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V. — Il y avait aussi à Fanjeaux une jeune fille

nommée Guillelmine Martin , qui fréquentait les hérétiques, faisait leurs commissions et portait aux tisserands leurs canels ou trames de fil. Ceux-ci, en retour, lui donnaient du pain et des fruits et l’instruisaient des pratiques de la secte ; elle les adorait. S'étant confessée à « frère Dominique, del’Ordre des Prêcheurs, » le saint lui donna pour pénitence de porter pendant deux ans deux croix sur la poitrine et de ne pas manger de viande, si ce n’est à Noël, à Pâques et à la Pentecôte {1}, ce qu’il consigna dans des lettres testimoniales semblables à celles données à Pons Roger que nous étudierons bientôt. Guillelmine Martin dépose qu'elle a accompli sa pénitence, mais qu’elle ne peut montrer les lettres, les ayant perdues lorsque le comte de Montfort brüla le château (2). Fut-elle du nombre des femmes converties par saint Dominique, à la suite du miracle du feu, sans toutefois se consacrer à Dieu, comme les premières religieuses de Prouille ? Il est certain qu'en 1246 elle était veuve de W. Lombard, habitant de Fanjeaux. Et bien qu'elle ait affirmé avec serment n'avoir pas revu les hérétiques depuis sa conversion, on douta de sa sincérité, car on l’obligea à promettre sous la foi du serment d’obéir aux ordres ultérieurs de l'Eglise, ce qui ne se faisait que quand l’enquête préparatoire montrait la possibilité d’avoir à soumettre un déposant à un procès juridique pour cause d’hérésie.

VI. — P. Martel était de Bram, à cinq kilomètres de Prouille. Encore enfant, vers l’année 1203 ou 1204, deux hérétiques résidant à Fanjeaux, W. et G. de Pexiora, l'avaient recueilli sous leur toit. Pendant deux ans il vécut

(1) G. Martin reçut une pénitence plus forte que les précédentes peut-être parce qu’étant d'âge à avoir conscience pleine et entière de ce qu’elle faisait, elle n’entretenait pas moins avec les hérétiques des rapports qu'elle savait illicites.

(2) Nous n'avons trouvé nulle part que Fanjeaux ait été brûlé par un comte de Montfort. Au contraire, ce château fut un des lieux préférés du comte Simon pendant la croisade.

de leur vie, les adorant, écoutant leurs prédications, mangeant avec eux. Lorsque saint Dominique apparut à Fanjeaux, P. Martel les quitta pour s'attacher au saint, avec qui, d’après son témoignage, il resta bien douze années et même plus, c’est-à-dire pendant tout le séjour du B. Dominique dans le pays, jusqu’à la dispersion des Frères. C’est du moins ce qu'affirme ce P. Martel. Nous n’avons pu contrôler l'exactitude de son affirmation. Il n’est question de lui dans aucun des actes passés à Prouille, que nous possédons, depuis 1206 jusqu'à 1217, peut-être parce qu'il était encore trop jeune pour être cité comme témoin. Plus tard, l’inquisiteur, Fr. Bernard de Caux, l’ayant fait comparaître à Toulouse, et P. Martel ayant promis d'accepter le jugement de l'Église tel qu’il serait, il semble qu'on le tenait pour suspect, bien qu'il ait juré n'avoir plus revu d’hérétiques depuis qu’il était attaché à saint Dominique. Quant à W. et G. de Pexiora, qui vivaient à Fanjeaux en même temps que Guilabert de Castres, nous en savons peu de chose, à moins qu’il ne s'agisse de G. de Podio (Puig ou Pech) et de son compagnon, qui furent longtemps des membres actifs de la secte jusque dans Montségur (1). VII. — Au même temps, saint Dominique exerça son ministère béni à Saissac que, de Prouille, on aperçoit au loin adossé au versant méridional de la montagne noire, bâti en amphithéâtre sur un rocher, au confluent de deux torrents profonds: d’où son nom de Saissac {(Saxiacum). C'était un château féodal de haute importance dont l’ori-

(1) On ne manquera pas de remarquer que la plupart de ces personnages étaient des enfants ou des adolescents quand saint Dominique les réconcilia. Il n’y à pas lieu de s’en étonner, car lorsqu'ils se présentent, en 1245 ou 1246, devant l’'Inquisiteur, presque tous sont des vieillards, et la génération adulte contemporaine du saint, qui l'avait connu dans les premières années de son apostolat, avait alors presque entièrement disparu. D’autre part, des registres de l’Inquisition primitive à peine quelques rares épaves ont échappé au naufrage général de tant de documents détruits par le calvinisme ou pendant la Révolution française,

gine remonte au neuvième siècle. Il avait alors pour seigneur le noble Bertrand que Roger IT, vicomte de Béziers, en mourant, institua tuteur de son fils Roger III, dit Trencavel.

Tout ce que l’on sait de l’apostolat de saint Dominique à Saissac, se résume dans la déposition qu'un habitant de cette localité, P. Jaule, fit à Toulouse, le 14 février 1246. Les hérétiques étaient puissants à Saissac, comme partout dans le Midi. Le saint ne pouvait donc omettre d’évangéliser cette bourgade. P. Jaule, touché sans doute par la parole enflammée de l’homme de Dieu, après être resté trois ans’ dans l’hérésie, se confessa à celui qu'il appelle « frère Dominique » et qui lui donna des lettres de réconciliation, perdues, à ce qu'il assure, dans la suite. Il se serait aussi confessé au B. Guillaume Arnaud. — Le fait de n’avoir pu reproduire les lettres testimoniales de saint Dominique, et peut-être aussi le registre d'enquête du B. Guillaume révélant à l’inquisiteur Bernard de Caux quelques actes notables d’hérésie rendirent probablement cet homme suspect, puisque, peu de temps après, P. Jaule dut comparaître de nouveau à Toulouse pour rendre juridiquement compte de sa foi.

Saint Dominique, délégué d'Arnald, abbé de Citeaux, légat du Saint-Siège, donne à Ponce Roger, converti de l’hérésie, des Lettres de réconciliation, par lesquelles il lui impose, en vertu du serment qu’il a prêté, les actes de pénitence canonique qu'il doit accomplir et le genre de vie qu'il doit mener jusqu'à ce que le légat ait à ce sujet manifesté ses intentions. Et si Ponce Roger dédaigne de mettre cette pénitence à exécution, il sera tenu pour parjure, hérétique et excommunié, et il sera séparé du commerce des fidèles.

Vers 1208 (1).

Universis Christi fidelibus ad quos presentes littere (2)

(1) Le document est sans date: mais les historiens sont unanimes à lui assigner comme date l’année 1208 où l’abbé de Citeaux, qui délégua saint Dominique, était en France.

(2) Bernard Gui découvrit ces Lettres de saint Dominique dans notre couvent de Toulouse, en 1305. Il nous l'apprend lui-même en ces termes : « J’ai trouvé, dit-il, les susdites Lettres conservées avec soin et dévotion à Toulouse par le sacristain, sans diminution aucune ni addition d’un seul mot, en vieux caractères. J'ai eu et tenu dans mes mains l'original de ces Lettres, que j'ai transcrites en la

pervenerint, frater Dominicus Oxomensis 'canonicus predicator minimus : salutem in Christo.'

Auctoritate Domini Abbatis Cisterciensis Apostolice Sedis Legati, qui hoc nobis injunxit officium, reconciliamus presentium latorem Poncium Rogerium ab hereticorum secta, Deo largiente, conversum ; mandantes in virtute prestiti Sacramenti, ut, tribus dominicis aut festivis diebus, ducatur a sacerdote, nudus in femoralibus, ab ingressu ville usque ad ecclesiam, verberando. Injungimus etiam ei ut a carnibus, ovis et caseis, seu omnibus que sementinam trahunt carnis originem, abstineat omni tempore, excepto die Pasche, die Pentecostes et die Natalis Domini, in quibus, ad abnegationem erroris pristini, precipimusut eis vescatur ; tres quadragesimas faciat in anno, a piscibus abstinens, et jejunet. Tribus diebus in ebdomada semper a piscibus, oleo et vino abstineat et jejunet, nisi corporalis infirmitas vel labores (a. calores) estatis exegerint dispensationem. Religiosis vestibus induatur, tuin in forma tum etiam in colore, quibus in directo utriusque papille, singule cruces parvule sint assute. Cotidie, si oportunum fuerit, missam audiat et diebus festivis ad vesperas in ecclesiam pergat ; alias horas tam nocturnas quam diurnas, ubicumque fuerit, Deo reddat, scilicet : sepcies in die, decies Pater noster dicat ; media nocte vigesies. Castitatem penitus observet, et maneat apud Trierium- Villam. Cartam istam capellano suo, per singulos menses, ostendat, Capellano etiam precipimus, ut de vita ejus curam diligentem observet, donec alias super his Dominus Legatus suam nobis exprimat voluntatem. Quod si ea observare contempserit, ipsum tanquam perjurum, hereticum et excom-

veille de la Toussaint de l’année 1305. » Nous en donnons le texte rectifié d'après les manuscrits de Barcelone et de Paris (Bibl, et Arch, nat.)

municatum haberi precipimus et a fidelium consorao sequestrari.

Sceau de saint Dominique reconstitué tel qu'il était appendu aux Lettres : Universis Christi, etc. (1).

Copie : Bibl. publ., Barcel, (Arm., I,1rr, 16), Ms. com‘. quatorzième siècle. — Bibl. nat., Paris, Ms. 4348 (vers 1360). — Bibl. nat, (Paris, Doat, t. xxxt, f° 2.— Arch, nat., Paris (LL, 1628, f° 488), Ms. d’Echard, d’après un Ms. de Carcassonne, de Bernard Gui. — Monast. de Prouille, Combefort (Ms. dix-septième siècle).

Imprimé: Jean de Réchac, Malvenda, D.Martène, Bollandistes, Année Dominicaine, Echard, Mamachi, etc.

COMMENTAIRE

I.—Nous l'avons dit précédemment: Du mois d'août 1207 au mois de mars 1209, aucun document officiel ne nous révèle la présence de saint Dominique en Languedoc: cependant, nous ne perdons pas ses traces d’une manière absolue, grâce aux renseignements du manuscrit de Toulouse et aux Lettres de réconciliation de Ponce Roger dont nous donnons le commentaire,

(1) Figure du sceau: un agneau divin tenant une croix, comme on avait coutume de le représenter devant saint Jean-Baptiste ou dans ses mains. Le sceau porte cette lécende : — Jhesu Christi et predicationis. — (Jésus-Christ et la prédication).

De fait, à cette époque troublée, l'heure n’est guère aux donations pieuses ni aux libéralités des puissants. Tout au contraire, en dépit des efforts zélés du B. Dominique et des autres prédicateurs, lasainte cause de la foise trouve de plus en plus menacée. Au mois de novembre 1207, Raoul de Fontfroide, collègue de Pierre de Castelnau, étant allé le rejoindre en Provence, meurt dans l’abbaye de Franquevaux, au diocèse de Nîmes. Le 15 janvier 1208, Pierre de Castelnau, invité par le comte de Toulouse à une entrevue pacifique, reçoit un coup de lance d’une main soudoyée et dirigée par Raymond VI, et meurt à son tour, en pardonnant à son assassin. Le troisième légat, Arnald Almaric, se hâte d'informer le Souverain-Pontife de cet odieux forfait. Le pape, vivement ému et indigné, s’empresse d'exhorter son légat à continuer ses fonctions sans défaillance et lui donne pour nouveau collègue Navarre, évêque de Conscrans. Puis il écrit au roi de France, Philippe-Auguste, à tous les archevêques, évéques, abbés, comtes, barons et seigneurs du royaume; il leur fait un récit touchant de la mort tragique du B. Pierre, déclare Raymond VI excommunié, délie ses sujets de tout serment de fidélité et demande une croisade contre les hérétiques du Midi. La croisade est publiée aux fêtes de Pâques. Bientôt l'abbé de Citeaux, venu en France, obtient de Philippe-Auguste que plusieurs de ses

« Le sceau était de cire», dit Bernard Gui (Ms. d’Ech. Arch. nat. LL, 1628), « encore entier mais ancien et de forme ronde. Au milieu était l'Agneau de Dieu avec la croix, comme on a coutume de le peindre devant saint Jean-Baptiste ; mais les lettres du sceau ne pouvaient pas bien se lire. » Le manuscrit de Barcelone (Arm., I, 111, 16) nous à fourni cette seconde indication. « Les lettres du sceau sont : Jhesu Christi el predicationis ; la figure (sculptura) est un Agnus Dei. Le sceau est rond.»— Dans le registre de parchemin, où Doat, en 1669, à Carcassonne, a pris sa copie des Lettres de saint Dominique, on lisait: « Les susdites Lettres ont été copiées sur l'original dont le sceau était entier et de cire blanche. Au milieu, il y avait un Agnus Dei comme on le représente porté entre les mains de saint Jean-Baptiste. »

grands vassaux, le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, et leurs chevaliers, prennent la croix contre les Albigeoïis. De leur côté, les évêques de la province narbonnaise députent au pape Foulques de Toulouse et Navarre de Conserans. Raymond VI, déjà frappé d’anathème, effrayé de l’orage qui le menace, envoie à Rome l'archevêque d’Auch et l’évêque déposé de Toulouse, Raymond de Rabastens, répondre aux accusations que l’on portait contre lui, et en même temps demander à Innocent III un autre légat, dans l'espoir qu’il lui serait plus favorable que l’abbé de Citeaux. Le pape désigne Milon, l’un de ses chapelains, et lui adjoint pour conseiller Thedise, chanoine de Gênes. Ils viennent en France rejoindre le légat Arnald près d'Auxerre, et les trois ensemble vont trouver le roi de France, pendant que Gui, abbé de Vaux-Cernay, prêche la croisade et détermine à prendre les armes Simon de Montfort, avec qui il s'était lié d’amitié, en 120%, pendant l'expédition de T'erre- Sainte, Puis Milon et Thedise descendent vers le Rhône, se rencontrent à Valence avec Raymond VI et le décident à faire, au lieu même où Pierre de Castelnau a été mis à mort, une amende honorable solennelle, et là ils le réconcilient avec l’Église. Cependant le pape, dans de nouvelles lettres adressées au roi de France, aux prélats et aux seigneurs du royaume, active la croisade qui s'organise et se prépare pour le printemps de l’année 1209.

Quelle part saint Dominique prend-il à ces événements ? Est-il témoin du glorieux martyre de celui près duquel il a combattu le bon combat à Servian, à Béziers, à Montréal et en beaucoup d’autres lieux et qui l'a soutenu, encouragé de ses exemples, de sa parole autorisée ? On l’ignore; mais on peut à bon droit le présumer. Il est naturel que le chef de la Prédication soit venu de temps à autre prendre, pour ainsi dire, le mot d’ordre auprès des représentants de l'autorité pontificale et recevoir leurs

instructions. N'est-ce pas même en cette occasion, et lorsque l’abbé de Citeaux se retirait devant les meurtriers de son collègue martyr, qu’Arnald déléguaausaint prédicateur les pouvoirs dont il va bientôt faire un si précieux usage ? Quoi qu'il en soit de ces conjectures, pendant que s’accomplissent les graves événements que nous venons d’esquisser, et que d’autres, non moins graves, s’annoncent, saint Dominique, incapable dese laisser ébranler, ni de reculer, lorsqu'il s’agit du salut du prochain, n’en continue pas moins, dans l'obscurité il est vrai, mais avec un zèle toujours nouveau, sa mission de paix et de charité, et nous le voyons absoudre, non plus cette fois des jeunes filles enrôlées dans la secte cathare dès leur bas âge, comme à Fanjeaux et au Mas-les-saintes-Puelles, mais un adulte ayant pleine connaissance de ses actes et admis depuis quelque temps au rang des Parfaits, dont il mène publiquement la vie, ainsi qu’il s’y est engagé au jour du consolamentum. Cet hérétique senomme Ponce Roger (1); il habite Tréville, bourg du Lauraguais, au nord de Castelnaudary et à quelques lieues de Prouille. Converti à la foi catholique, il demande d’être absout à saint Dominique, qui l’accueille avec mansuétude et bonté. Car si, à ses yeux, le péché d’hérésie cathare, négation de Dieu, de ses attributs essentiels, de l’œuvre de la Rédemption par le Christ, du dogme et de la morale catholiques, de toutes les bases de la société civile, mérite le châtiment et la répression, comme l'enseigne le B. Moneta, son disciple (2), si le ministre de l'Église ne « doit à aucun prix favoriser l'impunité de celui qui professe cette hérésie néfaste, il n’en travaille qu'avec plus d’ardeur à l'amendement de ce malheureux. En le châtiant, il est comme la mère qui punit son

(1) Aux Archives nationales (J. 320, Toul. XI, n° 31) on trouve l'original d'un acte de 1222, par lequel Ponce de Trierville ou Tréville affranchit un Bernard Pastre pour un service de six deniers,

(2) Summa adversus Catharos,

enfant afin de l'empêcher de mal faire et de le contraindre à bien agir. «C’est là une persécution salutaire, dit encore le B. Moneta, la crainte forçant d'ordinaire l’homme à rentrer en lui-même et àse convertir. La mère, elle aussi, est contristée des fautes de son fils; elle désire qu’il se repente, elle prie pour lui et cependant elle veut qu'il soit châtié, soit pour sa propre correction, soit pour l’enseignement de ses autres enfants. Ainsi agit l’apôtre de Jésus-Christ, qui doit être, comme son Maitre, doux et humble de cœur. Ce n'est certes pas par orgueil ni par colère qu’il réprime et punit, c’est pour obéir à l’ordre du Seigneur, manifesté par l’autorité ecclésiastique. » Cette doctrine du disciple est celle de son Père saint Dominique, défenseur intègre des droits divins, mandataire fidèle de l'Église, et toutefois plein de compassion pour l’âme pécheresse. Donc, muni de pouvoirs exceptionnels, qu'iltient de l’abbé de Citeaux, le saint impose au nouveau converti une pénitence, sans doute rigoureuse et proportionnée à ses fautes, mais aussi une pénitence qui les répare et qui, en guérissant les blessures du coupable, devient tout à la fois une sauvegarde pour son infirmité et un exemple efficace pour autrui. Ponce Roger a professé publiquement le catharisme, sa pénitence sera publique. Lesaintne la lui impose pas arbitrairement; il en a puisé les éléments divers dans les usages et les pénilentiels du temps (1).

II.— La première des peines canoniques qui constituent cette pénitence est la flagellation; peine afflictive et de nature à engendrer dans l’âme une confusion salutaire.

(1) On appelle Pénitentiel une sorte de code pénal ecclésiastique où sont contenues les règles pour la réconciliation des pénitents et les pénitences à leur imposer selon leurs besoins et les fautes commises. Dans les premiers siècles, saint Basile composa un de ces recueils.On peut citer aussi ceux de Théodose, au sixième siècle, de saint Colomban, du V, Bède, d'Alain de Lille au douzième siècle, et de. de Pierre de Poitiers, en 1215, et de Pierre de Flamesbourg, en 1224.

Ponce Roger devra, en conséquence, pendant trois dimanches ou fêtes, dépouillé de ses vêtements jusqu’à la ceinture et pieds nus, être conduit et flagellé par le chapelain ou curé du lieu depuis l'entrée du bourg jusqu’à l’église. On se souvient de l'expédition pacifique en Languedoc des commissaires pontificaux envoyés en 1179 par le pape Alexandre III et comment Pierre Mauran, l’un des chefs de la secte albigeoise à Toulouse, fut soumis à cette pénitence canonique {1). La veille de son abjuration, entouré de la foule du peuple, il se présente au seuil de l’église de Saint-Sernin, le corps à demi-nu, « comme pour attester par là », dit l’abbé Henri de Clairvaux, témoin oculaire, «qu’il se dépouille de son ancienne perfidie.» Puis, le lendemain, par la porte principale de l’église, il est amené nu et déchaussé, jusqu’au saint autel où l'attend le légat, Pierre de Saint-Chrysogone, pendant que l'évêque de Toulouse et l’abbé de Saint-Sernin l’escortent, en le fustigeant. Il lui est, de plus, enjoint d’avoir, nu, déchaussé et frappé de verges, à parcourir toutes les églises de Toulouse.

Lorsque le légat Milon réconcilia à Saint-Gilles le comte de Toulouse, promoteur du meurtre du B. Pierre de Castelnau, « voici quel fut, dit Pierre de Vaux-Cernay, le mode de son absolution et de sa réconciliation : le comte, à demi-dépouillé de ses vêtements, fut conduit devant les portes de l’église du B. Gilles, et, en présence du légat, de plus de vingt archevêques et évêques, et sur le corps du Christ et les reliques nombreuses des saints, portées avec vénération par les évêques, il jura d’obéir aux ordres de la sainte Église; puis le légat Milon, le tenant par une étole attachée à son cou, l’introduisit dans la basilique en le flagellant (2). N’omettons point, dit encore

(1) Voir l'Introduction, page 69.

(2) Cette flagellation était moins une douleur physique infligée au pénitent qu’une sorte d'amende honorable, une pratique propre à l'humilier et à impressionner ceux à qui ce spectacle était donné.Cette

Pierre de Vaux-Cernay, qu’alors, par une disposition d'En haut, il advint que le comte ne put sortir par où il était entré à cause de la foule. Il lui fallut descendre dans l’église inférieure, et passer nu et dépouillé devant la tombe du bienheureux défunt, Pierre de Castelnau. Juste jugement de Dieu, continue le chroniqueur cistercien : à ce mort qu’il avait méprisé de son vivant, il dut rendre cet hommage. » On s'explique facilement par ces exemples que saint Dominique ait appliqué cette réparation publique de la flagellation à l’hérétique Ponce Roger de Tréville.

III. — Saint Dominique imposa de plus à ce nouveau converti du catharisme de pratiquer l’abstinence stricte, c'est-à-dire de ne manger ni viande, ni œufs, ni fromage, sauf aux fêtes de Pâques, de la Pentecôte et de Noël, non pas alors en signe de joie et à raison de la solennité du jour, mais pour protester contre cette prescription du catharisme qui obligeait tout Parfait à une abstinence stricte et perpétuelle de cette nature, en vertu de la doctrine la plus détestable et la plus contraire à la nature. En fait, Ponce Roger n’avait par là qu’à continuer, excepté vendant trois jours, la pratique à laquelle il s'était engagé en recevant le consolamentum cathare.

De plus, saint Dominique ordonne que, pendant trois peine, soit avec le bâton, soit avec les verges, est signalée dans une lettredesaint Grégoire(lib. 9,ep.67) et dans une de saint Augustin,où il dit que les évêques ont coutume de l’employer dans les jugements civils. Saint Colomban l'avait établie pour ses moines comme moyen de pénitence canonique. L'ordonnance française de 1670 prescrivait que le condamné à l’amende honorable füt conduit à la porte de l'église en chemise,nu-pieds, tenant à la main une torche alluméeet, qu’à genoux, il déclarâät à haute voix qu’il avait fait à tort telle chose et qu'il en demandât pardon. On prononçait la peine du fouet contre l’adultère, les libelles diffamatoires, le vol, les contraventions commises par les cabaretiers et les marchands de vin. Le condamné, conduit à travers les rues par le bourreau, était fouetté à chaque carrefour et parfois marqué du fer rouge sur une des places publiques. (Revue de législation criminelle). On le voit, au dix-septième et au dix-huitième siècle, on dépassait de beaucoup en sévérité, dans

les jugements civils, les pénitences canoniques du douzième et du treizième siècle.

carèmes chaque année, l'hérétique converti jeünera, s’abstiendra de poisson, et enfin, trois jours par semaine, il devra jeûner en s’abstenant de poisson et d’huile. A première vue ces prescriptions semblent d’une grande sévérité; mais pour qui connaît les règles monastiques des anciens Ordres, relatives au jeûne et à l’abstinence, il n’y a là rien qui puisse étonner. De notre temps, les Trappistes se soumettent volontairement, en esprit de pénitence et de réparation, à des obligations aussi rigoureuses. Saint Dominique a soin d’ailleurs, par un sage tempérament, d’excepter le cas d'infirmité et celui de la fatigue causée par les travaux, ou, d’après certains textes, par les chaleurs de l'été (1).

IV. — Notre saint, afin de sauvegarder, en faveur de son pénitent, le grand devoir de la prière publique et privée, lui prescrivit ensuite d'assister, chaque matin, au saint sacrifice de la Messe et aux Vêpres le dimanche et certaines fêtes de l’année. Il lui enjoignit encore de réciter, au lieu de l'office canonial, sept fois le jour : dix Pater et vingt au milieu de la nuit (2) et de garder la chasteté conforme à son état; et enfin de porter une sorte d’habit religieux, auquel seraient cousues deux petites croix de chaque côté de la poitrine. Si l'on veut s’en rendre compte, c’est, pa: anticipation, la vie d’un tertiaire de l’époque primitive, que saint Dominique imposait à Ponce Roger, une vie pa-

(1) Cet usage d'imposer, pour pénitence canonique, trois carêmes d'abstinence et de jeünes stricts, est fort ancien dans l'Eglise. Âlain de Lille, au douzième siècle, en fait la remarque dans son pénitentiel. L'un de ces carêmes avait lieu avant Pâques, comme celui de tous les chrétiens ; le second, avant la Saint-Jean-Baptiste, et le troisième, avant la Nativité de Notre-Seigneur.

Dans l'Ordre de Saint-Dominique, on le sait, sauf dispense pour une cause juste et raisonnable, l'abstinence perpétuelle au réfectoire est de règle ; ainsi que le jeûne chaque jour, depuis la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix jusqu'à Pâques ; tous les vendredis et à certaines vigiles.

(2) Moins, par conséquent, qu'il ne prescrivit plus tard aux frères convers et aux tertiaires de son Ordre.

reille à celle qu’il pratiquait antérieurement comme Parfait, sauf toutefois les actes de religion : l'assistance à la sainte Messe, aux Vêpres, la récitation de l’office, car le cathare ne priait pas; il adorait les bons hommes, bénissait le pain de la table, recevait l'imposition des mains, mais il ne rendait aucun culte ni privé ni public au Seigneur (1).

Cependant il fallait assurer l'exécution de ces prescriptions et protéger le pénitent contre sa propre faiblesse et les séductions du dehors. Saint Dominique y pourvut ainsi : Ponce Roger fut tenu de ne pas quitter le bourg de Tréville qu'il habitait et de présenter chaque mois ses lettres de réconciliation (2) au curé de l'endroit, afin que celui-ci püt vérifier si toutes les prescriptions qu’elles con: tenaient étaient bien et dûment accomplies. Le saint enjoignit en même temps au chapelain d’avoir une sollicitude spéciale pour l’âme de son pénitent.

Enfin, comme sanction suprême, saint Dominique déclare et commande à la face de tous que si Ponce Roger dédaigne d’observer ce qui lui a été prescrit, et à quoi il s’est obligé sous la foi du serment, on le tienne pour par-

(1) Liorente observe que parmi ces pratiques médicinales ou expiatrices, il n'est question ni de la confession, ni de la communion, au moins une fois l'an, comme l'ordonna dans la suite le Concile de Latran ; mais Alain de Lille nous assure que, de son temps, la pratique des trois carêmes s’interprétait en ce sens surtout que, pendant chacun de ces carêmes, le pénitent était tenu de confesser ses péchés au prêtre, selon qu'il le déciderait, et de recevoir une pénitence proportionnée à ses fautes.

(2) On délivrait également ces lettres, appelées aussi Lettres pénitentielles ou livrets de pénitence, à ceux qui étaient obligés de sortir de leur diocèse, par exemple pour de lointains pèlerinages. Les recteurs des sanctuaires où ils se rendaient devaient attester, sur les lettres, qu'ils avaient vu et reçu le pèlerin et celui-ci avait à les rapporter à qui les lui avait délivrées, pour faire foi de sa pénitence accomplie. Dès le sixième siècle,on voit le Pape Nicolas Ie remottre des lettres de ce genre à un pénitent, de peur qu’il ne trompât son évêque. Dans Baluze (miscell, t. vi), on en trouve l'usage mentionné plusieurs fois, et nous en possédons un certain nombre données par le B. Guillaume Arnaud.

jure, hérétique, excommunié et séparé du commerce des catholiques (1).

Cen'’était pas une vaine menace! Selon le droit, quiconque était, devant l’évêque ou son official, juridiquement convaincu d’avoir mérité d’être traité de la sorte, pouvait se voir condamner à la perte de ses biens et à des peines plus graves. Toutefois, en terminant, le Saint, dans ses lettres testimoniales, n'oublie pas qu'il n’est qu’un simple mandataire de l'Église et il a soin, dans son humilité et son obéissance, de faire cette réserve : que les prescriptions qu'ilédicte ne seront obligatoires qu’autant que l’abbé de Citeaux, légat du Saint-Siège, qui l’a délégué, ne jugera pas expédient d’en disposer autrement!

Ainsi, dans cet important document, nous apparaît le prêtre et ministre de Jésus-Christ, saint Dominique, « un promoteur, un zélateur fidèle, de la grande œuvre de la foi et de la paix, » comme le dépose l’abbé de Saint-Papoul dans le procès de sa canonisation. A cette fin, déclare en la même circonstance maître Arnaud de Campragna, « il n'a pas redouté de s’exposer à tous les périls. » « Tout le monde l’aimait, » ajoute frère Jean de Navarre, le compagnon de ses courses apostoliques, excepté les hérétiques et les ennemis de l'Église qu’il convainquait d'erreur dans la prédication et les discussions publiques, etcependant il les exhortait avec une ardente charité à faire pénitence. » « Plus il était bon, moins, dit encore le B. Jourdain, l’œil du sectaire pouvait supporter le rayon pur et lumineux de son regard » et « li adversaire de vérilé li moquoient getant boë, espuement et des vilz choses et là lioient la paille par derrière le dos(2). » Mais les ignominies et les

(1) C'était la formule usitée déjà en pareil cas, et les inquisiteurs la maintinrent plus tard dans leurs sentences judiciaires.

(2) Maitre Mathieu de Feurs. — « Les ennemis de la vérité se moquaient de lui, lui jetant de la boue, des crachats et des choses viles et ils lui attachaient de la paille derrière le dos. » Cf. B. Jour-

dain, Constantin d'Orviète, B. Humbert, Thierry d’Apolda, Bernard Gui, etc, V. plus haut, Introd. p. 124.

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