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CONVERSION D'UN ALBIGEOIS

Lorsque, le 8 janvier 1198, le Pape Innocent III monta sur le siège de Pierre, depuis longtemps déjà le Bicnheureux Dominique, à l’ombre du cloître de la cathé, drale d'Osma, se disposait, par de saintes et fortes études, par de pieuses et fréquentes oraisons, par la pratique généreuse de toutes les vertus, à répondre aux desseins admirables que Dieu avait sur lui et qu’il pressentaiten son âme.

Dans le silence des nuits, durant les offices du jour, «il pleurait abondamment sur les pécheurs, les affligés, les malheureux. Le Seigneur lui avait fait tout particulicrement celte gràce. Nouveau Jérémie, il portait en lui, comme en un sanctuaire intime, les calamités du peuple. Son cœur débordait, à l'endroit de ceux qui se perdaient, d’une compassion si vive, qu’elle s’échappait de ses yeux en larmes brülantes. De là ces ardentes supplications dont il assiégeait les oreilles de la divine clémence, la conjurant

de daigner le remplir d'une charité vraie, qui le rendit bientôt capable de procurer efficacement la sanctification des hommes, ses frères; persuadé qu'il ne serait réellement un membre du Christ que s’il parvenait à se dépenser tout entier et de toutes ses forces à gagner des âmes à l'exemple du Seigneur Jésus s’'immolant pour le salut de tous » {1).

C'est en ces termes que les historiens primitifs du saint nous font entendre comment, à Osma, l’homme de Dieu se préparait directement à la vie apostolique, sa plus chère ambition, l’objet de tous ses vœux.

Pendant cinq ans selon plusieurs auteurs, pendant neuf ans selon d’autres, Dominique attendit, dans une ferme et invincible espérance, que Dieu lui manifestat son adorable volonté. Il ignorait à quel ministère spécial il était destiné, le temps et le lieu où il se dépenserait au service de l'Église et des âmes ; mais il comptait sur un appel certain et il se tenait prêt. Il ne fut pas trompé dans son atten'e et enfin l'heure arriva, dit Thierry d’Apolda, où «il eut l'insigne honneur d’être appelé à susciter à Jésus crucifié, son frère premier-né, une race d'enfants qui le perpétueraient glorieusement jusqu’à la fin des siècles, par l’apostolat de la vérité et de la charité contre l’hérésie. »

« De peur donc, écrit encore Constantin d’Orviete, que le flambeau allumé par le feu de l’Esprit-Saint ne demeurât plus longtemps sous le boisseau, il advint, au cours de l’année 1203, qu'à la prière d'Alphonse IX, roi de Léon, et de sa noble femme Bérengère, reine de Castille, l’évêque Diego, de pieuse mémoire, dut aller négocier le mariage de leur fils, le prince Ferdinand, avec une princesse d’un des pays du nord de l’Europe (2).

(1) Le B. Jourdain. — Constant d'Orviete. — Le B. Humbert. — Thierry d'Apolda. , (2) C'est-à-dire du Danemark. B. Guy nomme ce pays Marchia

« En disposant ce voyage, remarque le bienheureux Jourdain, la divine Providence, en vue de l'union éternelle du ciel, se proposait de contracter, dans toute l'Eglise, une alliance surnaturelle avec de nombreuses âmes ramenées du péché, ainsi que les événements l’ont démontré plus tard. » Pour atteindre ce but éminemment saint et salutaire, voici, selon Thierry d’Apolda, le moyen dont elle se servit : «Les vertus éclatantes de l’angélique Dominique, dit cet historien, l'avaient rendu extrêmement cher au vénérable évêque. Il y avait entre eux similitude d'esprit et conformité de grâces. L’un et l’autre brülaient du même zèle de la maison de Dieu et la même impulsion de l’Esprit-Saint les pressait de procurer le salut du prochain. Aussi Diégo, en dehors du cortège qui convenait à sa dignité d'ambassadeur, prit avec lui le Sous-Prieur de son église d’'Osma, pour être, par ses dévots entretiens, la consolation de sa route non moins que l’ornement et l'édification de leur chrétienne et religieuse société. En cela, le Seigneur qui lui donna cette inspiration avait en vue une mission que ses deux serviteurs, quoique saints, ne soupçonnaient pas encore. »

Autant qu'il est possible de le conjecturer, Diégo d'Osma et Dominique de Gusman se mirent en route au plus tard dans le courant de l’été de l’année 1203. Ils eurent bientôt franchi les Pyrénées, et lorsqu'ils pénétrèrent dans le Languedoc, raconte un trouvère picard du treizième siècle (1) :

seu Dacia, et Roderic de Cerrate Marchia Daciæ, dont le mot Danemark est précisément la traduction littérale. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, qu'Alphonse de Léon et Bérengère de Castille aient songé pour leur fils à une princesse de ce pays? Leur fille Blanche de Castille n'était-elle pas déjà depuis trois ans en France, mariée au fils ainé de Philippe-Auguste, et Ingeburge, princesse danoise, reine de France ? Quelques années plus tard, Waldemar II le Victorieux épousait Bérengère, fille de Sanchez, roi de Portugal.

(1) Bibl, nalion., fonds français, 19531, — Li Romans saint Domi.

io —

On leur dist qu’en che pais

Q' bougre (1) si estoient mis

Tout environ chèle contrée

Toute la terre estoit semée

De la gent ki Dieu ont guerpi (chassé) Por faire honcur à l’ennemi.

« Une révélation aussi douloureuse les trouble profondé-

Saint Dominique convertit son hôte :

Fresque du Père Besson : chapitre du couvent Saint-Sixte-le-Vieux, à Rome.

ment, écrit le B. Jourdain, et les remplit d’une compassion indicible pour tant d’âmes si misérablement abusées. » Sous l'empire de ces poignantes préoccupations ils arri-

nike. Remarquons en passant qu'il fallait que, même dans le nord de la France, saint Dominique fût très populaire au treizième siècle pour qu'un trouvère eût ainsi l’idée de composer, avec la vie du saint, une de ces chansons de geste, ausei en honneur dans le château féodal que sous le toit de l'artisan.

(1) Bougre, au moyen âge, était synonyme d'hérétique cathare ou

Le

vèrent à Toulouse, siège principal de l'erreur. C'était le soir; et de suite ils durent se mettre en quête d’un gite pour la nuit. Or il se trouva que l'hôte vers qui le Seigneur les conduisit était un de ces égarés dont le sort leur inspirait une compassion si vive.

Quiconque ignore ce qu'est le bien suprême de la foi d’où dépend la vision éternelle et béatifique de Dieu n’a pas l'intelligence de ces larmes que les saints versent sur les pécheurs. Il a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et toutefois le sublime mystère de la grâce dans le temps et de la gloire au ciel lui échappent absolument. Dominique, lui, a entrevu ce mystère, il l’a goûté, et le peu qui des profondeurs de l’infinie bonté en est descendu dans son âme compatissante et pure, lui a donné cette lumière. Vite, il s’est aperçu que son hôte est hérétique, et, tout aussitôt, disent les chroniqueurs ({), il n’a cesse ni trêve qu’il ne l'ait conquis à la vérité. Il entreprend sans retard sa conversion : raisonnements les plus pressants et les plus irréfutables, sollicitations les plus affectueuses, instances les plus persuasives et les plus évangéliques : il épuise tous les moyens pour arracher cette âme aux ténèbres. Enfin, avec le secours d’en haut, l'hérétique toulousain, cette même nuit, ne pouvant plus résister à la sagesse et à l’esprit de Dieu qui parlait par la bouche du saint, revient pleinement à la foi de ses ancêtres.

Tantost s’ala agenoullier Devant lui et cria mierci!

Sire, je croi Diex vous à chi Envoié por moi amender,

albigeois. — Une version française des Décrétaies de Grégoire IX (treizième siècle, bibl. pull. ce Bourg), traduit toujours le mot herelicus par bougre, et, ce qui est aussi à remarquer, jusque dans le quinzième et le seizième siècle.

(1) B. Jourdain, Constantin d'Orvicte, B. Humbert, Thierry d'Apolda,

tonte

Por cou je vous vuel creanter

Q'iamais en toute ma vie

Ne porsivrai le compaignie

De ceus ki sont contre le loy.

Ancois, vivrai en droite foy

Si com vous m'avés enseignée (1). :

« Dominique tout heureux se hâte, dit Bernard Gui, d'offrir au divin Maître, avec une joie inexprimable, cette âme qu'il a ravie à Satan, prémices de la moisson sainte qu’il devait recueillir un jour, présenter au Père de famille et déposer dans les célestes greniers. Dès lors, remarque le même écrivain, le bienheureux nourrit dans son cœur le projet de se dépenser au salut des mécréants, d'instituer à cette fin un Ordre de Prédicateurs et de le consacrer à l’évangélisation des peuples. »

Dès le lendemain de cette douce victoire remportée sur Satan, leBienheureux Dominique reprenait, avec son pieux évêque, le chemin du Danemark. Ils durent choisir pour ce voyage la route que suivaient d'ordinaire, au moyen âge, les pèlerins du nord qui allaient à Saint-Jacques de Compostelle; la route que suivirent, en 1217, les premiers frères envoyés à Paris, et saint Dominique lui-même, en 1219.

En ce temps-là, on ne traversait guère le Languedoc pour se rendre à Paris sans s'arrêter au pèlerinage célèbre de Notre-Dame de Roc-Amadour (2). On gagnait ensuite la capitale de la France par Limoges et Orléans, à moins que, parvenu dans la région du centre, le voyageur ne se détournât, soit à l’ouest pour visiter l’antique sanctuaire de Notre-Dame de Chartres, soit à l’est pour aller prier dans

() Li Romans saint Dominike.

(2) La piété envers la très sainte Vicrge altira plus d'une fois saint Dominique à Roc-Amadour. Dans son voyage d'Espagne à Paris, au commencement de l'année 1219, le Bienheureux s'y arrêta en venant de Toulouse, et avec son compagnon, le B. Bertrand, nous dit Gérard de Frachet, il passa dévotement la nuit en oraison dans l'église de Marie. On en a conservé le souvenir à Roc-Amadour, et une tradition toujours vivante veut même que le saint y ait eu la révélation de la dévotion du Rosaire.

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