RUE BONAPARTE
1896 Ir.eK-ipF-.
ÇN
Ce guide aux ruines de Carthage s'adresse surtout à ceux qui s'intéressent à t histoire et au passé archéologique d'une ville qui fut, pendant de longs siècles, ftine des capitales du monde^ Son côté pratique y pour le touriste y 7ie réside en aucune façon y dœis Vindica-tion des hôtels confortables au premier ou au second degrés ou des heures de départ des trains du chemin de fer ; il ne traite point de l'équipement des voyageurs
^ ou de r organisation de joyeuses caravanes. En aucune façon il ne fait concurrence aux Guides Joanneou Bœdecker : c^est à cause de cela, même, qu'il en est frtidis^pensaàle complément pour quiconque veut visi-
f ter avec intedigence et profit le site oii s'élevait la grande cité africaine.
liy a douze ans déjày fauteur y a séjourné plus
4 d^ttn mois, chargé officiellement ^ -r- en compagnie dun
^ ami, alors collaborateur de Charles Tissot, qui joignait à sa science des textes F expérience des fouilles archéologiques ^ — de pratiquer quelques sondages^ à F effet
de s'assurer s il était possible encore — maintenant que cette terre est devenue française — de retrouver des restes de la ville punique et d exhumer des entrailles du sol en culture, des débris importants^ antérieurs au siège de Fan i46 avant J.-C. Les résultats de ces recherches^ déjà commencées longtemps auparavant par Beuléj ont amené la conviction, devenue une certitude scientifique aujourd'hui y qu'il restait fort peu de chose des monuments de la Çarthage détruite par Scipion, et qu'il fallait abandonner l'espoir de trouver, en fouillayit, d'autres ruines que des nécropôles, des citernes, des racines de murailles. Mais en même temps qu'il étudiait le terrain surplace, fauteur était étonné qu'oîi désignât traditionnellement aux touristes, dans les meilleurs livres, des éboulis informes de r époque romaine ou même byzantine, sous des noms pompeux que rien ne justifiait^ tels que ceux de Bains de Didon, Maison d'Annibal, Palais du proconsul, Temple de Junon-Tanit^ Triple enceinte des remparts, etc. Il s'est proposé, en composant ce petit ouvrage, de ramener à la sincérité archéologique la description des restes de Çarthage et de répudier des appellations dignes, à peine, de figurer dans la poésie ou dans un roman comme Salammbô. Cest au point de vue de la froide réalité qu'il a cherché à recueillir, tant dans les textes littéraires que dans les résultats des fouilles entreprises jusqu'à ce jour, les renseignements capables d'éclairer la topographie de la presqu'île punique.
HT
Pour bien comprendre la description des ruines dune ville, il est nécessaire déh connaître au moins sommairement les annales. Voilà pourquoi le présent volume se partage naturellement en deux parties. Dans la première, on trouvera un résumé de f histoire de Carthage: je dis « de Carthage », et non des Carthaginois, car si fauteur s'est efforcé de rassembler tout ce quia trait à la ville même, punique ou romaine, il a systémati^ quement négligé ou indiqué seulement en quelques traits, pour ne pas rompre la trame du récit, les événements qui se sont passés loin des murs de Carthage. La seconde partie est la description technique, presque pierre à pierre, de tout ce qui émerge encore sur le sol et des fouilles quon a pratiquées datis ce siècle. Elle e^t accompagnée dune grande carie, dressée pour /'Atlas archéologique de la Tunisie. Nous ne craignons pas de dire que celui qui prendrait la peine de suivre cette description topographique, pas à pas sur le terrain, notre carte à la main, conrwitrait à peu près tout ce qu'il est raisonnable d affirmer^ dans Pétât actuel de la science, sur t identification des vestiges matériels, hélas si mutilés, de la puissante rivale de Rome,
Trente- six heures après avoir levé l'ancre dans le port de Marseille, le paquebot de la Compagnie transallanlique qui se dirige vers Tunis, salue pour la première fois la terre d'Afrique dont il aperçoit de loin, à droite et à gauche, les contours brumeux et ondulés : il entre dans le grand golfe que les Anciens appelaient sinus Uticensis Jermé^ àTouest, par le Ras Aliel -Mekki, jadis le promontoire d'Apollon; à Test, parie Ras Adar ou promontoire de Mercure, auquel les marins ont donné, par antiphrase, le nom de cap Bon. On approche ; bientôt, le bateau glisse au pied d'une haute falaise, aux pentes escarpées, que domine un phare, au milieu d'un bois d'oliviers parsemé de maisons blanches : c'est le cap Carthage, couronné par le village arabe de Sidi-Bou-Saïd. Du pont du navire, le voyageur est, soudain, émerveillé du spectacle qui s'offre à ses regards : sous un ciel d'une pureté inconnue à notre climat européen, la côte, avec ses villas pittoresquement étagées dans la verdure, lui paraît d'une végétation luxuriante, et quand il se prend à songer que là fut la ville de Didon et d'Annibal, son admiration de la nature, se mêlant aux souvenirs classiques, fait place à une mélancolique rêverie. Plus loin, sur un mamelon isolé, se dressent des constructions modernes d'aspect monumental :
2 GARTHAGE
c'est Tancienne citadelle de Byrsa, où se déroulèrent tant de drames historiques; où, dit-on, vint mourir le roi saint Louis, et qu'occupent, à présent, le séminaire des Pères Blancs et la cathédrale qui fut comme le testament du cardinal Lavigerie. Voici maintenant, sur la côte hasse et sablonneuse, le petit port de La Goulette qui garde rentrée du lac de Tunis. Naguère encore, il était défendu par un fort turc, assiégé et pris par Charles-Quint sur Barberousse, et qui sert aujourd'hui de caserne. A gauche, sont l'arsenal et le bagne beylical où Vincent de Paul exerça sa charité au milieu des malheureux que la piraterie arabe avait réduits en esclavage.
Le site de Carthage, de ses faubourgs et de ses jardins s'étendait jusque-là, formant, au fond du golfe, une vaste presqu'île , resserrée entre la lagune de Tunis au sud, et la rade d'Utique au nord. Aujourd'hui, le littoral méditerranéen présente dans ces parages de sensibles modifications. Le lac de Tunis s'est ensablé et rétréci ; la rade d'Utique est devenue une plaine marécageuse autour du lac salé qu'on appelle sebkha de Soukhara ou sebkha er-Riana. Les alluvions charriées par la Medjerda, l'antique Bagrada, ont déplacé le cours inférieur du fleuve, et môme, à la longue, elles ont fini par constituer un cordon de dunes qui forme une nouvelle frontière à la Méditerranée; de telle sorte que l'éperon rocheux de Alibou-Ktiouâ qui, jadis, fermait l'isthme au nord en s'enfonçant dans la mer, est maintenant éloigné du littoral de plus de quatre kilomètres •. Toutefois, on reconnaît assez bien encore, l'ancienne conûguj*alion de la côte, et Ion peut constater, sur place, l'exactitude des renseignements fournis parPoIybe (1,73) qui évalue approximativement la largeur de l'isthme à 25 stades (4,625 mètres). C'est à peu près la longueur actuelle du Djebel Ahmar, petite chaîne escarpée, tendue par la nature, du nord-est au sud-ouest, pour clore la presqu'île carthaginoise.
Ainsi délimitée, celte presqu'île avait, suivant Strabon, un périmètre de 360 stades, c'est-à-dire 66,600 mètres ; sa configuration géographique se rapproche assez sensiblement de la
l.Ch.Tissoi, Géographie comparée de l'ancienne province d'Afrique, . I, p^p. 62 etsuiv., et p. 566.
figure d'un triangle dont la base serait l'istlime lui-même, dans sa partie la plus étroite, et le sommet, le cap Carthage. L*angle sud est représenté par la langue de terre sablonneuse [xaivca, ligula) qui finit à La Goulette, et Tangle nord, par le cap Gamart, point de rencontre du Djebel Kbaoui et du Djebel Remel, dont les hauteurs, abruptes du c6té de la mer, s abiJsseiit graduellement à Touest, pour aller mourir dans la sebkhade Soukhara, en face des ruines d'Utique. DeGamart à La Goulette, on compte 10 kilomètres; il y en a trois environ, de Sidi-Bou-Saïd à Douar- Cholt ou à Sidi-Daoud.
Dans ses lignes d'ensemble le relief du sol est d'une remarquable simplicité. C*est la plaine, rarement ondulée, depuis le pied du Djebel Ahmar jusqu'à Byrsa. Rien n'arrête le regard, sinon des bois d'oliviers, des broussailles et des haies de cactus, des fermes isolées. Mais en approchant de la mer, le terrain se relève comme une dune gigantesque stratifiée par les flots dans les temps géologiques, et dont les flancs sont encore aujourd'hui battus par la vague. Le point culminant de cette saillie rocheuse est le cap Carthage, dont l'altitude atteint 130 mètres; Byrsa, l'acropole, le centre des excursions que nous allons tenter, le nœud de tous les drames historiques que nous rappellerons, n'a pas 70 mètres d'altitude. Mais, comme sa position, à 500 mètres du rivage, est admirablement choisie pour protéger à la fois la plaine qui l'entoure et les ports creusés à ses pieds! Elle commande la vaste mer, l'isthme, la plaine verdoyante. Des hauteurs de Sidi-Bou-Saïd ou de Byrsa, le panorama est grandiose. A l'horizon, de l'autre côté du golfe de Tunis, se découpe sur le ciel bleu la crête des montagnes dont le long ruban va se déroulant jusqu'au Beau -Promontoire; nous reconnaissons les pics principaux de cette chaîne qui vit s'accomplir tant d'épisodes sanglants de la lutte de Carthage avec Rome, de Rome avec les Barbares : le Bou-Kornaïn ou Montagne aux deux cornes, couronné par les ruines du temple de Saturne BalcaranensiSf le Djebel Ressas, riche en mines de plomb argentifère, derrière lequel ont été récemment découvertes les ruines de Néféris, le Zaghouan, point culminant de toute la Zeugitane, puis, à 4 lieues au sud-ouest, derrière le lae
que pas un soufQe ne ride, la blanche Tunis (xeuvbs- Tuvr,;), comme dit Diodore *, et les fertiles collines de i'Ariana auxquelles se rattache le Djebel Ahmar.
A nos pieds, le regard se repose, non sans émotion, sur toutes les ondulations de terrain sous lesquelles dort la ville panique. Au sud, dans la plaine, sur les pentes et les coteaux, ce sont des champs d'orge, des vignobles, des buissons de cactus, au milieu desquels émergent des décombres informes, des maisons de plaisance, des villages bâtis en entier avec les ruines exploitées, depuis tant de siècles, comme matériaux de construction. De l'autre côté du lac de Tunis, c'est Rades, l'antique Maxula; voici LaGoulette, dont le nom était Galabras; en suivant la langue de terre, nous rencontrons sur le bord de la mer, le palais Kheredine, celui des Ouled l'Agha, une villa beylicale, le Khram ou les Figuiers, puis une autre maison de campagne du bey, bâtie à côté des croupissantes lagunes qui représentent les anciens porls de Carthage. Le lac de Tunis s'étendait jadis jusqu'auprès de Douar-Ghott, village bâti au pied de Saint-Louis, de même que les deux villas qu'on voit assez loin à Test, celle qui appartint à Mustapha ben Ismaïl et celle de Ahmed Zarouk. Çà et là, des voûtes effondrées, des racines de murailles, des tranchées, des levés de terre et des fossés, des buttes et des fondrières, traces d'anciennes fouilles qui ressemblent à des carrières abandonnées.
Byrsa qui, par places, a encore conservé quelques assises souterraines de ses vieux remparts, est occupée aujourd'hui par la chapelle française érigée, en 1840, sur les lieux où l'on suppose que mourut Louis IX; le séminaire des Missionnaires et la cathédrale y remplacent la nécropole des anciens Carthaginois, le temple d'Eschmoun et le Capitole. Au nord-est, une vallée étroite et profonde sépare Saint-Louis d'une autre colline un peu moins élevée, sur laquelle on place, sans preuve d'ailleurs, le teipple d'Astarté ou Tanit, la Junon Caelestis des Romains : un séminaire, des couvents de femmes, des habitations
1. Diod. Sic, XX, 8, 7. Cf. Victor Guérin, Voyage archéologique dans la Régence de Tunis, t. I, p. 13. Ch. Tissot {Géogr. comp., t. I, pp. 537 «t suiv.) croit que Tunis la Blanche n'est pas la même Tille que Tunis.
LA PllESQU JLE CARTHAGINOISE 5
privées couronnent le plateau, entourés des débris antiques qui dressent un peu partout leur crête édentée au milieu des champs en culture. A quelques centaines de mètres, à Tonest, le village arabe de La Jlalga, station du chemin de fer après Douar-Chott, où l'on admire les immenses cilcmes antiques dans lesquelles les habitants ont installé leurs demeures. Cest là qu'aboutit Taqueduc gigantesque qui fait Tétonnement des touristes et qui, passant auprès du pauvre hameau de Sidi- Daoud, traverse toute la presqu'île carthaginoise pour aller jusqu^à 100 kilomètres chercher les eaux du mont Zaghouan.
Dans le prolongement de la colline de Junon Gœlestis, du côté de Test, nous rencontrons le plateau de TOdéon, et plus près de la mer, Téperon de Bordj-Djedid, couronné par un fortin turc, tout récemment transformé en batterie, au pied duquel s'alignent des citernes presque aussi vastes que celles de La Malga; sur le bord de la mer, une grande nécropole punique, que le P. Delattre continue d'explorer avec un rare bonheur, puis les ruines imposantes des thermes d*Antonin.
Derrière Sidi-Bou-Saîd, la falaise s'abaisse lentement en courant vers le nord ; les récifs dangereux qui émergent des flots autour du cap Carthage font place à une rade naturelle qu'ils protègent même, et où jadis pouvaient ancrer à la fois des milliers de petits bâtiments. Depuis La Malga jusqu'aux dernières pentes du Djebel Khaouî, s'étendait le faubourg noble de Carthage, Megara, aujourd'hui La Marsa, où les ruines sont moins apparentes. Toute cette fertile plaine est parsemée de coquettes villas, de jardins fleuris, d'oliviers, de vignobles, de champs de céréales. C'est là que les riches Tunisiens, comme jadis les patriciens de Carthage, viennent, durant Tété, savourer la brise de mer : là, s'élèvent les palais où résident le bey de Tunis, le ministre de France, les consuls étrangers, Tarchevêque de Carthage, primat d'Afrique.
Nous achèverons l'esquisse à vol d'oiseau, nécessaire pourTintelligence des événements historiques, en signalant la vaste nécropole de Gamart et l'emplacement présumé des remparts de Carthage. Outre l'enceinte de Byrsa qui formait comme une petite forteresse dans la grande, Carthage avait une cein-
ture de remparts du côté de la terre ferme. Mais, sauf en un point, derrière Douar-Gholt et La Malga, ce n'est guère que par conjecture, et en s'aidant à peu près exclusivement des textes littéraires, qu'on peut restituer, par la pensée, la muraille qui longeait la mer tout le long de la côte, et celles qui, du voisinage du Khram ou du dar Ouled TAgha, se dirigeaient sur Douar-Ghott et Sidi-Daoud, pour aller, de là, se rattacher au Djebel Khaoui. Impossible, comme nous le constaterons plus loin, de préciser davantage, en dépit des affirmations d'anciens archéologues, par trop clairvoyants, qui ont cru suivre, à travers champs, les fossés et les talus de la triple enceinte et en reconnaître, sur le terrain, non seulement les détours, mais les portes et les bastions* : il n'en subsiste pas la moindre trace aujourd'hui.
Au surplus, si l'observateur est frappé de l'admirable position géographique de Carthage, au centre de la Méditerranée, à moins de 30 lieues de la Sicile, à égale distance de TÉgypte et de l'Espagne, si le paysage ravit le touriste le plus habitué à contempler les beautés delà nature, les ruines, au contraire, empressons-nous de le dire, n'ont rien d'imposant. A rencontre de celles de Rome, d'Athènes ou de TÉgypte, elles ne provoquent dans l'âme aucun tressaillementpar leur majesté ou leur étendue.
En foulant le sol carthaginois, il faut évoquer les grands souvenirs historiques, Didon et Annibal, Regulus et Scipion, l'infortunée Sophonisbe, les mercenaires, les sacrifices d'enfants à Moloch, le siège et l'incendie, saint Gyprien et les autres martyrs chrétiens, Genséric et Bélisaire, Hassan, saint Louis, Gharles- Quint. Le voyageur est confondu qu'il reste si peu de chose d'une ville si grande, et pour peindre sa Réception, il répète avec le
poète :
Devictœ Carthaginis arces
Procubuere; jacent infausto in Uttore turres
Eversae...
Niinc passim vix relllquias, vis nomina scrvans
Obruitur, propriis non agnoscenda ruinis.
1. Bureau do la Malle, Recherches sur la topographie de Carthage^ pp. 89 à 91 et 219; Ch. Tissol, Géographie comparée de l'ancienne province d'Afrique^ t. I, pp. 570 et suiv.
Ces ruines même, hélas, ont péri, etiam periere ruinx ! Pans de murs en blocage, citernes voûtées, énormes amas de pierres de tuf, éboulis à demi pulvérisés, Toilà, au milieu des poésies de la nature, les misérables vestiges de la rivale de Rome. Nul édifice, nul portique, nul monument n*est debout ou seulement reconnaissable. Il faut la pioche du fouilleur pour exhumer, des entrailles du sol, les nécropoles puniques et romaines, les aqueducs et les citernes, des substructions qui aident à reconstituer l'étendue de cette ville infortunée, le plan de quelques maisons, temples, églises ou palais. Le soc de la charrue retourne et remue sans cesse des milliers de minuscules morceaux de corniches, de frises, de chapiteaux, d'inscriptions, de bas-reliefs ; des cubes de mosaïques, des lampes, des monnaies, des tessons de poteries puniques et romaines. Le R. P. Delattre, qui a installé dans le couvent de Saint-Louis un si riche musée carthaginois, sait de quelle patience il faut s*armer, de quelle persévérance on doit faire preuve, pour rassembler ces textes mutilés, cesvases funéraires, ces terres cuites, ces ustensiles mobiliers, ces objets de parure, ces tronçons d'architecture eL de sculpture, sur lesquels s*est assouvi le vandalisme le plus systématique et le plus acharné. Mais le savant religieux a prouvé aussi qu'en cherchant avec constance et passion, on est sûr de faire une bonne moisson archéologique, et c'est à ces débris enfouis sous terre qu'on pourrait appliquer celte réflexion d*un géographe arabe du moyen âge, El-Bekri ; « Celui qui entrerail dans Carthage tous les jours de sa vie et s'appliquerait seulement à y regarder, trouverait chaque jour une nouvelle merveille qu'il n'avait pas remarquée auparavant. »
Les tribus libyennes qui peuplèrent la Tunisie, à l'origine, ne devaient guère différer des Berbères de nos jours, leurs descendants. Elles habitaient, nous dit Hérodote, des huttes formées de quelques pieux soutenant des nattes de joncs et d'asphodèle : cesoniles gourbis d*à-présent. Les Libyens appelaient eux-mêmes mapalia ou wag'o/ia, ces cabanes légères qui ressemblaient, suivant Soliusle, à une barque renversée*. Le village de La Malga derrière la colline de Saint-Louis, dont le nom a conservé le souvenir de ces anciennes magalia, paraît désigner l'emplacement occupé par le campement des indigènes, lorsqu'ils venaient, comme les tribus nègres dans nos colonies actuelles, trafiquer avec les marchands carthaginois et leur apporter la poudre d'or, Tébène, l'ivoire et les épices, pour recevoir en échange les étoffes, les bijoux, les verroteries et les autres produits manufacturés dans les ateliers de la Phénicie, de Cypre ou de l'Egypte».
Ces premiers habitants de la côte d'Afrique furent, de bonne heure, visités par les navigateurs phéniciens qui, poussés dans les parages de l'Occident par leur instinct commercial, touchèrent successivement aux côtes de la Grèce, de l'Italie, de la Sicile, de l'Afrique, de l'Espagne, qu'ils jalonnèrent de stations, longtemps avant la guerre de Troie. A l'époque où Sidon, à l'apogée de sa puissance, avait l'hégémonie sur toutes les villes de la côte syrienne, vers le xvi« siècle avant notre ère, de nom-
1. Hérod.,lV, 190 ; Salluste, Jugurlha, XVIIl; Pline, Ilist. Nat,, XVI, 70.
2. OttoMeltzer, Geschichle der Karlhager, t. I, pp. 55 et 63 à 72;Ch. Tissoi, Géog, comp., t. 1, pp. 302, 391, i\i, 445, 480, 586.
breux comptoirs étaient déjà ouverts tout le long du littoral africain; le contact de ces hommes de TOrient avec les tribus libyennes avait commencé à créer une race bâtarde, les Liby- Phéniciens, qui peuplèrent la côte, comme de nos jours, la race maltaise, issue de croisements analogues'.
Sur remplacement où devait s'élever Garthage, les Sidoniens avaient installé un comptoir appelé Gambé ou Gaccabé, dans le but de faire concurrence à la colonie tyrienne d'Utique, établie de l'autre côté de la presqu'île'. Un souvenir lointain de cette primitive colonisation se trouve rappelé sur des monnaies de Sidon, frappées vers le milieu du n« siècle avant notre ère : Sidon se prévaut, sur ces pièces,du titre de métropole de Gambé, d'Hippone, de Gitium et de Tyr».
De récentes découvertes archéologiques ont permis de déterminer l'emplacement précis de la colonie de Gambé. G'était sur le bord de la mer, dans la plaine comprise entre remplacement des ports et Bordj-Djedid. La colline de Bordj-Djedid et les terrains mamelonnés qui Tentourent servirent de nécropole à ces premiers colons ; ils marquent, par conséquent, les limites extérieures de leur établissement commercial. Le mobilier funéraire recueilli dans leurs tombeaux, vases en terre cuite, lampes, statuettes, colliers, bagues et bijoux, ressemble à celui des tombeaux de la Phénîcie même, et trahit Tinfluence prépondérante de l'Egypte sur le commerce méditerranéen dans ces siècles lointains. Les ports de Garthage n'existaient point encore ; ils ont été plus tard creusés de main d'homme. Les navires phéniciens étaient d*un faible tonnage : ils pouvaient s'approcher
1. Olto Mellzer, Geschichte der Karlhager, 1. 1, pp. 60-63; Ch. Tissot, Géogr, comp, de Vanc. prov, d'Afrique^ t. 1, p. 436.
2. Etienne de Byzance, s. v® Xap/YiScav. Suivant une tradition rapportée par Justin (XVIII, 5), on aurait trouvé, en creusant le sol pour l'installa' tion de la colonie, une tête de cheval, ce qui expliquerait le type du cheval, le plus ordinaire sur les monnaies de Garthage. 11 est évident que cette légende a été inspirée par ce type monétaire et par le rapprochement qu'on a fait du nom de Gaccabé ou Garcabé avec le terme sémitique HSplD» qui signifie têU, Sur Tétymologie du nom de Gaccabé, voyez 0. Meltzer, op. cit.y t. I, p. 478, note 19.