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Le martyre en effet était son rêve! Un jour qu’il montait de Prouille à Fanjeaux, par un chemin creux etrapide, « pressentant quelqu’embüche, dit le B. Jourdain, il chantait d’allégresse et il marchait intrépide et alerte. Des satellites de l’Antechrist l’attendaient pour le tuer» à quelques cents mètres de Prouille. « Surpris de son ardeur joyeuse èt de sa sécurité, en le voyant, ils lui crient: N’as-tu donc point peur de la mort? Qu'aurais-tu fait si nous t’avions pris ? — Je vous aurais supplié, leur
(1) 1. Cet (homme) se repentait ardemment. 2. des péchés qu'il accusait. 3. Sire, lui dit-il, je vous jetais. 4. une fois que je sais bien. 5. plein ma main de fiente au visage. 6. par péché et fol usage. 7. et à votre robe je pendis. 8. un torchon d’étoupe aussi. 9. pour que l'on se moquât de vous, 10. quand le prud’homme eut écouté. 11. tout ce qu il voulait dire. 12. il commença à soupirer. 13. Ah! Dieu, dit-il, je n'ai pas fait. 14. de si bonnes œuvres ni d'actions. 15. que je sois digne du martyre! «2
répond Dominique sans hésiter, de ne pas me porter incontinent des blessures qui m’eussent tué d’un seul coup, mais de prolonger mon martyre, en me tranchant les membres l’un après l’autre; vous en auriez mis les morceaux sous mon regard ; puis vous m’auriez arraché les yeux et enfin vous eussiez laissé ce tronc informe, respirant encore, baigner dans mon sang; ou bien vous l’auriez achevé à votre gré. J'aurais de la sorte obtenu une plus belle couronne ! Ces paroles les frappèrent de stupeur et les désarmèrent, À quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu ? Ne seraitce pas le servir et seconder ses vifs désirs, plutôt que lui nuire ? Désormais doncils s’abstinrent de lui tendre des pièges (1). »
Tel, encore un coup, s’est montré, vis-à-vis de l’hérésie, celui qui avait mis sur son sceau un agneau divin portant sa croix et autour cette légende: Jésus-Christ et la prédication.
(1) Au dix-septièmesiècle, Percin écrivait : Le souvenir de cet événement s’est perpétué dans latradition dupays.Le chemin,où l’on tendit au saint une embuscade, est entre Fanjeaux et Prouille. Il s'appelle encore le chemin du sicaire: via sicarii, parce que les hérétiques cherchèrent à le tuer en cet endroit. Le prieur de Fanjeaux, le Père Louis Bordonnier, a fait ériger en ce lieu une croix de pierre. « Un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris dit encore : Saint Dominique, venant de Prouille à Fanjeaux, fut attaqué par des mécréants, entre la vigne qui appartient à Jean Rolland, menuisier (dix-huitième siècle) et le champ de la confrérie et au petit coin qui est entre d'eux, résolus de le poignarder... Il faut remarquer que depuis cette attaque ce lieu s’appelle sicari, du latin sicarius, ou bien a sica, poignard. »
L'archidiacre de Carcassonne, Isarn d'Aragon, au nom de Bérenger, archevêque de Narbonne, met, en la personne de Frère Guillaume Claret, la Prieure et les Moniales de Prouille en possession corporelle de l’église de Saint- Martin de Limoux et du territoire de Taix, avec tous droits, dimes et offrandes, dont, le 17 avril 1207, donation avait été faite au monastère par l'archevêque de Narbonne.
Limoux (?), 19 mars 1209.
Notum sit! cunctis hœc audientibus, quod ego Isarnus de Aragone, mandato et authoritate venerabilis Patris nostri Domini B. Narbonensis archiepiscopi, tradidi priorissæ et monialibus conversis, monitis et exemplis fratris Dominici sociorumque ejus, commorantibus et in perpetuum commoraturis in castro Phanijovis et in ecclesia beatæ Mariæ de Pruliano Tholosanœ diocesis, ecclesiam sancti Martini de Limoso, Narbonensis diocesis, quæ est in Redesio, cum omnibus juribus et pertinentiis suis, ac decimis, primitiis totius territorii beati Martini de Limoso et territorii de Taxo eidem contigui, et oblationibus et omnibus obventionibus ; et, nomine dictarum monialium fratrem Willelmum Clareti in corporalem possessionem misi; ut dictæ Priorissa et moniales dictam ecclesiam habeant et possideant in perpetuum, cum decimis et primitiis supra nominatis.
Actum est hoc in prœsentia Domini B. Raimundi* Electi
Sedis ecclesiæ sancti Nazarii Carcassonœæ et Arnaldi capellani de Villaflorano et Raimundi Seguini et B. de Pulchrofacto, et Guillelmi Ferrioli, et Bertrandi Gairaldi, et Raimundi Arnaldiet Raïimundi Clerici in Redesio archipresbyteri, et Raïmundi de Callavo notarii publici Carcassonæ, qui hoc scripsit, quinta feria decimo quarto kalendas aprilis, rege Philippo regnante, anno millesimo ducentesimo octavo, incarnationis dominic® ; et, quia sigillum meum non porto, sigillo Magistri Isarni de Conchis, qui ad hoc proœæsens fuit, prœsentem cartam sigillavi.
Copie : Bibl. nat., Paris, ms. Doat, t. XCVIII, f 27, dans un vidimus des évêques de Toulouse et de Carcassonne en 1264. — Rome, Arch. de l'Ordre, t. Y (copie défectueuse). — Bibl. publ., Toulouse, ms. 497. où l’acte est mentionné par Bernard Gui, à peu près dans les mêmes termes que ci-dessus,
COMMENTAIRE
I. — Nous avons vu qu'en avril 1207 l’archevêque de Narbonne, Bérenger, alors présent à Carcassonne, avait donné à saint Dominique et à Frère Guillaume Claret, en faveur de l’œuvre de Prouille, l’importante église de Limoux, avec ses droits et redevances, ainsi que les revenus du territoire de Taix qui lui était voisin. La charte authentique de cette donation avait été délivrée devant témoins, etcependant,après deux années presque entières écoulées, le monastère de Prouille n’était pas encore entré en possession réelle et effective, ou, comme on disait alors, en possession corporelle de ce qui en était l'objet. D’où vint ce retard dans l'exécution d'engagements aussi solennellement contractés ? Doit-on l’attribuer à l’opposition persistante des moines de l’abbaye de Saint-Hilaire, ou plutôt à un changement dans les dispositions de l'archevêque qui variait au gré des événements ? Les légats, en 1208, après le meurtre de Pierre de Castelnau, avaient forcément aban-
donné Bérenger à son insouciance et à son incurie, etilen avait profité. De fait, on ne sait rien des agissements de ce prélat pendant toute l’année 1208; mais voici que tout à coup,en mars 1209, l'archevêque se décide àrendreefficace sa donation de Limoux : sous quelle inspiration ? N'est-ce point parce qu’au printemps de cette même année 1209, les croisés se préparant à descendre dans le Midi, le bruit en est venu jusqu’à lui (1) ?
Le diocèse de Carcassonne comprenait à cette époque le canton de Montréal et celui de Saint-Hilaire tout entier, par conséquent l’abbaye du même nom avec les villages fondés par les moines, en particulier la localité de Villefloure (2); et quoique Limoux fit partie de l’archidiocèse de Narbonne, à cause de l’abbaye de Saint-Hilaire dont on allait détacher définitivement l’église de Saint-Martin, Bérenger crut devoir, sans doute pour ce motif, confier à l’archidiacre de Carcassonne, Isarn d’Aragon (3), cette investiture au profit du monastère de Prouille qui, luimême, dépendait du diocèse de Toulouse.
L'archidiacre d'un diocèse au treizième siècle avait une puissance qui le faisait, quant aux droits de juridiction, presque l’égal de l’évêque. Pendant la vacance du siège, il était ce qu'est de nos jours le vicaire capitulaire (4). Or l’évêque de Carcassonne, nommé en 1201, avait été chassé en 1207 par les sectaires, à cause du zèle dont il faisait preuve contre les hérétiques, et le chapitre venait d’élire, (19 février 1209), pour le remplacer, un des chanoines, Bernard Raymond de Roquefort : mais celui-ci n'étant pas encore confirmé et l’archidiacre Isarn continuant à admi-
(1) On peut le supposer lorsqu'on le voit, lui et le vicomte de Narbonne, se hâter, peu de jours avant l'arrivée des croisés, d'édicter des peines très sévères contre les hérétiques. (ist. de France, t. XIX, p. °15).
(2) A. Molinier, Géogr. Languedoc, p. 36.
(3) Aragon, village de l’Aude aux environs de Carcassonne,
(4) Dom, Gréa, Essai historique sur les archidiacres, p, 43-45.
nistrer, l’archevêque Bérenger chargea ce dernier d’investir Prouille de l’église Saint-Martin de Limoux et de ses appartenances, ce qu'Isarn d'Aragon fit le jeudi de la semaine de la Passion, 19 mars 1209.
L'archidiacre de Carcassonne se sert à dessein, dans son Acte, des termes employés pour l’Acte de 1207, et il rappelle que les sœurs de Prouille ont été converties par les enseignements et les exemples du B. Dominique et de ses compagnons d’apostolat. Il y fait même entendre que plusieurs d’entre elles résident encore à Fanjeaux; mais ce n’est ici, ce semble, qu'une simple répétition des termes de la première formule ; car, à cette date, les sœurs étaient déjà toutes groupées sous le manteau de Notre-Dame de Prouille (1).
Signalons cependant, dans l’Acte de 1209, une variante touchant les dîmes, prémices, offrandes et autres droits accordés au monastère. Il n'y est pas question des droits archiépiscopaux de visite, de cathedraticum, comme dans l’'Acte de 1207 dont il n’est d’ailleurs que le résumé à ce point de vue, et, loin de l’annuler, il le consolide et le confirme.
II.— Saint Dominique n’ayant pas cette fois comparu; Fr. Guillaume Claret, en qualité de procureur et d’administrateur temporel, est seul mis en possession aux lieu et place des sœurs de Prouille.