‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 91 sur 100 · LES EPOUX · texte numérisé non relu

LES EPOUX

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis que la bande du Capitaine de Minuit avait expié ses crimes sur la place de Grève.

Or, Celte nuit-là, c'était grand bal, grande fête chez le roi, et jamais le palais de Versailles, dont les jardins et les galeries étincelaient de mille lumières, n'avait vu peut-être une pareille cohue, un pareil encombrement de courtisans.

Dans l'embrasure d'une fenêtre, cinq ou six jeunes gentilhommes causaient, et c'étaient précisément Jean de Lys et Blanche qui étaient le sujet de leur entretien.

— En voilà un qui peut se vanter d'être né sous une heureuse étoile, dit un petit vicomte qui était capitaine dans les gardes de Sa Majesté. L'avez- vous connu dans les premiers temps qu'il était à Paris ?... L'avez-vous connu à l'époque où la duchesse de Vergennes l'a présenté à la cour?

— Pardieu, répondit vivement un autre, il arrivait du fond de sa province et il n'avait alors que la cape et l'épée... Tandis qu'aujourd'hui...

— Aujourd'hui, interrompit le petit vicomte, le chevalier est non seulement possesseur d'une immense fortune, mais encore l'heureux époux d'une des plus belles et des plus charmantes femmes de la cour...

Mais, pardieu, ajouta-t-il, je ne le jalouse pas... Je m'étais lié avec lui peu de temps après qu'il eut obtenu son brevet d'officier, et je n'ai jamais connu de plus loyal et de plus brave garçon...

— C'est vrai !... c'est vrai ! appuyèrent tous les autres d'une seule voix.

Mais un jeune marquis venait en souriant de poser sa main sur l'épaule du petit vicomte.

— Eh bien, moi, Navailles, flt-il, je ne pourrais pas en dire autant que toi...

— Gomment?

— Oui, tel que tu me vois, je déclare et j'avoue que j'ai été jaloux de Jean de Lys.

— Je ne te croyais pas l'âme si noire ! dit en riant le petit vicomte..

— Oh ! mais entendez-nous... précisons...

— Oui, précisons, mon cher.

— J'étais à la cérémonie de son mariage...

— Kous y étions tous, dit le petit vicomte.

— La cathédrale... la vieille Notre-Dame était ce jour-là archipleine, archibondée...

— Comme ce soir Versailles, dit quelqu'un eu riant.

— Ce n'était quavec une peine inouïe ^u'on parvenait à. se faufiler et à se faire une place...

— Eh bien ? dit le petit vicomte.

— Eh bien, messieurs, pendant que vous étiez tous très occupés à contempler la blancheur des épaules de nos belles comtesses et de nos jolies marquises, moi je n'avais des yeux que pour la jeune épouse... Oh ! charmante, délicieuse, idéale I...

— Un peu pâle, dit le petit vicomte.

— Sa pâleur même était tm charme de plus, riposta avec chaleur le jeune marquis. Mais, comme son regard brillait, comme son front rayonnait, comme on la sentait heureuse!... Et ce fut alors que je me semis jaloux... jaloux pendant une heure, de Jean de Lys.

— A propos, dit vivement un autre, est-ce vrai ce que jai entendu raconter?

— Qu'est-ce que tu as entendu raconter? dit le petit vicomte.

— On prétend que la marquise a vendu l'hôtel de Solange. Tous partirent d'un éclat de rire.

— Mais ta nouvelle, mon cher, est vieille comme le monde! s'écria le jeune marquis.

— Ah ! bah !

— La marquise a vendu l'hôtel deux mois à peine après son mariage...

— Elle a peut-être eu tort... Une demeure superbe, presque princière...

— Il faut croire qu'elle avait probablement ses raisons pour cela, dit le petit vicomte, et je crois même qu'il ne serait peut-être pas très difficile de les deviner...

— Quelles raisons?...

— C'était là, dans cet hôtel, qu'elle avait vécu avec son premier mari, avec ce marquis de Solange que vous avez tous connu...

— Un brutal !

— Un coquin !

— Un drôle qui était indigne de se dire gentilhomme I...

— Et de plus, ajouta le petit vicomte, une fois veuve, une fois débarrassée de ce mari qui avait dû être pour elle une rude affliction, c'est encore là qu'elle avait continué à vivre avec un autre de ses bourreaux, avec sa tante, avec la vieille marquise des Tournelles...

— Oh ! tout le monde connaît cette histoire, dit le jeune marquis.

— Or, cet hôtel ne devait rappeler à la jeune femme que des souvenirs pénibles, que des souvenirs douloureux. Elle ne devait plus pouvoir y faire un pas sans voir se dresser en face d'elle un passé qu'elle exécrait, un passé qu'elle abhorrait. Elle était fière et elle n'a fait à personne ses confidences, mais on peut aisément s'imaginer les chagrins, les tristesses, les douleurs et les angoisses qu'elle a dû connaître...

Alors, comme en épousant Jean de Lys elle redevenait une autre femme, comme elle allait commencer une existence nouvelle, elle n'aura rien voulu laisser derrière elle de ce passé si sombre, et je crois qu'elle a bien fait.

Mais une chose étonnait beaucoup le jeune marquis, comme eUe étonnait, d'aUleurs, tous les courtisans.

L'hôtel de Solange à peine vendu, Jean de Lys et sa femme avaient brusquement disparu de Paris, et depuis lors on n'avait plus entendu parler d'eux.

— Eh bien, que sont-ils devenus ? Dis, le sais-tu, toi, Navailles? demanda-t-il.

— Non, répondit le petit vicomte. Et tu me fais là, mon cher, une question à laquelle personne ne pourrait répondre.

Or, ce que tout le monde ignorait, nous allons le dire, ou plutôt c'est Jean de Lys luimême qui va nous le dire, car voici la lettre que bien longtemps après son départ, il écrivait au duc de Vergennes, lettre qui ne fut connue que de sa veuve, le duc étant mort depuis quelques mois déjà.

« Monsieur le duc,

« vous avez pu croire, après un aussi long silence, que j'étais un ingrat et que je vous avais oublié, mais je tiens à vous prouver que ni la distance ni le temps n'ont affaibli le profond sentiment de reconnaissance que je vous avais voué.

« C'est do ma chère Bretagne, c'est de cet humble petit coin de terre que je considère comme ma patrie que je vous écris.

« Vous dirai-je quel désir impatient j'avais de m'y retrouver et de la revoir?

« Pourrai-je trouver des mots pour vous faire comprendre tout le bonheur et toute la joie que j'éprouvai quand je mis enfln le pied sur son sol et que je pus contempler une fois de plus la mer aux immenses horizons?

« J'avais, je crois, des larmes dans les yeux, et ma Blanche aimée, ma chère Blanche adorée était toute pâle aussi d'émotion.

<« Ah 1 qu'il est doux, même après un court exil, de revenir au pays qui fut son berceau, au pays où l'on a vécu ses premiers jours et ses premières années!...

« Dès que j'aperçus ma pauvre cabane, la pauvre chaumière où j'ai grandi, où j'ai fait mes premiers rêves, mon cœur battit avec tant de force, que je fus obligé de m'arrêter, incapable de faire un pas de plus,

« Et cependant elle était bien loin.., bien loin encore... et cependant c'était bien elle... oui, c'était bien son toit de chaume que j'entrevoyais là-bas...

« Et déjà des gens que j'avais connus, de pauvres pêcheurs qui avaient été autrefois mes compagnons de misère, me saluaient, me souriaient au passage...

« Et à mesure que la distance diminuait, à mesure que j'approchais, c'était plus fort que moi, plus fort que ma volonté, mais je me sentais devenir tout tremblant et tout lâche,

« Soudain, je m'arrêtai tout saisi.

« Ma demeure était là,., là devant moi... et devant moi aussi la mère Yvonne.., et là aussi ma mère!,..

« Je vous ai souvent parlé d'elle, monsieur le duc, et je crois vous avoir dit toute l'affection et toute la tendresse que je lui gardais.

« Aussi je n'osais plus bouger, et, de plus en plus ému, je la contemplais,

« Elle était assise sur le même banc où nous avions l'habitude de nous asseoir ensemble autrefois,

« Les deux mains croisées sur ses genoux, l'œil fixe, elle regardait la mer.

0 II me sembla qu'elle avait des rides plus profondes et que ses cheveux avaient encore blanchi.

« Avait-elle aperçu notre omore ?

a Avait-elle le pressentiment que j'étais là ?...

« Ce qu'il y a de certain, c'est que tout à coup elle se retourna brusquement de mon côté, puis se redressa, toute pâle, les yeux brillants.

« Mais elle n'eut pas le temps de s'étonner, pas même le temps de jeter un cri.

0 J'étais déjà dans ses bras et je couvrais déjà son front de baisers.

0 — Ah ! c'est toi !... c'est toi ! fit-elle.

« Et elle me regardait encore... toujours...

« Blanche s'était approchée et venait de l'embrasser à son tour:

« — Nous serons deux maintenant à vous aimer, lui dit-elle.-

« Et la pauvre vieille pleurait, mais c'était de bonheur, c'était de joie... »

Puis, Jean de Lys, dans cette lettre où l'on sentait toute l'ardente sympathie qu'il éprouvait pour le vieux duc, s'étendait longuement sur le genre de vie que Blanche et lui menaient dans ce petit pays désert.

Tantôt c'étaient, quand le soleil levant dorait les flots, de longues promenades en mer.

La brise enflait leur voile, les vagues les berçaient, et loin de la terre, n'ayant d'autre témoin de leur amour que le ciel, souvent ils s'oubliaient de longs instants les yeux dans les yeux et les mains dans les mains.

Tantôt c'étaient de longues excursions dans les campagnes environnantes.

Là, les souvenirs historiques, les ruines poétiques abondaient. On trouvait dans ces parages déserts le silence, le recueillement, une paix profonde que seul troublait par instants le chant joyeux de quelque oiseau.

Et là aussi les deux jeunes époux s'oubliaient de longues heures.

Blanche avait-elle souffert. Blanche avait-elle eu autrefois dans sa vie des jours terribles et sombres ?

Elle n'en savait rien.

Elle avait tout oublié

L'infâme conduite du marquis et de la marquise des Tournelles, sa séquestration dans cet afifreux couvent où elle avait versé tant de larmes, les brutalités du marquis de Solange et les angoisses et les tortures que lui avait fait éprouver le marquis de Morfer, tous ces souvenirs poignants et sinistres avaient disparu de sa mémoire, tous ces souvenirs s'étaient désormais effacés, évanouis.

Et maintenant qu'elle était complètement heureuse, maintenant que i avenir ne pouvait plus avoir pour elle que des joies, il semblait que sa grande beauté prenait chaque jour plus d'éclat, plus de rayonnement

— Je t'aime ! disait-elle parfois à Jean de sa voix harmonieuse et douce, je t'aime comme je n'aurais jamais cru qu'on pût aimer... Et parfois je tremble... et parfois j'ai peur...

— Peur? s'écria-t-il

— Oui, j'ai peur quand je me demande ce que je serais devenue sans ton amour, ce qne je serais devenue sans toi...

Mais alors Jean la forçait à se taire sous ses baisers.

N'était-ce pas lui qui lui devait tout, tout le bonheur qui remplissait son cœur, toutes les joies qui inondaient son âme?

N'était-ce pas elle qui, dans son sublime dévouement, lui avait rendu i espoir et l'avait réhabilité à ses propres yeux

— Fils d'un bandit... fils de Cartouche, disait-il la voix tremblante et l'œil sombre, pourrais-je encore oser lever les yeux sur toi ?

« Oh ! non, nul mot ne pourrait rendre ce que j'ai souffert lorsque cette femme, cette mère indigne... cette mère dénaturée, m'a fait cette révélalion terrible.. 0 Oh ! je consentais bien à être un enfant perdu , un enfant abandonné ; je

consentais bien à n'avoir point de nom, point de famille, mais eateudre cela !... mais m'entendre dire que le sang qui coulait dans mes veines était le sang d'un assassin et d'un voleur!...

A son tour Blanche voulait l'interrompre, mais il ne lui en laissait pas le tomps,

— Un voile avait passé devant mes yeux, ajoutait-il, mon cœur avait cessé de battre, une sueur froide inonriait mon front ot pendant quelques minutes je pus croire que j'allais mourir...

« Et je t'ai tout dit, et tu ne m'as pas repoussé, chère âme !... Et je t'ai fait l'épouvantable aveu, et tu ne t'es pas retirée de moi avec horreur, et tu ne m'as pas renié ! Mais elle ne voulait pas entendre davantage. Elle lui imposait silence.

— Tais-toi !... tois-toi!... Ne gâte pas notre bonheur!...

Et ce bonheur, malgré le temps, malgré les années, restait toujours pur, toujours sans nuage

Un seul chagrin venait les attrister : la mort de la mère Yvonne.

La vieille Bretonne qui jusqu'à la dernière heure.jusqu'à la dernière minute, s'était montrée ce qu'elle avait toujours été, c'est-à-dire vaillante et forte, s'était éteinte sans souffrance et presque sans agonie.

Un soir que Blanche et Jean étaient à ses côtés, elle leur avait fait signe de se rapprocher plus près d'elle, puis leur saisissant les mains:

— Embrassez-moi, mes enfants, avait-elle dit, car je sens que la vieille Yvonne s en va... car je sens que demain nous ne nous reverrons plus.

Mais Jean avait d'abord refusé de la croire.

Elle avait toujours son même visage tranquille et calme, aucun des signes précurseurs de la mort Mais elle hocha la tête souriante, résignée

— J'ai fait mon temps, dit-elle; il ne faut pas me plaindre.

Et moins d'une heure après, en effet, son dernier souffle s'éteignit.

Ce fut là pour Jean de Lys un nouveau coup de foudre, et malgré tout son ardent et profond amour pour Blanche, il sentit brusquement un vide immense dans sa vie.

Car si la mère Yvonne ne l'avait pas porté dans ses flancs et s'il n'était pas issu de ses entrailles, il n'en était pas moins son fils et elle n'en était pas moins sa mère.

Deu.\ jours et deux nuits le jeune chevalier resta au chevet de la morte.

Elle était là, à la pale lueur des cierges, froide, rigide, les yeux fermes pour toujours.

Mais elle revivait encore, elle ressuscitait pour lui.

Il la revoyait telle qu'il l'avait toujours connue dans son enfance : vive, courageuse et bonne.

Il la revoyait se condamnant gaiement aux plus dures besognes pour ^e nourrir, lui que sa vraie mère rejetait, abandonnait...

Il la revoyait s'imposant les plus rigoureuses privations pour qu'il ne manquât de rien, pour qu'il eût toujours des vêtements chauds en hiver et du pain à son appétit

L'enterrement eut lieu un matin par un temps clair, un beau soleil.

Quand la mère Yvonne (ut couchée pour le sommeil éternel dans le petit cimetière du village, lorsque la dernière pelletée de terre fut tombée sur sa bière, Jean de Lys,

le cœur serré, n'eut pas le courage de rester une heure déplus dans la pauvre cabane.

— Je laisse là la moitié de ma vie, dit-il à Blanche aussi attristée que lui... Mais partons!... partons!...

Pendant plusieurs mois les deux jeunes époux voyagèrent.

Ils visitèrent l'Espagne, l'Italie, d'autres pays encore, puis, enfin, pris du désir de se fixer, ils s'arrêtèrent dans le midi de la France.

Us choisirent un château sur les bords de la mer. Blanche qui, malgré son immense fortune et malgré sa naissance, avait des goûts modestes, le trouvait trop riche, trop beau, car c'était vraiment une demeure princière.

Mais Jean résista. Il entendait qu'elle eût désormais Texistence qu'une femme de sa condition devait avoir.

— Tu étais enterrée toute vivante à l'hôtel de Solange, lui dit-il. Mais je veux que ta jeunesse s'épanouisse... mais je veux que tu vives enfin !...

Et bien qu'à présent ils vécussent moins isolés, bien qu'ils donnassent souvent des bals et des fêies, ils n'en continuaient pas moins à s'adorer comme aux premiers jours...

Puis quelques années s'écoulèrent encore.

Ils n'avaient plus reparu à la cour, mais on avait fini par avoir de leurs nouvelles, par savoir ce qu'ils étaient devenus.

Ils avaient maintenant un enfant, un fils qui était leur orgueil et leur joie, et Jean, qui en avait fait son compagnon, n'avait pas de plus grand bonheur que de passer avec lui de longues heures au bord de la mer.

Et calmes, apaisés, heureux, Blanche et son mari laissaient s'écouler les jours, oublieux du passé et confiants dans l'avenir.

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