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DANS LA RUE ET DANS LE COEUR

Ce serait là une vie, Georges, si on pouvait s'exposer ainsi journellement pour le bonheur de tous.

Goethe, Gœtz de Berlichingen.

J'ai besoin, pour ce qui va suivre, de faire choix d'une révolution. Comme je n'ai nullement l'intention de juger les faits en eux-mêmes et que je ne cherche qu'un milieu où placer les accidents de mon récit, je pourrais, sans déterminer l'époque, comme dans les comédies où la scène se passe partout et nulle part, comme dans le Périolès de Shakspeare, dispersedly in varions countries; cpmme dans la Douzième nuit, a city in Illyria, je pourrais supposer un bouleversement et placer mes héros en pleine guerre civile, après avoir intitulé le chapitre : Comme il vous plaira; cependant, après réflexion, je juge plus sage de m'en tenir à la révolution de Février. Elle est suffisamment consacrée, et le vague prêterait trop à l'équivoque.

Il y a des ères morales comme il y a des ères historiques : celui qui raconte les faits, dans la succession des événements, dans le rapprochement de certains hasards, dans les moindres circonstances politiques, cherche la raison d'un accident brutal, qu'il baptise, selon son opinion, crime ou justice. Le moraliste ne tient pas à se rendre compte des motifs; il accepte le résultat, et dans l'agitation des esprits et des âmes à ces heures troublées, il

étudie la nature humaine, et ne garde de ces secousses sociales que ce qu'elles ont de vrai et d'éternel.

La révolution de 93 sert aux romanciers pour placer des exemples de dévouement et de monstruosités ; cette époque est une ménagerie où l'un va prendre sa bête féroce; c'est un cirque où l'autre choisit son martyr. Les changements brusques de politique servent aux écrivains qui épient ce qui se passe sur le grand théâtre. Quand un décor succède à un autre, on aperçoit les coulisses, on surprend les acteurs en déshabillé, on voit fuir quelques pantalons noirs, et des pans d'habits qui voudraient bien se cacher servent à retenir des honteux qui seraient prêts à s'amuser au drame qui va commencer comme ils se sont amusés à la comédie qui finit Sur la scène du monde on ne doit applaudir qu'une pièce. 1830 a expliqué bien des choses; l'historien dédaigne trop ces flagrants délits de la mise en scène ; le moraliste sait raconter ce qui se passe à l'envers des décors et connaît ceux qui font jouer les machines. 1848 a été pour nous autres un grand enseignement; nous avons vu le spectacle des revirements de conscience «t des platitudes humaines. Les traîtres, les lâches, les ambitieux, tous ceux qui entonnentle cantique sans croire au Dieu, apparaissent, dans ces journées violentes, mêlés aux hommes de conviction et d'énergie. Au milieu des flots agités, en pleine tempête, il n'y a quêtes vigoureux nageurs qui se soutiennent sur l'eau, ou bien encore les cadavres gonflés et pourris.

Le printemps de l'année 1848 offrit un spectacle bien curieux aux sages, aux sceptiques et aux indifférents. Ces trois genres d'esprits sont représentés par les trois personnages que nous allons aborder; je veux parler d'Arsène, de Clérac et de Maurice, qui sont assis autour d'une table de café sur le boulevard.

— Que c'est amusant d'entendre bourdonner cette ruche^n émoi l disait Maurice.

— Il y a là plus de frelons que d'abeilles, reprit Arsène.

— Jecrois, maparoled'honneur, ajouta Clérac, que nous sommes les trois seuls êtres de Paris qui n'aient rien écrit à des électeurs; la folie de la profession de foi a saisi tout le monde; desBillanges a faitla sienne, genre bonhomme; Bfenc-Rupt a fait la sienne, genre utile et pratique.

— V en ai une que je vais vous lire et que vous ne connaissez pas, dit Arsène en tirant un papier de sa poche; elle ne vous étonnera pas, mais elle vous amusera.

Et il kit :

«Citoyens, je viens vous demander vos suffrages. La France a besoin du dévouement de tous ses enfants ; je crofedemondeyoirde lui apporter mon expérience. Fai vu tes belles journés de la grande révolution, notre mère, et je fus de ceux qui traversèrent l'Europe avec nos armées invincibles; je suis un fils de la gloire et de la liberté. Les loisirs que nous firent dix-huit années de paix honteuse, je les ai consacrées aux études des problèmes mis en question aujourd'hui, et dont la solution amènera le bonheur du peuple. Si, ce que j'espère, la république a besoin de mon bras, je lui promets l'énergie d'un cœur gonflé encore des rancunes de 1815. Mon âme appartient aux saintes idées st mon honneur est engagé dans le triomphe des nobles causes. Les garanties que je vous offre sont ma vie entière, publique et privée. Je suis un général formé sous l'empire, et un honnête homme. »

— Signé Pontbriquet, s'écria Clérac, cela devait être. Voilà encore un département qui va être volé ; ce que dit ce vieux bandit serait vrai qu'il ne pourrait pas mieux le dire. Il va rflaintenant promener sa tête blanche dans les clubs ; il a du bagout ; l'affaire est faite. Il serait possible de lui lâcher quelques questions par les journaux et de l'embarrasser au milieu de son puritanisme ; à quoi bon ? C'est trop drôle comme cela. Depuis six mois j'ai signé

plus de deux cents lettres de recommandation aux flâneurs de l'asphalte qui demandent tous quelque chose, je connais tant de monde que plusieurs de mes protégés réussiront De quel droit empêcherions-nous les insectes de chercher leur vie? Les esprits philosophiques ont leurs heures de divinité ici-bas; nous sommes des dieux comparés à ceux qui se précipitent vers des platitudes qui nous sont indifférentes; regardons-les se déshonorer pour la plupart, mais ne les dérangeons pas; soyons aussi calmes que Julien l'Apostat, qui considérait comme une preuve de puissance de nourrir la vermine de sa barbe et qui la laissait s'épanouir au soleil sans la troubler. Est-ce que celui qui a créé cette terre ne nous laisse pas parfaitement libres d'aller et de venir, de faire le mal avec ou sans estime publique, de nous salir à toutes les hontes comme un enfant qui joue à manier de la fange? Est-ce que la carrière de Pontbriquet a été gênée en quoi que ce soit? Est-ce que sa vie ne va pas être couronnée par la confiance des populations? Moi, je trouve cela parfait. PJus je vois de ces injustices, plus je crois en Dieu. Cela me confirme dans une opinion que j'ai depuis longtemps, c'est que ce globe où nous vivons n'a rien de sérieux ; c'est une planète de sevrage. C'est à qui s'étalera sur la figure des confitures chipées ; c'est à qui volera la tartine de son voisin ; les anges débarbouilleront tout cela un jour et donneront le fouet aux moins sages. Tout le rachat de l'humanité est dans cette parole de Jésus-Christ : « Laissez venir à moi les petits enfants. » La meilleure partie de nous autres , celle qu'on appelle le peuple, qu'est-ce que c'est ? une bande de gamins, une petite classe à laquelle on promet des billes. Entrez dans un club; chaque orateur s'engage à distribuer des pièces de cent sous, des alouettes rôties et des étoiles. La chose finira par des coups de fusil, et il y en aura pour tout le monde.

— Mais enfin, Clérac, chaque secousse est un progrès, bien lent, j'en tombe d'accord ; cependant la marche est sensible.

— Vous n'arriverez à rien, Arsène, si vous n'inventez pas une vertu, le désintéressement, la générosité, je ne sais quel nom lui donner. Vous êtes tout d'une pièce, vous; vous êtes de la famille du bon larron, plein de repentir pour vos fautes et pour celles des autres ; mais le mauvais larron a laissé une descendance aussi et nombreuse. Que voulez-vous faire de gens qu'on ne conduit que par la peur? Ah! s'il me restait des illusions, j'aurais confiance en ce que j'ai vu : j'ai assisté à de beaux élans ; je nommerais des banquiers et je citerais des riches qui ont apporté des sommes énormes à l'Hôtel-de-Ville ; soyez tranquille, ils rentreront dans leurs frais ; la Bourse leur rendra tout, intérêt et principal, comme dit la fable du Bonhomme. Il ne faut pas se fâcher; c'est la vieille histoire. Vous ne détruirez pas l'égoïsme ; vous n'arriverez jamais à ce résultat par des paroles; prêcher d'exemple est inutile ; si nous nous mettions tous les trois à distribuer nos culottes aux pauvres, nous ne ferions pas venir la mode d'une pareille charité. En principe, la vertu a raison, mais la minorité doit céder. Vous avez vu des législateurs comme Dracon, comme les conventionnels, que l'honnêteté avaient rendus féroces, qu'ont-ils fait? Parmi ceux qui les ont jugés, les plus indulgents les ont déclarés fous. La sagesse, mes amis, savez-vous ce qu'il faut faire pour la pratiquer? Assister sans colère à ce qui se passe et deviser de temps en temps, comme nous le faisons, entre soi, des bonnes choses qui auraient pu être.

— Tenez, dit Arsène se levant, taisez -vous, Clérac, vous me faites mal ; vous avez trop raison , et je ne peux pas vous croire.

Les trois jeunes gens se promenèrent sur le boulevard

envahi par une foule bruyante ; tous les dix pas on rencontrait un marchand de journaux qui vendait des feuilles remplies de folies improvisées: Clérac acheta le Lampion.

— Savez-vous ce qui peut nous sauver? dit-il. C'est cela : c'est la blague; c'est tout ce qui nous reste. Le jour où Ton aura le courage de rire de tout, on sera réellement fort. Il n'y a jamais eu qu'un vrai Français en France, c'est Voltaire. Une phrase de lui vaut des milliers de coups de canon. Comme il s'amuserait aujourd'hui!

Arsène impatienté mâchonnait son cigare.

— Si vous étiez le maître, Clérac, que feriez-vous? demanda-t-il.

— Rien.

— Vous ne pouvez pas nier que la révolution qui vient de s'accomplir a porté un coup terrible à la corruption; les mauvais instincts de notre nature ont été châtiés par un acte de haute justice.

— Si vous voulez ; moi , je ne crois pas qu'on puisse punir ce qui n'a pas conscience d'exister ; la corruption est naïve et naturelle. La corruption est dans l'homme comme l'eau dans la mer, a dit Mirabeau. L'homme ne s'avoue pas qu'il est corrompu; — il l'est. La peine que vous lui infligez tombe à faux; elle n'est pas juste. Vous battez un enfant qui pleure sans savoir pourquoi il est battu. Vous figurez-vous que ceux qui tripotaient dans les chemins de fer et dans toutes les opérations industrielles se sentent frappés ? Pas du tout. Pensez-vous que

v ce soit fini? Attendez donc que la France entière soit adjugée ; après les lignes de fer viendront les ballons ; on adjugera l'étendue ; Robert-Macaire est mieux portant que jamais. Voulez-vous une preuve de ce que j'avance, que la corruption est une belle mouche dorée qui se pose partout? Hier, je causais avec un de mes amis que j'ai au pouvoir actuellement ; il me racontait qu'un très-brave garçon, combattant de Juillet et de Février, un noble héros

prêt à mourir pour toutes les saintes formules, était venu très -sérieusement lui demander une des baraques du pont Neuf en toute propriété. L'ami dont je vous parle a fait comprendre à cet homme la monstruosité de sa réclamation et lui a arraché des larmes. Le malheureux n'était pas complètement gâté ; c'est là sa supériorité sur les autres ; mais donnez-lui dix ans d'exercice dans les hautes affaires , et vous n'en obtiendrez plus rien, Nous ne valons pas mieux les uns que les autres. Si j'étais le maître, dites-vous? Je quitterais bien vite la boutique, de peur d'être tenté de voler.

— Clérac, la France est perdue.

— Non, mon ami, non ; Pontbriquet va remettre tout à sa place. Encore un dont j'ai vu le dossier ; encore un qui va m'appeler canaille ; c'est à crever de rire , ne trouvez-vous pas ?

Maurice écoutait sans parler; Clérac lui semblait être dans le vrai , et, malgré tout, il se rattachait à la confiance obstinée d'Arsène, qui cherchait à constater, au milieu des événements qui se succédaient sous ses yeux, l'intervention d'une justice supérieure.

Ils dînèrent tous les trois ensemble. Le soir, Pellegrin Bt son ami quittèrent Clérac et se rendirent à l'hôpital de la Pitié où Arsène était interne à cette époque.

On lui apprit qu'un malade entré dans la journée l'avait iemandé, un ouvrier du chemin de fer d'Orléans dont un iccident venait de briser les deux jambes. C'était un gardon devingtans, mince et pâle comme les enfants de Paris, •ace aux membres vigoureux et grêles, au teint blafard, i la mine indépendante et railleuse. On les rencontre )artout avec leur casquette avachie couchée sur l'oreille, /êtus de blouses blanches, fiers d'allures, insouciants et noqueurs. Celui-là avait obtenu, par quelques protections, ine place d'homme d'équipe au chemin de fer d'Orléans, ît cette occupation, l'arrachant aux oisivetés de la rue et

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aux flâneries du pavé, en fit un travailleur content de son sort et réconcilié avec la vie. Il appartenait à la clientèle d'Arsène qui, par les soins assidus qu'il donnait aux malheureux, s'était fait une sorte de réputation, douce et obscure popularité dont il était fier. L'hôpital, pour ceux qui connaissaient le jeune médecin, n'était plus ce qu'il est trop souvent pour le peuple , un épouvantail , une ambulance officielle de la charité publique, un charnier où allaient crever les misérables, un lieu de honte et de supplice enfin. Arsène paraissait être le maître de cette grande maison de secours; c'est chez M. Pellegrin qu'on allait Les ouvriers se recommandaient à lui de l'un à l'autre ; un malade guéri devenait un ami qui célébrait partout les louanges de son sauveur et lui adressait tous ses camarades.

En déplaçant des wagons, le blessé avait fait une imprudence dont il fut si cruellement victime.

— Monsieur, c'est en jouant avec les amis , dit-il à Arsène. Mon affaire est toisée; empêchez-moi de souffrir, mais ne me guérissez pas, si vous ne pouvez pas me rendre mes jambes; je n'ai pas le moyen de me promener avec des béquilles rembourrées.

Les blessures étaient horribles ; le premier pansement révéla des ravages atroces. Le pauvre ouvrier supporta la douleur avec une énergie incroyable.

— Docteur, ajouta-t-il mystérieusement quand il se vit seul avec Pellegrin, une femme viendra me demander demain ; on la laissera entrer, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— C'est que nous ne sommes pas parents; vous comprenez ? Je n'ai pas de famille, elle n'en a pas non plus; nous allions nous marier : en voilà une chance !

— Ne soyez pas inquiet ; restez calme ; nous vous tirerons de là.

Arsène passa la nuit auprès du patient, soutenant son énergie et le nourrissant d'un espoir que lui-même n'avait pas.

Clérac pouvait avoir raison dans le développement de ses théories sceptiques ; mais rien n'est plus commode à faire avec esprit que la critique* de notre société. Ceux qui s'en tiennent aux paroles sont aussi inutiles que les gens qui donnent des conseils dans la rue pour relever un cheval abattu et qui expliquent de quelle nature a dû être l'imprudence du conducteur ; le plus simple est de se mettre à la besogne pour réparer le mal. Arsène, convaincu que nous avons tous un devoir à remplir sur cette terre, accomplissait le sien modestement. Dans une tâche comprise de cette façon, il y a de grandes fêtes et des joies célestes. Prenez la vie à quelque point de vue que vous vouliez, vous y trouverez l'égoïsme sous toutes les formes, excepté dans cette abnégation qui vous pousse à pratiquer le bien le plus vulgaire, le plus immédiat. On n'est pas béatifié pour avoir écrit des livres sur la charité, pour avoir supplié ses contemporains d'être bons , pour les avoir menacés s'ils sont méchants : les véritables saints pansent les plaies.

Le lendemain matin , une grande et belle fille se présenta pour voir le blessé ; elle était blonde avec de doux yeux gris. Un léger bonnet flottant se posait sur d'abondants cheveux disposés en bandeaux sur le devant et difficilement retenus derrière par les dents trop minces d'un petit peigne de corne; on eût dit cinq doigts d'enfant trop remplis d'une lourde poignée de lin. Une robe d'indienne bleue enveloppait sa riche beauté , et la jeunesse luxuriante donnait de la fierté à l'humble étoffe doiit les plis audacieusement simples étaient doux à suivre. — Docteur, dit le malade tout bas à Arsène , s'il y a du danger, ne lui en parlez pas ; elle se ferait du chagrin, et c'est inutile.

L'interne prit la fille à part et lui recommanda de ne pas trop parler avec son amant; un rien le fatiguerait et donnerait à sa fièvre un caractère dangereux. 11 fut paternel , persuasif comme un médecin qui soigne un millionnaire.

Ses prescriptions faites , il les laissa seuls et remonta chez lui. 11 occupait dans l'hôpital, au fond d'un couloir où étaient logés plusieurs de ses collègues , une petite chambre à demi mansardée qui n'avait qu'une étroite fenêtre donnant sur les allées du Jardin des Plantes qui conduisent au Labyrinthe. Un lit et quelques chaises formaient tout le mobilier, avec une table de bois noirci sur laquelle étaient ses livres de travail et un casier de planches qui remplissait les doubles fonctions d'armoire et de bibliothèque. Il se plaisait dans cette triste retraite, au sein d'un quartier misérable et sale* Son hôpital, Notre-Damede-Pitié , aux murs crasseux et mornes , entouré d'enfants déguenillés et de gens de toute sorte , mendiants et pauvres , lui faisait l'effet d'une vieille sœur de charité, aux jupes de bure, qui s'est établie dans un carrefour, réchauffant ceux qui viennent à elle , sur son sein et entre les plis de sa robe , consolant les douleurs et pansant les blessures. Vingt fois par jour il parcourait les- salles; à toute heure il était prêt. Les livres de médecine dont se composait son bagage de science avaient, sur sa table, un compagnon étranger, un volume dépareillé de roman, le dernier ouvrage qu'Arsène avait lu à Paule. Souvent,— à qui ces folies ne sont-elles pas arrivées? — il ouvrait rin-8° à la page où en était restée l'histoire, où en était restée sa vie, et il lisait tout haut , comme pour quelqu'un, les insignifiantes aventures de ces feuillets devenus sacrés ; son cœur se gonflait et il éclatait en sanglots, la tête plongée dans le livre ; puis il se levait, s'agenouillait, joignait ses mains, proférait des prières moitié foi, moitié blasphème, se traçait sur la poitrine de grands signes de croix, et parlait à Dieu tout haut.

Arsène était dans sa chambre depuis un quart d'heure environ , quand on frappa à sa porte.

— Entrez! dit-il.

C'était la maîtresse de l'ouvrier. Elle fondit en larmes. —Je l'ai trouvé bien mal, monsieur; croyez* vous qu'il s'en relèvera?

— Ma chère enfant, je n'ose rien vous promettre j en tout cas, il ne pourra plus reprendre son travaiL

— Il sera estropié , n'est-ce pas ?

— J'en ai peur.

La pauvre fille pleurait , accoudée sur l'appui de la fenêtre. Sa vue, troublée par les larmes, errait sur les arbres qu'on apercevait en face.

— Ah I monsieur* que de fois nous nous sommes prômenés dans ce jardin qui est de l'autre côté !

Elle éprouvait en réalité ce qui se produit dans toutes les douleurs : nous voyons toujours à travers nos pleurs le mirage des joies perdues.

— Ah ! comme on est malheureux en Ce monde I au moment de nous marier ; il gagnait bien sa vie ; moi je suis blanchisseuse et je suffis à mon entretien. Allions-nous être contents! Est-ce qu'il n'y a pas moyen de le guérir?

Et, en prononçant ces paroles, elle regardait les gens qui passaient dans les allées du Jardin des Plantes. Les indifférents traversaient sa douleur comme ces points noirs qui se croisent devant les yeux fatigués, et, au mi* lieu de l'hébétement de son chagrin, elle se figurait les scènes les plus consolantes. Avec son ami, elle se voyait courir et jouer dans les méandres du Labyrinthe-, il sautait, riait, guéri, rayonnant ; puis, ramenant ses yeux vers la chambre, elle apercevait Arsène et pleurait de nouveau.

— Vous ne pouvez donc rien pour nous ?

Le médecin lui fit comprendre les fractures et les lésions amenées par l'accident. Pour lui , cette franchise

cruelle était de la prudence ; au fond, il désespérait de la vie même de son malade. Il expliqua à la pauvre désolée que les os broyés ne se reformeraient jamais.

Chaque progrès de l'industrie amène nécessairement une série de hasards nouveaux. La vapeur a enfanté des monstres dont les brutalités font des blessures horribles et inconnues. La mort semble avoir un privilège sur ce monde et sur ce qui s'y produit; elle prélève tant sur les recettes de la science; c'est comme le droit des pauvres sur les théâtres : les succès rapportent plus que les chutes.

Tous les jours la blanchisseuse venait voir son ami, et tous les jours elle montait chez Arsène pour savoir s'il était survenu un heureux changement. L'espoir est obstiné comme un enfant et comme un fou. Le médecin s'intéressait à cet amour bien réel, bien profond ; il étudia ce cœur tout d'une pièce qui ne vivait que pour un être. Il fit causer cette femme; le peuple est assez bavard. Il apprif la vie , les habitudes , les émotions de l'ouvrière ; tout cela était pur et honnête et à la veille d'être brisé.

— Je ne suis pas le seul à plaindre, pensait-il.

Et tout ce que lui racontait cette fille, mêlée aux humbles souffrances de ses pareilles, excitait sa curiosité. C'était pour lui une dissection des fibres morales, une étude physiologique pleine d'angoisses. Il apprenait mille détails inconnus et déchirants.

Quand un voyageur nous arrive et qu'il déroule les mœurs des pays lointains , nous l'écoutons avec ravissement, nous nous attendrissons sur les malheurs qu'il nous raconte , sur les misères des grandes villes qu'il a vues; nous blâmons l'état de ces sociétés étrangères à la nôtre, et, pour voir de pareils spectacles, nous n'avons qu'à interroger le premier ouvrier qui passe ; ses paroles nous rempliront d'affliction et de remords.

Un jour, la blanchisseuse parla à Arsène d'une personne qui était venue lui demander de lui enseigner son état.

— C'est une dame qui n'est plus jeune, dit-elle ; je crois qu'elle voudrait fonder un petit établissement de lingerie. Je suis allée la voir; elles sont deux, la mère et la fille. Elles ont dû être riches; il y a chez elles des restes de luxe ; elles portent de vieilles robes qui ont été belles, et leurs pauvres mains ont été habituées à la paresse. Ah ! monsieur, nous autres qui tripotons dans l'eau de javelle depuis l'âge de huit ans, c'est bien ; mais voir de jolis doigts commencer si tard, cela fait de la peine. J'ai d'abord travaillé pour ces dames, puis un jour la mère m'a questionné sur ce qu'on gagnait à notre métier, sur ce qu'une bonne maison pouvait rapporter; puis, un matin, elle est venue me prier de lui donner chez elle quelques journées pour faire son apprentissage. Elle était si honteuse de parler de tout cela que j'en avais le cœur déchiré! Ah! monsieur, tout le monde n'est pas heureux à Paris! La fille a voulu essayer aussi ; cela faisait pleurer la mère, et, ma foi, j'ai pleuré avec elle.

Arsène trouvait un charme amer à ces récits. Le spectacle du bonheur ne pouvait plus lui plaire ; il s'était consacré à la tâche difficile de réparer et de racheter le mal. Les souffrants inconnus qu'il ne pouvait pas atteindre, il les enveloppait de sa sympathie impuissante. Les méchants jouissent du malheur des autres ; parmi les bons, il en est qui éprouvent ces mêmes ravissements farouches, animés d'une sauvagerie évangélique. Quand la coupe des larmes sera pleine, il faudra bien la vider ; il faudra bien un Sauveur qui s'en fasse un calice. Que l'humanité pleure donc, pensent ces fanatiques du bien, et que Dieu descende pour sauver le monde ou que le vase déborde.

Durant de longues soirées, Maurice écoutait les radotages vertueux de son ami.

— Mon école philosophique n'est pas amusante, disait Arsène ; cher néophyte, je te verse un baptême sans fin ; c'est que la vie n'est point gaie, mon cher enfant ; je ne voudrais pourtant pas faire de toi un manteau-bleu ; marie-toi ! tu te créeras par là un intérêt et tu échapperas à mes obsessions. Je sens pour mon compte que ma carrière est finie ; je prévois une catastrophe qui la terminera un de ces jours. Je ne suis pas grand'chose, mais tu t'es habitué à moi, et si je te manquais tout à coup, tu serais trop seul. Il ne faut pas faire route avec les solitaires; un jour ils vous quittent au milieu d'un désert qu'on traverse.

Clérac venait les voir quelquefois et leur donnait deô nouvelles de la société par laquelle ils étaient passés sous leurs pseudonymes américains.

— On s'inquiète de Llewellyn et de Fitz-Piers de temps en temps.

~- Il faut répondre qu'ils sont ruinés.

— C'est ce que j'ai fait, et l'on a ri.

— C'est tout naturel.

— Qu'est devenue Léontine? demanda Maurice un jour.

— Elle est partie pour Londres avec un Anglais fort riche qui en est fou.

— Et Onoria ? et l'Espagnol ?

— Onoria vit avec je ne sais qui, toujours brillante ; je la rencontre assez souvent et nous causons de vous ; elle est du nombre de ceux qui savent l'histoire de vos faux noms. Quant à l'Espagnol, dont vous connaissiez le véritable nom qui est Ramissaire, vous saurez qu'il était caissier dans une maison religieuse. La vie double ou triple qu'il menait était coûteuse ; il a fait sauter le magot des aumônes ; quand il lui a été impossible de cacher les

soustractions qu'il avait commises , il s'est esquivé pour éviter une condamnation. L'instruction de l'affaire a été commencée ; Onoria a dû comparaître devant un juge qui Ta tancée vertement en lui adressant quelques phrases d'une morale bien sentie; ce sont les couleuvres du métier ; du reste elle a avalé celle-là en riant. Mais ce n'est pas là le vrai nouveau ; le voici : Pontbriquet a renvoyé de chez lui sa sœur et sa nièce qui se sont cachées on ne sait où.

Arsène écouta avec intérêt ces dernières paroles de Clérac. Maurice pensa à Marguerite, et ce souvenir brusque fit comme une explosion dans son cœur. La pauvre petite étoile était apparue dans son ciel, puis s'était évanouie pour briller encore par intermittences ; voilà que subitement elle se levait pure et triste, à l'heure où l'àme s'obscurcissant appelait une clarté.

On n'oserait pas écrire les étranges péripéties de la vérité. Quand un fait un peu bizarre se produit, on est tenté de crier au romanesque, et cependant les malheureux écrivains se montrent bien modestes dans le choix de leurs inventions. La vie n'y met pas tant de réserve, et nous assistons tous les jours à des aventures qui ne pourraient pas être écrites.

La conversation des trois amis changea d'objet. Arsène et Maurice, pour des raisons différentes, n'insistèrent pas sur la barbarie de Pontbriquet. On s'occupa de lui seul, de son élection et des chances qu'il avait d'être nommé. En effet, quelques jours après, un journal donna des listes dans lesquelles le général se trouva compris au nombre des candidats heureux.

— Remarque, dit le médecin à Maurice, que je m'abstiens de toute réflexion à l'endroit de ce succès. Moi , grondeur ordinaire qui grogne après toutes les injustices, je te laisse le soin de commenter celle-ci ; elle est tellement monstrueuse qu'elle tourne à la bouffonnerie. On va

faire bombance ce soir chez Léonide, et nous n'y serons pas! c'est dommage!

Pontbriquêt, très-sérieusement accepté par tout le monde, devint en peu de temps un personnage ; on lui confia des missions, des commandements. Les pavés émus n'étaient pas bien tranquilles dans leurs alvéoles; les yeux des modérés se tournaient vers les hommes expérimentés qui pouvaient rendre des services dans une circonstance donnée. Si j'osais, je mettrais à jour cette erreur immense qui pousse les masses à confier leurs destinées à des gens inutiles ou déshonorés. Pontbriquêt s'était trouvé mis en avant par sa qualité de général. On a inventé autrefois les baïonnettes intelligentes, et l'on y a cru ; pour ma part, je crois moins aux sabres intelligents. Du reste, l'occasion allait se présenter de mettre à l'air sabres et baïonnettes; Juin approchait avec sa terrible bataille.

Now unto thy bones good nighl.

Shakspbahb, Much aio about nothing.

L'ouvrier blessé qu'Arsène soignait à son hôpital dépérissait, et son état devenait désespéré. Tous les jours la maîtresse de cet infortuné venait voir son amant, et elle cherchait à lire dans les yeux d'Arsène un espoir qui n'était plus dans son cœur de femme. L'interne, depuis la révélation de Clérac, amena plus d'une fois l'ouvrière à causer des deux dames qui s'étaient adressées à elle. Il se fit expliquer comment elles étaient, et, d'après le signale-

ment, il fut certain de ne pas s'être trompé ; c'étaient bien la sœur et la nièce de Pontbriquet. Un hasard confirma Arsène dans son idée. La blanchisseuse lui annonça un jour que la mère était malade, et pria Arsène d'aller les voir. Il se présenta au nom de kf pauvre fille, et raconta par quelle suite d'incidents il apportait ses soins sans avoir été appelé.

Tout sentait la misère chez les deux femmes ; lambeau à lambeau, patience à patience, leurs ressources avaient disparu. Le courage lui-même s'épuisait. 11 fallut recourir au plus pressé, guérir la malade. Arsène s'y employa avec zèle et délicatesse; il apportait les médicaments tout préparés et donnait tous les soins lui-même. La mère de Marguerite resta durant quinze jours entre la vie et la mort ; elle fut sauvée au prix de ses forces et de celles de son enfant qui s'épuisa à la veiller, malgré les recommandations du médecin. Arsène et la jeune fille se reconnurent dès les premières visites, et pas un mot ne fut échangé relativement au passé ; on aurait parlé de Maurice, et Arsène ne sentait pas le moment venu ; quant à Marguerite, sa réserve était toute naturelle , malgré son vif désir de savoir ce que faisait l'ami de son souvenir.

La guerre civile bourdonnait dans l'air; l'électricité qui se dégage des foules irritées pesait sur Paris; on attendait une heure sinistre qui allait sonner.

Arsène entraîna un soir son ami sur les boulevards; ils traversèrent les masses émues et bruyantes.

— Il va se passer quelque chose de sombre; ne sors pas de chez toi ; tu n'as rien à faire dans tout cela.

— Et toi ?

— Moi non plus; je ne quitterai pas mon hôpital qui sera encombré d'ambulances; mon devoir est simple ; je le vois comme si j'y étais déjà.

— Tu ne paraîtras pas dans la rue, au moins?

— As-tu peur que je me batte? Rassure-toi. Jamais je

ne manierai un fusil. Les luttes sont insensées, je les condamne ; seulement, dans les batailles, qui sont un résumé brutal et violent de la vie, je plains les victimes, je veux dire les blessés : les morts sont les heureux.

Ils passèrent des boulevards aux quais, que l'heure avancée faisait solitaires.

— Écoute, Maurice ; la nuit est belle et propice aux causeries. La ville repose bercée par des rêves de haine ; le soleil de demain sera peut-être obscurci par la fumée de la poudre ; le moment est bon pour les confidences. Au temps où nous vivons, il est mauvais d'ajourner quelque chose à demain. Tu as entendu Clérae nous raconter que Pontbriquet avait chassé sa sœur et sa nièce; je les ai retrouvées. J'ai bien examiné Marguerite, c'est la fiancée que je t'ai annoncée le Jour de l'enterrement de ton père. Le hasard m'a porté chez elles. J'ai sauvé la mère d'une très-grave maladie, et actuellement elles sont toutes les deux convalescentes, parce que la souffrance de l'une et la fatigue de l'autre les ont épuisées. La convalescence est un charmant luxe quand on a du temps et de l'argent ; il n'en est pas ainsi pour les deux femmes. J'ai moi-même exécuté mes ordonnances; j'apportais les médicaments; tout cela est très-bien; mais je ne puis acheter chez un pharmacien ce qu'il leur faut pour compléter leur guérison, c'est-à-dire du soleil. Je ne vais pas, tu comprends bien, leur conseiller un voyage en Italie ; ce serait se moquer d'elles. Or, voici ce à quoi j'ai pensé dans ma naïveté. Le monde est bouleversé; il n'y a rien d'étonnant à ce qu'une idée pareille me soit poussée dans la tête. Demain, dans tout Paris, ici où nous sommes, partout, un tas de gens commenteront l'Évangile à coups de fusil ; nous qui sommes plus sages, cherchons le bien dans de plus douces folies. À ta place, je tâcherais de voir Marguerite; elle est honnête et pauvre ; la vie qu'elle mène est un assez sérieux rensei-

gnement; tu es riche, tous les journaux s'occupent de la répartition des biens, fais ton partage toi-même. Pondant que je te parle, je m'écoute et je croyais avant de commencer que ce que j'allais dire était plus étrange. Nous cherchons le bizarre et le bon; cela concilie nos rêves.

— Tu as raison, Arsène, je les reverrai; je veux les sauver de la misère d'abord, et nous aviserons plus tard.

— Plus tard ! reprit tristement Arsène, plus tard n'arrive jamais ; il n'y a que deux moments bien réels : maintenant et trop tard. Tu vas m'accuser encore de croire aux pressentiments, comme un sorcier; eh bien, retiens ceci : dans peu de temps, je te quitterai ; je ne sais ce qui se passera, mais j'en ai la certitude. Depuis plusieurs jours, tout me fait des adieux. Ne trouves-tu pas que ces étoiles sont tristes? Je voudrais te confier k une nouvelle Paule.

— Pauvres femmes I il faut qu'elles sachent qu'il leur reste des amis. Mais comment me présenter chez elles? Tu m'y conduiras.

-r~ Sois tranquille , nous saisirons tien une occasion. Marguerite m'a reconnu ; je suis un précurseur; elle t'attend. Le hasard est un logicien terrible, et les femmes le savent.

Ils arrivaient aux rues obscures de la Cité. Des groupes sombres s'effaçaient le long des murs, et des patrouilles bruyantes faisaient résonner le milieu de la chaussée ; les nuages se croisaient.

— Adieu, Maurice, embrassons-nous, Je n'ai jamais vu de nuit aussi triste.

— A bientôt !

— A toujours I

Et ils se séparèrent. Maurice rentra chez lui . préoccupé de Marguerite. L'idée de cette enfant oubliée grandissait en lui, envahissant l'espace laissé vide par se9

amours mortes ou disparues. Les cœurs faibles ont cela de bon, que les sentiments purs et nobles germent rapidement en eux ; ils ont l'enthousiasme de la générosité et de la vertu ; ils s'habituent au bien récemment inspiré. La réflexion ne vient qu'après Pélan et trouve les déterminations déjà établies. Les âmes spontanées sont souvent dupes peut-être, mais ce sont les meilleures. La bonté, après tout, n'est-ce pas une surprise, une faiblesse? Je permets qu'on défende un sou, en employant tous les calculs et toutes les ruses de la raison ; mais soumettre un sentiment au trébuchet comme un usurier fait d'un écu, je déclare cette précaution immonde.

Maurice s'endormit en songeant à la jeune fille ; cette pensée de protéger sa faiblesse ajoutait pour lui un intérêt à la vie. La pauvre enfant ne se doutait pas que son sort venait de se décider, et qu'à l'heure où un drame terrible se préparait dans l'ombre, deux amis avaient disposé de son existence pour en faire une pastorale.

Le cerveau d'Arsène charriait d'autres songes ; mille prévisions le rendaient triste.

— Si l'on ne tuait que des hommes, encore! se disaitil ; mais on va égorger des idées. Les trois sœurs pacifiques qui font la devise de la République vont être trouées de balles ! Encore des jours néfastes qu'on nous jettera à la tête aux heures de malédiction. Souffre et tais-toi, misérable manœuvre ; tu auras du plomb à extraire et des membres à couper. Que veux-tu de plus?

Et il s'endormit, navré d'une affliction sereine.

Le lendemain , on se battait ; on se battit trois jours. L'hôpital de la Pitié fut encombré de blessés; Arsène fit son devoir. Le troisième jour, il se hasarda dehors, parcourut plusieurs rues, et arriva à des barricades garnies de combattants. Des hommes, qui avaient eu affaire à lui autrefois, le reconnurent. On l'entoura et on lui fit une sorte d'ovation. Il fut entraîné dans une

cave où souffraient quelques victimes de la lutte du matin ; il leur donna ses soins. Au milieu de sa besogne , il entendit une fusillade : on vint le prendre pour panser ceux qui jonchaient le pavé. Une troisième attaque eut lieu; les balles sifflèrent à ses oreilles. La Mort, qui passait, ne le dérangea pas ; la capricieuse maussade ne veut jamais prendre ceux qui l'attendent : il fut épargné. Le soir, il rentra à Phôpital et reprit son service.

Son absence avait été remarquée ; des imprudents ou des malveillants firent des réflexions fâcheuses dont Arsène rie tint pas compte : sa conscience était tran-

I Maurice, pendant la bataille, avait tenté d'arriver jusqu'à la Pitié; il voulait voir son ami, il avait besoin de lui; des pressentiments horribles bourdonnaient dans sa tête. Les ponts étaient gardés; il ne put parvenir à l'hôpital que quelques jours après le combat. Tout était dans la confusion. On lui répondit brusquement que M. Pellegrin était dans les salles. Il traversa deux cours plantées d'arbres malingres, où d'ordinaire les convalescents se promènent; au fond de la seconde, à gauche de l'entrée qui mène à la salle Saint-Benjamin, il vit une foule énorme amassée devant une petite porte crasseuse par laquelle on descend à la salle des autopsies. Tous les gens qui étaient là, criant, pleurant, venaient réclamer des cadavres. Une femme se jeta sur lui ; c'était la pauvre blanchisseuse qui reconnaissait Maurice pour l'avoir vu chez l'interne.

— Faites-moi rendre mon amant, monsieur; il est mort hier, et ils l'ont mis là avec les autres ; faites que je le voie, monsieur, faites que je le voie !

Et elle sanglotait à fendre l'âme.

— Venez avec moi, lui répondit le jeune homme, et ils cherchèrent ensemble Arsène. Ils le retrouvèrent enfin, e t ils montèrent tous les trois dans sa chambre. Arsène

s'était précipité au cou de son ami en fondant en larmes.

— Quel malheur ! cria-t-il ; te l'avais-je dit?

11 était affreusement changé ; les émotions, la fatigue avaient creusé ses yeux. Il tomba sur une chaise en pleurant. L'ouvrière était restée debout près de la porte.

— Vous voilà, mon enfant I Eh bien, je n'ai pas pu le sauver.

— Je sais bien, monsieur, que vous avez tout fait; mais je voudrais ravoir le corps pour le faire enterrer, si c'est possible.

— Je m'occuperai de cela, bien que je ne sois pas en odeur de sainteté ici.

— Comment? demanda Maurice.

— Je t'expliquerai cela plus tard. Que nos tristesses personnelles ne nous empêchent pas de faire du bien aux autres. Le malheur qui se jette dans l'indifférence est mauvais et coupable ; en consolant on se console. Voyons, avez-vous de quoi faire les frais de sépulture?

— Dame, monsieur, j'emprunterai.

— Avec cela que le temps est bon pour trouver du crédit. C'est inutile, je me charge de tout. Revenez ce soir; nous relèverons le corps, nous le ferons ensevelir, et demain tout sera prêt ; vous n'aurez à vous occuper de rien.

— Ah! que vous êtes bon, monsieur, dit la malheureuse, touchée par cette sainte brusquerie; puis baisant la main de l'interne: — Je prierai pour vous! ajoutât-elle*

— Merci, mon enfant, j'en ai besoin ; priez, vous serez écoutée. Pour moi, je ne fais que vous rendre le bien que vous m'avez fait sans vous en douter. Maurice, c'est à cette brave fille que je dois d'avoir retrouvé Marguerite et sa mère. — Allez ! à ce soir.

Les deux amis restèrent seuls.

— Sais4u une idée que j 'ai 1 Demain on enterrera l'amant

de eette owrièreç je vais tout préparer aujourd'hui. Esta homme à venir avec moi? Nous accompagnerons le pauvre convoi et nous visiterons nos morts. Dans ces temps épouvantables, il est bon de revoir ceux qui sont 60 paix.

— A quelle heure ? demanda Maurice.

— A dix heures.

— Tu disais tout à l'heure qu'on te voyait d'un mauvas œil ici ; pourquoi?

— Ce n'est rien; on m'a accusé d'avoir porté des secours aux insurgés, d'avoir parcouru les barricades; des niaiseries! Mais les vainqueurs sont toujours farouches dans le premier moment, et je suis suspect d'humanité.

— N'as-tu pas peur?

— De quoi ? je ne redoute que moi-même quand j'ai un reproche à m'adresser; le reste ne compte pas. As-tu souffert durant ces tristes jours ?

— Oui, pour toi.

— Moi, j'ai souffert pour tout le monde. J'ai oublié Paule pendant trente-six heures ; ils ont tiré sur moi et ne m'ont pas tué,

— Tu t'es donc battu?

— -Comme lechirurgien sur le champ de bataille, comme te martyr dans le cirque.

— À ta place je quitterais Paris*

— Me sauver! Je donnerais raison à ceux qui m'accusent.

~- Mais la prudence. . .

— - La prudence est une peur calculée. Assez là-dessus. Allons commander l'enterrement de ce pauvre diable.

Le lendemain matin, le plus humble des corbillards emportait l'ouvrier au cimetière ; trois personnes marchaient derrière, la blanchisseuse et les deux amis. Le bruit courut que c'était le convoi d'un insurgé, compagnon politique d'Arsène, et que le médecin avait eu l'au-

dace de faire les frais d'une cérémonie pour un pareil bandit. Les mauvais propos se propagent vite, et personne n'eut le courage de défendre Arsène.

On arriva au lieu de repos. Quand le corps eut été déposé en terre sainte, les deux jeunes gens abandonnèrent la pauvre fille, qui s'agenouilla et fit devant le tertre fraîchement remué une prière pour son amant ; elle versa plus de larmes que de paroles dans sa folie fervente, dans sa douleur entrecoupée. Les deux amis allèrent visiter le caveau de la famille Delayen.

— Te rappelles-tu ta mère, Maurice ? Cher enfant, allons rendre visite à Paule; n'oublions personne, c'est le dernier pèlerinage ; nous ne reviendrons plus.

La tombe de madame Dionay était ornée de fleurs fraîches et d'offrandes récentes, comme un petit reposoir de campagne.

— Ce sont mes dévotions, dit Arsène ; je m'échappe de temps en temps et je viens ici.

Et il tira de dessous sa redingote une couronne blanche qu'il accrocha à la grille. Maurice en fit autant.

— Tu as eu la même pensée que moi ; merci ! Je sais bien qu'elle n'est plus là, que son âme, plus libre que les nôtres, erre autour de nous et nous assiste à toute heure. Àh ! ce qu'il y avait de plus pur en elle n'est pas là dedans, mais le corps ! le corps !

Et Arsène fondit en larmes.

— Je la vois toujours étendue dans sa robe blanche, sereine et douce, avec son sourire triste. La science a beau me dire qu'elle est décomposée et dissoute, je ne puis le croire ; je me figure obstinément qu'un miracle l'a conservée. Je voudrais pouvoir emporter ce petit coin de terre et le garder avec moi. Maurice, si par hasard je quittais Paris, promets-moi de ne pas oublier cette tombe. Ceux qui passent respectent les monuments entretenus par des mains amies; ils en conçoivent de saintes pen-

sées, et se disent que la personne morte était digne d'être regrettée. Elle aimait les fleurs, dédions-lui des bouquets et des guirlandes; parfumons cette argile! Ne trouves-tu pas que les païens avaient raison de brûler les corps? La cendre est si belle; cela laisse une pure idée du néant; mais ce que tout cela devient avec nos enterrements modernes, oh ! n'y pensons pas. Je voudrais, par moments, suspendre son tombeau entre ciel et terre, comme celui de Mahomet. Ah! cette pauvre chair, Maurice, je l'ai tant aimée ! Ce doux corps tout couvert de stigmates, je l'ai tellement adoré ! Ah ! mon ami, l'âme n'est pas tout. Mais quelle consolation elle nous apporte quand le reste est parti ! — Adieu, maPaule chérie ! Quand te reverrai-je?

Et à genoux il murmura quelques paroles encore. Maurice, dominé par cette douleur, ressemblait aux jeunes enfants qui entrent pour la première fois dans une église avec leur mère : ils sont tout émus et n'osent pas remuer ; craignant de mal se conduire, ils imitent ce qu'ils voient faire, s'inclinant, se relevant, se signant, selon l'exemple. Maurice obéissait aux élans du cœur d'Arsène, plein d'admiration pour cet amour aux dévotions courageuses. Ils se relevèrent et descendirent vers Paris.

A la porte du cimetière, deux hommes les abordèrent.

— Quel est celui de vous deux qui s'appelle Arsène Pellegrin ? dit un des inconnus.

— C'est moi, monsieur.

— Alors, suivez-nous, et il exhiba un mandat.

— Vous m'arrêtez?

— Oui, monsieur. •

— C'est bien.

— Mais qu'a-t-il fait? demanda Maurice; on se trompe peut-être.

— Monsieur est bien interne à l'hôpital de la Pitié?

— Parfaitement.

— Alors, il n'y a pas d'erreur.

— Pourtant, on devrait donner des motifs et ne pas arrêter les gens ainsi en pleine rue.

— Allons, Maurice, contiens-toi; ces messieurs font leur devoir ; ils n'en savent pas plus que nous. — Je suis à vous, messieurs : un mot à mon ami et je vous accompagne. — Sois prudent; ne fais pas de sottises pour me sauver; il est inutile de se déshonorer; laissons faire la justice. Tu mê demandais, il y a quelques jours, sous quel prétexte tu te présenterais chez la mère de Marguerite ? en voici un tout trouvé : tu iras lui dire pour quelle raison je ne puis me rendre chez elle. A quelque chose malheur est bon. — A vos ordres, messieurs.

Maurice marcha à côté de son ami jusqu'à la Conciergerie ; là, on ne voulut pas le laisser entrer, et ils se séparèrent après une longue étreinte.

— Sois sage. Je vais avoir quelques jours de secret ; quand je serai visible, je t'écrirai. Adieu, et ne pleure pas. Les larmes appartiennent aux douleurs de notre âme ; quant aux aventures de la vie, elles ne valent pas même un sourire.

NOUBR ET DÉNOUER.

Inutiles que nous tonnes.

Jkav~P*dl Buirn.

Maurice se rendit en toute hâte chez Clérac, l'homme des grandes ressources. L'arrestation d'Arsène, l'impru-

dence qu'il avait commise, le soupçon qui pesait sur lui, tout fut raconté en quelques paroles.

— Il n'y a pas de temps à perdre ; en route ! dit Clérac. S'il y a une chance de le tirer de là, c'est dès le premier moment qu'il faut agir. Si nous laissons un jour ou deux d'avance aux bâcleurs de dossiers, nous sommes perdus.

! Ils coururent à travers Paris, virent des ministres, des I juges, des inconnus influents, des gens de tous les partis ; l en vain. On leur fit des promesses ; on prit note de leur recommandation ; on leva les mains au ciel avec des : — Que voulez-vous ? Personne n'osa courageusement prendre en main la défense d'Arsène. Ce n'était qu'une injustice ; à quoi bon se déranger ? Le moindre fait qui aurait pu amener un scandale les eût tous émus, et ils auraient consenti à un énorme sacrifice pour l'empêcher de se produire.

— Je fais ce métier-là depuis longtemps et toujours avec le même suceès. Si je vous avais annoncé le résultat d'avance, vous auriez pu penser que je me refusais à m'employer pour Arsène ; j'ai tenté le possible et l'impossible, et notez que, dans le nombre des gens que j'ai vus, il y a des amis très-intimes qui tous les jours me jurent qu'ils n'ont rien à me refuser ; je suis certain que ce sont ceux-là qui en feront le moins. Pourquoi ne demandez-vous rien pour vous? m'a-t-on dit cinq cents fois. Par cette raison bien simple qu'il ne me serait rien accordé. Il faut garder une illusion pour l'amitié, comme une poire pour la soif; il est si doux de laisser croire aux autres que Ton pourrait bien d'une part, et qu'on voudrait bien de l'autre. Je suis une vestale des grands sentiments, j'entretiens le feu sacré. Il reste deux personnes que nous n'avons pas vues : Pontbriquet...

— Oh ! pas celui-là.

— Vous avez peut-être tort; il réussirait, alléché par

quelque récompense. Le moyen paraît honteux, mais il serait sûr. Passons à l'autre : c'est Léontine.

— Comment ! mademoiselle <T Aygaliers ?

— Parfaitement. Elle a épousé son Anglais, et, de retour à Paris, elle s'est mise à recevoir ; tout ce qui esl illustre ou puissant va chez elle; elle commence à se faire une réputation qui sera colossale. Vous n'avez pas de répugnance à vous présenter devant elle?

— Nullement; mais Arsène...

— Laissez donc tout scrupule de côté; quand il sera libre, il se fâchera s'il veut.

Où arriva devant un hôtel situé dans une des avenues voisines des Champs-Elysées.

— Vous monterez seul, cela vaudra mieux.

Si Maurice ne s'était pas senti poussé par un motif sacré comme celui qui l'amenait, il n'aurait jamais osé se montrer devant Léontine. Partout régnait le bon goût du luxe légitime. Les nombreuses décorations de cette maison étaient disposées d'une façon tellement heureuse que tout paraissait simple. Mademoiselle d' Aygaliers, à laquelle nous ne donnerons pas son nom anglais pour si peu de temps, reçut Maurice avec un élan de joie plein de convenance, qui permettait à celui-ci de se rappeler le passé sans s'en autoriser pour l'avenir. Il fut frappé de voir combien, dans sa nouvelle existence, elle était parfaite avec harmonie. Chez sa mère, elle rayonnait de tout Téclat de sa beauté, mais il lui manquait quelque chose; au milieu de leur folie, je ne sais quoi de disparate l'avait choqué aussi ; il la trouva enfin à sa place. C'est comme une jolie fleur qu'on essaye à sa ceinture, à ses cheveux, et qui est née pour régner sur un bouquet dans l'éblouissement d'une fête.

— Eh bien, monsieur Maurice, ai-je pris le bon chemin? Terminons d'un mot mon histoire pour n'y plus revenir, car vous resterez un ami de la maison, j'espère.

Je vous ai quitté au moment où le sentiment tournait au tendre et au maladif; quelques jours après, je rencontrais mon mari. Il m'a emmenée à Londres, et, au bout de quelques semaines, m'a proposé tout bonnement de deve- I nir sa femme ; j 'ai accepté , comme on peut le comprendre , et aujourd'hui, Maurice, je puis vous jurer que ce téméraire ne se doute pas qu'il a épousé la plus honnête femme du monde. Il m'a donné le bonheur que je voulais, tout le bonheur dont je puis disposer est à lui. Il y a des gens qui gagnent à la loterie avec un numéro que personne n'a voulu prendre; mon mari aura été de ceux-là. La confiance illimitée qu'il a en moi ne sera pas trompée. Maintenant que j'ai le moyen d'avoir des qualités, je veux être bonne et utile ; dans dix ans, je veux être célèbre à Paris, et par mon cœur tout simplement. J'ai fini. A vous, maintenant. Vous mariez- vous?

Et Léontine sourit. Ces confidences , faites avec volubilité et grâce , firent oublier à Maurice le motif qui l'amenait.

— C'est précisément à cette puissance déjà grande dont vous disposez que je viens m'adresser, dit-il ; mon ami Arsène Pellegrin est arrêté; il est innocent; pouvezvous le faire mettre en liberté?

— De qui cela dépend-il ?

— De tout le monde ; mais surtout de quelqu'un qui voudra bien s'y employer.

Léontine sonna, et en quelques secondes fut prête. Quoi déplus charmant qu'une femme qui, pour une démarche généreuse, met en hâte son chapeau et en caresse les "tftons en causant et en riant?

— Ma voiture est prête ; vous m'accompagnez.

— C'est que... on m'attend; Clérac était venu avec moi.

— Eh bien I il viendra avec nous.

Elle s'approcha du coupé où Clérac se trouvait.

— Vous saurez , monsieur, îui dit-elle , moitié sérieuse, moitié souriante , qu'on ne reste pas à la porte de ma maison quand on est de mes amis ; vous m'avez fait injure en me supposant aussi sotte que la plupart des femmes. Je suis le premier et le seul juge de ceux que j'aime; vous êtes des miens, monsieur Clérac, et vous n'y a\ez pas assez songé en n'entrant pas avec M. Delayen. Pouf la peine, nous vous laisserons partir seul. Encore une affaire réglée; n'y revenons plus jamais. - — Courons, maintenant»

Clérac resta abasourdi sous les reproches de cette grâce brusque»

Léontine affronta des galanteries ennuyeuses, des propos tendres qu'il fallait écouter, et rapporta un espoir à Maurice.

— Un ministre tout-puissant et qui né craint pas de se compromettre, m'a assuré qu'on hâterait l'affaire, et qu'elle allait être chaudement recommandée. Vous rentrez avec moi , n'est-ce pas ? Vous me devez votre histoire.! Vous pleuriez une femme , quand je vous ai quitté ?

*— Et je la pleure encore , reprit vivement Maurice.

— Mais croyez-vous donc que je vous blâme de cet hommage rendu à une mémoire sacrée ? Depuis que je suis mariée , je suis rentrée dans la possession de mon cœur. Une femme riche et qui ne s'ennuie pas est vertueuse. Mon mari n'est plus jeune ; il a eu confiance en moi, cela suffit. Et puis, un homme est si rare, qu'on peut dire qu'il n'y en a pas. Je suis heureuse ainsi; la solitude et la souffrance vous font chercher l'amour et autres babioles. Je veux me créer une existence à l'abri de ces dangers. Je deviendrai une femme à la mode, entourée d'artistes et de gens d'esprit; des poëtes me feront des sonnets; mes bustes orneront toutes les expositions , on me donnera tant d'amants , que cette réputation qu'on me fera équivaudra à un brevet de vertu. A la

faveur de cet éclat, je distribuerai de ces paroles qui aident aux réputations ; je relèverai le courage des énergies vaincues; j'achèterai les belles œuvres ignorées; je consacrerai les talents; j'aurai des couronnes exceptionnelles pour les fronts timides ; et la tribu des écrivains chroniqueurs m'encensera , m'applaudira , et donnera de la publicité à mes moindres phrases. Je m'arrangerai, d\j reste, à avoir raison^ Voyons , Maurice, est-ce un rôle? Cela ne vaut-il pas mieux que de vivre avec cet odieux vieillard qu'on appelle Pontbriquet î II est représentant * vous savez ! et je le gêne beaucoup. Nous nous rencontrons souvent dans le monde , et comme je sais les indignités qu'il a commises envers sa sœur et sa nièce , je l'interromps au milieu de ses tirades humanitaires pour lui demander ce que deviennent Marguerite et sa mère. Pauvre Marguerite ! J'ai à me faire pardonner quelques vilaines paroles que je vous ai dites sur elle* J'ai été jalouse d'elle pendant quelque temps ; j'avais peut-être deviné juste, mais c'était de la folie. Je voudrais pouvoir réparer le mal que j'ai fait. Savezvous où elles sont?

— Ah 1 madame, vous avez choisi le vrai rôle à remplir: la grâce appliquant la justice. Vengez les victimes de Pontbriquet sur ce misérable.

Et il raconta ce qui était arrivé avec tous les détails.

— Votre ami Arsène est un bien beau cœur ! On m'avait fait peur des gens de son opinion ; quelle absurdité I Ils sont charmants. Mon salon est plein de petits Brutus ; on y remue le monde tous les soirs, comme un kaléidoscope, et on s'appelle pour se montrer combien c'est joli! Ils ont des modèles de Polognes ravissantes , des échantillons de républiques délicieuses, des projets de phalanstères vertueux comme l'Éden: l'Europe est remaniée de mille façons; il y en a cinquante exemplaires tous différehts. Vous ne sauriez croire combien j'aime tout cela. Voilà pour les jours jeunes. J'ai des après-midi pour les p«r-

niques : ils rétablissent les choses bouleversées, remettent les joujoux dans les carions» cachent les pantins dans les armoires, renfoncent les diables dans leurs boîtes avec terreur; ce sont de vieux bons hommes d'Etat qui n'aiment pas qu'on les dérange, des sourds que le bruit étourdit, des aveugles que la moindre lueur çffusque ; ils regrettent tout ce qui est mort et croient à des malentendus sur lesquels on reviendra pour les réparer. Je préfère encore les enfants aux vieillards; c'est plus drôle et peut-être plus vrai. — Et vous, Maurice, que comptez-vous devenir?

Il expliqua sa situation à Léontine, lui répéta les paroles d'Arsène et la mit au courant des hésitations de son cœur. Elle fut de l'avis d'Arsène.

— Les décisions extravagantes ne me font pas peur ; elles m'ont réussi ; faites comme moi. Vous m'amènerez Marguerite ; je veux l'aimer ! Réparer est la grande loi de ce monde. Ah ! l'argent, mon ami, quelle précieuse puissance! Tous les jeunes humanitaires qui m'entourent m'ont fait comprendre le rôle que doit jouer ce qu'ils appellent le Capital. Je ne saisis pas tous leurs calculs, mais je vois que les riches sont des dépositaires de bonheur. Gomme je suis changée ! Je parle comme une révolutionnaire. Ma foi, j'aime tout ce qui se fait. — Vous m'enverrez la blanchisseuse de l'hôpital, vous savez, celle qui a signalé Marguerite à votre ami Arsène ; il faut faire travailler cette fille. Vous irez voir les malheureuses que Pontbriquet a chassées, n'est-ce pas? J'irai aussi. La vie vous pousse : obéissez.

— Adieu ! dit Maurice se levant, et prenant la main de Léontine entre les siennes, et il ajouta : Une dernière chose que vous comprendrez et que je veux vous dire : — Pardonnez-moi.

A la façon dont il articula ces mots, au regard qui les accompagna, à la pression qu'il imprima aux mains de la

jeune femme, elle put deviner toute la délicatesse d'âme de Maurice. »

— Je vous ai aimé, répondit-elle avec émotion; oublions et restons heureux. Je vois une existence ravissante qui s'ouvre devant nous, ajouta-t-elle en souriant.

—Et Arsène?

—Il sera libre et deviendra notre médecin.

— Que Dieu bénisse vos espérances ; adieu, je vais le voir.

Il courut à la Conciergerie ; on ne lui permit pas de communiquer avec son ami. Chez lui, Maurice trouva une • lettre d'Arsène.

« J'ai subi deux interrogatoires déjà ; le juge d'instruction m'a promis que dans trois jours je pourrais te recevoir. As-tu été voir Marguerite et sa mère ? Courage ! Il y a bien des malheureux ici l Je t'embrasse, pauvre frère de ma vie. A bientôt. »

Dès le lendemain, Maurice alla chez la sœur de Pontbriquet. Marguerite perdit presque connaissance à cette apparition. Il expliqua les tristes raisons qui faisaient qu'Arsène n'était pas venu depuis quelques jours ; cette nouvelle fit couler des larmes. Maurice trouva l'intérieur tel que son ami te lui avait annoncé. Son cœur se serra en voyant ces deux femmes affaiblies, abandonnées, pauvres. Mille paroles lui vinrent aux lèvres qu'il n'osa prononcer ; mille projets traversèrent son esprit, mais il fallait ménager la délicatesse des vertueuses infortunées. Que faire et que dire? Marguerite n'eut pas la force d'ouvrir la bouche ; elle souriait tristement, et ses yeux suivaient le jeune homme avec une fixité hébétée. Elle semblait regarder un être qui n'était pas réel ; elle assistait à un songe. Tant de fois sans doute elle avait cru voir entrer Maurice, durant ces heures douloureuses où le désespoir est tellement complet qu'il n'a plus à vous offrir que le supplice d'un bonheur impossible, tant de

fois déjà elle avait eu devant les yeux cette visioif, que la présence même de cet ami lui semblait une illusion.

La visite fut courte, pleine d'émotions embarrassées qui lui donnèrent un caractère de froideur. Tout le reste du jour, la jeune fille fut joyeuse et la mère pleura. Que de pensées dans la situation de ces deux âmes ! L'une, n'écoutant que l'expérience, sentait que cette lueur du passé né pouvait qu'apporter un malheur nouveau à son enfant ; elle devinait une illusion à détruire ; l'autre , cédant aux vives impressions des cœurs naïfs, entrevoyait, sans mesurer les distances, sans apprécier les difficultés, je ne sais quelle bénédiction qui allait se poser sur sa vie. L'intensité des vœux fait éclore les rêves.

Léontine était une femme spontanée qui ne calculait jamais ses actions, et obéissait aux imputerions de ses sentiments. Un peu d'amour pour Maurice et l'esprit d'aven* ture lui avaient fait fuir la maison maternelle ; elle cédait à l'instinct de sa nature. Souvent notre bonheur dépend d'une témérité coupable , et telle destinée pacifique a commencé par une révolte. En brisant les lois sociales, mademoiselle d'Aygaliers s'était lancée dans un inconnu dangereux : le hasard la sauva, et sa vie se trouvait dé* sonnais placée au-dessus des jugement de ce monde.

Elle se présenta à son tour chez la sœur de Pontbriquet. Cette visite fut au début une espèce de scandale; les deux pauvres femmes n'avaient jamais eu à se louer de Léon* tine ni de sa mère, qui les avaient écrasées autrefois de leur importance. Que voulait-elle? Pourquoi cette démar* che? Venait-elle triompher de leur misère? Le malheur est ombrageux. La nouvelle venue s'en tira d'une façon très-habile. Elle mit une légèreté si aimable dans ses pa* rôles, elle sut si bien raconter tout ce qui la concernait; elle mêla si bien Maurice à tout cela, qu'elle étonna sans choquer. Elle s'occupa surtout de plaire à Marguerite; elle revint sur le passé avec des repentirs charmants ;

elle montra à la pauvre recluse l'intérêt qu'elle lui portait, Tinfluence qu'elle avait sur son sort ; elle expliqua les bizarres alternatives de la vie ; elle dit tout sans rien dire, brisa de ces grands mots tristes qu'on n'achève jamais et qui sont pleins de soupirs ; elle pleura sans hypocrisie et sourit sans impudence ; elle fut séduisante en paraissant folle.

Pendant qu'elle était là, la blanchisseuse entra; elle la pria de venir chez elle, et eut si bien l'air de tout savoir, qu'elle imposa son amitié aux trois femmes ébahies. Rien dans ses allures, dans sa toilette, dans ses paroles ne fut choquant ; elle possédait un don de fascination. En partant, elle embrassa Marguerite sans affectation.

— D'aussi étranges rencontres n'ont pas lieu impunément, lui dit-elle. Espérez. Dieu suit des voies incompréhensibles ; il procède à sa guise ; obéissons-lui. Je vis dans l'espoir que vous m'aimerez un jour.

La mère de Marguerite ne sut que penser ; elle prit Léontine pour une écervelée. La jeune fille commenta les phrases qu'elle avait entendues, et n'osa pas accepter tout l'espoir qu'elles mettaient en elle. Cendrillon pouvait-elle se figurer qu'une citrouille se transformerait en carrosse, et qu'avec des souris on ferait des laquais et des cochers?

Au milieu de ses extravagances, mademoiselle d'Aygaliers se rendait parfaitement compte de l'effet de sa visite ; elle venait de frayer la route à Maurice. Elle lui raconta sa folie; il l'en remercia, en lui avouant l'embarras dans lequel il s'était trouvé.

— Mais elles s'épuisent, dit-il ; on ne peut pas leur offrir d'argent.

— Il faut brusquer les choses, reprit Léontine.

— Arsène leur conseille la campagne, le repos, le soleil , l'Italie !

— Je vais leur proposer tout cela !

— Elles refuseront.

— Me donnez -vous carte blanche?

— Je voudrais consulter Arsène.

Léontine s'arrêta là. Quand elle fut seule, elle se mit à table et écrivit. Elle expliqua au prisonnier l'état des deux malades, lui raconta la visite de Maurice et la sienne, et termina ainsi :

« Vous connaissez votre ami ; il a besoin d'être poussé vers ce qu'il désire le plus. Il a grande confiance en vous ; rien ne m'est plus facile que de mener les choses à bonne fin. M'autorisez-vous à agir? »

Elle ne songea même pas à lui raconter comment elle et Maurice s'étaient retrouvés ; ce fut peut-être un bien. — <• Arsène ne s'étonnait de rien ; cette intervention de la fille de madame d'Aygaliers lui plut. Il reconnut l'esprit d'intrigue de la mère bien utilisé.

« Madame, répondit-il , je ne puis qu'approuver votre conduite; pressez notre ami. J'agirais comme vous le faites. J'avais deviné Marguerite depuis longtemps. Rien ne se prouve en ce monde ; il faut suivre les inspirations du cœur. Cette lettre sera mon testament : je vous lègue Maurice. Mes affaires vont mal ici ; il est probable que je partirai d'ici à peu de temps. Je voudrais être sûr du résultat de votre affaire avant de changer de prison. »

Maurice ne connut pas cette lettre. Arsène lui avait écrit un mot.

« Les interrogatoires se succèdent et les choses vont mal, mais très-vite. Je ne puis voir personne encore; mais j'ai la certitude de t'embrasser avant ce qui arrivera. Et Marguerite? »

Léontine, alarmée par sa lettre et pressée par Maurice qui lui apporta la sienne, se mit en courses de nouveau. On lui répondit que les commissions auraient promptement fini leur travail, et qu'il resterait le recours en grâce.

— Ils sont féroces, dit-elle en rentrant; Arsène est perdu.

Et elle et Maurice pleurèrent.

Pauvre petite 1 je lui souhaitai mon bonheur I

H. db Balzac.

La blanchisseuse s'était présentée plusieurs fois chez Maurice pour avoir des nouvelles du médecin. Ce jour-là même elle rencontra le triste jeune homme ; ce qu'elle apprit lui fit verser des larmes. Maurice l'interrogea sur la situation des deux femmes. Les détails qu'elle lui donna furent poignants : la langueur s'était emparée d'elles et le découragement les prenait ; c'est comme une neige morale qui vous engourdit. 11 n'osa pas s'informer au delà de la santé. Il devinait trop le reste.

— Vous êtes une brave et honnête fille, dit Maurice, permettez-moi de faire quelque chose pour vous ; vous saurez bientôt de quel bienfait vous touchez la récompense ; votre rôle dans ma vie aura eu une importance sérieuse ; tenez ! je veux que vous vous établissiez ; voici quelque argent qui vous portera bonheur. Si vous saviez de quel cœur je vous le donne !

Et il remit à l'ouvrière, confondue d'étonnement, un petit paquet. En fouillant dans son tiroir, un billet frappa ses regards ; il l'ouvrit , et des larmes lui vinrent aux yeux.

— Pauvre ami ! se dit-il , il n'en eût pas fait meilleur usage. — C4eci, ajouta-t-il, c'est le cadeau de mon ami le

médecin ; c'est un talisman, il ne faudra pas le dépenser ; que ce soit votre première économie !

Et il lui tendit le papier. C'était le billet qu'Arsène était venu lui emprunter le lendemain de l'enterrement du pèreDelayen. On lisaitdessus les mots que Pellegrin avait tracés lui-même : Prêté à Arsène Pellegrin.

Muette de joie, la blanchisseuse croisa les mains vers Maurice.

— Ah ! monsieur, dit-elle en suffoquant, s'il n'était pas mort que je serais heureuse I

Et elle sortit en larmes.

— Enfin, s'écria-t-il quand il fut seul, il m'aura appris à faire de bonnes actions qui remplissent le cœur. — Comme la vie se hâte, mon Dieu ! Gomme le devoir nous pousse et comme l'accomplissement des plus douces choses est entouré de tristesse. Ma pauvre jeunesse aura été courte, et au moment de prendre la responsabilité d'un bonheur je m'interroge encore ! incertitude I paralysie de l'âme, souffrance éternelle, innocence pleine de remords, apathie criminelle ! Si Arsène me quitte, comme je vais être seul. Marguerite, Marguerite, tu auras bien des chagrins à consoler ; mais combien tu peux me rendre heureux, cher ange ! Allons , allons , lâche , lève-toi.

Maurice, après ces réflexions, alla en hâte chez Léontine. 11 lui fallait un conseil, un soutien. Arsène n'était pas là ; Paule était morte ; il ne lui restait plus que la fille de madame d'Aygaliers.

— Ces femmes sont trop souffrantes ; il faut les sauver, dit-il en se laissant tomber sur un siège ; si vous alliez les voir l

— Et je leur dirai que vous les emmenez en Italie?

— C'est cela.

*— Il faudra passer par une église avant !

^— Par où vous voudrez ; par l'enfer, s'il le faut ; allez,

allez, et ne m'interrogez plus. Arsène sera content.

— Et vous heureux, ce qui est bien quelque chose.

Elle sortit résolument pour aller chez la sœur de Pontbriquet. La démarche s'appuyait sur une bonne nouvelle et devait sembler facile à faire ; cependant la fille de madame d'Aygaliers hésita, et des scrupules la prirent. Le passé la gênait ; la mère de Marguerite se rappellerait le3 journées de Fontainebleau, qu'elle connaissait sans aucun doute ; toute parole définitive aurait de la légèreté dans la bouche de Léontine, et sa première visite même, bonne d'une certaine façon, devait nuire à une plus sérieuse entrevue ; elle gâterait la situation, et le temps pressait,

— Cela ne doit pas venir de moi, se dit-elle. Son embarras ne dura pas une minute. Çlérac n'était-il pas l'homme de toutes les besognes? Elle alla le trouver et lui expliqua ce qu'il avait à faire.

— La difficulté est de présenter cela comme une chose toute naturelle et quf devait arriver; il faut parler à la mère à part et lui laisser le soin d'enivrer sa fille peu à peu. 11 faut qu'aujourd'hui elles aient avalé un tonneau de nectar à elles deux et qu'elles n'en meurent pas : vous avez à les guérir d'une consomption, sans bouillon et sans prudence, par un grand dîner dès le premier jour.

— Je conçois un moyen bien simple de me tirer d'affaire; on doit mettre autant d'habileté pour le bien que pour le mal : je me présente cérémonieux et compassé ; je promène la mère, — elle seule, bien entendu, — dans des préliminaires interminables; je reviens à Maurice à chaque instant ; je laisse planer quelque chose d'important sur la tête de la pauvre femme, lui faisant sentir qu'il s'agit' surtout d'elle et de sa fille; les mots bonheur, position, fortune, apparaissent alors; je ménage mon intérêt comme le plus habile conteur, et enfin j'exhibe un Maurice en habit noir et en cravate blanche. Quelle rouerie pour être honnête 1

— Venez ! je vous attendrai en bas !

Il est évident qu'un refus n'entrait pas dans les probabilités, mais la situation semblait tellement romanesque, ique toutes les précautions devaient être prises. Il fallait se garder de paraître le messager de la mauvaise destinée, un écho des ironies du sort.

Glérac débuta comme il l'avait annoncé à Léontine, en laissant prévoir une chose impossible ; il saupoudra son langage de sentences philosophiques appropriées au sujet, sur les revirements de la fortune, et se plut à faire deviner à la mère de Marguerite qu'il pourrait bien s'agir d'un héritage. Elle n'avait que Pontbriquet pour famille, et ce n'est pas de lui qu'elle attendait une succession. Clérac obtint son résultat ; la pauvre femme errait dans les conjectures folles, dans les suppositions extravagantes.

— Vous me faites entrevoir mille choses, monsieur; enfin, de quoi s'agit-il?

— De voire fille, madame.

— De Marguerite !

— Je viens vous la demander en mariage.

— Ma fille?

— Elle-même. Figurez-vous un jeune homme qui connaît votre enfant depuis longtemps, depuis ses premières années, un ami que les circonstances ont séparé de vous, qui ne vous a jamais perdues de vue cependant, et que le hasard vous a ramené.

— Mais Marguerite n'a rien, monsieur !

— Hélas ! madame, cette phrase a raison partout ; elle détruit les espérances et casse les ailes. J'ai l'air de vous faire un conte ennuyeux , et c'est la cause de mon embarras. Nous sommes tous si pervertis, que je me sentais gêné de vous apporter uue nouvelle aussi simple. Je serais entré et du premier mot j'aurais dit : M. Maurice Delayen vous prie, madame, de lui accorder la main de votre fille...

— M. Delayen !

— Vous auriez pensé que je plaisantais, et rien n'est plus réel, pourtant.

— Mais, monsieur...

— Je vous jure, madame, que rien n'est plus positif, et lui-même, si vous l'y autorisez , viendra vous confirmer la demande.

Glérac devint persuasif et calma l'émotion de la malheureuse femme, qui finit par pleurer abondamment. Les larmes coulent dans les grands bonheurs, surtout chez ceux qui ont beaucoup souffert; tout est douleur pour eux, et la joie n'est qu'une tristesse plus douce ; c'est un rayon de soleil traversant la pluie et colorant un arc-enciel passager.

La mère de Marguerite attendit jusqu'au soir pour en parler à sa fille ; elle redoutait une trop vive émotion. 11 fallut enfin se décider.

— On m'a parlé de toi aujourd'hui, taon enfant ; on est venu te demander en mariage.

— Maurice I — Ce mot jaillit comme un éclair.

— Qui t'a dit?...

— Je l'attendais, ma mère.

— Mais qui pouvait te faire espérer ?

— Rien et tout. Je suis habituée à lui, quoique depuis mon enfance je ne l'aie vu que deux fois : un soir, au bal chez mon oncle, et ici, il y a quelques jours. Je ne savais rien de ses intentions, mais quand je l'ai vu entrer ici, j'ai compris que Dieu n'avait pas été le chercher si loin pour nous dire simplement que son ami était en prison.

Marguerite, pâle de joie, parlait plus qu'elle n'avait jamais parlé. En un instant, la fille s'était transfigurée aux yeux de la mère, sur laquelle la nouvelle avait plus violemment agi. Elle considérait un seul point, qui faisait à la fois l'objet de sa joie et de son étonnement,

c'était la fortune de Maurice qui, d'après les probabilité de ses calculs, aurait dû, comme elle l'eût dit elle-même suivre une carrière brillante et contracter un mariag) assorti à la belle position qu'il occupait dans le monde Le désintéressement l'étonnait. Les âmes les plus ver tueuses se blasent tristement ainsi, et n'admettent plu que les combinaisons ordinaires de la vie ; les événe ments se succèdent d'une certaine façon ; elles attenden patiemment et courbent la tête sous des circonstance fatalement déduites. Le bien .qu'on pratique pour sol compte étonne partout ailleurs.

Marguerite ignorait si Maurice était riche ou non ; i son oncle, qui en savait quelque chose, en avait pari autrefois devant elle, elle l'avait oublié. Toute sa fort était dans le pressentiment qui lui montrait depuis long temps une destinée vers laquelle elle marchait ave sécurité. Sa mère, domptée par le malheur, tremblai devant ce maître comme un fou devant son gardiez l'avenir, pour elle, n'était que haillons et lambeaux. Mai guérite, au contraire, tournant ses regards vers ses W Ions, avait souvent examiné avec coquetterie comme! lui allait la belle robe couleur du temps que porte! toutes les jeunes filles, de même que nous autres noi avons connu l'âge où , recouverts d'un riche pourpoiri nous posions sur notre tête une toque à plumes ornée i perles.

La vie morale, bien plus réelle pour la jeune fille qh la vie ordinaire, venait de se substituer à l'autre, et, sa! la moindre surprise, Marguerite acceptait ce changemeri La mère demeurait saisie d'étonnement devant sa fiM dont elle croyait connaître les plus petits secrets , av< laquelle elle avait partagé ses larmes, sur le sort d laquelle elle s'était désolée, et qui, sans le confier à pei sonne , avait des familiarités cachées avec la destiné Pendant que les parents sont absents, il y a toujours ui

whémienne qui entre et dit la bonne aventure aux infants.

Si la vie marchait vite pour Marguerite, elle n'allait >as moins vite pour Arsène. Les promesses faites à Léonine produisaient leur effet : on avait activé l'affaire; nais de quelle terrible manière, vers quelle solution Menaçante ! Clérac et Maurice se trouvèrent réunis chez a fille de madame d'Aygaliers. Ils s'occupèrent du ma* riage et du jugement, et on parla plus encore du prisonlier que de la fiancée.

u Enfin, c'est fini, écrivait Arsène à son ami ; je puis te voir demain à dix heures. Utilise les moments, nous le nous verrons plus souvent ; je pars dans quelques ours pour l'Afrique. »

Maurice lut ce billet en pleurant.

— Le temps nous presse, dit Léontine en essuyant ses feux; les larmes ne sont bonnes à rien; courons au plus )ressé. Voyons s'il ne reste pas un espoir. Si le jugement «t prononcé, nous sommes perdus. Je vais de mon côté, allez du vôtre, Clérac. Quant à vous, Maurice , n'oubliez >as que si Arsène doit partir, vous pouvez lui donner ine grande consolation à emporter. A ce soir.

Et elle partit émue et troublée. L'activité du bien la endait lumineuse et légère. On compare trop souvent >eut-être les femmes à des anges ; les élans de l'amour >nt besoin de ce mot ; cette auréole posée par les cœurs ervents fait toujours bien sur les belles têtes ; mais [uand elle s'allume d'elle-même et que la révélation divine s'opère spontanément, on serait tenté de s'agelouiller devant cette douce lueur. Clérac et Maurice inclinèrent au départ de Léontine, et l'espoir brilla un noment sur leurs inquiétudes. Les deux amis sortirent «semble et firent plusieurs démarches sans résultat, où Isne recueillirent que les paroles officielles, phraséo* ogie mensongère que les garçons de bureau ne peuvent

pas balayer, et qu'aucun honnête homme n'ose cracher à la porte en entrant au pouvoir. Us relancèrent un puissant personnage jusque chez Tortoni ; en quittant cet égoïste, qui leur jeta des platitudes arrosées d'absinthe et noyées dans la fumée de son cigare , ils rencontrèrent Blanc-Rupt. Qui n'a subi la torture des propos indifférents échangés avec un sot quand on a la pensée occupée par les plus graves soucis?

— Vous voilà donc, prétendu Américain, dit ce niais du ton le plus discordant et avec le rire le plus désagréable ; on vous connaît, à présent ! Vous ne venez donc plus par ici?

— Non, je n'ai pas le temps.

— Vous faites peut-être comme moi; je me marie ; il faut faire une fin ; hé I hé I

— Ah ! vous vous mariez?

— Oui, et ma foi je vais vous imiter et quitter cette vie de flânerie pour me lancer dans les occupations sérieuses.

— Bien ! bien !

— Vous savez que les autres sont toujours là, et sauf Pontbriquet, qui est représentant, il n'y a rien de changé. En voilà un qui a eu une chance !

— Oui, il a été très-heureux*

— Ah çà, vous n'avez pas été pris dans la bagarre de juin? En a-t-on arrêté de ces coquins? Leur affaire est bonne. Ma foi, j'ai tiré avec plaisir sur cette canaille; le meilleur n'en vaut rien.

Clérac entraîna Maurice.

— Adieu, dit-il.

— A bientôt.

— Ah ! qu'il est difficile de se débarrasser des comparses de la vie ; cet idiot m'irritait. Des misérables pareils touchent à tout ; ils ont un instinct qui les met sur la piste de nos émotions, et ils fourrent leurs doigts dans les blessures.

— Voyons ! reprit Clérac, arrivons au fait : voulez-vous vous adresser à Pontbriquet?

—Non, répondit Maurice.

— Comme vous voudrez. Si le moyen était sûr, j'insisterais, mais il est bien tard pour que cet intrigant de bas étage serve à quelque chose. Je vais encore faire deux ou trois courses ; nous nous retrouverons ce soir chez Léontine.

Ils se séparèrent, et Maurice alla voir Marguerite et sa mère. Cette visite était le denier à Dieu de son bonheur. Il serra les mains des deux femmes et sourit tristement à la jeune fille.

—Il est dit que je ne pourrai pas fonder une joie complète ; nous devrions être si heureux !

— Qu'y a-t-il? demanda Marguerite effrayée.

— Il y a qu'Arsène va quitter Paris; il est condamné; on le transporte en Afrique. J'ai couru ; nous courons tous; ce sera inutile. Et vous l'auriez tant aimé, le pauvre ami ! Il a tant fait pour nous ; il vous connaissait bien, allez! et au moment où nous pourrions tous être en paix, il faut lui dire adieu. Pardonnez-moi, Marguerite, si je vous fais pleurer et si je vous parle de mon ami ; vous comprendrez un jour combien nous devons le vénérer. S'il part, vous viendrez lui dire adieu avec moi, n'est-ce pas? 11 vous verra, avec tant de joie.

La jeune fille pleurait en recevant, comme première offrande, des libations de tristesse ; mais elle était trop heureuse pour partager complètement cette affli lion. Elle ne pouvait pas croire qu'Arsène ne leur serait pas rendu. Sa délivrance à elle lui montrait que tout était possible, et le bonheur qui rayonnait autour d'elle devait entraîner cette grâce dans son tourbillon ; elle souriait au milieu de ses pleurs.

— Pauvre jeune homme ! disait la mère blasée sur lea chagrins et ne croyant guère à la réalité de ce qui se pas-

sait sous ses yeux. Elle eût voulu pouvoir adresser une question à Maurice, lui demander si positivement il épousait Marguerite. Le ton de ses paroles, l'air de sa visite étaient bien la consécration de la démarche qui avait été faite la veille ; la façon dont il parlait d'un certain bonheur collectif ne devait pas laisser de doute ; tout lui semblait très-rassurant, mais comme elle eût questionné le jeune homme avec plaisir! Certains affligés éprouvent, quand il s'agit de bonheur, les mêmes soupçons que les avares pour l'argent; ils seraient tentés de recourir aux précautions les plus puériles; aucune honnêteté ne peut leur donner assez de garanties ; ils pratiquent l'usure du sentiment. Elle écoutait Maurice qui parlait à Marguerite avec une sorte d'abandon respectueux et amical. La mélancolie répandue sur l'entrevue par la situation d'Arsène régnait toujours. La jeune fille répondait à Maurice avec une petite modestie sans embarras et tout à fait charmante. Quand il se le va/ il prit les mains de Marguerite.

— Si cela ne dépend que de moi, vous serez heureuse, lui dit-il tristement.

— Oh ! alors, je serai heureuse! s'écria-t-elle. Malgré tout, la mère jugea convenable d'adresser à

Dieu une grande prière.

Léontine et Clérac se retrouvèrent tous les deux mécontents de leur journée, quand Maurice arriva.

— Tout est perdu, lui dit-elle, ils sont inflexibles; ils parlent de grâce dans quelque temps.

— D'ici là il sera mort !

— Que voulez-vous? impossible de les toucher. Maurice fondait en larmes.

— C'est l'affaire d'un mois à peine, lui disait Clérac; quand les esprits seront calmés, on le laissera rentrer.

— Je vous promets que je vous le rendrai , ajoutait Léontine.

r— Jamais! jamais! il y mqurra* . Bien ne put distraire Maurice , pas même la pensée de là nouvelle existence qu'il allait mener avec Marguerite. Ce qui se trouvait au delà de deux jours lui paraissait à une énorme distance ; il voyait les horizons de sa vie d'amitié qui se fermaient: l'adieu et la séparation, tout delà tiendrait en quarante-huit heures. Plus loin, l'amour eirespérahce agitaient en vain leurs banderoles joyeuses ; il n'apercevait devant lui que la prison et l'exil.

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