TABLEAU VI, SCENE V
FRANÇOIS. -
C'est convenu... dés que je le verrai...
LE GKOt.IKH, rentrant avec un garçon qui porte un panier.
Voilà le (liner. (Le garçon met le couvert, aidé du geôlier.)
A merveille ! à table !..
FRANÇOIS, tristement.
A table, soit... (Le geôlier et le garçon sortent.)-
Qu’as-tu donc?..
FRANÇOIS
Cela me fait un drôle d’effet, de me retrouver là, avec toi. J’ai le cœur tout triste en songeant que bientôt... Ah! Dominique, pourquoi n’es-tu pas un honnête homme! j’aurais été ton ami jusqu’à la mort.
Et si j’avais été enfermé comme je le suis, et que tu eusses pu me sauver?..
FRANÇOIS
Je l’aurais fait au péril de ma vie.
Et si tu pouvais m’aider à m’évader aujourd’hui, le feraistu?...
FRANÇOIS, avec effroi.
Aujourd’hui!...
Et sans que ce soit au péril de ta vie... Parle, parle, François...
FRANÇOIS
Comment... moi... je pourrais... je pourrais te sauver, Dominique?..
Oui, je puis m’évader, te dis-je, et si un ami, dont la présence suffit pour tenir les gardiens éloignés, consentait à me laisser partir sans appeler, s’il m’aidait à détourner les soupçons et me donnait seulement une demi-heure... je serais libre. *
FRANÇOIS
Libre?...
Oui, François, oui... tu peux m’arracher à la prison... à la mort... au supplice le plus honteux... le plus horrible!..
FRANÇOIS
Dominique, Dominique... ne me tente pas!..
Souviens-toi de notre amitié... de notre enfance... de ce temps où je te protégeais, où je te défendais contre tous...
FRANÇOIS
Tais-toi... tais-toi, malheureux!..
m CARTOUCHE.
François, mon sort est entre tes mains... veux-tu que je vive, François, ou bien, veux-tu me livrer au bourreau?..
FRANÇOIS
Mais... tu vois bien que je pleure... tu vois bien que tu nie rends fou!...
Allons, parle... prononce, c’est mon arrêt que j’attends...
FRANÇOIS
Eh bien!.. (Avec force.) Eh bien!., non, non, tu recommcncerais ton existence de vols et de meurtres !... Non, je ne dois pas aider à ta fuite... Car, en te sauvant, je deviendrais le complice de tes crimes à venir... car en te sauvant, enfin, loi... que je ne peux pas m’empêcher d’aimer encore... j’aurai marqué d’avance de nouvelles victimes!.,. Oh! non, je ne veux pas, je ne veux pas...
CARTOUCHE, baut.
Allons, le sort en est jeté... je reste... (a part.) Tu me sauveras malgré toi... (Haut.) Tu ne me refuseras pas au moins de boire une dernière fois avec moi?
FRANÇOIS, s’éloignant de la table.
Je n’ai pas soif.
CARTOUCHE, à part, tirant un flacon de sa poche.
Quelques gouttes suffiront pour l’endormir... (u les verse dans un verre rempli de vin et le lui présente.) François, Ce n’eSt pas à mon évasion, ce ri’est pas à ma liberté, c’est au rachat de ma vie passée, c’est à mon repentir que je le demande de boire avec moi.
Oh! alors... à ton repentir, Dominique, (a boit.)
Merci!... (a part.) A présent, je suis tranquille.
FRANÇOIS
Il ne faut pas m’en vouloir, Dominique; mais c’est ma conscience, c’est ma religion, vois-tu, qui m’empêchent...
. . ’• CARTOUCHE, l’observant.
Je ne t’en veux pas, François, je ne t’en veux pas.
FRANÇOIS
Eh bien! tant mieux... ça me... ça.. .1 tiens... qu’est-ce que j’ai donc?...
CARTOUClfE.
Assieds-toi, François...
FRANÇOIS
C’est singulier, j’ai des éblouissements... il me semble que ma tète pèse un mille... qu’est-ce que je te disais?... Ah! que j’aurais voulu te sauver, mais je te connais bien... et quand même tu m’aurais juré... que... C’est singulier!... il me semble que mes yeux... se ferment... que... je vais dormir...