CHAPITRE VII
GEORGES BROWN ET CARTIER — QUESTION DE LA REPRÉSENTATION D’APRÈS LE NOMBRE
g écrire l’histoire ne consiste pas seulement à énumérer les faits qui remplissent une certaine période ; la raconter de cette façon, ce serait présenter un corps sans âme. Il faut, pour faire revivre les temps écoulés, bien décrire les courants d’opinion qui soufflaient sur les acteurs un moment maîtres de la scène. Il aurait une notion bien incomplète de l’œuvre de Cartier et de Macdonald, celui qui n’en connaîtrait que l’ensemble, il faut voir, au-delà du détail matériel, quelles aspirations, quelles influences planaient sur leurs actes pour les obliger à orienter leur conduite dans une certaine direction.
L’avènement de Cartier au pouvoir en 1855 avait à peu près coïncidé avec l’entrée de Georges Brown dans l’arène parlementaire. Le célèbre agitateur y arrivait, un brandon de discorde à la main. C’est une nouvelle phase de notre histoire politique qui s’ouvre à ce moment, avec des aspects menaçants pour la paix publique. De 1840 à 1849, nos hommes posent les bases du régime constitutionnel, en pacifiant le pays. Cette œuvre accomplie, on avait lieu d’espérer que l’effort collectif des esprits dirigeants tendrait uniquement à maintenir entre
l’Est et l’Ouest un équilibre de forces pour les pousser dans la voie du progrès. Telle fut la préoccupation du plus grand nombre des chefs de parti ; telle fut l’ambition de Cartier, de Macdonald et de leurs amis. Qu’ils aient atteint leur but, dans une large mesure, il n’y a pas à le nier. Les voies ferrées construites sous leurs auspices, les canaux du Canada, les travaux d’utilité publique dus à l’initiative de ces hommes attestent, encore aujourd’hui, leur bienfaisante activité. Ce qui a lieu de surprendre c’est que leur œuvre ait pu se produire si féconde, dans les temps difficiles qu’ils ont traversés.
Au-dessus de la marche normale des affaires, pesait toujours la menace d’un conflit entre les deux provinces. Déchaîné par Georges Brown, le fanatisme de l’Ouest montait à l’assaut de nos institutions : « Sus aux écoles séparées, aux institutions religieuses, à la hiérarchie catholique, clamait-il avec McDougall et tous les autres cleargrits. Il nous faut la représentation établie sur le nombre, pour donner le coup de grâce à la French domination. La population anglaise, protestante, est la plus nombreuse ; donc, elle a droit à la prépondérance ».
Voilà les paroles sinistres qui retentissent aux oreilles de Cartier durant son règne. Il n’est pas homme à plier sous le souffle de la tempête, et il lui tient tête avec un brillant courage et avec une indifférence plus apparente que réelle. Ce fut toujours un trait de sa manière de faire bonne figure à mauvais jeu. S’il est de sage politique de dissimuler ses appréhensions, peut-il s’en libérer, lorsque la vague anti-française et anti-catholique monte, monte incessamment jusqu’au point de pousser quarante-huit députés de l’Ouest à donner l’appui de leur vote au projet de fixer la représentation proportionnellement au chiffre de la population ? Ce fut l’attitude déterminée de Cartier, faisant entendre que jamais il ne consentirait