LE CANCER
Le cancer n'est pas compris dans la liste des maladies contagieuses citées par la loi du 15 février 1902, mais elle n'en préoccupe pas moins les hygiénistes. Si nous nous reportons aux statistiques du D° Bordier sur la mortalité par le cancer, nous trouvons des chiffres qui, pour être inférieurs à ceux de la tuberculose, n'en sont pas moins très importants.
À l’égal de cette dernière, il constitue un fléau d'autant plus redoutable que l’on ne connaît pas son étiologie et que, jusqu'ici, on est désarmé en face de lui.
On s’est demandé depuis plus d'un siècle quelle était son étiologie et sa pathogénie.
Toutes les théories basées sur des principes adoptés à priori, et dont les preuves scientifiques furent toujours peu convaincantes, tombèrent tour à tour.
La théorie parasitaire est celle qui paraît devoir triompher, mais comme pour toute maladie infectieuse, trois ordres de preuves sont ici nécessaires : l'inoculation des produits néoplasiques, la détermination de l'agent pathogène, la reproduction de l'affection par cet agent isolé.
Cette triple démonstration n'est pas complète.
Depuis longtemps, on avait remarqué le caractère infectant des tumeurs malignes, les métastases lymphati-
DO ques ou viscérales qu'elles provoquaient à la manière des maladies infectieuses, le rapprochement très étroit qu'il était possible de faire entre l'évolution du cancer et celle de la tuberculose.
De plus, on avait observé que l'infection cancéreuse, qui paraissait se faire et progresser peu à peu dans l'organisme atteint, étendait son action nocive, même à distance. Mais bien que cette notion de contagiosité fût répandue dans le public, peu de médecins y avaient ajouté foi.
Cependant, en 1659, Zacutus Lusitanus professait que le cancer se propageait par contagion directe.
En 1771 eut lieu à Lyon, à l'Académie de médecine, une grande discussion sur la contagiosité du cancer.
Aujourd'hui, les chirurgiens qui connaissent bien le cancer ont l'impression qu'il devient de plus en plus fréquent, comme la tuberculose. Ils ont constaté que certaines régions fournissent à leurs chniques plus de malades, comme s'il y avait des pays à cancer.
Les chiffres donnés par les statistiques confirment cette augmentation de fréquence du cancer. Sur l'extension de la maladie, tous les témoignages concordent.
D'après Barker, à New-York, sur un million d'habitants, il y avait 400 décès pour cancer en 1835, et 530 en 1885. On comptait en Angleterre 7245 cas en ISG61, et 17.113 en 1887. D'après Prinring, pour la période 1887- 1899, l'Italie aurait eu une mortalité de 4,60 pour 10.000 habitants, la Suisse de 12 à 13, la France, 9,8, la Hollande, 9, la Saxe, 9, l'Angleterre, 7,6.
C'est en Suisse que le cancer atteindrait l'apogée de lréquence, puis viendraient l'Autriche, la France, l'An-
gleterre. Mais il semble qu'il y ait des pays à cancer. En Norvège, le cancer est surtout répandu dans les localités des vallées inférieures. En Allemagne, il serait plus fréquent dans la basse Allemagne que dans la haute.
En France, on signale la fréquence du cancer dans les Cévennes, dans la Normandie.
En outre, on constate qu'il est proportionnel à la densité de la population, comme toutes les infections qui augmentent à mesure que l'hygiène diminue, du fait de l'accumulation d'un plus grand nombre d'individus.
Le cancer sévit aussi sous forme épidémique dans certains quartiers des grandes villes, dans certaines maisons. On cite une ville de Prusse, Luckau, non loin de Berlin,entourée d'un fossé rempli d’eau, dont un des faubourgs possède une rue où presque toutes les maisons ont eu au moins un cancéreux, où telle maison, en dixhuit ans,en a eu, à elle seule, trois ou quatre. Le D' Betla, qui a relaté cette observation, constate que c’est la partie la plus basse, la plus humide de la ville, et incrimine cette humidité en même temps que l'alimentalion avec des légumes arrosés au moyen d’une eau non potable.
Arnaudet (Normandie médicale) cite l'exemple de la petite ville de Cormeilles, où la mortalité par cancer fut, en-huit ans, de 14,8 p. 100 de la mortalité générale, alors qu'à Paris, pendant la même époque, le chiffre n'atteignit que 14,16 p. 100.
Fiessinger, d'Oyonnax, signale un groupe de trois maisons ayant cinq cancéreux en quatre années, alors que le cancer était inconnu dans les familles qui les habitaient.
M. Fabre, de Lyon, a publié, en 1892, sur la conta-
98 2 qiosilé du cancer, une série d'observations, et entre autres quatre cancers ayant évolué en moins de dix ans parmi les habitants d'une même maison. M. Moreau a signalé à Auteuil trois cas de cancer dans un appartement précédemment habité par des cancéreux.
Arcy Power a observé un cancer de l'estomac, un cancer des lèvres, un cancer de l'utérus, chez des personnes qui s'étaient succédé dans la même chambre.
M. Delbet (Société de médecine de Paris, 1891) observe qu'un enfant meurt de généralisation cancéreuse, sa mère, qui l'allaitait, présentait une.tumeur du sein.
Ce sont encore de nombreuses observations de contagion de personnes vivant en commun des docteurs Lecuyer, Fenié, Faille, Guelliot, Lateyec, Séjournet, Luys, etc.
Très souvent, l’un des deux époux meurt d'un cancer et l’autre également.
Lannelongue cite des individus ayant présenté des cancers de la langue et des lèvres, parce qu'ils se servaient Jjournellement de cartes contaminées par un porteur d'épithélioma de la langue. Au Congrès de chirurgie de Lyon, Guelliot cite vingt-trois cas de cancers entre époux (cancers de la verge et du col utérin).
Tous ces faits indiquent la contagion et non l'hérédité. La géographie cancéreuse a déjà popularisé l'idée d'un microbe du cancer, habitant des terres, et surtout des terres humides. On a essayé, pour établir la théorie parasitaire, d'opérer la transmission du cancer au moyen de grefles où d'inoculations directes. Des expériences ont été tentées pour transmettre le cancer de l'homme à un animal où d'un animal à un autre, d'une espèce différente; les résultats ne sont pas certains.
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Celles de Hanau, de Duplay et Cazin, de von Eiselberg en 1890, de Moreau en 1891, paraissent démontrer que le cancer est transmissible entre individus de la même espèce.
Quel serait l'agent pathogène ? Les parasites étudiés appartiennent à trois ordres, les sporozoaires,les levures, les bactéries, mais jusqu'ici, l'agent spécifique n'est pas trouvé. Nous retiendrons surtout dans cette étude, que le cancer se conduit comme les maladies contagieuses.
On le rencontre souvent dans les mêmes maisons, dans les mêmes logements. ,
Il nous à paru intéressant de rechercher dans quels quartiers la mortalité par le cancer était la plus importante, pour comparer les quarliers à cancer aux quarhers à tuberculose. Les relations que ces deux maladies peuvent présenter seront indispensables pour établir quelles mesures endigueront le mal grandissant.