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CHAPITRE I

JEUNESSE DE CARTIER — DISCIPLE DE PAPINEAU — IL PREND PART A L’ACTION DE SAINT-DENIS

entrée de Georges-Etienne Cartier dans la vie publique s’est faite au milieu de la violente tourmente politique qui fut le prélude des événements de 1837, auxquels il prit une part active. Par l’effet d’une contradiction plus apparente que ; vit un instant, à sa sortie du collège, les armes à la main, face à face avec le gouvernement dont il devait être le plus ardent défenseur le reste de ses jours. Contradiction apparente, disons-nous ; en effet, dès que l’Angleterre eût fait droit aux réclamations des Canadiens-Français, dès que l’oppression eût cédé la place au self government , Cartier, qui avait revendiqué les droits de tout sujet anglais, en combattant la tyrannie provinciale plutôt que la couronne britannique, se soumit sans arrière-pensée, avec loyauté et franchise, qualités maîtresses de son caractère. Il n’entre pas dans notre esprit de justifier le soulèvement de 1837, désiré et provoqué par les autorités du temps, comme l’assure

lord Durham. Mais n’est-il pas permis de se demander s’ils n’avaient point poussé à bout la patience humaine les détenteurs obstinés du pouvoir à Québec, qui depuis trente ans donnaient aux Canadiens la forme extérieure du gouvernement représentatif pour en confisquer la réalité à leur profit ? Depuis trente ans, on disait aux Canadiens : « Vous avez une constitution superbe ; de quoi vous plaignez-vous » ? En réalité, à ceux qui avaient soif, on présentait un verre vide pour se désaltérer.

S’il fût une région où l’on ressentit vivement la tyrannie de la bureaucratie, c’est bien dans ces belles campagnes qu’arrose le paisible Richelieu, de Ghambly à Sorel, où s’écoula la jeunesse de Cartier. Tout, cependant, ne convie-t-il pas à la paix, à la joie de vivre, sur ce sol où l’harmonie de la nature ne peut, ce semble, offrir de champ à la discorde. De bonne heure, la fertilité de la terre y attira des colons et successivement de prospères établissements s’élevèrent le long des rives de cette jolie rivière aux grands souvenirs historiques. C’est près de son embouchure que Champlain battit les Iroquois ; plus tard, en suivant son cours, les valeureuses légions de Montcalm allèrent cueillir les lauriers de Carillon. La coutume des colons canadiens, de se grouper autour de leurs églises, a donné un cachet spécial à la région. Rien de plus pittoresque que ces agglomérations de maisonnettes échelonnées de Ghambly à Sorel. Le voyageur qui descend la rivière se laisse bientôt prendre au charme du panorama : une succession rapide d’agréables paysages encadrant des fermes proprettes et, dans le fond du tableau, de superbes bois aux riches frondaisons. Entre cette double rangée d’habitations et de villages qui se font vis-à-vis, coule le Richelieu ; mais en les séparant, il les laisse assez rapprochés pour que l’on puisse s’interpeller d’une rive à l’autre. Les bravis gens de Belœil causent par-dessus les eaux avec

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ceux de Saint-Hilaire. Saint-Marc voisine avec Saint-Charles, tandis qu’à Saint-Ours, on peut demander de leurs nouvelles aux amis d’en face, de Saint-Roch. Au centre de chacune de ces paroisses s’élève une belle église, tout à la fois sentinelle et forteresse, qui atteste bien haut la foi des populations assises à son ombre. A l’heure de la prière, les cloches de ces maisons de Dieu mêlent leur harmonie tandis que les flèches des clochers se mirent dans les mêmes eaux.

Comment ces campagnes, heureuses dans la tranquillité, devinrent-elles soudain tumultueuses et révolutionnaires ? Plus avancées que la plupart des autres régions de la province et partant plus accessibles aux appels des patriotes, ces paroisses sentaient davantage l’humiliante position des Canadiens et les abus du pouvoir. N’oublions pas aussi que c’est à Saint-Ours et à Saint-Charles que l’on vit, à l’automne de 1837, les grands rassemblements populaires sur lesquels Papineau fit retentir ses fulgurantes périodes.

C’est dans une de ces paroisses, à Saint-Antoine, que naquit, le 6 septembre 1815, Georges-Etienne Cartier, d’une famille dont on fait remonter l’origine jusqu’au frère du découvreur du Canada (1). La maison où il fut élevé est remarquable entre toutes celles de la région. C’est une vaste construction en pierre, à un seul étage, donnant une série de pièces de plain-pied. Dans le pays, on l’appelle la maison aux sept cheminées. D’un aspect très fruste, austère, sans aucun ornement, elle donne l’impression d’une espèce de forteresse.

(1) Son père, marchand de l’endroit, était lieutenant-colonel de la milice. Georges-Étienne épousa, en 1846, Hortensc, fille d’Édouard-Raymond Fabre, de Montréal, père de Mgr Fabre, et de l’hon. M. Hector Fabre. De ce mariage naquirent deux fille* : Hortense et Joséphine. 11 fut admis au barreau en 1835, après avair fait san dreit dans l’étude d’Edauard Rodier, un ferveat patriote, et un de» orateurs populaire» les plus écoutés de sen temps.

Cartier fut l'assecié de LaFontaine et d’Amable Berthelet.

Dès que le jeune Cartier fut d’âge à entrer au collège, ses parents le confièrent aux Messieurs de Saint-Sulpice, à Montréal. Sa formation intellectuelle fut semblable à celle de tous les Canadiens- Français, sortis depuis un siècle et demi de nos petits séminaires. Cette formation est assez singulière pour que nous la fassions connaître aux autres provinces, car elle a donné des résultats qui peuvent paraître surprenants aux personnes nullement initiées à notre organisation sociale intime. Il doit, en effet, paraître anormal à nos concitoyens anglais de voir des sujets britanniques formés et instruits selon les méthodes françaises du XVIIe siècle, car nos plus anciennes maisons d’éducation conservent, dans leurs traits essentiels, les méthodes d’autrefois, et celles de fondation plus récente ont pris leurs aînées pour modèles. Notre instruction s’inspire encore des antiques traditions ; renseignement évoque sans cesse ce qui constitue pour nous l’héritage de gloire et l’honneur de la monarchie de Louis XIV, et les exemples qu’on propose à notre admiration s’offrent d’eux-mêmes à chaque page de son histoire. Nos inspirateurs en littérature sont Bossuet, Racine et leurs contemporains, tout imprégnés du génie grec et latin, de sorte que l’esprit canadien-français prend au collège l’empreinte du moule classique. Avec Shakespeare et Milton, il n’a de contact que dans les anthologies. A la fin de ses humanités, la philosophie inspirée de Saint- Thomas vient le marquer de sa forte empreinte. Combien cette éducation frappe, par son contraste, avec celle des autres provinces! Nos lecteurs d’Ontario le sentent et sont portés à en redouter l’influence, d’autant plus que l’anglais ne s’enseigne que faiblement dans nos collèges. L’anglais, n’était-ce point, il n’y a pas encore longtemps, la langue de l’erreur, l’organe du protestantisme ? Heureusement, comme correctif à cette instruction anti-an-

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glaise d’apparence, se font entendre les enseignements de l’Eglise qui, au nom du Ciel, prêche au jeune élève l’obéissance à l’autorité, sous les peines les plus sévères, car elle se confond avec la soumission à Dieu de qui les gouvernements tiennent leur puissance. Omnis potestas a Deo, nous répète-t-on sans cesse. Les aspérités des antipathies de race et de religion s’émoussent et s’effacent à l’église où le jeune élève apprend encore à prier pour nos frères séparés et pour le roi. Domine salvum fac regem est une antienne qui se chante presque chaque dimanche en face de l’autel. Cent quarante ans de loyauté et d’obéissance à la couronne britannique sont là pour établir combien est frappante de vérité la parole du protestant Guizot, que l’Eglise catholique est une grande école de respect. Du respect dérive l’obéissance.

Il fallait que la domination de Papineau fût bien grande et les oppressions de la bureaucratie bien exaspérantes pour qu elles aient oblitéré, durant quelques années, les leçons de loyauté puisées par Cartier au séminaire de Saint-Sulpice. En effet, le règne du gouverneur, de son entourage, du Conseil législatif, s’exerçait de façon à blesser la classe intelligente des Canadiens dans leur fierté et dans leur susceptibilité nationales. C’était une oppression faite de vexations mesquines, de dénis de simple justice, de provocations inutiles s’étendant à toutes les phases de la vie publique. Dans le cercle des relations sociales, le même esprit inspirait tous les actes du monde officiel. On s’ingéniait à faire sentir aux Canadiens qu’on les tenait pour une race inférieure. Tout semblait indiquer que si l’Angleterre leur avait donné une constitution, c’était avec la réserve sous-entendue que tout devait être mis en œuvre pour les empêcher de s’en servir. Le Haut-Canada ne souffrait-il pas, lui aussi, des vices de la constitution

de 1791 ? Mais, dans cette province, les abus inhérents à une constitution défectueuse ne venaient pas se compliquer d’antagonisme de race et de religion.

i Est-il surprenant que toute la jeunesse de l’époque se groupe alors autour de Papineau, qui se dresse en face du pouvoir comme le symbole vivant des revendications de la patrie outragée ? Il faut que les provocations incessantes du pouvoir soient bien vives, bien blessantes, car elles poussent hors de leurs habitudes de douceur et de modération des hommes comme LaFontaine, Viger et Morin.

Par tempérament, par l’ardeur des convictions, Cartier s’emballe sous le souffle puissant et irrité de Papineau. Les Fils' de la liberté lui ouvrent leurs rangs et défilent par les rues de Montréal, chantant ses refrains peu entraînants. L’ardeur du patriotisme supplée au feu qui leur manque. Pouvait-on voir ce jeune exalté ailleurs qu’à l’avant-garde des violents et des exagérés ?

| Aussi l’étudiant en droit subit l’entraînement de la jeunesse, il s’emballe dq,plus en plus, et lorsque Gore, vétéran de Waterloo, marche sur Saint-Denis, Cartier est au nombre des soldats improvisés qui font le coup de feu contre les vieilles troupes anglaises. Quelques jours plus tard, son ardeur l’emporte à Saint-Charles où Wetherall écrase Nelson et ses amis. Il a été établi que Cartier est sorti de son baptême de feu avec honneur. A Saint-Denis, Nelson, ayant besoin d’un homme de sang-froid pour remplir une mission difficile, jette les yeux sur Cartier et lui ordonne d’aller chercher du renfort à Saint-Marc. Celui-ci traverse le Richelieu sous le feu de l’ennemi et, sa mission accomplie, revient reprendre son poste de combat. C’est dans un exploit du même genre, que le député Charles-Ovide Perrault perdit la vie.

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Après la défaite de Saint-Charles commencent pour notre héros des jours de misère et de souffrance : la fuite sous les pluies glaciales de la fin de novembre, les courses au hasard de l’inconnu dans les forêts, les tourments de la faim. Le bruit courut qu’il avait péri ; le Canadien de Québec annonça sa mort en regrettant la perte de ce jeune homme, doué au plus haut degré des qualités du cœur et de l’esprit, et devant lequel s’ouvrait une brillante carrière. Heureusement pour le pays, il n’en était rien. Après de vaines tentatives faites pour atteindre les Etats-Unis, Cartier revient sur ces pas et se réfugie à Verchères, où il passe l’hiver caché chez un paysan de l’endroit. Au printemps, la prudence lui conseille de chercher un asile plus sûr que le voisinage de Montréal, et Burlington voit arriver le proscrit pas entièrement détaché de ses illusions (1).

(1) Au lendemain de la mort de Cartier, un de ses amis écrivait ce qui suit sur son séjour à Verchères :

« A la dispersion des patriotes, après la bataille de Saint Charles, Sir Georges, avec son cousin, Henri Cartier, en son vivant médecin à Vaudreuil, se sont réfugiés à la « Beauce » de Verchères, à 1 3/4 lieue du village de Saint-Antoine, chez un riche cultivateur, Antoine Larose, et y ont passé tout l’hiver. Singulière coïncidence, curieux rapprochement, son futur beau-père, Fabre, était caché tout près, chez le curé de Contrecœur. C’est Georges lui-même qui écrivit et fît publier l’article où on le disait mort dans les bois. Ceux qui l’ont bien connu doivent reconnaître leur homme à ce trait-là. Ayant reçu le journal qui contenait son article, et après l’avoir lu, il le passa à son cousin, en disant : « A présent, mon cher Henri, nous pourrons dormir tranquilles » (textuel).

Cependant, il avait compté sans l’amour. Antoine Larose avait une servante qui recevait les visites assidues d’un cavalier. Or, notre amoureux avait ignoré la présence des jeunes proscrits dans la maison d’Antoine Larose tout l’hiver, où sa belle lui avait lié la langue par l’empire qu’elle exerçait sur lui. Je ne puis vous dire à quelle époque notre cavalier découvrit la présence des deux jeunes gens chez Antoine Larose. Un soir, tout le monde de la maison était dans la salle avec lui, le cavalier avait vu, par dessous le poêle, dans la chambre voisine, deux paires de jambes. Ce soir-là sa belle fut obligée de lui dire tout, lui enjoignant le secret. Au printemps, notre amoureux devint jaloux comme un Turc. Un soir, il fit une scène à son amante. Il l’accusa de lui préférer les deux jeunes messieurs, lui déclara que non seulement il allait divulguer leur retraite, mais même qu’il allait dénoncer Antoine Larose aux autorités. Après son départ, la jeune fille s’empressa d’avertir son maître et les deux MM. Cartier. On résolut de décamper de suite. Ils passèrent sans accident aux États-Unis, se fixèrent à Plattsburg, et se mirent en pension chez les Dlles Gregory ou Palmer (un fles deux noms ; je crois que c’est le dernier

Cartier, dont la tête avait été mise à prix, trouva dans cette ville une petite colonie de Canadiens, victimes comme lui de nos journées révolutionnaires. Ce que fut son existence sur la terre étrangère, il est facile de se le figurer. Sans ressources au milieu d’autres exilés aussi pauvres que lui, il serait tombé dans une extrême misère, sans l’aide pécuniaire que lui faisait parvenir un ami de Montréal, Johnson (1).

L’éloignement du pays, la pauvreté, ne lui apportèrent ni l’apaisement, ni le changement d’idées qui lui vinrent plus tard. Aussi exhalait-il ses colères et ses tristesses en des vers pitoyables dont quelques-uns ont été conservés pour nous empêcher, sans doute, de regretter la perte des autres. Il chantait, faisant allusion à la bataille de Saint- Denis :

« Et moi, victime infortunée De cette fatale journée,

Le léopard sous sa griffe irritée Sans pitié me tient mains et pieds Liés » !

On trouvera plus loin les compagnons de ces vers plus que médiocres, rythmés comme une complainte (2). Trente ans après leur éclosion, Car-

cependant), que je visitai dans l’été de 1839, et qui avaient leur résidence au fond de la baie Cumberland, d’où la vue sur le lac Champlain est magnifique. Plus tard, comme le plus grand nombre de réfugiés importants, parmi lesquels figurait Ludger Duvernay, résidaient à Burlington, ils laissèrent Plattsburg et allèrent à Burlington, d’où ils revinrent au Canada.

(1) Sir J. H. Johnson, juge en chef décédé.

(2) Voici ces vers, moins la strophe citée plus haut :

air : Combien fai douce souvenance.

Dans le brillant de ma jeunesse,

Où tout n’est qu’espoir, allégresse,

Je vis captif, en proie à la tristesse Et tremblant je vois l’avenir Venir

De longtemps ma douce patrie Pleurait sous les fers asservie ;

Et désireux de la voir affranchie Du combat j’attendais l’instant Gaiement.

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tier les citait à sir Wilfrid. L’auteur était bien seul à s’en souvenir (D-

A la suite de l’amnistie accordée à une partie des insurgés par Gosford, Cartier rentre à Montréal, au mois d’août 1838. Dégrisé par l’exil et la réflexion de sa fureur belliqueuse, il se demande comment il s’est un jour trouvé les armes à la main ! Hélas, comme la plupart des patriotes, il fut emporté par cette surexcitation extrême qui abolit le raisonnement. Un jour, les patriotes de Saint-Denis et de Saint-Charles apprennent que les autorités veulent arrêter Papineau et Nelson, réfugiés au milieu d’eux. C’est la provocation suprême, après quarante années d’humiliation et d’injustice. Le même cri s’échappe de toutes les poitrines : « Non, nous ne laisserons pas arrêter comme des criminels des hommes qui ont sacrifié leur existence à notre cause )>. Voilà comment de simples paysans, amis de l’ordre, se transformèrent soudain en rebelles. Une faute commise sous l’empire de tels sentiments ne s’atténue-t-elle pas dans une large mesure ?

Il n’y eut là qu’un de ces généreux mouvements populaires incontrôlables, que le cœur admire alors que la froide raison les condamne. Aussi les Canadiens garderont pieusement le souvenir de ces

Mais advint l’heure d’espérance Où j’entrevoyais délivrance,

Eh ! mon pays en surcroît de souffrance,

Mars contraria tes vaillants Enfants.

La reverrai-je cette amie Naguère qui charmait ma vie.

Souvent en moi, son image chérie.

Fait soupirer dans sa douleur Mon cœur.

Adieu I ma natale contrée,

Qu’à jamais je vois enchWnée.

Fasse le Ciel qu'une autre destinée T’accorde un fortuné retour Un jour !

(1) Nous tenons ce trait de Sir Wilfrid Laurier.

paysans qui, avec quelques fusils et leurs instruments de travail, voulurent tenir tête aux soldats qui comptaient parmi les meilleurs du monde. La reconnaissance de la postérité envers les hommes de 1837 s’ajoutera à cette admiration, car c’est cette explosion de colère, cette saignée faite au flanc de la patrie qui a précipité pour notre avantage le triomphe du droit et la réhabilitation de la nation. Qui oserait nier que les coups de feu de 37 ont amené la crise dont est sorti le gouvernement responsable et avec lui la liberté ?

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