‹ Casimir Delavigne devant ses concitoyensChapitre 1 sur 4 · LA VILLE DU HAVRE · texte numérisé non relu

LA VILLE DU HAVRE

IMTKIK

DE CASIMIR DELAVIGiNE.

I^ Franco a perdu Casimir Delà vigne, le poète honnête homme et grand citoyen ; le Havre, sa patrie, lui a voté une statue.

En esquissant quelques traits de sa vie, de cette vie qui fut si belle, si glorieuse, si pure, je dirai si sainte, j'ai voulu, excitant leur zè*e. faire, connaître à ceux dont il fut le compatriote combien la mémoin; de Casimir Delavigne est digne de Thommage public que les magistrats électifs du Havre lui ont réservé et quel reflet de sa gloire en recevra sa ville natale.

Cette tâche, h la fois si honorable et si difficile, je Tai entreprise avec la conscience intime de mon insuffisance; mais je devais obéir h la fois à un sentiment d'admiration profonde pour Tauteur de tant de chefs-d'œuvre et au sentiment plus impérieux encore d'une longue affection et d'une vive reconnaissance.

Que toutes les personnes qui ont bien voulu m'aider par de précieux documents à donner à mon travail le caractère de l'exactitude et de la vérité, trouvent ici l'expression sincère de ma gratitude. Qu'il me soit permis^ en faisant violence à leur modestie, de désigner plus spécialement MM. Roquer, Alex. Eyriès et madame Leplay, du Havre; MM. Tougard, de Rouen; de Lopès et Morel, do Vemon ; L. Roitel , directeur de la Revue du Lyonnai*.

JISOU A YINGT-TROIS ANS!

Avec qnel noble anour il chante m |ittrie!

El «in feu qui l'aDimn embra»aui tous les oœun.

Célèbre ile« vaiocoi pln< grandt que les vainqnrar* '

El lonquo l'dl ranger, flélriwanl sa vicloirc,

Dëvaslaîi noii palaik pour se tain» une slniff.

Le |)oèle sur nous déUMirnaoi les reg-jni»,

Sans appeler la guerre au secours îles beanvoru ,

Nous montre l'avenir riche enoor il'espërance«

Ri sa musc à vingt an* vient consoler la France

J. De Lcval.

Deux fils aimés de notre belle France « lauleur des Méditatiom et Tauteur des Mes$éniermes, naissaient au milieu de la tourmente révolutionnaire; tous deux « entendaient au berceau le bruit de ses fureurs . « et l'un et l'autre sont arrivés, par un chemin différent* à la gloire , « ce rêve des enfants et des peuples. » Le laurier du poète ceint encore le front inspiré et vivant d'Alphonse de Lamartine : Casimir Delà vigne est entré dans la tombe après avoir conquis son immortalité... et nous le pleurons.

tirr

Ce fut une terrible année que 1793. Celte année-là deux honoral)les citoyens du Havre étaient jetés dans les prisons de la ville : c'étaient le père et Toncle de Casimir Delavigne. Une accusation capitale pesait sur leur tète; ils avaient commis un grand crime, car ils s'étaient dévoués pour le salut d'un de leurs parents proscrit après avoir occupé un petit emploi à Tex-cour du tyran Louis XVI, et dont ils avaient généreusement favorisé l'évasion.

Cela se passait quelques mois seulement après la naissance de Casimir, faible enfant que sa mère, malade, fut obligée de conGer d'abord aux soins mercenaires d'une femme de moralité équivoque, qui trompa pendant quelques jours la confinnce maternelle. Remis en d'autres mains, il y trouva une sollicitude pieuse, qui ne s'est jamais démentie, et qui entoura de soins intelligents cette frêle créature abandonnée en entrant dans la vie à deux femmes qui vivent encore pour le pleurer '.

* Jean-François -Casimir Delavigne, fils de Louis-Auguslin- Anselme el de Calherine-Louise Leconle, naquit au Havre, le /î avril 1793. Déclaration de sa naissance fut faite le lendemain 5 avril a la mairie de cette ville et transcrite sur les registres de la municipalité. Il est né dans le quartier de Saint* François, sur la Barre-Solier. La maison habitée par son père, alors négociant au Havre, n'existe plus dans son état primitif. Sur l'emplacement qu'elle occupait, M.Sénéchal,enircf)reneur, fit construire à Fangle de la rueDauphine et du quai une autre maison, portant aujourd'hui le n** 27, et dont le propriétaire actuel est M. Poulz, négociant. M. Delavigne père avait établi, h Ingouville, une faïencerie qui a laissé son nom au quartier. C'est aux soins de madame Bazire, qui réside aujourd'hui sur la côte, que fut confié Casimir enfant, après qu'il eut été retiré des mains d'une première nourrice, reconnue indigne de ces fonctions. Sa sœur, cotte excellente Babet, dont il sera quelquefois question

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Après larrestalion de son mari, madame Uelavigne élait partie pour Paris avec Germain, son fils aine. Sa tendresse, justement alarmée des conséquences que pouvait avoir la mise en prévention qui lavait privé de sa liberté, ne lui permettait pas de rester inactive. Quinze jours employés à d'incessantes sollicitations la rassurèrent un peu sur rissue de cette affaire, et bientôt elle revint au Havre avec Tordre de mise en liberté provisoire de son époux et de son frère; elle avait obtenu, ce qu'alors on n'obtenait guère, l'autorisation de les faire garder à vue dans leur propre maison, jusqu'à parfait acquittement.

Casimir avait deux ans et demi lorsque des affaires de commerce appelèrent toute sa famille à Hambourg ; sa nourrice l'emmena à Paris , et de là elle revint à Mantes, qu'habitait alors sa bonne grand'mère : dans ce voyage , il reçut les premières atteintes d'une maladie qui mit ses jours en danger. La petite vérole, dont son visage conserva toute sa vie les stigmates , se déclara avec les plus fôcheux symptômes, et mit à une cruelle épreuve la vigilance de son aïeule et de sa nourrice.

M. Delavigne revint de Hambourg avec sa femme et son fils Germain , prit au Havre un nouveau domicile ', et y établit Casimir avec Babet, la sœur de sa seconde nourrice.

A c^tte époque, l'instruction publique était négligée au Havre comme dans le reste de la France. Des revers de

dans le cours de celte notice, suivit la famille Delavigne h Paris, et s'attacha à Casimir, qui la regarda toujours comme sa nourrice. I Rue d'Estimauville, maison de madame Gourant.

forlune ne permettaient pas à M. Delavigne le luxe d'un instituteur privé pour ses enfants. Casimir fut envoyé à l'école chez un assez bon maître, l'abbé Trupel, où il resta jusqu'à l'âge de huit ans et demi '.

C'était un écolier laborieux . zélé , docile , attentif aux leçons ; mais ce n'était pas un enfant sublime, pas même une intelligence précoce : on ne pouvait guère lui tenir compte alors que de sa bonne volonté. Rien ne le distinguait des élèves ordinaires, et quoique la douceur et la bonté naturelle de son caractère le fissent également chérir de son mattre et de ses parents , maître ni parents n'eurent jamais la pensée qu'il y eût, dans cet enfant-là, de l'étoffe pour faire un jour un grand homme.

Casimir quitta la modeste école de la rue de la Gaffo sans avoir retiré beaucoup de fruit de ses premières éludes. Sa famille avait été s établir à Paris : on le fit entrer au lycée Napoléon, aujourd'hui collège Henri IV. Dans ce nouvel établissement il montra toujours l'écolier piocftewr ; mais cet amour de l'étude, que ne fécondait pas le développement de l'intelligence nécessaire pour amener d'heureux résultats, seul ne sufBsait pas pour lui assigner, sur les bancs du lycée , les places les plus honorables. « C'est un excellent garçon , » disaient ses professeurs; puis ils ajoutaient : « C'est une nature rebelle à l'instruction, et c'est fâcheux vraiment, personne ne travaille plus que lui; mais personne aussi ne retire moins de fruit de ses veilles el de son labeur.»

( j* innîln* (pnail ôcoh» ru<* d«» l«i Gaffo.

Mais Casimir arrive h l'âge de quatorze ans, et voilii qu'une révolution aussi imprévue que subite s opère en lui ; avec la force physicpie lui vient cette tardive intelligence dont on désespérait : son œil doux et timide s Ranime et s'éclaire, son front sembla grandir par le travail secret de l'inspiration; l'étincelle du génie électrise et développe spontanément et simultanément toutes ses facultés : le feu sacré est en lui. Arrière maintenant, élèves du lycée Napoléon si fiers de vos palmes scolaires ; arrière ; il faut aujourd'hui la première place à votre condisciple Casimir Delavigne ; trop longtemps il essuya , avec vos dédains peut-être , la poussière des bancs de l'école. Entendez-vous, il lui faut la première place ; et ses maîtres s'étonnent comme lui du changement qui s'est fait si vite, et sa famille tout entière s'en réjouit et l'en félicite* El comme sa bonne mère l'embrasse! et comme sa bonne nourrice est fière ! c'est du bonheur et de la joie pour tout le monde et pour cet excellent Germain , son frère, son ami, son conseil et son guide.

Quand le bandeau fatal qui voilait son intelligence eut disparu, Casimir sembla comprendre tout d'abord sa vocation ; et la poésie, qui a souvent pour un jeune homme de si décevantes caresses, lui sourit au milieu des rudiments de son éducation classique. 11 fit des vers; et jetant les yeux autour de lui pour voir ce qu'il y avait alors dans le monde de plus grand et de plus digne des prémices de sa muse, ses regards tombèrent sur les marches du trône impérial : il y vit le berceau d'un enfant qu'un aigle couvrait de ses ailes. Cet enfant s'appelait le

'Il

Roi de Rome, royauté nominale qui devait, hélas I bientôt mourir étouffée sous le manteau des Césars germaniques.

Ce grand nom que venait de célébrer le rhétoricien de seize ans» lui porta bonheur. Son dithyrambe avait jeté les fondements de cette renommée qui devait Télever si haut, et les encouragements que reçut le poëte aux premiers frémissements de sa lyre lui apprirent qu'il ne s'était pas trompé dans la route où il venait de s'engager.

En sortant du lycée avec tous les honneurs que peut en remporter le plus heureux et le plus favorisé des lauréats, Casimir rentra au sein de sa famille, éprouvée par de rudes adversités, et se livra presque sans distraction à ses penchants poétiques, fortifiant, par de nouvelles et bonnes études, l'instruction qu'il avait acquise en suivant, dans les dernières années, avec une remarquable distinction, tous les degrés de l'enseignement universitaire.

Il y avait alors à Paris un homme que Napoléon venait de mettre à la tête d'une nouvelle administration fiscale et peu populaire à son début. Cet homme était le comte Français (de Nantes). Il jouissait d'une belle réputation acquise par des succès de tribune et par des services rendus à l'état dans une longue et honorable carrière. Cet homme aimait les lettres, et fit souvent tourner au bénéfice de ceux qui les cultivaient les quelques sinécures dont il pouvait disposer dans ses bureaux : c'est a ce titre qu'il y avait installé deux littérateurs qui se firent ouvrir un peu plus tard les portes de l'Académie. Le dithyrambe de Casimir Delavigne sur la naissance du roi de Rome avait pénétré à la cour impériale et dans le

cabinet mêm.e du directeur général des droits réunis. Le comte Français manifesta le désir d'en comiaitre personnellement Tauteur : « Je sais , répondit-il à quelqu'un qui l'entretenait des espérances que donnait notre jeune poêle, je sais que sa famille n'est pas riche ; invitez-le h venir me voir, et peut-être finirons-nous par nous entendre. Je serais heureux de lui fournir les moyens de continuer des travaux si bien commencés. » Casimir comprenait tous les devoirs que lui imposait sa position ; et quand on lui porta la nouvelle des bonnes dispositions dans lesquelles on avait laissé celui qui voulait être son Mécène, il répondit assez résolument : « J'irai ; » mais il étouffait en même temps un gros soupir. Ah ! c'est qu'il était d'une timidité insurmontable. Vous pouviez lui demander mille vers, il les eût faits ; mais se trouver seul à seul avec un comte de l'empire, cette idée lui ôtait tout son courage. Il avait parlé déjà en beaux vers à la France, h Napoléon, au roi de Rome ; mais ni la France, ni Napoléon, ni le roi de Rome n'étaient là pour lui répondre ; et le face à face l'effrayait horriblement. Il n'en fut pas moins convenu que le lendemain il se présenterait à l'hôtel de la direction générale ; et ce fut une nuit affreuse que celle qui précéda cette visite : ce fut une nuit d'insomnie qui n'eut rien de poétique, absolument rien ; il la passa tout entière à étudier ce qu'il répondrait à ce haut fonctionnaire ; et vers le matin il se crut assez sûr de son éloquence fébrile pour ne pas redouter autant l'entrevue. Mais quand sonna l'heure de se rendre à l'hôtel, courage, éloquence, mémoire, tout l'avait aban-

donné ; il chercha presque querelle , lui si doux , si patieut, au domestique qui venait l'aider à passer l'habit de c^émoDie , tant il trouvait que ce jour-là César faisait prestement son service. « Mais, moi^ieur, disait le hou noir, dix heures sont sonnées; vous arriverez trop tard. — Tu crois. César? eh bien! tant mieux, vois-tuî — Mais il faudra recommencer demain. — Tu as raison. Mes gants I donne Tite.uEt le voilà parti, prenant son courage à deux mains, et rattachant dans sa tête les lambeaux de sa harangue oubliée.

Il eût volontiers pris . pour iirriver à l'hdtel , le chemin le plus long, ainsi que faisait le bon la Fontaine. Peut-être le prit-il. Enfin, il arrive, le rouge au front et les jambes flageolantes , dans le salon d'attente , où il s'assied, attendant son tour et se rassurant un peu de l'assurance des nombreux solliciteurs qu'introduit dans le bienheureux cabinet l'huissier de service. Au bout d'une demi-heure et avant la fin du défîlé. l'huissier annonce que l'audience est terminée , et le tour de Casimir n'est pas venu. C'est aussi qu'il avait laissé introduire avant lui tout ce qui avait voulu se faire introduire.

Tout joyeux, le cœur désoppressé, heureux comme s'il eût fait une belle action ou qu'il vint d'être délivré d'un grand péril , il quitte lestement l'hôtel et rentre chez lui en se frottant gaillardement les mains. — On l'entoure , on le presse de questions. <■ Tu as vu M. Français; eh bienl conte-nous cela. — Je n'ai vu personne. — Ehl d'où viens-tu donc? — Mais de son hdtel, où j'ai attendu tout une heure, moi. et une vingtaine de personnes, jus-

qu'à ce qu'un grand garçon soit venu nous dire : <« À vendredi, messieurs. » — Tu ne t'es donc pas nommé? — À quoi bon I —^ En ce cas , mon ami , dit Germain, il faudra y retourner vendredi et faire mieux la chose ; tu donneras ton nom. Si tu tardais davantage, M. le comte pourrait penser que tu ne veux pas le voir, et ce serait à la fois une inconvenance et une maladresse. — Eh bien donc, reprit Casimir, à vendredi I » Il avait devant lui quarante-huit grandes heures de liberté, c'était presque du bonheur. Mais le cauchemar revint avec l'approdie du vendredi si redouté. Il fallut recommencer la toilette. Pourtant il était plus aguerri que la première fois , et semblait bien résolu à ne pas prolonger ce qu'il appelait sa passion. La foule était ce jour-là plus nombreuse que le mercredi précédent ; ce n'est pas d'hier que date Yeihcombrement des antichambres des heureux dispensateurs des emplois publics. Il y avait pour Casimir à craindre ou à espérer que les deux battants du cabinet ne s'ouvrissent pas encore devant lui ; que faire dans un salon rempli d'indifférents? Penser au milieu de ce tumultueux isolement ; il pensa donc, et quelques minutes après avoir pensé, il prit sur la table une plume et une feuille de papier, y traça^uelques lignes, et dità l'huissier : «Veuillez porter ceci à M. le directeur général. » Or, voici ce que renfermait le billet :

Dieu, notre commun protecteur, En versant ses bienfaits cache le bienfaiteur ; Nous brûlons de le voir, le voir est impossible. vous, qui rimilez par vos soins généreux,

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