons tous son bonheur ici.
Benoît Geofîrin entra.
— N'est-ce pas, monsieur Benoît, ajouta-t-elle, qu'il faut qu' Armantine soit heureuse ?
La méchante femme avait mis tout ce qu'elle avait d'esprit dans ces paroles.
Le jeune homme ne répondit pas ; il regarda tristement Armantine. 11 se fit un silence de gêne. Benoît sentait que l'instant allait être décisif; son entrée avait été celle d'un accusé qui paraît devant ses juges.
Geoflrin était pâle : une moustache énergique ombrageait le bas de sa figure régulière, et ses cheveux noirs relevés laissaient voir un beau front. Sa grande taille élancée était pauvrement vêtue, mais avec goût. Les couleurs sombres lui prêtaient leur harmonie.
Il s'assit, se releva ; le silence continuait : il comprit.
—Monsieur Cointet, dit-il en se tournant vers le bonnetier qui trembla d'avoir une réponse à faire, je sens lue je suis de trop ici. Je viens souvent, trop souvent. Vous savez ce qui m'amène, et comme j'ai horreur des positions fausses, je me suis décidé à vous parler à cœur tovert : voulez-vous me donner Armantine pour femme?
—Ah ! nous y voilà 1 dit madame Cointet.
Armantine rougit; Pépingré, debout contre la cheminée, ne broncha pas. S'il avait été dix heures, il serait «toé chez lui.
p- Écoutez-moi, madame, reprit Benoit; oui, nous y oilà, et vous m'attendes sur ce terrain, je le sais. Mais
32ft CARTES SUR TABLE.
j'espère que ma franchise vous laissera peu de choses à dire. Vous n'aurez qu'un mot à répondre. Selon que vous m'aurez compris, ce mot peut me tuer ; mais cela ne vous regarde pas. J'aime Àrmantine, madame; c'est ma cousine. M. Cointet a épousé en premières noces une sœur de ma mère : comme alliance de famille il peut donc accepter mon nom; comme fortune, c'est autre chose. J'ai douze cents francs de revenu ; c'est à peine la vie pour un jeune homme : ce serait la misère pour un ménage; mais à côté de cela, j'ai... j'aurai une profession bientôt, une profession honorable, presque sûre, quand on est patient; indépendante et noble, si l'on réussit. Je vous demande deux ans : si vous me les accordez, vous m'aurez donné un courage qui peut tripler ces deux années.
En achevant, Benoît se tourna vers le bonnetier comme pour l'interroger.
— Mon ami, dit le brave homme, et il s'arrêta. Cela voulait dire : « Si ma femme n'était pas là je trouverais que tu as raison, mais tu comprends que je dois la laisser parler. »
Armantine tremblait en feignant de coudre. Pépingré, debout, dévidait quelques écheveaux dé réflexions embrouillées. -
Madame Cointet avait pris sa pose solennelle :
— Monsieur Benoît, dit-elle doucereusement, certes, votre famille est très-honorable, et ce n'est pas moi qui voudrais l'attaquer en rien. Votre fortune est modeste, et vous avez raison de dire qu'elle ne suffirait pas à un ménage ; mais M. Cointet est là pour vous le dire, nous ne tenons pas tant à la richesse qu'à un bon établissement pour notre enfant...
Elle mit une certaine emphase dans ces paroles: M. Cointet approuva de la tête.
— Nous sommes commerçants, monsieur, et nous.
n'avons pas d'orgueil. Àrmantine entrera dans le commerce. Nous voulons pouvoir aider ses commencements de nos conseils et de notre expérience ; car nous voyons loin, nous, monsieur. Vous demandez deux ans? Pourquoi foire? Pour qu* Armantine ait vingt ans et que vous nous la laissiez peut-être.
Armantine rougit et des larmes vinrent à ses yeux. Benoît voulut répondre.
— Que sais-je ! Je ne connais pas vos études, moi, reprit la belle-mère. J'ai entendu parler de tout ça, et je ne vous en fais pas mon compliment. Et puis, vous serez médecin dans deux ans. Pourquoi faire ? Avec toute votre science, si votre femme meurt de faim, la guérirez-vous ?
— Ah ! ma mère ! dit Armantine indignée.
M. Cointet. ouvrit la bouche. Un regard de sa femme paralysa sa langue. Pépingré regarda l'heure.
— Madame, répondit Benoît, vous croyez parler à un enfant, et vous ne remarquez pas que vos paroles sont injustes et blessantes. Je viens à vous et je vous demande d'avoir confiance en moi, parce que j'ai besoin d'être compris pour être agréé. Mais je vous prie de me supposer honnête. J'aime Armantine, mais avant de vous la demander pour femme, j'ai longtemps réfléchi et mûrement pesé les chances de mon avenir. Écoutez-moi sans colère ; répondez-moi sans passion, et si vous me congédiez, je me retirerai sans une plainte. Mon affection n'a rien de romanesque et mademoiselle peut nous écouter. Son cœur est sage, et si la vie nous sépare, son devoir n'aura pas à souffrir du souvenir qu'elle aura gardé de moi. Ah ! madame, il est toujours bon de prendre les choses sérieuses au sérieux.
La voix de Benoît était tremblante de larmes. Il voyait que tout était perdy, et les dernières paroles qu'il avait prononcées étaient pour Armantine; il essayait delà préparer au malheur qui les menaçait. Toutes les violences du
désespoir étaient dans son cœur; il se contenait. Il se tut pour ne pas pleurer. La jeune fille sanglotait dans son mouchoir. M. Cointet souffrait. Il sentait des pensées qui heurtaient les parois de son cerveau, comme des noyés qui veulent briser la glace qui les sépare de la vie ; mais sa femme l'effrayait. Pourtant la belle-mère comprit qu'il ne fallait pas prolonger une scène qui pourrait amener une révolte. Il ne faut pas surmener les esprits faibles. Elle reprit plus calme :
— Je n'ai pas voulu vous faire de la peine, monsieur Benoît...
— Bonsoir, ma tante, dit Pépingré.
Il était dix heures, et il s'en alla.
— J'en suis désolée pour vous, continua madame Cointet sans répondre à Joseph, mais nous ne pouvons autoriser rattachement que vous portez à notre fille-. M. Cointet et moi sommes fixés sur son sort... Et elle lança un regard magnétique à son mari... Nous regrettons le malheur qui vous arrive, mais nous n'en faisons pas moins les vœux les plus sincères pour votre avenir. Vous parliez tout à l'heure de la raison, de la sagesse d'Àrmantine, et je vous en remercie ; vous la connaissez bien ; elle comprendra comme vous que cette union est impossible...
L'œil de la belle-mère tomba sec et sévère sur la pauvre fiUe v qui sanglotait à grand bruit. La voix de madame Cointet avait scandé ces derniers mots d'une façon terrible.
Benoît, pâle et défait, essuya ses yeux et se leva pour sortir.
— Mon ami..., dit M. Cointet, et il rencontra le regard de sa femme.
Le jeune homme serra la main du bonnetier. Àrmantine se dressa sur sa chaise, saisit la main que son père venait de serrer, et entraînant Benoît dans un coin de la chambre :
LE BOURGEOIS FANTOME. 527 ~m
— Je ne me marierai pas. .. dit-elle aussi bas qu'elle put au milieu de ses cris... Adieu, Benoît I adieu I
Madame Cointet serrait les dents de rage : elle voyait son autorité menacée.
— Adieu donc, monsieur, dit-elle à haute voix.
Les malédictions des prophètes , les trompettes des archanges, n'ont jamais eu et n'auront jamais un pareil retentissement dans des oreilles humaines.
— Mon ami, reprit le bonnetier pour la troisième fois en serrant encore la main de Benoît*. Mon amL.. adieu... Il le reconduisit jusqu'à la porte sans lâcher sa main. Annantine était évanouie.
— Mon ami, dit le bonnetier <en tremblant et tout bas pour n'être pas entendu de sa femme qui les suivait, écris à ton oncle!
Seul au milieu du plut affreux déeerl, ua désert pavé.
(H. de Balzac.)
Benoît erra comme un fou dans les rues, pleurant, criant, s' arrachant les cheveux. Les tentations de la mort rassaillirenL 11 s'arrêta sur un pont à écouter l'eau noire qui s'écoulait, pleine de mélodies sinistres. Les fées sombres du fleuve parisien lui chantèrent la symphonie du vertige ; elles l'appelaient dans leur palais fatal qui ressemble à une morgue. Les Ondines du Khin ont des demeures de cristal et des amours joyeuses , disent les légendes allemandes. Les pâles déesses qui habitent la
Seine sont des divinités déchues qui trônent dans la boue, sur des tessons de bouteilles, sur des cadavres oubliés. Elles attirent à elles les ivrognes égarés , les criminels poursuivis par le remords, les amoureux désespérés, les joueurs déshonorés, tout ce qui est ruiné d'espoir ou d'argent, ceux qui n'ont plus de pain et ceux qui n'ont pas de gloire.
Benoît se pencha vers ces débauchées de la mort. Le temps était couvert; il y avait fête au fond de l'eau. Benoît écoutait, courbé sur le parapet du pont : C'est peutêtre là qu'est l'enfer, pensait-il. J'entends des chansons, on doit trouver l'oubli là-dessous. C'est la fosse commune des désolés ; les lumières du quai projettent leurs longs spectres sur la rivière qui me fait l'effet d'un grand cercueil. On m'appelle au bal, et je sens ma tête alourdie qui veut entraîner mon corps. Qui pensera à moi demain ? Armantine pleurera, elle se mariera, elle sera heureuse, et à certains moments ses nerfs tressailleront, quand elle franchira un pont, et elle versera encore quelques larmes. L'eau lui deviendra odieuse. De temps en temps elle essuiera encore ses yeux pour moi; mais elle sera heureuse. Elle aura des enfants qui voudront voir les petits bateaux en allant aux Tuileries. Imprudents, n'attristez donc pas votre mère !
Et Benoît avait le corps tellement penché en avant que ses pieds ne touchaient plus le pont. Ses réflexions fiévreuses se succédaient incohérentes et folles. Il allait perdre l'équilibre, quand des passants le tirèrent violemment et l'emmenèrent avec eux. Heureusement que dans ce monde il y a encore des gens qui ne comprennent ni les chansons de l'eau, ni les douleurs des hommes.
C'étaient deux amis qui revenaient de soirée, deux êtres intelligents sans doute, mais tellement saturés de banalités, musique italienne, valse et causeries de salon, qu'ils ne comprirent pas à qui ils avaient affaire.
— Laissez-moi, criait Benoît en se débattant.
— Il a le vin triste! dit l'un.
— Il est fou ! dit l'autre.
Ils auraient été dix mille , que pas un n'aurait dit : Il est malheureux !
— Laissez-moi mourir! hurlait Benoît en se débattant. Mais les autres ne le lâchaient pas. Ils lui firent traverser quelques rues.
— Où demeurez-vous? lui demanda-t-on.
Il indiqua au hasard son adresse. Les deux passants officieux le reconduisirent chez lui, frappèrent à la porte, et le recommandèrent au portier avec quelques paroles.
Benoît monta machinalement à sa chambre.
— Voyez ce que c'est, dit le portier : pauvre jeune homme, c'est la première fois que cela lui arrive !
Celui-là encore n'avait pas compris, mais au moins sa phrase pouvait avoir une application vraie : c'était la première douleur du malheureux enfant!
Rentré chez lui, Benoît s'assit, ne sachant plus que faire. Il resta absorbé pendant quelques heures, dans le silence et l'obscurité.
— Écris à ton oncle... m'a dit le père d'Armantine; pourquoi faire? C'est mourir qu'il faut; je ne pourrai pas vivre demain, si je n'ai pas l'espérance d'y aller le soir ! On m'a chassé : la méchante femme ! . . . Écris à ton oncle ! Que voulait-il dire? -
Et Geoffrin alluma une lumière et parcourut du regard sa chambre :
— Tout cela est inutile ; tout est fini. . . Étudier, savoir ! j'en sais assez. Pauvre médecin, guéris-toi toi-même.
Il approcha une petite fiole de la chandelle, et à travers le verre il en examina le contenu ; puis il la posa près de son encrier et s'assit pour écrire.
— Le père Gointet avait raison ; je vais écrire à mon oncle.
330 CAKTE» SUK TABLE.
Et d'une main agitée, quittant sa plume, pm te reprenant selon les intermittences de sa pensée, il traça tes lignes suivantes :
« Mon cher oncle,
» Les Gointet me trouvent trop pauvre; je me trouve trop pauvre aussi. Je vais essayer d'une cure dont personne ne s'est jamais plaint. Je n'ai pas de dernières volontés. Je vous envoie une poignée de main et vous prie de ne pas faire une anecdote de ma mort; je ne voudrais pas traîner dans les conversations. Dites ce que vous voudrez, quand on vous parlera demoi, mais ne soyez pas attendrissant* Je ne vous recommande rien pour Àrmantine : je l'aime, mais je ne veux pas m'imposer à son cœur. On est cruel quand on blesse en mourant : faîtes que je sois parti; trouvez quelque chose; ne me défigurez pas trop, et surtout ne laissez rien à deviner, ce serait plus horrible encore. Le monde est aux Pépingrés; ne gênons personne. Fou, lâche, je ne sais pas ce que je suis, mais je souffre. Vous avez souvent ri de moi, cher oncle; ne vous en repentez pas; vous aviez raison. Je me figure que j'ai cent mille livres de rente, que je suis professeur à la Faculté de médecine, que j'ai une femme charmante et de jolis enfants; je suis célèbre; il ne se coupe pas une jambe dans Paris sans que je sois là ; on ne condamne pas un malade sans que je sois appelé à voter ; on ne sauve personne sans que j'en aie le bénéfice! C'est du bonheur cela, j'espère; eh bien, je me tue. Parce que avoir aimé Àrmantine comme je l'aime et l'oublier comme je le ferais, cela mériterait l'échafaud. J'ai failli tomber dans la Seine tout à l'heure, et maintenant je vais me noyer dans une petite fiole qui se trouve là bien à propos. C'est de l'opium : il doit y en avoir assez. Une chose étrange, c'est que l'on s'habitue facilement à l'idée de la mort ! Si je changeais de décision, je
LE BOtUtGEOIS FANTOME. 351
ne saurais plus que faire, tant je suis prêt. Au iftoment de partir pour un voyage, il est pénible d'apprendre qu'on reste. La malle esttaite et tout le bagage empilé et froissé. Mes pensées conserveraient un mauvais pli, si je restais. Adieu ! A propos, vous viendrez, n'est-ce pas, au reçu de ma lettre? Autrement on me porterait chez les Cointet, et cela les gênerait. Je vous embrasse, mon bon oncle. Avons-nous ri assez souvent de tout ça? Vous voyez que cela arrive quelquefois. »
Benoît ferma sa lettre, la cacheta, descendit pour la raettre à la poète, et quand il rentra, te portier fut étoooé du sang-froid de son locataire*
— il aura dormi un peu, pensa-t-il; le sommeil fait tant de bien l
Ce concierge avait des à-propos terribles»
Geoffrin remonta chez lui, ferma sa porte, prit sa fiole, souffla la lumière, s'étendit sur son lit et but.
...Triste flamme, Éteins-toi...
Le lendemain matin le pauvre jeune homme était encore couché, mais la mort n'était pas venue. La dose avait été ou trop faible ou trop forte, et l'effet n'avait pas été produit. Les premiers rayons du jour virent Benoît qui se débattait sous le poids d'une horrible souffrance physique. Les ombres se réfugiaient dans les coins de la chambre, et les spectres du suicide, qui s'étaient crus convoqués à une fête, s'évanouissaient dans les lueurs de l'aube. La journée se passa dans des douleurs inouïes. Le portier monta vers le soir; il vit Geoffrin qui se débattait, et pensa que c'était le réveil d'une débauche. Benoît n'eut pas la force de parier; il ne retrouvait rien dans son cerveau. Était-ce un rêve? Était-ce la réalité? Étaitce la mort? Pourquoi cet homme le suivait-il toujours? Il
chercha, puis retomba dans un anéantissement plein de tortures. Il se passait là un duel sans témoins, entre un corps jeune et un poison terrible. La nature physique se débattait avec ardeur. La première attaque n'avait pas été assez forte; la chair devait triompher.
La nuit s'écoula encore dans des accès de délire peuplés de cauchemars, de visions, de terreurs. La poitrine de Benoît respirait du feu; son cerveau était lourd et brûlant, comme du plomb en fusion. Il était là gisant, à moitié mort; maison abandonnée, d'où ses pensées effarées s'échappaient avec des cris. Tout saignait, tout pleurait en lui; son cœur était en morceaux. Le mécanisme était brisé; certaines pièces étaient broyées, d'autres marchaient encore, ne se rattachant à rien, par un jeu machinal. Et dans ce désordre douloureux, Benoît entendait une voix raisonnable qui lui disait : « Tu as eu tort! te voilà ridicule maintenant ; on ne croira pas à ton suicide. » Ces mots le frappaient comme des coups de poignard, et lui faisaient une blessure glacée.
Lorsque entra un inconnu dont la tète était chauve comme une tête de mort... « Je ne suis pas un philosophe, • dit avec indifférence l'iuconnu, dont la calvitie était plus effrayante qu'horrible.
(Jeak-Paul Ricanm, Titan.)
Vers le matin de ce second jour, il crut entendre ouvrir sa porte. Un homme entra, s'approcha de lui précipitamment, lui tâta le pouls, et s'assit sur le rebord du lit en le regardant.
Ce personnageétait grand et maigre ; ses jambes étaient perdues dans un large pantalon, son corps disparaissait dans une vaste redingote. 11 était vieux et un peu voûté, quoique plein d'apparences vigoureuses. Ses pommettes étaient saillantes; sesjoues creusées. La pâleur de son teint avait quelque chose de particulier, et ses yeux noirs et ronds formaient un étrangecontraste avec d'épais sourcils blancs qui les ombrageaient. Il n'avait pas un cheveu sur la tête.
Benoît fixa sur le nouveau venu son regard hébété. L'homme se leva et dit en s'en allant: « Ce n'est rien. Nous arrangerons le reste. »
Un moment après, Geoffrin était entre les mains d'un médecin. Pendant quelques jours , il fut l'objet de soins assidus, et Phomme aux grandes jambes passait tout son temps auprès de lui. La guérison fut assez prompte, comparée au ravage qui avait été fait. La machine remise en état fonctionna lentement d'abord, puis la vie reprit toute son autorité.
Quand Benoît parlait, on ne lui répondait pas. Au bout d'une huitaine, cependant, il fit quelques promenades. Le printemps aidait à sa convalescence.
Un jour, aux Tuileries, l'oncle Toinon commença le premier :
— Ah çà, tu en fais de belles quand on n'est pas là ; allons, paix là-dessus. Mais retiens bien ceci : c'est que pour mourir, il ne suffit pas de se tuer. Est-ce que je ne vis pas avec mes cinquante ans, et, cependant, je suis assez inutile ? La mort a essayé de me prendre par les cheveux ; ils lui sont tous restés dans la main : quand je voudrai lui faire une farce, je porterai un toupet....
— Vous parlez juste, mon oncle ;... mais, moi...
— Je t'entends, reprit Verboquet, tu as été malheureux. Tu ne sais donc pas que tout le monde Ta été. Allons, écoute autre chose : J'ai été voir ces imbéciles. On n'en
58ft CARTES Stm TABLE,
petit rien tirer. J'ai voulu sauter ton honneur : j'ai dit que tu étais venu me trouver à Tours, et que je t'y avais laissé pour venir....
— Et Armantine? demanda Benoit.
— Je te l'ai déjà dit vingt fois, c'est la seule question à laquelle je répondais : elle va bien ; mais la petite ne signifie rien ; elle est à nous. La ville se rendra quand nous serons venus à bout de la garnison. C'est Cointet qui t'a mis dans la tête de m'écrire...
— Oui, mon oncle.
— Pour lui , dit Toinon , il n'est pas embarrassant non plus, le brave homme ! C'est la mère Cointet...
— Il faut lui parler! s'écria Benoît.
— J'y pensais, mais c'est imposable à présent. Le jour de mon arrivée elle est tombée malade, répondît Verboquet avec indifférence.
— Malade ! malade ! le jour de votre arrivée, mon oncle ! dit Geoffrin d'un air égaré.
Que se passa-t-il dans son esprit? Un accès de délire s'empara peut-être de son cerveau affaibli; un pressentiment lui vint peut-être à l'idée : toujours est-il que le grand vieillard se leva brusquement.
— Tu es fatigué, Benoît, dit-il. Rentrons.
Et les promeneurs suivirent du regard ces deux personnages qui ne disaient plus rien. L'oncle Toinon fixait ses gros yeux sur la terre, tout à ses réflexions sans doute. Benoît, maintenu par le bras du vieillard, ressemblait à un fou que son gardien promène.
Ils rentrèrent. Verboquet s'occupa de son neveu d'une façon toute paternelle ; quand le médecin vint, il resta longtemps à causer avec lui, à l'interroger ; puis il fit coucher le jeune homme, lui dit quelques-unes de ces paroles d'une philosophie vulgaire, qui consolent souvent mieux que les grandes pensées, et, lorsque Benoît fut endormit il sortit sans faire de bruit.
LE BOURGEOIS FÀÎITOME. 395
Je ne sais pas de quoi madame Cointet était malade, mais c'était très-grave: Les consultations se succédaient à la maison de la rue Saint-Denis. La pauvre Àrmantine s'était constituée garde , et souffrait des caprices de la maladie ,et des méchancetés de la malade. Le bonnetier avait perdu la tête. Pépingré venait tous les soirs, et s'en allait toujours à la même heure.
Toinon Verboquet alla rue Saint-Denis. Il y avait deux médecins auprès de madame Cointet, et Joseph seul était dans l'arrière - boutique, debout, à sa même place. Le vieillard entra.
— Cela va bien, dit-il ; et là-haut?
— Toujours la même chose, répondit Pépingré.
— Ah ! reprit Toinon ; et il se fit un silence. Peu à peu les réflexions de Verboquet entrèrent en ébullition, et arrivèrent jusqu'à ses lèvres. Il pensa tout haut.
— Il y a bien du malheur ici , et il y en a pour longtemps. Ce que c'est que l'entêtement ! On ne voit pas clair, mon cher monsieur Pépingré.
Joseph se tut.
— Savez-vous, recommença le vieillard, que vous faites une vilaine chose en épousant Armantine ; car je sais que c'est très-avancé , et qu'au premier jour vous serez son mari? Vous ne l'aimez pas, et elle ne vous aime pas. Comment entendez-vous arranger tout cela ? Vous êtes-vous fait une idée du bonheur en ménage ?
Pépingré était ébahi, mais n'ouvrait pas la bouche.
— Vous allez là, reprit Toinon, comme un conscrit va au régiment. A un certain âge, il faut faire son temps, et on le fait : qu'on soit lâche ou brave, c'est la même chose. Ceux qui attrapent de la gloire , c'est par hasard : c'est comme le bonheur en ménage. Vous comprenez ça ainsi, n'est-ce pas ? Mais il y a des cas d'exemption, et je crois que vous en avez suffisamment. On vous a fourré là dedans ; je vous propose un remplaçant?
336 CABTES SUR TABLE.
Joseph resta abruti en entendant ces paroles : il mâcha quelques syllabes, et sourit bêtement.
Verboquet comprit que faire entrer un raisonnement dans la tête, de cet homme était impossible» et qu'essayer de le convaincre serait de la captation. Le silence reprit donc, absolu, jusqu'au moment où les médecins descendirent. 11 était dix heures. Pépingré était déjà à la porte. Toinon serra la main du bonnetier et sortit avec les docteurs. Ils rejoignirent Joseph.
— Cela va mal , n'est-ce pas , messieurs ? demanda Verboquet.
— Pas bien du tout, répondirent les savants. Cette nuit ou la nuit prochaine pourrait bien...
— Être la dernière, ajouta l'oncle de Tours. C'est bien fâcheux.
Ces paroles étaient prononcées par acquit de conscience. • Les médecins se séparèrent, et Verboquet rattrapa Pépingré qui filait devant lui.
— Jeune homme, lui dit-il d'un ton presque mystérieux, prenez garde de faire une chose malheureuse?
Joseph ne comprit pas, mais il eut peur. Benoît avait très-tranquillement reposé pendant l'absence de son oncle, qui s'était installé dans la même maison, à côté de lui.
Celui-ci est si rébarbatif, qu'il faudrait une hottée de pistoles pour le faire rire.
(Fantaisies dm Brubcàmbilli.)
Joseph Pépingré t le lendemain , fut appelé de bonne heure chez M. Cointet. Madame Cointet voulait lui parler.
L£ B0WIGE0I9 FANTOME. 337
Le commis de la rue Rambuteau étaft fidèle aux consignes. Il arriva à dix heures; — matin ou soir, c'était son heure. — Madame Cointet, jaune, maigre, mourante, avait voulu qu'on lui mît une camisole blanche : son lit était fait ; sa chambre en ordre ; et, au chevet, on avait placé un fauteuil. Le bonnetier attendait Pépingré : il le fit monter et l'amena auprès de sa femme qui sommeillait. Ânnantine remuait une tisane. L'apparition du grand jeune homme l effraya ; l'étrange solennité de cette scène lui parut d'un fâcheux augure ; elle éprouva un serrement de cœur quand la malade, de sa voix la plus doucereuse, lui dit:
— Ârmantine, laisse-nous.
M. Cointet était déjà redescendu. Armantine se retira; Joseph Pépingré resta debout, dans l'épouvante, devant cette femme qui sentait la mort. Il aurait bien voulu s'éclipser aussi ; il ne comprenait rien à ces précautions ; mais il avait de l'effroi pour ce qui se préparait.
— Assieds-toi, Joseph, dit la malade quand ils furent seuls, et écoute-moi bien. J'ai à peine assez de force pour l'apprendre ce que tu dois savoir : je puis mourir bientôt, mon ami...
Pépingré, qui crut que c'était là la scène, et qui obéissait au mouvement qu'on lui imprimait, se mit à pleurer tout haut.
— Ne pleure pas, continua madame Cointet, et écoute : J'avais décidé que tu épouserais Armantine ; mon mari était de mon avis, et tout marchait vite quand je suis tombée malade, il y a quelques jours, le soir môme où M. Antoine Verboquet vint nous voir. Je ne veux pas que mon œuvre reste inachevée. Tu sais que j'aimais ton frère, pour lequel ce mariage était arrangé ; ton pauvre frère est mort : tu as hérité de toute l'affection que je lui
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portais, et je veux pour toi le bonheur que j'avais rêvé pour lui. Tu aimes Armantine?...
Pépingré ouvrit de grands yeux sur sa tante; et ne sachant si l'interrogation était un piège, il se tut.
— Oui, tu l'aimes, reprit madame Cointet. Mais tu n'as que jnoi pour te défendre : Àrmantine est ensorcelée par ce mauvais sujet de Benoît. Il ne faut pas se fier k M. Cointet, qui écouterait volontiers les absurdités de l'oncle Toison. Il ne faut guère compter sur moi : si j'avais eu encore quinze jours seulement, tout marchait si bien, que vous auriez été mariés. Mais que je vive ou non, c'est un retard, et un terrible retard ! Comprends-moi bien : si je venais à te manquer, il faudrait te défendre toi-même, et c'est pour te donner des armes que je t'ai fait venir.
Cette commère mourante était solennelle à faire trembler : sa voix était interrompue par une toux sèche; ses bras soulevaient la couverture, dans l'excitation de la fièvre ; et ses yeux, refuges de sa pensée tenace, brillaient comme ces veilleuses acharnées dont l'huile n'est jamais épuisée. Elle regarda Joseph qui restait immobile, et un mouvement de colère lui échappa. Elle comprit que ce garçon était un apathique, qui laisserait perdre tout le fruit de ses peines. Jamais roi glorieux ne se pencha avec plus d'inquiétude vers un héritier stupide.
— Joseph, dit-elle, entends-tu que je te parle de ton bonheur? Armantine est jolie, très-jolie : bonne et douces, je le sais, moi; elle te convient. Veux -tu la conquérir ?
Pépingré répondit oui, machinalement. Madame Cointet le vit vaincu d'avance et voulut essayer d'un autre argument:
• — Armantine t'aime au fond ; je l'ai découvert. Quand vous serez mariés, elle t'aura vite débarrassé de Benoît Geoffrin. Sois hardi quelques jours seulement. Songe bien que c'est de tout le bonheur de ta vie qu'il est ques-
tk». Elle aura à la mort de M. Cointet une jolie fortune. Elle est à moitié orpheline ; sa mère est morte.
Pépingfé leva la tête, et un point noir arriva dans ses yeux comme aux cornes des colimaçons : fl s'animait un peu. A la passion avide de ce coup d'œil, la malade comprit qu'elle avait touché la corde sensible.
—•Elle est fille unique, continua-t-elle. M. Cointet est vieux, et, du reste, il n'y a pas à craindre qu'il dissipe son bien. Ainsi, Joseph, tu épouses donc Armantine, tu achètes un fonds ; tu gagnes beaucoup d'argent en Rétablissant grandement; et comme espoir prochain, tu as mie fortune bien ronde et bien certaine. Voudrais-tu que tout cela, beauté, grâce, jeunesse, argent, fût pour M. Benoît Geoffrin ?
— Non, ma tante, dit énergiquement Pépingré en se levant.
Beauté, grâce, jeunesse, étaient du remplissage : madame Cointet lançait ces mots pour mémoire. Elle savait bien que le dernier seul devait produire l'effet. Elle agitait son trousseau de clefs , mais elle connaissait bien celle qui ouvrait la serrure. La malade sourit et tendit sa main à Joseph. Elle était heureuse : elle avait enfin découvert la passion qui devait agiter cette inertie. Cet apathique était un avare ; cet imbécile était un misérable. Madame Cointet sourit : elle se voyait sûre du succès ! horrible satisfaction ! scène infernale ! Dans une épopée à la Milton, on confierait à des anges les rôles qui sont joués ici par les plus infimes humains, et ce que l'action gagnerait en grandeur, elle le perdrait en vérité. Madame Cointet et Pépingré ne se doutaient pas qu'ils jouaient une des plus hautes scènes du péché. Cette vie ne doit pas être vue représentée à grand spectacle. La damnation de l'Opéra a des feux de Bengale qui séduisent, et Penfer s'y montre inoffensif et presque aimable. Mais ce qui est exécrable, c'est le mystère du moyen âge, qui se joue en-
core sur les tréteaux où nous vivons; c'est le monsieur du premier, remplissant le rôle de Judas ou d'Hérode; ce sont les bourgeoises du quartier jouant les péghés capitaux ; c'est madame Gointet et Pépingré représentant l'Avarice, aussi naïvement que les artisans d'autrefois quand ils jouaient la passion du Christ.
La malade, après un silence, reprit plus doucement :
— 11 faut t'appuyer sur M. Cointet; c'est le plus faiblemais tu peux en faire le plus fort. Tu as sa parole : il t'a promis Armantine, et mon pauvre mari est un honnête homme qui a toujours fait honneur à ses engagements; ne te laisse pas ennuyer par Benoît. Agis comme si tu étais sûr du mariage. Parle à cette chère enfant, et dis-lui des choses douces! Fais que M. Geoffrin puisse croire qu'elle t'écoute. Pour arriver au bonheur, il ne faut rien négliger.
Cette réflexion venait là pour pallier l'odieux des conseils que la malade donnait à son neveu. Dans les sacrifices de certaines mythologies, il y a une part consacrée à conjurer les dieux méchants. Dans les vils calculs de cette vie, qu'il s'agisse d'affaires, de politique ou d'intérêt, il y a un certain nombre de banalités vertueuses, d'aphorismes honnêtes, que l'on échange entre soi comme des talismans protecteurs, dans le cas où un dieu de justice écouterait ce qui se dit.
— Et surtout, ajouta madame Cointet à Joseph, qui suivait ses paroles avec passion, penché sur le lit et sans perdre un mot, surtout prends garde à Antoine Verboquet : c'est un mauvais homme. Il a l'air de rire toujours, mais il est très-sérieux et très-fin. Ne lui dis que peu de paroles, et sois ferme, parce qu'il est insinuant. Avec du courage, pendant une huitaine, tu viendras à bout de lui, et il s'en ira à Tours...
Madame Cointet fut prise d'une quinte de toux trèsviolente. Pépingré, transfiguré, appela Armantine.
LE POURGIOIS FANTOME. 3/|l
— Vite, ma bonne demoiselle, cria-t-il, vite, ma tante est bien mal.
Le bometier et sa fille montèrent. On s'empressa autour de la malade. Joseph se multipliait. La jeune fille remarqua ce changement avec tristesse : elle le vit soulever l'oreiller de madame Gointet qui étouffait, lui présenter la tisane, lui parler avec cœur et se penchera chacun des gestes qu'elle faisait.
Madame Gointet, dans un moment de répit, dit tout bas à l'oreille de Pépingré :
— Je te laisse seul : courage ; puis , se tournant vers son mari :
— Y a-t-il quelqu'un en bas ?
— II n'y a personne, dit Armantine,
— Mais si, mon enfant, reprit le bonnetier, il y a ce brave Verboquet, qui vient prendre des nouvelles de la santé de ta mère.
La malade ouvrit la bouche pour parler, et la toux envahit sa phrase. La fièvre augmenta et amena le délire. Elle avait pris la main de Pépingré et ne voulait pas la lâcher. Armantine pleurait et pensait à Benoît, en regardant Pépingré qui assistait la mourante comme un fils. M. Gointet, dans l'embrasure de la fenêtre, cherchait une contenance douloureuse qui lui permît toutefois de s'occuper d'une affaire de bonnets de coton qu'il roulait dans son esprit.
La malade se dressa tout à coup sur son séant, les yeux hagards. Elle fit un signe à Armantine qui s'approcha ; puis, unissant la main de la jeune fille à celle de Joseph qu'elle tenait toujours entre les siennes :
— Cointet! cria-t-elle d'une voix terrible, qui fit tressaillir le vieillard; Gointet, tu m'as promis de les marier ensemble : les voici fiancés et, à mon lit de mort, je te recommande ta parole !
Armantine sentit la griffe de Pépingré qui prenait pos*
349 câRTE» srat tous.
session d'elle ; son cœur envoya n»e pensée à Benoît. La mourante était retombée lourdement. Cet effort détermina une crise. Un violent délire s'empara éPWle; son corps se redressa une dernière Ibis.
— Verboqœt ! Verboquet ! cria-t-efe avecfureor; pris elle s'affaissa sans un souffle. Le bonnetier se précipita sur le lit où sa femme gisait immobile.
La porte de l'escalier s'ouvrit.
— Est-ce qu'on ne m'a pas appelé ? dit une veftr.
M. Cointet, Pépingré, Armantine, tournèrent les yeux en même temps. C'était l'oncle Toinon qui venait d'entrer.
— Mon pauvre Verboquet, dit Cointet, c'est fini! la meilleure femme du monde, mon ami : elle est morte î
Un sanglot terrible éclata ; c'était la douleur de Pépingré.
Il In semblait qtfîl était seul ta»t* monde arec le chauve, elyfiUyil mmb de foreepow lutter avec ee ma— aifl fénk.
( Jkar-Pabi. licim, 7t*M.)
Antoine retourna auprès de son neveu Benoît Geoffrîn.
— Eh bien, demanda le jeune homme, comment va ma tante?
— Elle ne va plus, répondit l'oncle avec tranquillité; elle est morte !
Benoît pâlit affreusement
— Comme vous dites cela, Toinon ; c'est épouvantable. Pauvre femme ! elle aussi I
— Qu'est-ce que tu entends par ce... eBe aussi? la figures-tu que j'y sois pour quelque chose?
LE BOCIGEQIS FANTOME. 343
— Àb ! mon oncle , reprit Benoît ; !e frère de Josepk Pépingré est mort ; le frère de M. Cointet est mort : madame Cointet vient de mourir.
—Ce sont des ennemis de moins ; vas-tu t' attendrir?
— Vous étiez là les trois fois.
— Ne m'as-tu pas écrit de venir? dit Verboqaet ; nn présence les gêne ; ils s'en vont !
Geoffrin fit un geste de dégoût. L'oncle le comprit, et ajouta avec- une gravité goguenarde :
— Mon ami, je te parais odieux ! c'est assez drôle! et ilédata de rire sérieusement. Je te plains, si tu regrettes ceax qui t'ont fait du mal, et si tu méconnais ceux qui t'aiment. Pas d'enfantillages, et soyons francs. Tu serais hypocrite si tu pleurais madame Cointet. Dans ma vie, j'ai toujours obéi au sentiment intérieur ; mon existence n'a pas été gaie : mon père fut dur pour moi, quand fêtais enfant ; j'ai fui la maison paternelle? j'ai travaillé; et, es vendant de la bonneterie comme Cointet, j'ai gagné cm petit bien-être. Quand il s'est agi de marier mes sœurs, mon père a eu recours à moi; j'ai fait mon devoir ; l'intérêt rendait caressant celui qui avait toujours été injtBte„ H était trop tard, mon cœur n'avait plus de tendresse pour lm : mes sœurs sont mortes ; j'avais été leur vrai soutien. Si Cointet a quelques sous, il me les doit. Ses premières années ont été cruelles ; c'est un bon homme que j'aime assez : ton père était mon ami ; il est mort à son tour : toutes mes affections sont parties ; et je me suis retiré du commerce avec une retraite qui est à toi, quand je m'en irai. Je n'ai plus qu'une chose à cœur, c'est de te tirer d'affaire. Ceux qui gênent ton bonheur, je ne puis pas tes amer, et jamais je ne leur ai fait bon visage. S'ils viveirt, tant mieux pour eux ; s'ils meurent, tant mieux pour toi» Chacun raisonne ainsi. Je supprime les semblants, les larmes fausses et les regrets absurdes. Ce qu'on dit un an après, je le dis tout de suite. Il n'existe pas de considéra-
Zkk CABTES SUR TABLE.
tions de famille là où il n'y a point de tendresse. Les liens de parenté sont trop souvent des gênes ; on est esclave d'un deuil, et, quand l'âme la plupart du temps est soulagée, le corps s'habille de noir. Madame Gointet est morte, Dieu ait son âme. Mais, sois tranquille , elle vivra encore longtemps pour ton malheur. A son lit d'agonie, elle a fiancé Joseph et Armantine par devant Cointet ; elle a joué la scène du dernier soupir. L'imagination de son pauvre mari a dû être frappée par la solennité des paroles dites à cette heure suprême qui sera plus punie que les autres, si Dieu est juste. On en a abusé pour faire le mal. Que la mort des saints et des sages soit admirée, je ne m'y oppose pas ; mais je ne respecterai jamais la mort des méchants. Lorsque le ciel frappe une mauvaise âme, c'est se montrer religieux que d'approuver le châtiment. Ma philosophie peut s'écrire dans le creux de la main ; je dis la vérité autant que possible ; et, quand j'ai à exprimer ma joie Ou ma douleur, je n'attends pas que ceux qui au fond pensent comme moi soient prêts. Tu es de ce monde, mon pauvre Benoît : tu t'efforces de mentir pour faire comme les autres, et tu as presque essayé de me faire croire que tu regrettais madame Gointet. Va ! la terre peut se passer d'elle, et on ne s'apercevra pas de son absence : elle n'a pas emporté grand'chose. Armantine à cette heure est à Pépingré ; veux-tu que je la lui prenne?
— Oh I mon oncle ! j'aimerais mieux mourir que de la perdre ! j'aimerais mieux qu'elle fût morte ! Vous avez raison, je ne regrette pas madame Gointet.
La franchise brutale de Verboquet avait produit son effet sur Télève en médecine, qui avait, pour ainsi dire, assisté à une dissection. Le rire strident du vieillard qui accompagnait sa philosophie cynique s'empara de Benoît.
— Eh bien, je t'aime mieux ainsi, dit l'oncle Toinon. Essuyons nos yeux pour y voir clair; je parie que ceux <te Pépingré sont secs. Est-ce que ce benêt nous appren-
drait à vivre ? Viens faire un tour ; il fait beau, et je me sens le cœur libre ; nous achèterons un crêpe en nous promenant.
Sa bouche se fendit, s'ouvrit, laissa passer un éclat de rire, et se referma comme sur une grimace douloureuse.
— Vous disiez donc, mon oncle, que Cointet a consenti au mariage d'Armantine avec cet absurde Joseph? Comment faire?
— Rentrer dans tes droits ; le commis n'est pas trèsredoutable, et le bonnetier est resté aplati sous le coup. Son assentiment n'a été que silencieux, et encore a-t-il été escroqué par la mort.
— Si nous y allions? dit Benoît.
Ils trouvèrent le veuf tout seul. Pépingré avait pris sur lui de faire toutes les premières démarches ; Armantine était dans sa chambre. Le vieillard se jeta dans les bras de Geoffrin, et serra avec effusion les mains de Verboquet, en versant quelques larmes. Cointet fit une apologie de sa femme, et Benoît servit la réplique. L'oncle Toinon ne déposa pas une fleur sur la tombe ; il ne lui échappa point un mot d'éloge. Par exemple, il répandit sur le vieillard affligé le bénitier des consolations banales :
« Il faut s'attendre à tout; — notre jour viendra; — tout se détache en ce bas monde; — soyons prêts nousmêmes. »
Les vraies douleurs s'isolent; mais celles qui se montrent aiment assez les commentaires sur la nécessité de mourir. L'affliction se trouve bercée ; elle s'étend, se généralise, se fait philosophique. Celui qui a inventé ce petit fatalisme consolateur a sauvé bien des égoïsmes et bien des hontes !
— Que voulez-vous? nous n'y pouvons rien. Dieu est le maître.
Ce pauvre bon Dieu, il est bien utile dans ces circonstances. Quand une langue a vieilli, elle a des formules
3Jg6 4U&TES SiHk TÂSLE.
qu'on devrait déchirer comme uœ frange osée ; elfes ont été brillantes et pures ; le premier qui les a prononcées a dit une grande parole ; mais après avoir passé de bouche en bouche pendant des siècles, elles sont aussi crasseuses que les oripeaux des pompes funèbres qu'on accroche à toutes les maisons et à toutes les églises.
Verboquet servit àCpintetdes consolations de première classe dont le bonnetier fut très-touché. Socrate certainejmeot ne l'eût pas calmé comme ût l'oncle Toinoo.
On toucha un peu à la question du mariage , et le père d'Àrnlantine montra de l'embarras.
— Diable ! pensa Antoine, sa femme lui a fait impression ; elle a accroché dans la tête du bonhomme un tableau métodramatique que nous en arracherons difficilement.
La jeune fille entra. Benoît et son oncle s'inclinerait sans parler. Elle se montra froide et réservée ; sa tristesse semblait l'absorber et sa présence imposa un silence discret. Au bout d'un quart d'heure , Verboquet et Geoflhn se retirèrent.
— Eh bien! dit le neveu, quand ils forent dans la rue, qu'en dites- vous?
— Je suis assez content, mon ami ; le plus fort est fait ; avec de la patience tu arriveras à tes fins. J'irai dire adieu demain à Cointet. Je n'aime pas les enterrements, tu sais, et je ne te serais pas d'un grand secours. Je leur dirais des bêtises, je me connais, tandis que toi, tout en. ramenant le coeur d'Armanrine aux douces idées, tu t'occuperas du père. J ' ai essayé de parler à Fépingré ; û ne répond pas.
Benoît, au fond, f*L enchanté de la détermination de son oncle. Il lui avait suffi de revoir Armantine pour reprendre courage et se sentir plus fort que jamais. La présence de l'oncle Toinon le gênait ; il n'osait pas devant lui se livrer à certains sentiments, à des consolations auprès du père^àdeshypocasiesen^îseu^ilâuiakJusagedeto^
ses moyens. Verboquet n'était pas novice, et en lui-môme il avait sans doute fait le même calcul. Son parti avait été pris si subitement qu'il devait avoir un motif nouveau pour agir ainsi.
Benoît n'insista pas pour retenir son oncle, qui sourit comme quelqu'un qui a deviné.
— Tu me mettras au courant de tes affaires , n'est-ce pas? dit-il, et quand le mariage sera décidé, eh bien.... tu m'enverras une lettre de faire part. . . puisque je te fais peur—
— Ah! mon oncle ! s'écria Benoît, qui se sentait redevenir heureux.
—A ton aise, reprit l'autre. Je viendrai quand tu voudras et tant que tu voudras.
Et Verboquet fit entendre son rire , qui n'avait qu'un éclat et qui disparaissait soudain sans laisser une trace sur la figure.
Quand Geoffrin se vit seul, débarrassé du contrôle gênant de ce brave homme qui touchait trop vivement par ses observations brutales, il reprit ses habitudes d'autrefois, travaillant le jour, faisant sa .cour à Armantine le soir; vie monotone, mais pleine de charmes, qui ramenait avec elle son bagage d'illusions , de plans pour l'avenir, de douces impatiences debonheur. Le père Cointet, maître de la situation, voyait avec plaisir l'étudiant en médecine ; il lui montrait une préférence marquée, troublée de temps à autre, quand il se rappelait sa femme et la scène du lit de mort. Armantine aussi reprenait goût à ces joies, avec plus de réserve toutefois, comme préoccupée d'une crainte instinctive ; Pépingré venait tous les soirs.
348 CARTES son TABLE.
Où diable ai-je donc pris ce morceau de courage ? (D« Villkhs, le Festin de Pierre.)
Quelques mois se passèrent ainsi. Le neveu de Toinon gagnait du terrain; et le bonnetier, qui pouvait se livrer tout à Taise aux mouvements de son cœur sans entendre les aigres réflexions de sa femme, s'habituait à cette nouvelle existence et oubliait petit à petit le cinquième acte de la chambre à coucher. Le commis de la rue Rambuteau paraissait accepter le changement survenu dans les intentions de la famille Cointet. Il restait de côté, négligé, dédaigné, muet toujours, excepté avec Antiantine, à laquelle il glissait de temps à autre un compliment, trèsniaisement du reste.
Un soir, le père Cointet était seul; Pépingré entra et lui dit :
— J'ai à vous parler.
— Parle, mon ami ; si tu as besoin de moi, tu me connais et tu peux compter sur moi.
— C'est ainsi que je l'entends , monsieur , répondit Joseph avec un ton d'autorité.
— Que veux- tu, voyons? demanda le vieillard, un peu surpris de ce début.
Pépingré se redressa, rougit et lâcha ces mots avec une énergique volubilité :
— Je réclame l'exécution de votre parole. Vous vous rappelez ce que vous avez promis à ma tante à son lit de mort. Si vous l'avez oublié, j'en ai gardé mémoire. Je ne suis pas un beau diseur, moi, ni un savant; mais je
suis un honnête garçon. Je n'habite pas le quartier latin, moi, je ne fais ni dettes, ni orgies; j'économise et je me couche de bonne heure; mais j'ai un cœur comme un autre , un cœur fidèle et bien placé, qui ne voudrait pas tromper une jeune fille ni n'oserait lui parler sans avoir l'assentiment de la famille. Vous m'avez accepté pour votre gendre; vous avez toujours été loyal en affaires, et la parole donnée est un billet souscrit que je vous présente.
Le grand commis devenait épique. Gointet écoutait, la tête baissée, et croyait entendre sa femme. Il était si faible, le pauvre bonhomme, que relevant les yeux pour répondre, il n'osa pas soutenir le regard stupidement fixe de Joseph. Il se posa de trois quarts, et feignant l'indifférence autant que possible :
— Mon ami, dit-il, je n'oublierai jamais ta tante ni les recommandations qu'elle m'a faites; j'ai le respect des morts; mais les vivants méritent bien aussi qu'on s'occupe d'eux. Armantine aime Benoît, qui l'adore, et, ma foi, je crois bien faire en leur permettant d'être heureux. Madame Cointet serait de mon avis. Elle ne connaissait pas l'étendue de lepr affection, autrement ils seraient unis déjà. Toi, mon ami, je te comprends bien, ta position est fâcheuse, mais tu as le caractère bien fait, le cœur bon, et tu sentiras que...
— Que vous êtes un homme sans parole, sans religion, sans prudence. Elle savait bien ce qu'elle faisait, votre femme : a Ce mauvais sujet de Benoît ensorcellera mon mari et il le ruinera. Il n'a rien à lui, pas même un métier qui le fasse vivre. » Enfin, vous le voyez vous-même, mon oncle, tous les gens de l'espèce de M. Geoffrin sont débauchés, paresseux, et se trouvent très-heureux quand ils rencontrent un père complaisant qui oublie tout pour leur livrer ce qu'ils ont de plus précieux, leur fille, leur fortune.
La scène dura longtemps encore. Cointet résista tant qu'il put ; mais l'âme de sa femme animait le grand commis, qui s'enflammait, gesticulait, mêlant tout : amour, argent, parole donnée, dot perdue ; qui devenait pathétique, menaçant, et qui sut rattrapper la promesse du bonnetier. Le vieillard céda aune prosopopée que la cupidité avait soufflée à'Pépingré* Étendant ses grands bras, ouvrant ses longues jambes, la tête en feu, barbe et cheveux épars, il fit apparaître madame Cointet avec sa camisole blanche, ses gestes fiévreux qu'il imitait; et saisissant les mains du bonhomme, il évoqua cette ombre grotesque; répéta la formule qu'elle avait employée, et, au moment suprême de la terreur, il s'attendrit, magnétisa sa victime en l'enveloppant de pressions affectueuses, et dans un mot qu'il lui arracha de la bouche, il lui prit tout le bonheur de Benoît et d'Armantine. Comme Cendrillon avant son imprudence, Pépingré rentra à l'heure, même ce jour-là. On eût dit que sa vie dépendait de cette exactitude.
Cointet fut retrouvé par sa fiUe à la place où l'avait laissé Joseph. 11 y a des gens qui pensent que l'apparition dans Hamlet est invraisemblable ; ils oçt tort. Je puis leur certifier que le bonnetier avait vu et entendu l'ombre de sa femme.
— Mon père, mon père, qu'avez-vous, dit la jeune fille : qu'ya-t-il?
— Il y a, mon enfant, s'écria le vieillard en se dressant avec horreur, il y a qu'il faut que Ut épouses Pépingré ; ma femme le veut.
Et il tomba épuisé sur une chaise.
Araanline comprit tout ; elle seule voyait depuis long* temps que Joseph n'abandonnait pas la partie, et que le bonheur que Beaolt croyait tenir courait encore bien des dangers. EUe conduisit son père dans sa chambre et rentra chez elle. La danse des djinns recommença ; les
LE BOTJtGEOIS IJKTOME. 351
vaises visions reparurent» et les larmes 9e remirent h couler, emportant dans leur courant les premiers fondements d'un amour qui grandissait, travail de fourmi, grains de sable qui se perdirent dans les pleurs. Que faire ? C'est la question éternelle des situations douloureuse* L'enfant était incapable de grandes déterminations; elle était clouée à la maison. Le hasard met des fleurs partout, des giroflées sur les murs et de belles filles dans les arrière-boutiques. Certaines plantes d'Amérique jettent leur cœur au vent et l'envoient à la rencontre de leurs amants; ce sont les femmes qui se font enlever. Les plantes timides et chastes attendent le bien-aimé ou meurent sans amour. Armantine était de ces dernières. Sur son petit terrain, elle concevait, par exemple, d'humbles plans d'une abnégation héroïque; Benoît allait revenir te lendemain; elle devait sauver son père et se dévouer. Son sacrifice toutefois ne comportait pas le mariage avec Pépingré ; elle n'épouserait personne.
Quand elle revit Geoffrin le jour suivant :
— Monsieur Benoit, lui dit-elle d'un ton sérieux et triste, si je vous faisais un grand chagrin, m'en voudriez-vous?
— Mademoiselle, répondit l'étudiant avec effroi, que voulez- vous dire?
— Rien, Benoît, rien que je puisse vous expliquer. Répondez seulement à ma question. Dans le cas où je vous affligerais beaucoup, m'accuseriez-vous?
— Je vous aime 1 reprit Geoffrin.
Armantine éclata en larmes.
— Ce n'est pas cela que je voulais savoir, dit-elle en Réchappant la main sur ses yeux.
Peu à peu le neveu de Toinon remarqua plusieurs changements* Cointet évitait de se trouver seul avec lui; Armantine était plus froide, et pleurait aux premiers mots d'entretien; Pépingré, enfin, parlait assez souvent, et avait conquis un certain aplomb. D'observations en obser-
vations, Benoît se fît une certitude. On était gêné avec lui, on l'isolait, on le fuyait ; en un mot, on pensait à se débarrasser de sa personne. Joseph se trouva insensiblement maître dans .la maison» Le bonnetier n'osait plus parler devant cette nouvelle incarnation de sa femme, et le grand commis montrait à chaque instant à Benoît que sa présence lui était insupportable. L'étudiant voulut se fâcher un jour ; il jeta les yeux sur Armantine qui pleurait, sur le père Gointet qui faisait semblant de lire un journal, et se levant tout à coup , il sourit amèrement et sortit sans rien dire.
— Benoît! cria Armantine en sanglotant. Il n'entendit pas.
— Je suis bien bête, pensait Geoffrin en rentrant chez lui ; ces absurdes gens se moquent de moi. Cointet est un crétin ; Pépingré un grand niais, de qui on n'obtiendrait rien, si on lui cherchait querelle. Autant vaudrait provo-
. quer un pierrot ivre , en plein bal masqué ; mieux vaut dans cette vie avoir affaire à une armée qu'à des grotesques pareils qui vous rendent ridicules, si vous voulez être sérieux avec eux. Pour Armantine, je m'étais bien trompé ; ce n'est qu'une petite pleurnicheuse qui croit que l'amour se passe en jacasseries de pensionnaires. Après cela, on ne vit pas impunément pendant des années entre M. et madame Cointet. Pauvre enfant! elle avait du bon pourtant , et quelle naïveté ! Elle me demandait un jour si je me fâcherais, dans le cas où elle me ferait du chagrin ; ah ! tu n'étais qu'une écolière, Armantine; et je voulais t'aimer !
Il resta quelque temps sans retourner rue Saint-Denis, et quand il fut certain qu'on avait remarqué son absence, il écrivit la lettre qui suit, adressée à M. Gointet, mais faite pour les yeux de sa fille :
<( Mou cher monsieur, je vous gênais, je suis parti. J'avais lâché ma volière dans votre boutique ; j'ai tout fait
rentrer en cage , et j'ai remporté mes rêves absurdes. Élevez de§ pigeons, monsieur Gointet; cela vaut mieux que mes colombes. Je crois vous rendre très-heureux en vous laissant tranquille; cependant je veux que vous sachiez que je vous estime sincèrement,* que j'aimais mademoiselle Armantine en honnête homme, et que je pensais être compris d'elle. J'aurais lutté contre tout le monde pour la garder ; j'aurais tout appelé à mon secours ; mais je ne veux pas la conquérir malgré elle ; je me considère comme vaincu. Si M. Pépingré en valait la peine, je lui apprendrais à vivre ; mais il accepterait tout sans comprendre, et je ne voudrais pas déshonorer le futur mari de votre fille. Le rôle que je me suis tracé est bien sacrifié, avouez-le; je parais indifférent, mal élevé, éconduit, que sais-je? Vous seul saurez que je m'éloigne pour ramener la paix chez vous, et que, dans la volière dont je vous ai parlé, plusieurs de mes colombes ont les ailes brisées. Je vous souhaite à tous un bonheur dont je ne doute pas. »
Le bonnetier eût compris cette lettre, si Pépingré ne la lui avait commentée. Le commis ne manquait pas de rai-' sons pour la trouver déplacée. Cointet voulut répondre. Joseph s'y opposa. Armantine , qui connaissait aussi ce qu'avait écrit Benoît, traça ces mots, le soir, au milieu de sanglots et de larmes : « Si je vous faisais un grand chagrin, m'en voudriez-vous? » et renvoya à Geoffrin cette question à laquelle il n'avait pas répondu.
L'étudiant fut sur le point de courir auprès de la jeune fille; il sortit même pour aller demander pardon à cette pauvre enfant; mais ce bon sentiment tomba vite. Une pensée intérieure lui dit que toutes ses avances seraient mal reçues, et qu'il valait mieux attendre.
— Et puis, que signifie cette phrase? se demanda-t-il. Jouons-nous donc aux jeux innocents, aux propos interrompus?
354 CARTES SUR TABLB.
La correspondance s'arrêta là. Pépingré mit à profit l'éloignement de Benoît et tout alla bien pour lui. L'églantier d'amour était cassé en deux ; et pendant qu'une moitié se fanait, un âne grossier s'apprêtait à brouter l'autre.
Décidément, le hasard n'est pas moral.
(H. ra Bauic, fet Papou*.)
Il fallait des distractions à Geoffrin. Il sortit souvent, fréquenta les quelques amis qu'il avait, et essaya de se confondre dans la foule de ses joyeux camarades. Pour chacun de nous, l'ensemble des autres hommes est toujours gai, et cependant le plus petit a sa peine ; mais c'est la loi ; le monde ne peut pas s'arrêter tout à coup et se mettre à rêver en silence, le tourbillon doit rouler. 11 faut que la mer paraisse indifférente, impassible; quoique pourtant chaque flot ait sa plainte, chaque vague son sanglot. Benoît chercha donc l'ivresse dans les coupes banales de l'amitié. Il ne travaillait plus ; une fièvre le possédait qui le rendait irritable, ironique. Il aurait voulu savoir ce qu'on faisait rue Saint-Denis. Un héros plus dramatique se serait précipité chez le bonnetier, aurait tué son ennemi et enlevé sa maîtresse au nez du vieux. Hélas ! l'oncle Toinon le lui avait dit à Benoît , il était de ce monde. Comme la mouche qui voit la liberté et l'air, à travers la vitre d'une chambre, l'étudiant sentait erilre son bonheur et lui un obstacle transparent qu'il respectait; au moins le pauvre insecte, plus courageux, se brise au carreau la tête et les ailes. Armantine pleurait toujours, et la grande
LE B0UHGB0IS FUTCOME. $55
araignée de Pépingré tendait sa toile tranquillement. Une phase nouvelle se présenta dans le chagrin de Benoît, il se mit à raconter partout l'histoire de son amour, s'appelant niais, ne se ménageant pas, se moquant de sa foi naïve, piétinant les débris de sa couronne de rêves qu'il déchirait à plaisir. Ces tristes railleries ne sont jamais que des querelles avec un souvenir qu'on ne peut pas chasser; l'oubli n'entre pas dans les cœurs où Ton fait tant de bruit Un matin, après une scène de ce genre, scène de souper, d'ivresse, d'amours faciles, nuit où il avait voulu faire l'affront classique à sa pure tendresse, en lui éclatant de rire au nez, en pleine orgie, en dévoilant tontes les délicatesses de son âme, en arrachant toutes les ailes de l'oiseau, il rentra chez lui, épuisé, honteux. Pour son repentir t il aurait pu dire à cette âme qu'il avait cru. souiller, ce qu'Hégésippe Moreau dit à la sienne :
De mes erreurs, toi, colombe endormie, Tu n'as été complice ni témoin.
L'amour de Benoît n'avait pas été atteint. Qui n'a pa9, aux heures du désespoir, porté de ces toasts au scandale ? Qui de nous, dans son ivresse, ne s'est pas avancé vers une forme invisible et n'a pas tendu la coupe de débauche à l'ange vêtu de blanc qui assiste notre vie ? Ge doux gardien sourit gravement, ouvre ses ailes et s'envole.
L'étudiant dormit presque tout le jour; il se réveilla malade d'esprit, lourd de corps. Il s'habilla et ée mit à table, déterminé à écrire à son oncle»
— Ma foi t dit-il, il s'est assez chagriné pour ce mariage ; il est juste que je le rassure.
Voici la lettre :
» Cher Toinon, vous me demandiez de vous mettre au courant de mes affaires; en deux mots je vais vous apprendre où j'en suis : je bois, je mange et je m'amuse. Un philosophe de me» amis, avec lequel je me suis grisé hier,
m'a dit sur cette vie des paroles définitives, et vousmême, mon oncle, qui avez du bon, vous n'êtes que de la Saint-Jean auprès de lui. Il faut d'abord se régler sur les sages et se conformer aux mœurs du milieu où l'on se trouve. Unétudiant en médecine qui se conduitcomme une fille, c'est un loup qui bêle ; c'est un bonnetier mandarin ; c'est un Pépingré littéraire ; c'est une monstruosité à promener dans les foires. La médecine s'apprend toute seule ; on est toujours reçu docteur, c'est un axiome; et comme toutes les maladies de ce monde sont morales, il faut vivre, et bien vivre, pour acquérir la pratique en grand. J'ai connu un garçon qui a mis dix ans à devenir docteur. Il a fait damner son père , qui le poursuivait dans Paris quand il venait de sa province. Une fois ses grades con- . quis, l'bomme dont je vous parle est retourné auprès de ce père qui, par une fatalité inouïe, s'est trouvé être le premier malade de son fils. Il est mort après avoir été finalement soigné. Mon médecin est aujourd'hui marié, très-bon époux, très-bon père et adjoint dans son pays, où il a de la réputation et une fort bonne clientèle. Voilà une existence comprise, ou je ne m'y connais pas. Il n'y a que des charlatans en ce monde : les uns vont dans d'élégants coupés, vêtus de noir et décorés de la Légion d'honneur ; les autres paradent sur les places, dans des voitures historiées, habillés en turcs et décorés d'un nicham de fantaisie ; tous se ressemblent, grosse caisse et gros sous ! Ah ! mon oncle, vous ne m'aviez pas dit cela, et vous m'avez dit bien des choses. Les philosophes de l'antiquité ouvraient des écoles publiques, "et débitaient des paroles dont ils faisaient des livres, comme nos professeurs de facultés; le philosophe moderne siège à l'estaminet et énonce, entre la pipe et le domino, plus de vérités qu'il n'aurait pu en tenir à Alexandrie, à Athènes et à Rome, dette nuit, nous avons défait et refait vingt fois le monde, et la plus folle de nos variantes valait mieux que
le texte. Le bonheur est un faux dieu ; je suis converti à la joie. Aimable vieillard, plein de préjugés, vous voudrez peut-être avoir des nouvelles de la famille; il y a plus de six semaines que je n'ai passé les ponts; la rue Saint- Denis doit être toujours à sa place, et notre chère Armantine va mener avec Pépingré des jours filés d'or et de soie. La femme de Cointet est ressuscitée, ce dont le bonhomme est assez ennuyé. Bonsoir, cher oncle ; il est neuf heures du matin, je vais me rendormir. »
Benoît sourit amèrement quand il eut achevé cette lettre. La fièvre battait dans son corps. Il plia le papier et le mit dans sa poche ; puis sortit au hasard en quête d'un ami, d-une connaissance, d'une idée, qui l'entraînerait quelque part et disposerait de sa journée. Près du Pont-Neuf il aperçut Pépingré dans un omnibus; le commis le salua : c'était trop fort. Benoît courut mettre sa lettre à la poste, poussé par un sentiment dont il ne se rendait pas bien compte. Le reste de sa journée fut parfilé par l'oisiveté.
L'oncle Toinon lut, relut ce que lui écrivait son neveu : il n'y comprenait rien ; que signifiait cette ironie maladive ? Était-ce une plaisanterie ? Non. Il devait y avoir une raison, et comme cette folie gaie offrait des symptômes plus terribles que la folie de désespoir qui avait dicté la première lettre, le brave Verboquet endossa sa grande redingote, et partit pour Paris. Il tomba chez Cointet un matin. La première personne qu'il vit, ce fut Armantine. Soit surprise ou joie, elle s'évanouit ; Toinon to releva aidé par Cointet qui parut.
— Il y a donc du nouveau? dit Verboquet au bonnetier qui se tut.
La jeune fille seule aurait pu répondre, mais elle était hors d'état de le faire. Elle tremblait : ses joues étaient en feu, ses mains crispées. Les deux vieillards, penchés sur elle, furent alarmés. On envoya chercher un médecin.
358 CAATES SUR TABLE*
— Voyons, Cointet, dit Toinon , pas d'enfantillage : que sepasse-t-il?
— Rien!
— Qu'avez-vous fait à Benoît ?
— Rien. Il ne vient plus...
— Pourquoi ?
— Parce que... dit le père avec terreur... parce que Armantine va épouser Pépingré !
— J'avais deviné, repiît Verboquet. Nous n'en finirons donc jamais... Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le médecin qui entrait, examinez bien cette enfant et guérissez-la. Ces derniers mots furent prononcés d'un Ion d'autorité terrible* Voyons , papa f dit-il ep reprenant Cointet, tout cela va mal et il ne faut pas se fâcher. Je vous écoute.
Il fit si bien que le père d f Armantine f avec des réticences, des craintes, des hontes, débita le récit de ce qui s'était passé depuis le départ de Verboquet. Il mêla un peu de mensonge à la vérité ; ce fut un sacrifice que le vieillard fit à la mémoire de sa femme. Mais Toinon saisit bien les situations et l'état des choses. Tout pour lui était dans la scène du lit de mort qu'il n'avait pas comprise dans toute son étendue.
— Papa, dit-il à Cointet, plus de bêtises j puisque vous êtes fidèle à vos serments, jurez-moi que vous ne vous occuperez plus de rien et que vous me laisserez faire.
— Mon bon Toinon, dit Cointet...
— Un clou chasse l'autre ; ainsi des serments. Nous exorciserons votre femme. Quant à votre fille, vous ne l'avez pas regardée depuis longtemps; vous auriez vu qu'elle se meurt ! Allons , papa , jurez vite , et j'arrange tout.
Et Verboquet prit la main du bonnetier, la lui fit tenir tendue et prononça la formule : je jure, d'un ton goguenard. Cointet» assez facile à intimider, eut peur de ce
grand vieillard à la tête nue dont les sourcils blancs, qui m rejoignaient à travers le nez, faisaient l'effet, au-dessus de ses petits yeux noirs, d'un accent circonflexe sur un tréma, accentuation satanique qui sautillait sur les phrases, donnant une valeur particulière au moindre mot.
Coiotet bégaya : je jure ! et ne vit plus Verboquet, qui avait disparu en lâchant le bras du bonnetier, qui retomba comme un membre de pantin.
En trois sauts, Tokion arriva chez son neveu. 11 n'écoute rien et lui dit brusquement :
— Suis-moi au plus vite ; les choses vont mal ; Àrmantine est souffrante.
Benoît bondit jusqu'à son oncle :
~ Je vous l'avais bien dit, misérable! c'est vous, toujours vous.
Verboquet n'entendit même pas ce que lui cria Geofftin : il lui mit son chapeau à la main et l'entraîna.
Ils couraient comme le vent.
— Laissez-moi y aller seul, criait l'étudiant; vous n'ayez donc pas vu, démon grotesque, que je l'aime encore, et qu'il ne faut pas me la tuer !
Et il cherchait à se dégager de l'étreinte de son oncle, qui avait repris son sourire moqueur, et qui ne se donnait pas la peine de répondre.
Ils arrivèrent et entrèrent ensemble. Toinon dit à Gointet :
— Papa, nous dînerons ici. Nous allons passer notre journée là-haut. Vous me donnerez un livre. Ne dites rien à Pépingré; je me charge de son affaire ce soir...
—•Mais vous allez fatiguer Armantine; le médecin a ordoaoé le repos !
— Papa, vous «'avez pas la parole. Votre médecin est un âne et le B&ien est un savant.
Et Verboquet entraîna Benoît dans la chambrette d'Armaotim.
La jeune fille était vêtue de blanc, pâle, maigrie. Benoît se précipita comme un fou, tomba à genoux au pied du lit.
— Armantine! Àrmantine! pardon! grâce! je vous aime. Et il éclata en larmes.
— Benoît, dit l'enfant, je vous ai fait souffrir et vous ne m'ayez pas comprise; vous voyez bien que je ne voulais me marier avec personne, puisque je vais mourir !
— Ah! terrible Toinon, cria l'étudiant, si elle meurt, je te tuerai. Je ne t'avais pourtant pas dit de venir !
Verboquet lisait le journal en sifflotant.
— Armantine, reprit Geoffrin, c'est moi qui vous tue ; c'est sa présence qui vous a été fatale : si vous saviez ! si vous saviez ! mais vous serez vengée sur lui et sur moi. Que ne suis-je mort la première fois? Insensé! insensé!
Et il couvrait de baisers et de pleurs la main de la jeune fille, que ces caresses et celte rosée douloureuse ranimaient. Elle souriait tristement. Les vives couleurs de la joie maladive montèrent à ses joues, son œil brilla. Elle acceptait ce bonheur étrange et brusque comme un rêve ; ce n'était plus Armantine, c'était son âme qui recueillait un aveu sacré pour l'emporter avec elle. Les convenances de la vie n'ont rien à faire dans ces heures solennelles : c'est l'irrévocable, c'est l'impossible ; c'est toute l'ardeur d'une passion qui se dépense dans une minute ; c'est un adieu sans réserve où rien n'est coupable; c'est une éclosion de fleurs qui vont mourir après avoir répandu leur parfum. Toute la journée, ils restèrent ainsi, se pardonnant et se demandant pardon l'un à l'autre. Ils s'expliquèrent tout vingt fois. Les détails les plus puérils devenaient lyriques dans cet entretien suprême. Pépingré fut haï sérieusement, doucement. On parla de lui comme s'il vivait. Regrets, espérances, tout fut confondu durant cette confession solennelle. Le lit où gisait la pauvre malade, l'entre-Gol, le réel, tout disparut, et la scène représenta un
beau printemps que deux amoureux respirent sous des arbres. Les projets d'avenir eurent leur tour. Ah! vieille et douce histoire, tu es toujours amusante à lire !
Verboquet n'avait pas lâché son journal et ne cessait pas de siffloter.
L'heure du dîner arriva : Cointet monta et dit à l'oncle Toinon :
— Gela tue Armantine !
— Vous n'avez pas la parole, papa, répondit l'autre. Descendons : les enfants n'ont pas faim.
— Le bonnetier abasourdi obéit*. Le repas fut assez monotone. Verboquet regardait la pendule. Quand il fut sept heures et demie :
— Papa, dit Antoine, montez là-haut, je vous prie , et lisez le journal sur la chaise où j'étais assis. Il est trèsintéressant : j'ai mis toute la journée à le lire. Vous voudrez bien ne pas parler aux jeunes gens et ne pas descendre. J'irai vous rejoindre...
— Mais, dit le père d' Armantine, Pépingré va venir; il monte toujours quand nous sommes là-haut.
— Soyez tranquille ; j'ai des choses intéressantes à lui dire. Je sais amuser les enfants I allez !
Cointet monta plus abruti que jamais; il s'assit, prit et lut le journal.
La jeune fille et Benoît en étaient encore aux lilas.
— Je mot aller arec toi, ma tante.
— Tiens» mon petit*
(Qmxmm, G*tz 4* BertUkànsm.)
Verboquet s'installa sur une chaise de la salle à manger et attendit. Vers huit heures, pépingré entra.
— Àh!... monsieur Toinon, dit-il avec étonnement, et il salua.
— Moi-même, monsieur Joseph, et je vous avoue que je suis venu un peu pour vous.
— Pour moi 1 reprit le commis avec un certain effroi, impressionné d'une façon pénible par la froideur grave du vieillard.
— Pour vous , dit Antoine, d'un ton de politesse comique ; asseyez- vous et causons.
— Mais... monsieur Cointet... mademoiselle Armantine... balbutia Pépingré.
— H ne faut pas les déranger, répliqua l'oncle, Annan tine est couchée et Cointet lit lé journal ; nous avons du temps à nous. Asseyez-vous donc.
— Le grand jeune homme obéit. Verboquet le débarrassa de son chapeau et continua :
— Vous savez sans doute que mademoiselle Cointet est très-malade; ne m'interrompez pas; vous ne comprenez point que l'idée d'être votre femme la tue. Elle est maigrie, changée à faire peur. Vous ne voyez que les écus, et ceux-là ne dépérissent pas, quand ils sont menacés de tomber entre les mains d'un imbécile. Veuillez me laisser
LR BOURGEOIS FANTOME." 36$
parler sans m'interrompra. Les gros sous n'ont pas d'amour ; ils se plaisent assez dans les mains crochues, mais les belles filles n'en sont pas là ! Elles aiment l'esprit» la grâce, la bonne mine et le bon cœur. Vous me trouvez peut-être un peu net; c'est que je veux vous bien faire saisir la question. Madame Gointet était une méchante femme ; c'était votre tante, je la respecte ; mais elle vous a poussé à commettre une mauvaise action. Elle vous a montré un grand magasin plein d'écheveaux de soie et un commerce plein de capitaux I Brave femme ! Elle ne vous a pas dit que pour avoir la toison, il fallait tuer la brebis ; une fois lancé» vous avez marché de l'avant Le père Gointet est un pauvre homme auprès de qui votre ténacité a produit son effet; tout cela n'était pas juste; et je profite d'un petit voyage que je fais à Paris pour rétablir les choses en leur lieu. Je suis un peu l'oncle d'Armantine, et votre tante n'était pas du tout sa mère : j'ai voix au chapitre, comme on dit, eh ! eh I
Ici Verboquet sourit et regarda Pépingré dans le blanc des yeux; le commis était pétrifié. De vaillant qu'il était avec Gointet il redevenait stupide en face de Toinon. Le grand vieillard exerçait sur lui une action magnétique, et, après ce discours, il se trouva haletant comme dans un cauchemar.
— Mais... essaya-t-il de dire, j'ai la parole du père, monsieur. Je ne vous reconnais aucun droit de me parler ainsi : vos propos sont insultants pour la mémoire de madame Cointet; je vais retrouver son mari... Et Pépingré voulut se lever. Le bras de Toinon le retint assis.
— Vous savez que le père d'Armantine lit son journal; il ne faut pas le déranger. Écoutez-moi encore; nous avons le temps. Vous pouvez renoncer à ce mariage ; on ne se repent jamais d'avoir été raisonnable. Un moyen bien simple d'en finir, c'est de vous désister en honnête garçon. Cointet sera content* sa fille sera heureuse ; et,
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comme vous aurez fait votre devoir dignement, vous deviendrez mon ami. — Et, comptant sur l'entraînement de sa phrase, Verboquet tendit sa main au commis, qui se leva sans accepter l'offre amicale.
— Monsieur, dit-il, ce n'est pas en une minute qu'on détruit des arrangements de famille sur lesquels on vit depuis des années ; je respecte les décisions prises et je serai fidèle exécuteur des volontés de ma tante.
Toinon, impatienté, de cette froideur stupidement habile, se leva à son tour et éclata :
— Vous vous servez trop bien des mots pour y croire. Vous êtes un petit hypocrite, mon ami, et nous allons nous fâcher...
— Monsieur! dit Joseph, et il voulut sortir. Le grand vieillard se mit en travers de la porte.
— Monsieur! répétait l'autre effrayé, monsieur, il faut que je rentre, il est dix heures.
— Il n'y a pas d'heure qui tienne, repartit Verboquet ; vous allez, ici même, à l'instant, me promettre que vous renoncerez à Armantine! et il saisit le bras du commis.
— Lâchez-moi, monsieur, criait Joseph ; on va fermer la boutique !
— Promettez, dit l'oncle plus énergique et les yeux plus étincelants.
— Non ! non! répondit l'autre avec l'audace de la terreur poussée à bout. Non. J'en ai parlé à mon patron ; il me vend son fonds. M. Cointet et ma tante m'ont choisi : Armantine consent ; vous ne m'intimiderez pas. Et le pauvre garçon tremblait de tous ses membres.
— Imbécile, dit Verboquet en éclatant de rire, il se laisserait tuer par peur! Mais, mon petit Pépingré, vous ne l'emporterez pas en paradis, et s'il arrive malheur, vous l'aurez voulu ! Bonsoir et bonne nuit. Et il lâcha le bras de Joseph, qui se sauva en criant :
—Mon Dieu ! il est dix heures et demie ; le magasin sera fermé !
L'oncle Toinonne put retenir une hilarité étrange.
— Est-il bétel dit-il en montant l'escalier.
Cointet, fidèle à la consigne, lisait son journal en somnolant un peu. Armantine radieuse et Benoît transporté d'amour se répétaient pour la centième fois les mêmes choses.
— Eh bien ? dit Poncle en entrant brusquement , cela va-rt>-il, les enfants? Es-tu guérie, Armantine, et toi, as-tu encore envie de boire dans les petites fioles?
Ces paroles furent un réveil pour les amoureux. La jeûne fille eut tout à coup un sourire de santé sur les lèvres ; son œil avait repris sa pureté ordinaire, éclairée seulement par l'excitation du bonheur. La fièvre avait disparu comme par enchantement.
— Je me lèverais bien, dit la jeune fille.
— Et tu mangerais aussi, n'est-ce pas? reprit Verboquet en riant toujours. 11 faut donner des forces à la joie pour qu'elle dure.
Armantine sourit.
— Te lever? dit Cointet. Quelle heure est-il donc?
— Dix heures et demie sonnaient quand Pépingré m'a quitté, répondit Verboquet.
— Il faut vous laisser reposer, dit Benoît à la jeune fille. Comme cette journée a été courte! pourvu que demain vous ne soyez pas plus malade !
— Demain, Benoît, s'écria-t-elle gaiement, demain, vous me trouverez levée. Je suis guérie.
— Merci, mon Dieu! murmura l'étudiant, et faites qu'elle dise vrai !
A ce moment on entendit du bruit en bas. Cointet descendit à la hâte, resta absent un quart d'heure, et remonta bouleversé.
— Qu'avez-^vot»? vous êtes tont pâle, demanda Benoît au père d' Armantine.
— Ah! mes enfants! c'est horrible! dit le bonnetier; figurez-vous que Pépingré, qui sort d'kL,.
-—Eh bien?
— Est arrivé en courant rue Rambuteau. Il était pte tard que d'habitude. On fermait la boutique. Il s'est précipité vers la porte au moment où le garçon sortait avec cm volet... U s'est heurté contre l'angle, à la tempe, et est tombé sur le coup. Un médecin est arrivé; on a saigné ce pauvre Joseph, qui ne donne plus signe de vie.
— Oh 1 s'écria Benoît en se tournant du côté de Verhoquet.. Oh! Toinon! Toinonl et il s'affaissa sur une chaise, la tête dans les mains.
Cointet pleurait ; Armantine se mit à pleurer aussi. Verboquet se promenait en sifflotant
— Papa Cointet, dit-il au bonnetier sans la moindre émotion, il faudrait y aller ; nous resterons à vous attendre en bas. Bonsoir, Armantine! reposez-vous, mon enfant. Benoît, descendons.
Cointet partit L'oncle et le neveu descendirent dans la salle à manger. L'étudiant n'osait parler; le silence fut long. Geofîrin le rompit enfin :
— Mon oncle, est-ce assez horrible ?
— Je ne lui avais pas dit de courir, mon ami. Tu peux m'appeler misérable, si tu veux ; mais, au moins, tu ne diras pas que c'est moi qui l'ai tué. Je t'aime beaucoup, et le hasard m'a peut-être prêté sa puissance pour servir ta vie. Je n'ai fait aucun pacte avec le (fiable, et ma conscience est bien tranquHle. Ce n'est pas à vendre des bonnets de coton que j'ai appris la nécromancie. Si Pépingré a couru trop fort, ce n'est pas ma faute.
Benoit n'osait regarder son onde. Il était terrifié devant ce bourgeois impassible.
— Es-tu content? demanda Verboquet
Le regard de l'étudiant exprima l'horreur.
— Je comprends, continua le vieillard en souriant, tu n'oses pas montrer ta joie par pudeur, n'est-ce pas ? ta prendras le demi-deuil dans huit jours, et dans quinze ta te diras à toi-même, que l'oncle Tomon n'est pas encore si mutile.
Benoît ne répondit rien ; le silence recommença. Gointet rentra :
— Mortî dit-il en jetant son chapeau sur une chaise.
— C'est fâcheux, répondit l'oncle Antoine négligemment. Allons nous coucher ; il se fait tard. Bonsoir, père Gointet, bonsoir!
Et il entraîna son nereu, pâle comme un enfant qui sa trouverait aux mains d'un fantôme.
MU morte ne mord.
(FifcM Mim ra BumrAis, la MMaru.)
Pépingré était bien mort A la suite de ses funérailles, on observa un petit deuil de famille, qui n'empêcha pas Verboquet de s'occuper activement du mariage d' Armantine et de Benoît Le père Gointet jouissait d'une paix parfaite , en se croyant obligé, toutefois , à des aparté sur la fin déplorable du pauvre Joseph. Les deux enfants étaient complètement heureux. L'espace de quelques semaines suffit aux préparatifs dont s'était chargé Toinon. Quand le bonheur de son neveu fut presque irrévocable, il le prit dans un coin et lui dit :
— Cette fois-ci, nous sommes à notre affaire, je pensa. Je vais partir. Bien I bien I tu vas me prier de rester; je
connais ces instances-là ; tu seras bien plus content quand je t'aurai débarrassé de ma personne; sois donc franc, je t'en aimerai mieux. Tu as peur de moi, et toute ma joie est de voir tes vœux comblés. De loin ou de près, j'assisterai à ta vie. Je ne suis pas un de ces égoïstes qui sont toujours sur votre dos à vous reprocher un petit service, et qui n'ont l'air d'être bons que pour avoir le droit d'être insupportables. Je te donne un bonheur dont tu feras ce que tu voudras; tu es un homme, tu connais ton métier; s'il faut du travail, tu travailleras, j'en suis certain. Armantine t'a coûté cher, qu'elle te soit précieuse. Le père Gointet est un brave bonnetier qu'il faut amuser; tu n'auras que lui de vieux dans ta fajnille, il convient de le soigner. Le théâtre de temps en temps, son journal, son café et son bonnet de coton, voilà son affaire. Quand il y aura des enfants, il les mènera promener et les gâtera; les vieux ont du bon. Ce rôle-là m'aurait été. Allons, je ne dis pas cela pour t'attendrir ; nous pleurerons un autre jour. Adieu; demain matin, je filerai sans avertir personne. Adieu !
Benoît sauta au cou de son oncle.
Gointet assista seul au mariage. Les petites sommes qui se trouvaient de côté et d'autre firent un avoir assez satisfaisant pour un amour qui avait encore une année ou deux de lyrisme. Le travail et l'intelligence de Benoît devaient faire le reste. Ils furent heureux, comme disent les contes de fées, et ils eurent beaucoup d'enfants, ajoutent-ils. Je n'en dirai pas autant. Cependant, au bout de Tannée, il naquit un fils au ménage Geoffrin. Benoît, qui pensait souvent à l'oncle Toinon, proposa un matin à sa femme d'écrire à Verboquet, pour lui offrir d'être parrain de l'enfant. « Ma foi, se disait-il en lui-même, ce pauvre bonhomme est victime d'une remarque que j'avais faite ; tout cela n'était que hasardet coïncidences fâcheuses. H faut lui montrer que je suis fort. »
On écrivit à Toinon. La réponse ne se ût pas attendre. Un voisin du vieillard annonçait que l'oncle était mort depuis peu de jours, et que l'on cherchait justement partout pour savoir à quels parents s'adresser.
Il n'avait rien laissé comme papiers, et il n'avait pas d'amis.
Benoît fut très-affecté de cette nouvelle.
— Quel malheur) dit-il à Armantine. Il serait venu, et aurait peut-être consenti à rester près de nous.
Il mentait. Sa douleur était réelle ; mais au fond du cœur une voix lui disait tout bas : Tant mieux !
LA
Nous étions à Rome. Ce jour-là (10 septembre 1852), un violent orage avait éclaté dans la matinée. Le tonnerre qui déchirait de ses éclairs, accompagnés de détonations subites, un ciel jaune et bilieux, m'inspira des réflexions qui ne me seraient pas venues dans toute autre ville; mais à Rome, il y a une philosophie d'usage à laquelle tout bon voyageur doit s'abandonner. Une chambre d'hôtel est un maussade séjour ; je n'avais plus de lettres à écrire et, puisqu'il m'était impossible d'aller ruminer une phrase de Chateaubriand sur une ruine, j'écoutai patiemment la tempête. Étaient-ce les foudres du Vatican ou les carreaux de Jupiter qui faisaient cliquetis dans le ciel? Dieu allait-il apporter de nouvelles lois au Moïse de Michel- Ange? Le Messie des juifs allait-il tomber dans le Ghetto, cette crèche de haillons? Si l'orage avait duré, j'aurais mis en vers ces trois lignes ; mais le fracas cessa, et le tout finit par une pluie monotone.
Je craignais que ce temps ne nous empêchât de faire une excursion que devait diriger un jeune commerçant
français établi à Rome. Gomme un 'hôte intelligent qui flaire un gourmet et descend à sa cave lui chercher une bonne bouteille sous les fagots, certain de voir apprécier son nectar, ce brave garçon , peu antiquaire et peu artiste, avait compris que nous aimions assez à marcher dans les pierres et à ramasser des souvenirs dans le passé. Aussi, comme faveur particulière, il s'était fait fort de nous mener chez Pietro, son ami Pietro, un Pietro digne d'éloges. A ce qu'il paraît, Pietro avait chez lui, sous clef, à lui, des ruines, un columbarium, des catacombes, un musée, sans compter que ses trésors s'augmentaient tous les jours des fouilles que faisait pratiquer, sous sa surveillance spéciale, le précieux Pietro.
Notre curiosité se trouvait éveillée. Voir du nouveau à Rome, qui n'apprécierait cette merveille? Les infortunés touristes sont tellement gênés par ce qui a été écrit sur la ville Éternelle, qu'il leur est impossible de goûter une impression personnelle devant ce qui reste des Césars ob des papes. La science a tout dit, l'histoire a tout commenté ; et puis n'est pas archéologue et savant qui veut Il est encore plus facile d'être artiste et rêveur ; hearét- 9ement, c'est moins ennuyeux. Je n'ai jamais essayé de rebâtir le Capitole ou le Forum. Je me promène parmi ces débris, m'entretenant dans une douce tristesse, trop souvent gêné par les hémistiches latins qui me reviennent en mémoire et par les larmes de Chateaubriand, tes ptas grandes larmes qui aient jamais été versées; mais il en a trop répandu : il a pleuré partout. Par bonheur, sa mélancolie a quelquefois des accords amusants. En visitant b villa Adriana , je trouvai dans mon Guide cette phrase : a L'auteur des Martyrs y rencontra un troupeaa de potes noirs et se plaignit de voir — £ ancienne enceinte de Vélégance romaine Uvrée aux immondes mimaum <bt fidèle Eumée.
Nous n'avions pas même vu les hôtes dont parle Ghfr-
teaùbriand. Un grand gars, qui dormait sur un tas de foin, s'était levé à notre approche, trébuchant, engourdi, fiévreux. Il était jeune, brun, assez énergique de traits, avec de la mollesse dans l'attitude ; son corps, bien découplé, portait une veste et des culottes de velours vert, jauni par le temps ; des genoux aux pieds, des guêtres de cuir recouvraient ses jambes, cuir écru, épais, éraillé. De gros souliers soutenaient ce garçon indolent et triste. De son geste paresseux, il nous montra cette triste campagne qui avait porté la fantaisie d'un empereur, « C'est ici, disait-il en tassant des mottes de terre sous son talon impatienté, c'est ici que fut le temple de Sérapis. Là étaient les bibliothèques latine et grecque, — et il nous montrait un petit bois d'oliviers ternes. — Voilà le temple de Vénus et de Diane, la vallée de Tempe, la caserne des Prétoriens, — et nous n'avions sous les yeux qu'un petit mur perdu dans des broussailles mortes, de maigres vignes et un coin où séchaient du millet et du maïs. — Le reste, ajouta-t-il en souriant amèrement, est au musée du Capitale et à Sainte- Marie-Majeure. Notre promenade ressemblait à la vision d'un fou. Ce reste, dont nous pariait notre guide, était tout. Il ne se trouvait aucun vestige pour nos regards : quelques murs tout au plus, et encore Hs étalent abandonnés par la nature.
Toutes les ruines romaines ont été mises au pillage; à tout cela chacun a pris ce qui lui convenait : les barbares ont enlevé le fer, les papes le marbre; les antiquaires ont extrait des fouilles pas mal de places à l'Institut, des croix, jdes prix, des appointements. Les humbles promeneurs n'y trouvent plus à brouter que des rêves et des plaisanteries sinistres quelquefois ; maïs, au moins, par* tout, excepté peut-être à la villa Àdriana, l'herbe, pleine de piété, fait aux débris un revêtement à sa manière et se substitue au marbre absent : on rencontre partout des poignées de verdure bien placée?. La mère nature, qui
est panthéiste, passe avec son grand panier sous le bras, et dans les champs désolés verse des graminées et des touffes vertes sur les pierres dépouillées. Gérés, la vieille pauvresse, recueille les graines éparses pour semer quelques fleurs au milieu des restes de sa ville aimée, de sa campagne féconde autrefois, morose aujourd'hui.
Si les papes ont hérité de l'Olympe, si la Rome moderne a pillé la Rome ancienne, il faut avouer que les Romains se volaient aussi entre eux : le palais de Néron a fourni à Titus des matériaux pour ses thermes; Caracalla a ravagé la villa d'Adrien pour les siens. Aujourd'hui la mort règne dans ces solitudes, et cette phrase n'est pas aussi banale qu'on le croirait. Non-seulement les villas détruites, les villas païennes sont inhabitables et hantées tout au plus par des fantômes qui grelottent comme celui qui nous servit de guide à l'ancienne maison d'Adrien, mais encore les villas modernes, lieux de plaisance des cardinaux, palais, campagnes, toutes ces habitations sont fatales ; c'est le fruit plein de cendre. On peut y donner une fête, un soir, en passant, un éblouissement à la hâte, et puis partir, par exemple, comme si l'on fuyait une ville maudite, une demeure empestée.
Quoi de plus charmant que la villa Albani ? (Ju palais plein de trésors, des galeries, des escaliers peuplés d'antiquités, un parc superbe fréquenté par la meilleure société païenne, par un monde de statues. Là on doit trouver des loisirs mélancoliques ; la grande poésie est là sur son théâtre : on s'y promène comme dans des Champs Élyséens; on y écoute des dialogues des morts, et après avoir vécu tout un jour avec les dieux et les déesses, on est éveillé le soir par Y Angélus, qui agite les cloches dans le lointain. Nécessairement, pour posséder une villa pareille, on est cardinal : on est chrétien et lettré ; on aime les bons livres et les beaux marbres; on possède une vierge du Dominiquin et un buste d'Esope; en un
mot, on est Latin et Romain. Eh bien 1 non. La plupart du temps, parc et palais sont déserts, comme ces châteaux enchantés des féeries; les jets d'eau solitaires retombent dans leur bassin avec un bruit morne, comme sous l'empire d'un charme. La garde de la villa est confiée à deux ou trois serviteurs muets et avides qui ouvrent des portes disjointes, promènent les étrangers dans des salles sonores d'abandon , époussetant au passage les bustes moroses, les tableaux brunis, les statues éclopées, agitant leurs trousseaux de clefs dans ces solitudes qui ne connaissent que ce bruit, celui des pas et le son métallique d'un pourboire furtif que le visiteur jette au départ.
Ces haies de buis, encadrant des Hermès antiques, ont quelque chose de funéraire. Dans le jardin, les fleurs ne sont pas gaies, et les rares oiseaux qui y vivent n'y sont pa§ joyeux. La fièvre erre dans ces étendues ; la nature y a le spleen, le grand spleen de Rome, le spleen d'azur.
Roma -vorax hominum, domat ardua colla virorum, Roma ferax febrium, necis est uberrima frugum.
La ruine est comme la pourriture, elle a ses miasmes.
Contemplez Rome par un beau soir, par un de ces couchants superbes qui font du ciel une fournaise vers laquelle les nuages accourent, comme de grosses mouches, pour se colorer au soleil et s'enivrer de flammes ; voyez-la par une journée éclatante, sous un ciel implacable ruisselant de chaleur et de lumière ; les deux aspects seront tristes; les deux villes seront mortes. Les ruines païennes désolent le grand jour; les coupoles des églises affligent la soirée; ombre et soleil, tout est mélancolique à Rome. J'y ai entendu des musiques militaires qui n'empêchaient pas le silence de régner, et la foule des rues ne peuple pas la solitude ; le bruit et le mouvement n'y peuvent plus rien. Les habitants, les voyageurs, sont des mou-
378 CARTES SUR TABLS.
cherons qui vivent et bourdonnent sur un cadavre. Les rues et les maisons ne tressaillent pas comme dans les villes vivantes, et la campagne romaine n'aime pas les éclats de rire. L'air n'est pas gai, et ses échos ne répètent pas les chansons : allez donc demander une réponse joyeuse à l'écho du tombeau de Gécilia Métella ? La nature a trop à se souvenir et la plaine est trop désolée. Le rêvera* qui passe, respectueux et sympathique, est presque gênant. Les Romains d'aujourd'hui ressemblent à ces enfants des vieux jours dont on ne partage ni la gaielé, ni la jeunesse et qu'on supporte avec ennui : un vieillard, auquel le hasard envoie de ces jeunes fils, ne sait pas les aimer ; il demeure soucieux et pense toujours aux rejetons de sa puberté qui sont morts grands et beaux.
Cette ville de Rome fait penser que la terre a des ouragans plus terribles que ceux de la mer. L'Océan engloutit des vaisseaux, des flottes; mais le sol absorbe des villes, Babylone, Ecbatanes, Rages, Ninive, Carthage, où sontelles? où est Thèbes? où sont Palmyre et Héliopolis? Seraient-elles mieux noyées si elles avaient été bâties sur des îlots flottants ou des glaces incertaines? Là où elles s'élevaient, règne le désert ; le sable est sec oomrne une terre qui a rendu au chaos ses éléments de vie; les rochers nus sont brûlés par le soleil comme les ossements d'un cadavre et s'exfolient comme une escare là où il y a eu une blessure, comme une solfatare là où il y a eu un volcan. Ces affaissements de cités sont les vrais naufrages : les colonnes surnagent comme des mâts; les ruines sont les radeaux de l'histoire.
A Rome, les monts sont à peine des collines et le fleuve n'est plus qu'un méchant ruisseau dont les rives se resserrent tous les jours. Le Temps a répandu tant de sabliers sur tout cela! En vain la ville moderne vous appelle, la pensée appartient aux souvenirs enfouis. On jréve quand, tournant le dos à Saint-Jean-de-Latran, on suit dans la
campagne déserte les aqueducs interrompus enjambant l'horizon comme les anneaux tronçonnés de gigantesques serpents. En suivant la voie Appienne, on rencontre quelques reposoirs de ruines qui invitent à des dévotions païennes. Au delà du tombeau de CéciliaMetella, un banquier romain, Torlonia, fait exécuter des fouilles, et les débris sont religieusement dressés le long du chemin parmi des tessons de briques, des morceaux de mosaïques et des fragments de marbre. Cette évocation montre des tronçons de statues, des restes d'inscriptions, des moignons de colonnes , des fragments de bustes , grimaçant à la lumière , têtes de mort du monde de Fart. Nous avons erré avec bonheur dans ces ruines. Je me rappelais les jeux de l'enfance quand on cherche de petits coquillages dans les tas de sable, et je ramassais des débris anguleux, ronds, de mille formes, remplissant mes poches et mes mains, puis rejetant ce que j'avais pris pour recueillir autre chose. Le soleil dardait ses rayons avec violence. Les lézards fuyaient entre nos doigts ; les sauterelles bondissaient devant nous, et je m'oubliais à guetter les lézards et les sauterelles. Ces fouilles sont nouvelles, et les broussailles n'ont pas encore eu le temps de surmonter les pierres. Un jour cela fera un mont Testacchio de marbre.
Torlonia, en faisant creuser tout le terrain qui lui appartient aux environs de Rome, obtiendrait une récolte de merveilles. Sur les routes on lit partout au-dessus des grandes portes des villas et des jardins : Johannes Torlonia, — Orti Torlonia. C'est le marquis de Carabas du pays. Marquis, il Test, et de la Roma Vecchia encore, n doit probablement ce titre aux soins qu'il met à retrouver la vieille ville.
Puisque l'on confère la noblesse aux antiquaires de bonne volonté, on pourrait bien nommer Pietro quelque chose, baron des catacombes, par exemple, ou chevalier du columbarium. Il possède un champ, modus agri non
ita magnus; quelques vignes serpentent dans quelques arbres et le soleil sourit à la maisonnette et au jardinet.
Cette villa de Pietro est située près du tombeau des Scipions. Une voiture nous y conduisit. Nous traversâmes des quartiers de Rome où des loques pendent aux fenêtres, confondues avec des herbes ; haillons sales , verdures maladives. Nous passons près du vicolo délia madama Lucrezia, près de la via di S.-Giovanni decollato.
J'aime tout en voyage et surtout les niaiseries : les enseignes des boutiques me font comprendre bien des choses, et les noms des rues réveillent en moi beaucoup de souvenirs. Ces rêveries sont si douces que je ne puis que les souhaiter à ceux qui marchent.
Après avoir franchi la porte Latine, on côtoie de longs murs bâtis avec des débris de marbre, de porphyre, de briques, avec des cailloux et du péperin : on découvre par-ci par-là un morceau de sculpture détachée, quelques lettres frustes d'une inscription perdue ; le soleil fait éclater les parties brillantes, les pierres micacées de la muraille humble et orgueilleuse à la fois, sorte de manteau de gueux fait de lambeaux de pourpre et de serge, de soie et de bure. Le plâtre n'a pas étalé son glacis brutal sur cette mosaïque pleine de trous, et les lézards, qui y trouvent des niches, font étinceler de temps en temps une émeraude sur ce fond blanc.
Nous ne dirons rien du tombeau des Scipions. Je ferai remarquer pourtant qu'il faut une certaine force pour résister à la tentation. Je n'aurais qu'à ouvrir trois ou quatre livres qui ne seraient pas difficiles à trouver; je ferais quelques recherches peu coûteuses : je vois d'ici les endroits à consulter, et au bout d'une heure de lecture je serais à même de me livrer à l'érudition la plus merveilleuse, la plus amusante peut-être. J'aurais des vers d'Ennius à citer, au besoin je pourrais raconter la vie de ce grand poëte que Virgile vola en l'injuriant ; de l'illustre
client je passerais aux patrons, sans oublier de donner, à propos de ces deux termes, un aperçu sur les mœurs. Une fois lancé dans les Scipions, l'histoire romaine m'appartiendrait : ils sont neuf ou dix qui ont rendu ce nom célèbre, un Barbatus, deux Africains, un Càlvus, un Asiatique, je ne sais pas combien de Nasica , et je terminerais en commentant un de mes vieux thèmes d'écolier sur la continence d'un de ces héros.
Quand je lus sur la porte : Sepulcra Scipionum, je ne m'écriai pas comme Chateaubriand : Quelle Providence m'a conduit dans ce lieu? J'ai une émotion assez goguenarde qui se refuse à ces élans lyriques. En Grèce, je n'ai pas interpellé Léonidas, et devant le tombeau des Scipions, j'ai pensé aux barbarismes et aux solécismes que m'avaient coûtés ces respectables personnages. Mes rancunes d'enfant sont passées; il y a longtemps que j'ai pardonné à ces héros, et j'espère que leurs ombres ont été contentes de moi : je leur ai adressé la sainte prière qui est de toutes les religions et qu'on doit aux braves gens qui ont bien aimé et bien servi leur pays.
A quelques minutes de là, du même côté de la voie, un petit escalier en forme d'échelle est appliqué contre le mur. Les pierres sont un peu disjointes et les herbes les encombrent. Au haut, sur un palier extérieur, on se trouve devant une porte de bois, mal emmanchée et fermée par une serrure grossière dont la clef doit être monumentale.
Du haut du modeste perron , en face de l'entrée , on peut regarder dans un jardin , par-dessus le mur. Une vigne grimpe àun berceau de lattes et s'enroule aux piquets de bois blanc, dirigée par une main qu'on devine. C'est la même qui doit tailler les blocs de buis au coin des allées et entretenir les rares fleurs qui égayent les parterres nus.
On a rapproché quelques arbres pour obtenir un peu de verdure, mais on ne paraît pas y tenir beaucoup. Des
pins ouvrent leurs parasols de distance en distance et ombragent assez de sable pour que deux promeneurs s'y arrêtent debout.
La treille, tous les ans, fournit son contingent d'ombre et semble suffire aux soirées joyeuses du maître qui aime assez à retrouver, dans sa maison, la végétation légère et fugitive des cabarets pour abriter une gaieté de passage. Si le jardin est un peu brûlé par le soleil, le propriétaire s'y promène en cbapeau de paille, et si quelque brune maîtresse vient lui rendre visite, son teint hâlé n'a rien à craindre ; les rayons s'émoussent sur ses cheveux noirs et luisants, retroussés à la hâte vers la nuque et transpercés d'une longue aiguille d'argent. Dans une rêverie violente elle y mêlera peut-être une fleur altérée qui se desséchera haletante sur ce front amoureux.
Notre caravane était nombreuse. Nous nous suspendîmes à un anneau de fer terminant une longue chaîne et un bruit de cloche se fit entendre très-loin, à l'autre extrémité du jardin. Un chien enroué répondit en aboyant et accourut jusqu'à la porte, grommelant et furieux. Au bout de deux ou trois minutes on vint ouvrir. Le gros chien, repoussé par un coup de pied de son maître, se tut et nous flaira l'un après l'autre pendant que nous entrions sous la treille.
Pietro lui-même était venu au-devant de nous. Nous vîmes un jeune et gros garçon, en manches de chemise, coiffé d'un large chapeau de paille. Sa lourde moustache blonde cache une bouche assez fine et la ruse relève un peu la béatitude de son œil bleu. Toute sa personne annonce un bon vivant, à l'abri des soucis et pourvu d'un très-suffisant bien-être. Il habite Rome et ne vient à sa campagne que pour y prendre un peu de repos ou y accompagner des étrangers.
Le jardin, sauf la partie qu'on découvre de l'extérieur, est un champ planté de légumes ou simplement en friche
comme le reste de la campagne environnante. Pietro est à la fois son fermier et son jardinier ; le travail qu'il peut faire est fait, le terrain qu'il lui est impossible de cultiver est abandonné ou, pour mieux dire, réservé aux excavations. Car Pietro est antiquaire en même temps que maraîcher ; il fait des plantations et des fouilles, il arrache des inscriptions et des plantes, il cueille des souvenirs et des fleurs et dok tirer profit des ruines comme des légumes. 11 ressemble à ces propriétaires des environs de Paris, de la plaine de Châtillon, par exemple, qui exploitent le sol, dessus et dessous. Un peu de blé ou de luzerne croît à la surface, dévoré par la poussière, et plus bas on creuse des caves profondes d'où sortent les monuments et les maisons. Le fonds à Rome est plus respectable, et, à part que ce n'est point de la pierre , mais bien du marbre, ce qui en vient porte un cachet deux fois sacré, comme appartenant au passé et à la tombe. Quand Paris aura subi les métamorphoses de Rome, il y aura dans ce temps-là un Pietro auquel sa famille aura laissé un petit champ sous lequel sera enfoui un morceau du Père- Lachaise. Chrétiens ou païens, ou autre chose, il se trouvera des habitants dans cette ville déchue; on plantera des choux à leur usage. 11 se rencontrera aussi des voyageurs venus de loin, des Américains, ces Anglais de l'avenir, qui chercheront les traces d'une civilisation disparue, et l'éternel Pietro leur expliquera nos épitaphes, et les touristes s'attendriront sur nos formules de douleur : Ci-gît... bon père... bon époux... attends-moi... et autres balivernes menteuses. Quel grand peuple 1 diront-ils.
Un jour, nous dormirons alors sons le gazon Quand cette aube de Dieu blanchira l'horizon !
Ces vers de V. Hugo m'ont souvent inspiré un rêve étrange. Je me figure que notre monde est disparu, que l'Europe n'est plus occupée par des peuples, mais par des
fantômes de races; le sang continental a perdu sa chaleur; ne trouvez-vous pas qu'il se refroidit déjà vers le midi ? — Après des guerres, des invasions, des cataclysmes épouvantables, l'extrême civilisation en est arrivée à la barbarie, comme si le progrès n'était qu'un cercle vicieux. Les États appauvris ont vendu la France et l'Italie. D'immenses navires ont emporté au delà des mers tous nos tableaux, toutes nos statues, le génie de vingt siècles. Cette longue pirogue de sauvage, à laquelle on adaptera une machine, — il y a place pour les deux tambours à Panama, — devenue un svelte bateau à vapeur, cette Amérique enfin rencontrant en plein Océan le vaisseau du vieux monde, lourd comme un radeau, rasé comme un ponton, a opéré le transbordement avec la tranquillité du pirate. Horrible rêve ! les femmes de Baltimore seront indignées de la beauté de la Vénus de Milo et gourmanderont l'équipage qui lui a cassé les bras en route. Les vierges de Raphaël et de Murillo passeront à l'État d'Isis et orneront les musées des très-riches commerçants de New- York qui auront divinisé quelque quaker en culottes et en redingote noires, un manitou en chapeau rond. Les bas-reliefs de l'Arc-de-Triomphe, plaqués contre les murailles d'une galerie publique, figureront comme les dernières apothéoses de la gloire militaire chez une nation vouée au bien-être pacifique. Les statues de nos grands capitaines paraîtront aussi grotesques que le Gog et le Magog qu'on voit à l'hôtel de ville de la cité de Londres. — L'art que nous aimons aura disparu. Le dernier poète sera mort, et on élèvera des monuments aux ingénieurs. L'industrie régnera, mâchant dans ses rouages huileux toute l'intelligence humaine.
Oui, j'ai fait souvent cet horrible rêve. Voyez-vous d'ici chaque cité devenue un paquebot sinistre que l'on chargera de houille tous les matins, exhalant une lourde fumée qui sera son haleine? Entendez-vous les explosions
des villes aux poumons carbonisés, qui sauteront comme des mines? Ah! s'il est vrai que l'âme revive pour accomplir des migrations infinies, je souhaite dans mes incarnations d'être un paria au milieu de ces sociétés raisonnables et d'emporter dans mes existences futures l'amour des choses qui font ma joie en ce monde imparfait!
Mais revenons* à Pietro, chez lequel nous sommes entrés et que j'ai quitté un peu brusquement pour un trop long voyage. Nous lui devions quelques compliments de bienvenue. Je vis aux premiers mots, — compliments sur son jardin, sur le bonheur de posséder un si charmant coin de terre, — que son amour-propre n'est pas là. Il fut médiocrement flatté. Il souriait d'un air important qui voulait dire : « Vous allez voir tout à l'heure! »
Il nous conduisit à sa maison, devant laquelle nous nous assîmes. Pietro entra, revint, rentra, comme vivement occupé par des préparatifs. On eût dit qu'il installait une collation ou quelque chose d'approchant dans une salle basse. Nous le laissions faire, et nous nous abandonnions sans réserve à son hospitalité. Pendant ses allées et ses venues, nous causions en regardant autour de nous. Quelle étrange solitude! La nature semblait avoir permis à ce brave garçon de s'installer chez elle et souriait presque devant cette présomption naïve d'un être qui pensait peupler ce désert avec une cabane et distraire une terre fatiguée de temples et de basiliques avec des plates-bandes et des touffes de buis. Nous comprendrons bien tout à l'heure qu'il n'y avait pas de quoi se fâcher et que sa conduite n'avait rien d'impie. Il traitait un cimetière païen à la façon catholique. Sur ce sol plein d'essences humaines, où le vent qui l'effleure soulève de légers nuages de cendre qui prennent le soir des formes d'ombres, il répandait des fleurs chrétiennes.
Pietro a tout ce qui constitue un gardien d'ossuaire,
386 castes sua table.
l'insouciance qui se trahit par une santé particulière et une certaine prétention philosophique et savante, selon l'occasion. Les fossoyeurs d'Hamlet sont sceptiques et railleurs ; à la place de Pietro, ils eussent été comme lui, archéologues et pédants. Ils pesaient des crânes et remuaient des os; os et crânes sont réduits en poussière chez Pietro ; il n'a plus que des inscriptions à commenter et des marbres à soupeser*
Enfin, notre hôte vint joyeusement à nous et marcha devant pour nous conduire à ses fouilles. En chemin, il déposa un panier rempli de verres sous une espèce de voûte de cave. Nous visitâmes d'abord une petite serre où, parmi des plantes choyées et grimpant aux murs, se lisent des inscriptions funéraires artistement rangées. U déchiffra pour nous, en les suivant du doigt, plusieurs épitaphes. 11 scandait le latin à la manière italienne et souriait de bonheur. C'est dans ces exhibitions qu'il a placé toute sa vanité. J'aime assez qu'on m'explique ce que je demande, mais Je préfère errer pour mon compte en irrégulier. Je ne me rappelle pas quels mots abrégés ou perdus il a rétablis dans leur vrai sens ; j'en ai découvert deux qui ont suffi à mon attendrissement de voyageur. Infanti dulcissimœ.
Par un lourd escalier de pierre, nous descendîmes ensuite dans un columbarium. Pietro continua d'étaler son érudition. Je parcourus des yeux ces petites plaques de marbre où, en lettres noires et rouges, sont gravées des inscriptions de toute nature ; je dis de toute nature, parce que ce qui suit ne me paraît pas être suffisamment funèbre pour être inscrit au-dessus d'une urne : Sex. Manlius Hilarius émit de P. Claudio philologo ollas duos. Ce Claudius était un marchand de marmites, ou plutôt un marbrier funéraire qui se permettait une réclame sur un tombeau. Cela se fait encore; à côté de : Concession à perpétuité, on lit souvent le nom du fabricant de tombes.
LA VTLLÀ DE MfcTW). 8S7
le Tisitai avec un soin très-corieux les fourneaux qui oontesaient les cendres. Plusieurs sont encore pleins, et le passant émette une pincée d'os en songeant à toute la poésie qu'on pourrait citer à cette occasion, depuis le Expende Annibalem àe luvéoal, jusqu'à
L'air reprend la famée et la terre k cendre,
de V. Hugo. Je lus ceci sur une petite urne en forme de sablier : Ne tangito, o mortalis! reverere martes deos.
Quand Pietro eut dit ce qu'il savait, il remonta l'escalier ; il fallut bien le suivre. Après quelques pas faits dans le jardin, nous arrivâmes à un autre columbarium récemment découvert. On y travaille et rien n'est encore classé. Là, doivent errer, le soir, des ombres de musiciens. Une longue inscription commence ainsi : Collegio symphonîacortm qui sacris publîcis, etc. ; puis une énumératîon de tout l'orchestre ; je n'en ai retenu qu'un nom : M. Octavius, eymbalistes. Plus loin, je vis l'épitaphe d'un banquier ou d'un orfèvre, argentarius, puis celle d'un jardinier, topiarius.
ïl nous restait encore un ossuaire à parcourir. Nous causions , et Pietro , enivré de joie , ^abandonnait à sa Terve. Je hasardai un mot sur une vigne mélancolique près de laquelle nous passions. Notre hôte sourit. « l,e pape est venu cette année visiter mes nouvelles fouilles, dit-il , et mon raisin a été malade ; l'an dernier il n'était pas venu, et ma récolte ayait été superbe. » Encore un esprit fort. C'est le cas de s'écrier avec M. A. de Musset :
Dors-tn content, Voltairet
Ce troisième columbarium est à peine découvert. Débris de marbre, de bas-reliefs, d'os, de lampes, sont là pêlemêle. Les cendres sont mêlées à la terre; tout est démantelé et dispersé ; c'est un fumier de ruines. Pietro, comme
388 GABffES SUR TABLE.
un magicien joyeux , évoque toutes ces ombres et ras- . semble ces restes épars. 'Ce désordre lui apparaît comme un trésor de joie, comme une mine féconde en douces surprises, en travail plein d'intérêt.
Il nous ramena à sa maison, où se trouve, au premier étage, un musée composé de pierres gravées, de statuettes, de lampes verdies, de crânes même, de monnaies, de vases, etc. Un méchant esprit pourrait penser que cette chambre transformée en boutique est à l'usage des Anglais avides et généreux, qu'à mesure que Pietro remplace les objets qui s'en vont par d'autres plus ou moins apocryphes, et que ce musée étant une source de revenus, son fonds., riche en antiquités, lui permet, sans crainte de soupçon, de rassortir au dehors le petit magasin. Pietro aime trop ses vraies ruines pour en trafiquer. Si la mauvaise pensée qui m'est venue est juste, le calcul de notre hôte doit être respectable. Il gagne avec les étrangers confiants ce qu'il lui faut pour vivre et se livrer à des travaux improductifs, à part que Pietro a besoin de loisirs pour s'abandonner à des rêveries littéraires. C'est du moins ce qu'on suppose en voyant sur une table, comme oubliés par hasard, plusieurs bouquins de la .plus pure latinité qui complètent parfaitement la mise en scène de cette modeste retraite. Nous fîmes force compliments sans le moindre achat. Cette conduite sage ne sembla pas trop mécontenter Pietro.
La maisonnette, pprcée de ^fenêtres bienheureuses, regarde Rome d'un côté, et de l'autre, la campagne silencieuse et triste. En descendant, je songeais aux livres de notre hôte, qu'il serait doux de lire, par un beau jour, à la croisée, au milieu du silence pensif. Je contemplais le propriétaire de cette demeure et, malgré toute ma bonne volonté, je ne lui trouvais pas une physionomie propre aux rêveries. Si je me trompe, que Dieu bénisse cette solitude suburbaine/
Ce n'est pas tout. Pietro nous attendait en bas et nous le suivîmes jusqu'à l'entrée de ce caveau où il avait déposé son panier de verres. Là, apparut un nouveau personnage. Grand, maigre, habillé de noir, râpé, sans apparence de linge, l'inconnu serra la main de notre guide. H. Heine a écrit une mélancolique ballade sur les dieux païens. S'il s'était trouvé en présence de cet étrange individu, il eût reconnu le pastewr des ombres, Gharon croque-mort.
Nous arrivions à la porte des catacombes de Pietro qui nous distribua les verres, et nous entrâmes, d'une main tenant la coupe des libations, de l'autre une sorte de cierge conducteur. Comme un gardien scrupuleux, l'inconnu passa le dernier. Je vis alors — il marchait derrière moi — que sa cravate longue et crasseuse était retenue par une épingle de fer représentant une tête de mort : rien que cela ! Il est évident que notre compagnon était une divinité en disponibilité. Je le contemplai avec respect, me rappelant l'histoire de cet Anglais qui, dans un voyage en Grèce, saluait les statues et les bustes de Jupiter et des autres Olympiens. On lui demanda pourquoi : — « Que voulez-vous, répondit-il, ils ont régné longtemps en qualité de dieux. Je les vois malheureux aujourd'hui, mais, qui sait? — les choses qui se passent sont si bizarres qu'il pourrait se faire qu'un jour ou l'autre on leur rendît leur puissance. Alors peut-être se rappelleraient-ils que j'ai été poli pour eux dans leur temps de disgrâce. » — Cet Anglais était un sage.
Après avoir franchi la lourde porte de bois, avant de pénétrer dans les sombres allées où les âmes des martyrs doivent venir pleurer quelquefois, Pietro prit une bouteille, mais une bouteille énorme, ventrue et rebondie, comme celle que caresse Sganarelle, dans le Médecin malgré lui, quand il chante :
Ah! bouteille, ma mie!
390 cartes mm table.
Pietro versa me rasade en riant : l'inconnu hri-même vida «on Terre d'un air triste; le vin fait oublier les peines. Gela fait, on entra joyeusement sons les voûtes creusées dans la pouzzolane. Pendant que je m'abandonnais à des rêveries banales, j'entendais devant moi des plaisanteries plus banales encore, ces lazzi ridicules que les lieux consacrés inspirent aux esprits médiocres. Ceux qui nous avaient amenés là dépensèrent leur verre de vin en sots éclats de rire. L'inconnu marchait silencieux dans ces corridors, comme un visiteur familier. Je fus sur le point d'entamer avec lui un dialogue à la manière de Lucien ; mais je craignis de l'humilier. 11 doit avoir dépensé depuis longtemps la dernière obole que la dernière ombre lui paya pour son passage. Je me demandai à quoi û pouvait penser. Je me rappel» que H. Heine l'a vu déguisé en petit marchand hollandais. Je devais me tromper; pourtant, c'était bien lui. Hoffmann ou Dickens à ma place auraient su la vérité.
Au bout d'une demi-heure nous remontâmes vers le grand jo*r. La bouteille fut encore fêtée, l'étranger vida deux fois son verre. Il souffrait évidemment. Un sentiment de pitié me suggéra une idée étrange; je voulais boire à sa santé. Mais Pietro venait de ramasser tes verres et la bouteille était replacée dans son com. Combien les mouvements sympathiques et charitables sont contrariés souvent par des accidents vulgaires ! le partis, je serrai la main de Pietro, je n'oubliai personne; lui seul, ce mélancolique personnage qui m'attirait et m'intéressait, n'a rien eu de moi, pas même un salut.
Nous rentrâmes à Rome. Sur la route un cabriolet rattrapa notre voiture. Pietro conduisait ; l'inconnu se troovaitàoôtéde lui. On se salua; l'étranger ne nous reconnut pas. Je suis certain qu'il avait deviné mes réflexions et entendu ma pensée.
Je revis deux fois encore ce morne individu : un di-
LA VILLA DE PiBTAO. 391
manche, au bord du Tibre , mêlé à des bateliers qui jouaient à la morra y et quelques jours [dus tard au musée du Vatican, en contemplation devant l'Apollon du Belvédère, ce Brummel du nu. Si cet homme n'est pas un dieu déchu, un Chodruc-Duclos olympien, c'est un espion vulgaire. Rien ne ressemble plus à un rêveur qu'un agent de police. Le sbire sinistre vit encore, comme au moyen âge , comme dans les drames romantiques : seulement Homodei râpé et crasseux, avec quelque chose de papelard, paraît plus sombre aujourd'hui qu'autrefois.
Grand pays que cette Italie ! Les villes sont mortes, la nature y est toujours imposante. L'ardeur humaine y est fatiguée ; le pittoresque de la vie y demeure encore. Bénissons cette terre que Dieu tient en réserve avec intention. L'industrie peut difficilement y poser les rails de ses chemins de fer et y faire souffler ses machines dont les exhalaisons gâteraient ce beau ciel. Tout s'y montre rebelle au progrès. C'est là que se réfugiera peut-être la colonie des paresseux intelligents.
Nous sommes à une époque où tout ce qui se produit est admirable et désolant. Jusqu'à ce jour l'idée avait dominé le fait et l'esprit pouvait deviner où allait le monde. Désormais l'avenir est voué à la matière. La science envahit tout et dompte les obstacles. Si la raison l'emporte absolument, la terre ne sera pas très-amusante dans quelques siècles, et l'homme , à la rigueur, pourra être supprimé, quand le globe sera gouverné par une chaudière. Supposons un mécanisme universel qui aura tout remplacé ; tout sera prévu, méthodique. De perfectionnement en perfectionnement, on fera si bien que les rouages iront se simplifiant de jour en jour; un engrenage commandera tous les autres et tout sera réduit à un bouton à pousser pour faire marcher la machine. Ce jour-là, si on a eu le bon esprit de détruire les hommes à mesure qu'ils devenaient inutiles, il restera un seul être, le Mécanicien
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suprême, le Génie par excellence , celui qui possédera le secret des secrets, le mot de Dieu, et celui-là n'aura plus qu'une chose à faire : pousser le bouton d'une main et se brûler la cervelle de l'autre.