Cartier et son temps
orsque disparaît de la scène un homme public, il s’élève autour de sa tombe un concert d’éloges souvent exagérés. Puis, descend sur le nom du personnage, hier proclamé immortel, le plus profond silence, précurseur de l’oubli.
Quels souvenirs rappelle aujourd’hui Cartier comblé à sa mort des honneurs que l’Etat n’accorde qu’aux plus illustres de ses serviteurs ? On sait vaguement qu’il a été quelqu’un; mais rien de son œuvre ne se définit, ne se précise clairement dans l’esprit de nos contemporains.
Cependant, aucun fait important de notre histoire ne s’est accompli durant les vingt-cinq années de sa carrière sans sa participation active. Dans une lettre que l’on lira plus loin, sir Charles Tupper déclare que si Cartier eût refusé son concours, l’union des provinces anglaises ne se serait pas effectuée. Cartier a opéré de grandes réformes, souvent en refoulant de puissantes influences opposées à ses projets. Ne nous a-t-il pas donné la décentralisation judiciaire et la codification de nos lois, en dépit des juges et des avocats ?
Son effort s’est porté avec une activité inlassable sur tous les ressorts susceptibles d’accélérer le progrès parmi nous : chemins de fer, canaux, ou-
verture de débouchés au commerce, législation civile et religieuse, instruction publique, voilà quels furent les principaux sujets de ses études.
Il est permis de dire qu’il fut de fait le continuateur presque immédiat de l’œuvre de LaFonfaine. Même avant son entrée en Chambre, en 1848, les chefs s’aidaient de son grand sens politique averti sur tous les intérêts nationaux. Arrivé au pouvoir en 1851, après la retraite de LaFontaine, Morin cédait la place à Taché en 1853. Celui-ci siégeait au Conseil tandis que Cartier conduisait la Chambre des Communes et dirigeait le parti libéral-conservateur.
Vingt-quatre ans de vie publique intense lui ont permis de voir bien des évolutions dans les idées de ses contemporains. En 1854, les réformistes du Haut-Canada s’étant éloignés des principes de Baldwin, il dicte aux tories de McNab, de John. A. Macdonald, disposés à se rapprocher des libéraux du Bas-Canada, les conditions de cette alliance. En 1872, les libéraux du Bas-Canada rompant avec les exagérations de la vieille école démocratique, formulèrent un programme économique et politique. C’était en quelque sorte une assimilation de leurs idées à celles de Cartier.
Quel triomphe que cette double évolution de ses adversaires !
Voilà les sujets que nous avons traités dans les pages qui suivent. Se le lecteur en reçoit l’impression que Cartier, conservant nos attaches au passé sans méconnaître les nécessités du présent et de l’avenir, a contribué à léguer à' ses successeurs un régime politique bien assis et de fermes traditions sociales, nous croirons avoir fait œuvre utile.
Gomme bien d’autres hommes d’Etat, Cartier a connu les enivrements et les déboires de la politique ; elle élève souvent ses adeptes plus haut, pour leur préparer, il semblerait, une chute plus profonde.