‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 90 sur 100 · LA CONFESSION · texte numérisé non relu

LA CONFESSION

— Maintenant, Blanche, vous voici chez vous,'dit doucement Jean de Lys. Je vais me retirer, car après de si terribles secousses, vous devez certainement avoir hesoin de repos.

Et lui-même se sentait un peu las après de si violentes émotions.

Mais la jeune marquise n'avait pas eu encore le temps de répondre quand une camériste entra.

Cette femme, plus particulièrement attachée un service de la tante de Blanche, de la marquise des Tournelles, avait l'air toute consternée, la figure toute bouleversée.

Elle venait annoncer que la vieille marquise, qu'on avait pu croire sauvée, s'était sentie la veille beaucoup plus mal, que ses forces l'ab an donnaient rapidement, et que ne pouvant plus se faire d'illusion sur son état elle considérait sa fin comme très nrochaine.

Le premier mouvement de Blanche avait été pour courir rejoindre sa tante .

Mais la camériste se plaçant vivement devant elle l'en empêcha. '

— Non, non, madame, dit-elle vivement. Mais M°' la marquise des Tournelles vient d'apprendre que M. le chevalier Jean de Lys était ici, et c'est lui... c'est hii surtout qu'elle voudrait voir...

— Moi ! s'écria le jeune homme stupéfait.

— Oui, c'est vous monsieur le chevalier... Madame la marquise vous supplie de m'accompagner... madame la marquise vous supplie de vous rendre à sa prière...

Et comme Jean semblait interroger Blanche du regard :

— C'est le vœu d'une mourante... d'une agonisante, monsieur, ajouta vivement la camériste.

Et Blanche, la voix très rapide et très basse :

— Oui, je me souviens qu'autrefois, quand je lui ai parlé de vous, elle semblait vous connaître, dit-elle, Allez, mon ami, rendez-vous au désir de M™« la marquise des Tournelles.

Jean de Lys avait suivi la camériste.

Ils traversèrent la cour de l'hôtel, franchirent une porte autour de laquelle s'enroulait une épaisse guirlande de lierre, et se trouvèrent dans ,un jardin qui dépendait également de l'hôtel de Solanges.

— Cette femme semblait me connaître, a dit Blanche, pensait le] jeune chevalier. Mais comment me connaît-elle ?... Quel est ce mystère?...

Et il marchait tout absorbé, tout pensif, tandis que le jardin, très vaste et très beau, étincelait sous les chauds rayons du soleil et que mille parfums embaumaient l'air. Soudain la voix de la camériste le réveilla. Elle venait de dire :

— Voici M™" la marquise.

Puis sans attendre que sa maîtresse la congédiai elle prit un petit sentier et disparut

CARiOUCllE

Ils s'adon.ient comme au premier joui- La vieille marquise des Tournelles, qu'on avait installée sur une chaise lon-ue à l'ombre de deux grands arbres, avait fait un immense effort de volonté pour se mettre

debout

iMais ce n'était plus une femme, mais un spectre, un fantôme

Elle n'avait plus de vivant que le regard.

Il y eut entre eux un très grand, un très piofond silence.

La vieille marquise surtout, dont les lèvres décolorées tremblaient convulsivement, dévisageait avec une sorte d'effroi Jean de Lys.

Enfin, elle lui fit un geste pour l'inviter à s'asseoir sur un petit banc de pierre qui se

LiV. 273. — Faviirl Fr.-n

liitriir:

trouvait tout près d'elle, puis, quand elle se fut assise à son tour, ou plutôt étendue sur sa chaise longue :

— Monsieur le chevalier, dit-elle d'une voix oi!i l'on sentait une très grade émotion, ne soyez point étonné que je vous aie fait appeler, car si vous ne me connaissez pas, moije vous connais depuis longtemps...

Malgré lui, Jean de Lys eut un mouvement de surprise.

— Depuis longtemps ?

— Oh ! oui... depuis longtemps... depuis très longtemps ! fit la vieille marquise la voix lente et le regard fixe. Etje tenais beaucoup à vous revoir... j'y tenais beaucoup surtout depuis que je sais qireTnes minutes sont comptées et que je vais mourir...

Jean de Lys voulut protester, la rassurer, mais elle l'interrompit vivement d'un geste.

— Oh! ne me mentez pas, dit-elle; ne cherchez pas à me donner des illusions que je ne partagerais pas.

D'ailleurs, mourir, ajouta-t-elle avec un accent où l'on sentait une résignation sincère, si cela pouvait m'efTrnyor autrefois, aujourd'hui cela ne m'effraie plus, ou plutôt ne me causera nulle épouvaiue, si vous le voulez... si vous me pardonnez..*

Que voulait-elle dire?

Qu3 signifiait ces paroles ?

Le jeune homme la regardait sans la comprendre.

— Vous pardonner? balbutia-t-il.

— Oui! fit-elle d'un léger signe de têto. Et elle ajouta.

— J'ai un aveu à vous faire...

— Un aveu !

— Mieux que cela : une confession.'..

— A moi, madame la marquise!

Et Jean de Lys la regardait avec une stupéfaction de plus en plus profonde.

De son côté, la marquise des Tournelles, qui demeurait silencieuse, semblait se

cueillir.

Puis au bout d'un instant :

— Oui, c'est une confession que je vais vous faire, reprit-elle la voix plus faible et plus sourde, comme si ce qu'elle allait dire lui était pénible.

Je n'ai pas toujours été la vieille femme que vous voyez à cette heure... la vieille femme qui agonise et qui se meurt...

J'ai été jeune aussi, et sans avoir été aussi belle que ma nièce que vous avez si vaillamment défendue, sans avoir eu une beauté aussi rayonnante que la marquise de Solange, j'ai été cependant assez séduisante pour plaire...

Un jour, dans une fête, je fis la rencontre d'un homme dont vous êtes, monsieur le chevalier, toute la vivante image...

Jean de Lys n'avait pu sempêcher de tressaillir.

Il venait de se rappeler l'étrange portrait que le duc de Vergennes lui avait montré un jour et avec lequel il avait aussi une ressemblance frappante, si saisissante

— Cet homme me fit la cour, continua la marquise dont la voix s'assourdissait de

plus en plus, et j'eus la faiblesse de ne pas repousser ses hommages, j'eus la faiblesse de lui céder.

Quand je dis la faiblesse, monsieur, je me trompe, je devrais dire la honte..

M""" des Tourncllos, à mesure qu'elle parlait, devenait plus pâle, plus livide, et l'on sentait que le soufllc lui manquait.

Elle reprit haleine, puis, plus vivement :

— Oui, la honte, et vous allez me comprendre, dit-elle.

Cet homme m'avait trompée, cet homme se faisait appeler dans le monde où je l'avais rencontré,d'im nom qui no lui appartenait pas et se parait d'un titre qui n'était pas le sien.

Plusieurs mois s'écoulèrent et je risquais chaque jour ma vie pour le voir.

Puis, enfin, je dus lui faire un aveu... J'étais mère... et à partir de ce moment-là, l'homme à qui j'avais tout sacrifié : mon honneur, mon repos, la tranquillité et la pahx de ma conscience, cet homme-là disparut...

Qu'était-il devenu ?'

Je n'aurais pu le dire.

Mon mari lui-même, le marquis des Tournelles — car j'étais alors mariée, monsieur, vous l'avez déjà compris sans doute — s'étonnait de ne plus le rencontrer.

En ce temps-là, on parlait beaucoup du fameux Cartouche qu'on appelait le Roi des voleurs, ajouta la vieille marquise qui sembla avoir un frisson.

On en parlait comme on parlait aaguère du Capitaine de Minuit, mais les exploits de Cartouche étaient autrement audacieux, autrement hardis...

Cent fois, mille fois on avait cru le saisir, mais toujours il avait pu s'échapper.

On avait fini par se dire : « On ne prendra pas Cartouche, on ne le prendra jamais.... »

Pourtant on finit par le capturer, on instruisit son procès, et un beau jour la nouvelle qu'il allait subir son supplice se répandit dans Paris.

Tout le monde courait à la place de Grève et je voulus faire comme tout le monde.

Oh ! je n'oublierai jamais ce jour-là-, et je vois encore la foule immense, je vois encore l'échafaud.

Soudain de grands cris, d'immenses clameurs s'élevèrent.

Le cortège était signalé.

Cartouche aiTivait.

A la place que nous occupions, le marquis des Tournelles et moi, nous ne pouvions manquer do le voir.

Tout à coup, et comm« le cortège défilait lentement devant nous, je jetai un grand cri, un cri terrible.

Je l'avais vu !

Cartouche, c'était cet homme qui m'avait fuil... Cartouche, c'était mon amant.'...

Et reprise de honte, la veille marquise des Tournelles venait de laisser tomber sa tête dans ses mains.

Le cœur oppressé, le souffle court, une sueur froide au front, Jean de Lys, agité par un secret et sinistre pressentiment, la regardait avec une expression que rien ne saurait rendre.^

— Oui, c'était lui! reprit enfin la vieille femme. Dès lors, je n'eus plus qu'une pensée: me débarrasser de cet enfant que je venais de mettre au monde, m'en débarrasser à tout prix...

Ob ! c'était un crime... l'enfant était une victime... mais le souvenir du père m'était si odieux que je croyais avoir une excuse...

D'abord, je lui avais trouvé une retraite aux environs de Paris, mais bientôt je le trouvs;i trop près de moi...

J'avais alors à mon service une femme dont la fidélité m'était depuis longtemps connue et qui serait fait tuer plutôt que de me trahir.

Je lui donnai de l'argent et je lui dis: Emmène cet enfant... emmène-le où tu voudras... mais que je ne le revoie pas... que je ne le revoie jamais... et qu'il.ne puisse jamais me dire en face que je suis sa] mère...

J'ai fini ma cc-nfession, monsieur, j'ai fini ce que je voulais vous dire, ajouta la vieille marquise en levant sur le jeune homme un regard suppliant et qui le fit tressaillir.

Cette femme emmena l'enfant en Bretagne...

— En Bretagne ! s'écria le jeune chevalier debout d'un bond,

— Et elle lui donna ce nom : Jean de Lys !

Et pâle, frémissant, les poings levés comme pour la maudire, Jean regardait sa mère qui venait de tomber à genoux devant lui...

— Epargne-moi!... épargne-moi ! s'écria-t-elle.

Ce furent les dernières paroles de la marquise des Tournelles.

— Oui. je te pardonne, murmura Jean de Lys aussi livide que la morte, mais Dieu te purdonnera-t-il aussi I

Et de ce jour commença pour Blanche un cruel martyre. Elle ne reconnaissait plus Jean.

Il était en proie à une immense tristesse et il semblait la fuir. Un jour, pourtant, vaincu par l'ardente tendresse de la jeune marquise, Jean ne sut plus se taire et son secret lui échappa:

— Oui, Blanche, s'écria-t-il, voilà l'homme que je suis... voilà l'homme que vous aimez!.. Je suis le fils de ce bandit!... Je suis le fils do Cartouche!

Mais elle ne le laissa pas achever, elle le fit taire sous ses baisers :

— Tais-toi 1... tais-toi! s'écria-t-elle plus belle et plus radieuse que jamais. Je t'aime !.. je t'aime!...

Et ce jour-là aussi il dut se rendre ; ce jour-là aussi il dut enfin promettre à la jeune femme de devenir son époux.

Fou d'orgueil, fou de bonheur et de joie, il se laissa tomber à ses pieds

— A'.toi toute mon âme ! ... à toi toute ma vie... s'écria-t-il!

Le mariage de la marquise Blanche de Solange avec le chevalier Jean de Lys fut pendant quinze jours la grande nouyelle de la cour.

Quant à la duchesse de Vergennes, dont l'amour pour Jean était sincère et profond, brusquement elle quitta Paris.

Elle alla chercher l'oubli dans une de ses terres où, debout dès l'aube, elle montait son cheval le plus fougueux et galopait pour s'étourdir.

Mais l'oubli I

Ah ! qu'il était lent à venir.

Ni ses longues courses folles à travers les forêts et les bois, ni les nombreuses œuvres de charité qu'elle s'imposait, allant de chaumière en chaumière, de pauvre cabane en pauvre cabane, toujours les mains pleines, toujours de douces et bonnes paroles aux lèvres, non, rien ne pouvait vaincre ce souvenir qui la hantait, rien ne pouvait réussir à la distraire.

Alors, pour se ressaisir, pour s'étourdir, pour faire enfin, s'évanouir ce rêve qui toujours l'obsédait et la faisait si cruellement souffrir, il lui vint une autre idée.

Le château qu'elle habitait eût été digne d'un roi.

C'était un de ces merveilleux châteaux historiques qui deviennent de plus en plus rares en France et qui était, jusque dans ses moindres détails, d'une élégance superbe et d'un art inouï.

Un vaste horizon et de magnifiques paysages l'entouraient.

Pourquoi ne reprendrait-elle pas là, dans ce décor féerique, les fêtes somptueuses qu'elle donnait à Paris?

Pourquoi ne peuplerait-elle pas sa solitude et ne s'entourerait-elle pas de vie, de mou; vement ei de joie?

Elle n'avait pour cela, elle qui comptait tant d'amis, elle une des plus grandes dames de la cour, elle si influente et si puissante, qu'à dire un mot, qu'à faire un signe.

Elle l'essaya.

Tout ce que la cour et la noblesse comptaient d'illustrations accourut à son appel. Son château donna l'illusion de l'encombrement de Versailles. Jeunes gentilshommes élégants et raffinés, jeunes comtesses et marquises, deux fois nobles par le blasou et par la beauté, s'y pressèrent, s'y coudoyèrent.

Dans la journée c'étaient de grandes chasses à courre. Les cors sonnaient joyeusement le hallali à travers les bois. Tous les fronts rayonnaient, tous les visages resplendissaient.

Mais elle avait beau faire, la pauvre duchesse, elle a^aii beau appeler à son aide et tout son orgueil et toute sa volonté, elle seule restait sombre, le regard triste et le front morne.

Des jeunes femmes de ses amies, la comtesse de Croizac, la baronne J'Artigues, la marquise de Breteuil s'en étaient étonnées et doucement l'avaient intcrrogoa :

— Qu'avez-vous donc, chère duchesse? conmie vous êtes pâle et soucieuse !... Quel chagrin, quelle tristesse avez- vous?

Alors, grâce à sa fierté, elle avait eu, pour un instant, le courage de se vaincre... le courage de sourire.

On se trompait; elle n'avait nul chagrin, nulle tristesse. Elle était la plus heureuse des femmes.

Puis, le soir, dans les immenses prairies qui s'étendaient devaut le château, et qu'on éclairait avec des milliers de lanternes vénitiennes qui faisaient le plus merveilleux effet, c'étaient, quelquefois fort avant dans la nuit, des bals gigantesques, des bals monstres.

Dans un ciel criblé d'étoiles la lune s'épanouissait radieuse et charmante. L'air était doux et embaumé. Les orchestre s, qu'on ne voyait pas, jouaient leurs valses entraînantes.

El la duchesse, jamais lasse, cherchait à s'étourdir dans les touThillons de la danse. Elle seule était infatigable, elle seule résistait toute la nuit. "

Et le matin, quand l'aube paraissait et que, pâle de lassitude, elift restait seule en face elle-même, soudain elle tressaillait, sentant une cruelle angoisse lui étreindre le cœur.

Le souvenir de Jean n't^tait point encore vaincu!

Son amour résistait encore, triomphait encore, la tenait toujours par toutes les pensées de son âme et pnr toutes les fibres de son être.

Et le vieux duc de Vergennes aussi s'attristait.

Quel changement s'était opéré en la duchesse ! Comme elle devenait éfrange et fantasque !...

D'abord il avait refusé de craire à^tte découverte qu'il venait de faire.

— Oh! de folles idées ! s'était-il dit.' Je suis vieux et je radote.

Mais comme à partir de ce jour il avaitobservé plus attentivement M™^de Vergennes, il avait bien été obligé de se rendre à l'évidence.

Mais pouvait-elle lui faire connaître le secret qu'elle cachait au foni de son cœur?... qjais pouvait-elle lui avouer le motif de sa souffrance?

Elle ne lui avait donc répondu, lorsqu'à son tour il avait voulu l'interroger avec la plus délieate et la plus extrême tendresse, que par des phrases évasives et des prétextes dont il n'avait pas été, dont il ne pouvait pas être la dupe.

Et la tristesse du vieillard avait fini par se changer en une douleur plus amère, presque en désespoir.

Mille craintes, mille peurs, mille appréhensions maintenant l'assaillaient.

Allait-il donc rester seul au monde quand il touchait à ses derniers jours?

Allait-il donc, lorsqu'il se sentait si près de sa fin, si près de la tombe, n'avoir plus une affection, plus une amitié, plus une tendresse à son foyer désert ?

Et comme toujours quand on redoute un malheur, il s'exagérait ses craintes.

Certes, la duchesse de Vergennes était plus pâle, plus sérieuse, c'est vrai, mais pourtant sa santé, si l'on n'en jugeait que par sa physionomie, n'était point aussi compromise que le vieillard se l'imaginait.

Mais le vieux duc était à présent sous le coup de cette espèce de maladie mentale qu'on appelle une idée fixe.

Une idée fixe peut avoir des conséquences d'autant plus terribles qu'elle est rebelle à tout raisonnement et qu'on n'en guérit pas...

Donc, c'était lui, maintenant, M. de Vergennes, qui s'affaibhssait de plus en plus, qui s'affaiblissait tous les jours.

Encore très vert et très fort quand il avait assisté au mariage de Jean de Lys et de la marquise de Solange, en quelques mois, ou plutôt en quelques semaines, il était devenu méconnaissable.

Sa haute taille si imposante s'était courbée, affaissée, son regard, morne et terne, semblait mort, ses jambes fléchissaient, son esprit même, jusqu'alors si pénétrant et si lucide, peu à peu s'obscurcissait.

Et quand il errait lentement, péniblement à travers les immenses salles du château ou dans les silencieuses et sombres allées de son parc, on l'eût pris pour un spectre ou pour une ombre.

Et pourquoi ne pas l'avouer, pourquoi ne pas le dire?

La duchesse n'eut point pour son vieux mari autant de sollicitude que celui-ci lui en avait montré.

Était-ce froideur, indifr(5rence, mauvais cœur?

Était-elle, au fond, lasse de cette alKance que la difTi^rence des âges rendait disproportionnée, et voyait-elle peut-être avec plaisir venir bientôt l'heure de sa délivrance et de sa liberté ?

Non, certes, non la duchesse de Vergennes était incapable d'avoir celte atroce pensée et de faire cet infinie calcul.

Mais elle était trop absorbée par ses pensées «pour s'apercevoir nettement et se rendre un compte exact de ce qui se passait autour d'elle.

Le vieux ducétaitun peu plus pâle, un peu plus faible, oui, peut-être avait-elle entrevu cela.

Mais pourquoi se serait elle étonnée?

Le grand âge de M. de Vergennes n'était-il pas une explication sufTisinte de ces symptômes, et cela pouvait-il faire prévoir nécessairement une fin prochaine, un dénouement fatal et à bref délai?

Donc, de ce côté-là, la duchesse n'avait point de trop vives inquiétudes et de trop vives alarmes.

Et elle continu ait son e-xistence pleine de fièvre, courant toujours les bois, les forets, et s'égarant parfois si loin qu'elle ne pouvait plus rentrer au château qu'à la nuit tombante.

Mais un jour elle eut une douloureuse surprise.

Elle était montée à cheval de bonne heure et s'était mise en route par une matinée radieuse et splendide.

Le printemps naissait, c'était avril, et toute la nature rajeunie semblait en fête.

Jamais le ciel n'avait été plus pur, jamais l'air n'avait eu plus de parfums, jamais les nids n'avaient eu plus de chansons.

Ce jour-là la duchesse ne s'était point trop éloignée, et comme midi sonnait, comme l'Angélus tintait tout au fond de l'horizon au clocher d'une église lointaine, elle avait tourné bride et était revenue vers le château au petit pas de sa monture.

Elle suivait donc très lentement, toujours distraite et pensive, un petit sentier très sombre.

Un rossignol, perché très haut, égrenait là ses notes ailées, ses vocalises mélodieuses...

Mais elle ne l'entendait pas ; elle n'entendait que les secrètes pensées qui parlaient en eUe.

Tout à coup pom'tant, et comme elle venait pour une seconde de relever machinalement la tête, elle eut un mouvement de surprise.

Là-bas, tout au fond du sentier, un cavaUer accourait dans un galop rapide.

D'abord M""" de Vergennes ne put distinguer ses traits, mais quand elle l'eut mieux vu, son étonnement redoubla.

Ce cavalier, qui paraissait si pressé, n'était autre qu'un des domestiques du château que le plus ancien et le plus fidèle serviteiu" du duc de Vergennes.

Et il était si pâle, il avait un air si étrang-e lorsqu'cnfin il s'arrêta en face de la duchesse que celle-ci pressentit un maliieur. ;

— Eh bien, qu'est-ce donc, André? s'écria-t-elle.

Alors d'une voix rapide le domestique raconta ce qui venait de se passerf Il y avait quatre ou cinq heures environ, c'est-à-dire peu de temps après le départ de M""' la duchesse du château, M. le duc, qui depuis quelques jours se sentait plus faible que jamais, avait tout à coup été pris d'une longue syncope. Il avait eu, avant de s'évanouir, le temps d'appeler.

On était accouru et on l'avait trouvé comm.e mort, les bras en croix, la face contre terre Grâce à des soins empressés et énergiques, on avait pu enfin le rappeler à lui, mais il venait d'avoir une rechute et il était maintenant comme un cadavre.

— Alors, madame la duchesse, ajouta vivement le doinestique, je me suis mis surle-champ à votre recherche... D'ailleurs, M. le duc, qui semblait avoir peur de mourir sans vous avoir revue, vous avait déjà demandée et appelée plusieurs fois...

Il faut rendre justice à M™° de Vergennes : cette triste et grave nouvelle lui causa un chagrin profond. '

Elle enleva son cheval et disparut comme un trait dans la direction du château.

Quand elle y arriva toute blanche encore de poussière, toute rouge encore de la course rapide quelle venait de faire, le vieux duc agonisait.

Comme il avait refusé de s'aliter, on avait roulé son fauteuil dans l'embrasure d'une fenêtre d'où l'on découvrait non seulement tout le parc, mais encore tous les villages voisins, mais encore un horizon immense, infini.

Il avait déjà l'œil vitreux, le front livide, les mains glacées...

Pourt iht il eiit encore la force de sourire quand il aperçut la duchesse.

Puis comme sa voix n'était plus qu'un souffle, plus qu'un murmure, il lui fit signe d'approchei". ' , ■ . , . •.

Elle mit sa main dans la sienne, elle essaya de le tromper, de le rassurer.

— Cela ne sera rien, dit-elle. Il faut seulement dû repos, du ménagement... Mais le vieillard hocha la tô te. '

Non, non, c'était fini, c'était sa dernière journée, peut-être sa dernière heure, il le sentait bien.

Et comme les domestiques avaient été congédiés, comme elle était demeurée seule avec lui, il lui parla assez longuement à voix basse.

Elle s'était assise tout près de lui, elle le tenait dans ses bras, et elle était obligée de se pencher jusqu'à ses lèvres pour l'entendre.

Il lui avait apporté une fortune immense, colossale, donné l'éclat d'un grand nom avec toute la puissance, toute l'énorme influence dont elle disposait.

Grâce à lui, grâce à son extrême bonté, elle avait pu satisfaire tous ses caprices et toutes ses fantaisies de femme, et connaître toutes les joies de la vanité et tous les triomphes de l'orgueil.

îrâce à lui, elle avait eu une vie qui tenait de l'en ohante ment et du rêve, une vie dont toutes les heures avaient été heureuses.

Et c'était lui qui, avec un profond attendrissement et une très vive, une très sincère reconnaissance, la remerciait.

J'étais à la cérémonie de son mariage.

Il la remerciait de ne l'avoir point repoussé, d'avoir consenti à embellir ses dernières années et d'avoir égayé son cœur de sa jeunesse et de sa beauté.

— Bientôt vous allez être veuve, vous allez être libre, ajouta-t-il. Je ne veux point vous condamner, parce que je serai mort, à fermer votre destinée... Vous êtes jeune encore, et toujours belle, toujours radieuse... Peut-être vous remarierez-vous un jour...

Et comme elle voulait l'arrêter d'un geste :

— Non I non I fit-il vivement etdoucement, ne m'interrompez pas etlaissez-moi finir... II me semble, d'ailleurs, à chaque parole que je prononce, que mon dernier souffle va expirer sur mes lèvres...

LiV. ii74, — Fayard Frères, éditeurs.

Oui, peut-être vous remarierez-vous un jour... Eh bien, n'ayez point de reniords, n'ayez point de regret, et que votre conscience soit tranquille...

Seulement je ne vous demande qu'ime promesse : c'est que vous ne m'oublierez pas, c'est que je vivrai toujours dans votre pensée et que vous garderez tout au fond de votre cœur une petite place à mon souvenir...

Certes, la duchesse n'avait jamais eu et ne pouvait avoir de l'amour pour ce vieillard.

Mais elle avait toujours éprouvé pour lui une estime respectueuse et une sympathie profonde.

Ce noble langage du mourant la toucha jusqu'au fond de l'âme.

Et comme elle se rappelait en ce moment tout ce qu'elle lui devait, tout ce qu'il avait été pour elle ; comme elle ne pouvait s'empêcher de faire le compte de tous les bonheurs et de toutes les joies qu'elle avait tenus de lui, brusquement son cœur se fondit et elle éclata en sanglots...

Mais la mort, comme si elle eût encore hésité à prendre le vieux duc, était lente à venir...

Son agonie fut longue.

Elle dura des heures.

Quand le soir vint, D respirait encore, et si son sang courait moins rapidement dans ses veines, si son cœur, qui semblait parfois s'arrêter, battait moins fort, son esprit gardait encore toute sa connaissance.

Il ne pouvait plus parler et avait abandonné à la duchesse ses mains inertes.

Il regardait le jour plein de silence, le jour que la clarté du ciel éclairait d'une lumière poétique et charmante.

Tout à coup il ferma les yeux et parut s'endormir.

Il était mort.

De ce jour la tristesse de M™* de "Vergennes augmenta et son accablement aussi.

Le château si gai, si riant, lui faisait à présent l'effet d'une tombe, et jamais elle n'avait senti une plus lourde solitude autour d'elle et dans son cœur de plus noires pensées.

Elle eut tout à coup une révolte, un cri d'orgueil contre sa faiblesse.

« Cesouvenirme tue ! se dit-elle en évoquant encore malgré elle l'image de Jean de Lys, Oh ! je suis folle ! — je suis folle !.., n'ai- je donc point de volonté? — Suis-je donc plus faible qu'un enfant ? »

Et elle se fit à elle-même le serment de se vaincre et le serment d'oublier.

N'était-elle pas lâche de fuir ainsi? — Était-ce digne d'elle d'aller se cacher au fond de cette retraite ?

Puis, le même jour, elle fit appeler André.

— Préparez tout, lui dit- elle, nous partons demain.

Et le lendemain, eu effet, apaisée, sinon complètement guérie de son amour désormais sans espoir, la duchesse de Vergennes retournait à Paris.

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