‹ CartulaireChapitre 3 sur 48 · DE GUSMAN ET D’AZA · texte numérisé non relu

DE GUSMAN ET D’AZA

« Lorsque, dit Thierry d’Apolda, le grand seigneur et père Alexandre IIT siégeait à Rome sur la chaire de saint Pierre, et que Frédéric, premier du nom, gouvernait l’empire, dans une petite ville d'Espagne, nommée Calaruéga, au diocèse d’Osma, l'an de l'Incarnation du Seigneur 1170, un homme nommé Félix avait épousé une femme nommée Jeanne.

« Selon le monde, ils étaient de condition honorable, et devant Dieu ils se distinguaient par leur piété chrétienne. Prévenus des dons de la munificence divine, ils méritèrent d’être bénis dans les enfants très saints qui furent le fruit de leur union. »

Félix et Jeanne, le père et la mère de saint Dominique, étaient d’illustre condition.

« Sans doute, dit Castillo dans son Histoire de saint

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Dominique et de son Ordre, en ce qui concerne les œuvres de vertu et de sainteté, la race n’y fait rien; il importe peu qu'un sang plébéien ou patricien coule dans les veines de celui qui les pratique. Pour attester sa toute-puissance et montrer que les dons de l’Esprit-Saint n’ont leur source ni dans la chair, ni dans le sang, mais uniquement dans la grâce et la miséricorde divine, Dieu a choisi pour apôtres des hommes de basse condition. Cependant, tout en confessant bien haut que les grâces que reçut saint Dominique, il ne les dut point à l'illustration de sa naissance, nous ne pouvons, pour ne point trahir la vérité sur un point, de si mince importance qu’il paraisse, et pour rappeler aux hommes d’une condition élevée qu'ils sont tenus plus que d’autres à conformer leur vie aux maximes de l'Evangile, nous ne pouvons taire la noble origine de notre saint Patriarche.

« Sa mère, Jeanne d’Aza, était fille de Garcia Garciez d’Aza, gentilhomme de Castille, dont parle l’archevêque don Rodrigue dans son Histoire et chronique de l’Espagne. $es ancêtres habitaient la bourgade d’Aza, dans l'évêché d'Osma, à deux ou trois lieues d’Aranda.

«Don Félix de Gusman était fils de Rodrigue Nuñez de Gusman, dont la signature se voit avec celle des grands personnages de son temps, à la suite d'actes royaux. »

L'historien, dont nous venons de citer les paroles, s'étend longuement sur les faits qui prouvent la noble origine du saint Patriarche.

Ce point d'histoire a toujours été considéré comme indiscutable dans l'Ordre des Frères-Précheurs. Aussi quand les Bollandistes révoquèrent en doute l’illustre origine de notre bienheureux Père, les protestations s’élevèrent de toutes parts, Les plus illustres représentants des familles de Gusman et d’Aza s’élevèrent contre une opinion qu’ils tenaient pour injurieuse à la gloire de leur maison.

Dans la réponse qu’il fit aux Pères Jésuites, le Révéren-

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Couvent des Dominicaines de Calaruéga.

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dissime Père Brémond, Maître Général de l'Ordre des Frères-Prêécheurs, n'eut, en fait de documents, que l’embarras du choix. Dans l’Ordre, comme en dehors de l'Ordre, on dressa l'arbre généalogique du saint. Nous avons sous les yeux la généalogie maternelle de saint Dominique, faite par le P. Levanto, Provincial de l'Ordre, aux Indes, dans la Nouvelle-Espagne.

Le P. Etienne de Noriega, de l'Ordre de Prémontré, abbé du collège de Saint-Norbert, à Salamanque, composa un travail identique.

Nous tenons à mettre sous les yeux de nos lecteurs, ne füt-ce qu’à titre de document, un de ces arbres généalogiques de la famille d'Aza, il a pour auteur don Joseph Lopez Agurleta, chanoine régulier de l'Ordre de Saint- Jacques de l'Épée, archiviste général de son Ordre et professeur de théologie au royal monastère d’Uclés.

D'après cette généalogie, on voit que saint Dominique fut parent par sa mère de saint Ferdinand et de saint Louis, roi de France.

Touron, dans sa Disserlalion critique sur l’origine de saint Dominique (1), reconnait comme un fait indiscutable que Jeanne d’Aza descendait des Garcia Garciez et cite à ce sujet l'extrait suivant de la déclaration du comte de Miranda, descendant de Don Garcia Garciez, quatrième du nom, comte de Cabrera et frère de Jeanne d’Aza, faite en 1734, en présence d'Antoine de Regaldia, secrétaire du roi :

« La grande maison et l’état d’Aza entrèrent par mariage dans la maison de Avellaneda. Cette très noble et puissante famille sortit de don Garcia Garciez, quatrième de ce nom, comte de Cabrera et d’Aza, gouverneur du seigneur infant, avec qui il mourut dans la bataille d’Uclés

(1) Voir, dans cette dissertation, les nombreuses pièces constatant que saint Dominique était issu de l’illustre famille des Gusmans,

(1108). Ce comte avait épousé dofña Eva Perez de Trava et leur fils ainé fut don Garcia Garciez, quatrième du nom, lequel épousa doña Sanche Bernadez de Transtamara et mourut l’an 1164, laissant trois fils et une fille appelée doña Jeanne de Aza, mère du glorieux saint Dominique de Gusman. »

La famille de Gusman n'était pas moins illustre que la famille d'Aza, Elle possédait à Calaruéga et dans les environs de vastes domaines ; elle se plut après la mort du saint fondateur à doter richement les pieuses vierges qui vinrent plus tard abriter leurs vertus sous le toit seigneurial où Dominique avait vu le jour.

Ce château, transformé, en 1266, en monastère par Alphonse le Sage, roi de Castille, a été, en partie du moins, respecté par le temps: et l’on y voit encore une tour de guerre du moyen âge où sont incrustées les armes des Gusmans et d’autres vestiges appelés par le peuple, organe de la tradition, le Palais des Gusmans.

Armes des Gusmans.

Ce ne fut pas du reste la seule fois que, dans la personne de Félix et de Jeanne, père et mère de saint Dominique, s’allièrent les familles de Gusman et d’Aza. La petite nièce de la bienheureuse Jeanne, doña Urraca Garcia, épousa don Perez de Gusman, et bien longtemps avant eux, la fille du roi Ordoño, l’aveugle, de la même famille des Garcia, devint la femme de Rodrigue de Gusman, dont la fille, doña Ximena de Gusman, s’assit sur le trône à côlé d’Alphonse VI. -

La descendance de Jeanne d’Aza s’est perpétuée jus-

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qu’à nos jours. Une branche de cette famille établie à Uclés est devenue l’héritière des biens que la sainte possédait dans ce pays et aux environs. Le chef de cette branche, Garcia de Castro, construisit, dans les anciens domaines de Jeanne d’Aza, un couvent de Dominicaines, dont sa fille fut la première Prieure. Ce couvent fut depuis transféré dans le village même d’Uclés, où l’on voit encore ses ruines qui ne datent que de 1836. Le même Garcia de Castro mérita par ses largesses le titre de fondateur du couvent d'Ocaña. Depuis, cette famille est complètement déchue. Elle conserve ses archives, mais sans soupçonner l'importance de tant de documents qu’elles renferment. Autant le passé fut illustre, autant est triste le présent. Honorés des plus brillantes charges à la cour de Tolède, alliés aux de L’Isle-Adam, dont un membre accompagnait, en 1525, François I: venu à Uclés pendant sa captivité, les descendants de cette famille rougissent aujourd’hui quand on leur parle de l’ancien éclat de leur maison, Don Julian ne sait même pas lire et Don Juan, l’alcade, a épousé la fille du révolutionnaire qui détruisit le couvent des Dominicaines d’Uclés.

Le nom de Gusman à été plus heureux et n’a cessé jusqu’à nos jours d’être porté avec honneur dans la patrie de notre bienheureux Père.

On s’est plus d’une fois demandé à quelle langue il fallait rattacher ce nom. Il ne serait pas sans intérêt de connaître les nobles aïeux de celui qui nous anoblit nous-même en nous adoptant pour fils, de savoir, dans cette Espagne, où mille nations furent broyées, de quelle précieuse graine a germé l'arbre dominicain.

Il est certain que le nom de Guzman est visigoth ou gothique: mais suit-il de là que les hommes qui ont porté ce nom étaient des Visigoths ?

Nous venons de voir que saint Dominique appartenait à une famille seigneuriale, à une famille de Ricos Hombres ;

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or l'aristocratie féodale était naturellement sortie des rangs du vainqueur; nous savons que la féodalité espagnole n'est elle-même qu’une institution visigothe : aussi bien, dans le titre de Rico Hombre, Rico garde encore sa signification tudesque de Noble, prince, comme aux jours de Guntric, Hermanric, Theodric.

Aureste, dansla famille même des Gusmans, rien de plus fréquent que les noms gothiques; tels par exemple: Ruodric, Vilaelm, Froila, Gotrunda, Geloira (Elvire), peut-être même Mannès.

Pour l'historien Prudentius de Sandoval, évêque de Pampelune, l’origine gothique de la famille de Gusman ne fait pas de doute. Dans son ouvrage : Origen y descendencias de muchas casas antiguas y nobles de España, il soutient longuement cette thèse avec force preuves à l'appui,

Dominique semble du reste avoir porté les traces de son origine. La Providence, au dire de ses historiens, lui avait donné la physionomie blonde des races du Nord, un ensemble physique respirant une certaine dignité bienveillante et calme, qui est aujourd’hui la gravité castillane et qui avait plu autrefois aux Celtibères, chez ces Visigoths venant, au dire d’un vieux poète (1350), de la part de Dieu les régénérer :

Venieron estos Godos, de parte de Oryente, Jesu Christo les embyo....

Félix de Gusman et Jeanne d’Aza n'étaient pas moins recommandables par l'éclat de leurs vertus que par celui de leur naissance.

La sainteté était du reste pour eux comme un apanage de famille. Les Garcia, dont sortait Jeanne d’Aza, avaient donné et devaient donner encore à l'Église des saints. Sans parler de Jeanne elle-même, nous rencontrons dans cette famille les noms illustres de saint Louis, roi de France, de saint Ferdinand, roi d'Espagne, du V. Martin

de Huerta, évêque, du B. Pierre, fondateur de l'Ordre militaire de Saint-Jacques de l’Épée.

Plusieurs personnages de la famille de Gusman, en dehors de saint Dominique et de son frère, le B. Mannèés, ont laissé, après eux, une réputation de sainteté qui a reçu la double consécration de l’Église et des siècles. Tels nous apparaissent : saintRaymond, martyr, les BB. Cristobal de Gusman, Basco de Gusman, Jean de Gusman, archevêque franciscain, Rodrigue de Gusman, abbé de Silos et Dominique de Gusman, premier abbé de la Vid.

L'histoire est sobre de détails sur Félix de Gusman, le père du saint Patriarche. Rodrigue de Cerrate nous dit que le pays qu'il habitait l’'entourait de vénération et qu’il rivalisait en vertu avec son épouse.

Quant à la B. Jeanne, voici le portrait que nous font d’elle les anciens historiens.

« Elle était, dit l’auteur que nous venons de citer, d'une modestie et d’une prudence admirables, extrèmement compatissante à l'égard des malheureux. »

Loin de s’enorgueillir de son rang, elle se complaisait dans les bas sentiments qu’elle avait d'elle-même et que lui suggérait son humilité. Le monde n'eut jamais aucun attrait pour elle, et les dons de la nature que Dieu lui avait départis, elle ne pensa qu’à les consacrer à son service. C'était la femme forte par excellence, telle que nous la peint l’Esprit-Saint. Tout le temps que lui laissaient les soins domestiques, elle le consacrait à la prière et aux œuvres de charité. C'était alors qu’on la voyait, tantôt entreprendre de pieux pèlerinages à des sanctuaires vénérés, tantôt porter aux indigents, avec l’aumône du corps, les consolations du cœur et de l’âme. Ces bonnes œuvres attiraient sur elle et sur les siens les bénédictions d'En-Haut. L'histoire nous a même conservé le souvenir d’un prodige par lequel Dieu récompensa la charité de sa servante. Un tonneau de vin que la Bienheureuse avait

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distribué aux pauvres se trouva de nouveau miraculeusement rempli. ,

Riche en mérites et en bonnes œuvres, renommée par ses vertus, aimable à Dieu etaux hommes, elle couronna par une mort admirable une vie toute divine. Son tombeau, creusé d’abord dans le mur de l’église paroissiale de Calaruëéga, fut promptement visité par de nombreux fidèles et glorifié par plusieurs miracles. Dans la suite, les reliques de la B. Jeanne furent transférées à l'église de Gumiel pour y reposer à côté de son époux. Mais, malgré le culte voué par les descendants des Gusmans à cette sépulture de leurs ancêtres, ils ne conservèrent pas longtemps la dépouille mortelle de Jeanne d’Aza.

Les Frères-Prêcheurs ne pouvant, en effet, renoncer au bonheur de posséder un jour cet héritage qui leur était si cher, sollicitèrent auprès de l’infant de Castille, Don Jean- Emmanuel, la translation de ces saintes reliques dans le couvent de Peñafiel que ce prince généreux venait de donner. à leur Ordre. Leurs vœux furent exaucés, etle jour de la translation solennelle des restes précieux de Jeanne d’Aza, Don Emmanuel lui-même porta sur ses épaules le corps sacré de la Bienheureuse. Cette cérémonie s'accomplissait l’an 1318. Depuis cette époque, le tombeau de Jeanne d’Aza est demeuré l’objet d’une constante vénération et le but de nombreux pèlerinages. Le 27 septembre 1828, à la vue de ces honneurs ininterrompus et à Ja prière de Ferdinand VII, roi d'Espagne, le pape Léon XII autorisa le culte de la mère desaint Dominique dans l'Ordre fondé par son fils et fixa sa fête au deuxième jour du mois d'août.

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Peñafel. — Extérieur de la chapelle où repose le corps de la B. Jeanne d'Aza.

Ancienne église des Dominicains.

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