‹ Casimir Delavigne devant ses concitoyensChapitre 2 sur 4 · II · texte numérisé non relu

II

Comiiu* lui faites des heureux , Mais nv soyez pas invisiblo *.

I/homrae de service revint au bout de quelques minutes et introduisit Vauteur dans le cabinet : au lieu du comte Français qu'il se disposait à saluer, il ne rencontra que le secrétaire général , qui lui dit avec une bienveillance due sans doute à la recommandation du maître : «Monsieur le comte ne doit pas être invisible pour vous ; c*est à sa maison de campagne qu'il vous recevra, et je pense que vous ferez bien de vous hâter de vous y rendre. » Cette fois la peur était dissipée , la timidité vaincue , le premier pas était fait, et la campagne effrayait moins que l'hôtel. Casimir partit le soir même pour la retraite champêtre de M. le comte, qui Taccueillit avec une cordialité charmante et le retint à dîner. H s'établit tout de suite entre ces deux hommes une espèce de fraternité littéraire, qui mit Casimir fort à Taise. Avant de prendre congé de son hôte, le poète en reçut une lettre qu'il l'invita à remettre lui-même, et quand cela lui conviendrait, au secrétaire général. Aux allures encore un peu timides de Casimir, le comte Français avait jugé tout de suite à quel homme il avait affaire.

La joie arriva avec la lettre dans la famille du poète. t( Cette fois, sedisait-on. Candide avait réussi.» (Candide était le nom qu'on lui donnait dans l'intimité fraternelle, et ce nom me semble bien trouvé. ) Une petite place

* CotU' improvisalion, retrouvée dans la mémoire d'un ami, n'a pas été imprimée dans les œuvn^s de Casimir Delavigne.

était octroyée à Casimir dans les bureaux de radminislra* tion des droits réunis. Le titulaire y fut accueilli et installé avec le cérémonial bureaucratique. Le premier jour , le garçon mit devant lui tout ce qu'il faut pour écrire. Le lendemain, Casimir trouva toutes les choses à la place qu'elles occupaient la veille. Notre homme, qui était consciencieux et laborieux à lexc^» avait pris ses fonctions au sérieux ; exact comme un chronomètre , il se rendait à son bureau et y restait régulièrement aux heures prescrites, avec toute la ponctualité d'un bon et loyal expéditionnaire qui tient à vivre le plus honnêtement possible des grâces du budget de l'état. Une seule chose excitait sa surprise, c'est que, la besogne ne venant pas, il s'ennuyait un peu de la longue virginité du papier et des plumes dont la prévoyance administrative avait pourvu son pupitre. Sans doute cette prévoyance cachait une arrière-pensée de travail, et pourtant c'était en vain qu'il l'attendait chaque jour avec une constance et une résignation qui avait bien son côté comique pour ceux qui étaient dans le secret ; mais la cause de cette inaction forcée échappait à sa pénétration. Il ne comprenait pas à quel point il est convenable qu'étant payé pour agir , la machine administrative fonctionnât sans lui.

Le comte Français fit plus encore pour son jeune protégé que de lui donner rang dans le personnel de son administration, il l'admit à ses soirées intimes, composées de quelques écrivains d'élite, dont les conseils et les entretiens fiireut très-utiles à Casimir Delavigne. La conversation du comte était, comme le style de ses composî-

tiot» littéraires, d'un ton exquis, et pleine de finesse, de délvcatesse et d'élégance. Notre poète y était à l'aise» parce qu'il était là cofflme tout le monde , sans qu'on le fit poser, ce «qni eût k jamais effarouché sa candeur native ; il parlait peu, écoutait beaucoup» et ne rentrait Jamais chez lui sans s'arrêter avec plaisir sur l'idée de r^fimer au jour convenu chez son affectueux protecteur.

Ce fut à cette école qu'il étudia ce qu'on appelle dans le monde les convenances sociales, étude qu'il mit si bien è {profit dans les pratiques de la vie usuelle. Dans une de ces soirées, le comte vint causer un instant avec ie jeune poète ; il y avait plus d'un mois que Casimir comptait au nombre des employés des droits réunis , et certes il av^t , par ^n assiduité > mérité qu'on te notât pour des bons points.

f< Eh bien, lui dit son (âief suprême en lui frappant familièrement sur l'épaule, comment nous trouvmis-nous de notre nouvel emploi ?

~ Mais , monsieur le ooïnte , je ne sais si le mot est juste : jusqu'à ce moment j'ai bien eu le titre> l'entrée des btat'eatai , où je me tiens le plus assidûment possible ; qAiGttt à la besogne, je ne sais si l'on se défie de ma capa* cité, mais je suis comme sceur Anne, je ne vois rien venir.

~ Et que faites-vous donc pendant ces huit mortelles heures?

— J'attends; j'attends le travail qui ne vient pas.

— Monsiei^ Delavigne, lui dit en riant le comte, tous êtes un honnête garç6n ; mais souvenez-^vous de ceci et notez-le bien : je "vous ai lÉfîs là pour qye vous y soyez

le 29 qnand ie mois h (rente jours, et le 30 lorsqu'il en a trœte^un ; ce soDt les dates d'émargement du r^ d'appointements. »

On comprend ttmt ce qu'il jr avait d'ingénieusement délicat dans cette explication : aussi, quelque p^it scrupule que lui suggérât sa conscience d'employé ^ Casimir s'accoutuma è ne pas compter aussi régulikement les heures de bureau : on le vit moins souvent à l'admis nistration centrale ; mais il se piqua de la même exactitude aux soirées du comte , et sa reconnaissance pour un si généreux procédé alla aussi loin qu'elle pouvait aller avec l'homme le plus coupable d'apprécier un tel acte et d'en conserver « la mémoire du cœur. *>

Un incident que nous ne devons pas taire -, quoique son caractère n'ait rien de plus particulier à Casimir qu'à tous les jeunes Français qui atteignaient alors leur dix^ huitième année> vint un instant faire trêve à ses occupd-" tiens bureaucratiques ^ k ses assiduités aux soirées du comte » €A peut-être aussi aux poétiques inspiratiom die l'auteur du dithyrambe.

En retour de la gloire qu'il leur donnait , Napoléon exigeait beaucoup de ses peuples. L'impôt le plus lourd était sans doute cette conscription que les poètes de l'empire appelaient ia dette de la pairie. ï^a dette était forte, impitoyabtonent exigée, et le gouvernement était un ri* goureux créander. t< Payek , dit-il un jour à Casimir ; le terme est venu ; votre numéro vous lait conscrit ; payez , on faites-vous remplacer ou réformer. » Pour se présenter avec quelque chanœ de succès devant un conseil de ré^

vision de l'époque, il fallait au moins produire une infirmité quelconque, afin de motiver son indulgence, quand il voulait bien , malgré la sévère précision des ordres d'en haut, consentir à se montrer indulgent.

Ce qui se passa dans cette circonstance doit être publié » car ce fait honore à la fois et l'homme qui a été l'objet d'un pareil dévouement et les auteurs de ce dévouement même.

Tous les jeunes gens du Havre, de la classe appelée sous les drapeaux, connaissant la faible santé de Casimir Delavigne , et prévoyant peut-être déjà l'éclat que son talent devait jeter sur sa ville natale, signèrent avec empressement le certificat qui devait le faire libérer du service «dilitaire, et qui , en même temps, les exposait à partir à sa place : ils déclarèrent unanimement qu'il était sourd; mensonge sublime, qui avait été suggéré à quelques-uns d'entre eux par un souvenir d'enfoncé ou de collège. Ils s'étaient rappelé , les dignes jeunes gens, qu'un jour Casimir avait dit à l'un d'eux , en montrant un petit dépit d'écolier :

« Pourquoi me parles-tu toujours de ce côté? tu sais bien que j'ai cette oreille un peu paresseuse. »

Le mot était resté, et le mot avait servi le dévouement.

Le conseil réforma le poète , que cent voix avaient , à leurs risques et périls, proclamé sourd à la face du con* seil. C^ela se passait à Rouen, où déjà sa belle réputation et son excellent caractère lui avaient fait autant d'admirateurs que d'amis sincères. Le secrétaire du conseil le fit venir à son bureau pour lui délivrer acte de la sentence

de réforme. Casimir s'assit à quelque distance de Técrivain, qui, le certiQcat rédigé, lui dit malicieusement , à voix basse :

c( Monsieur Delavigne» voici la pièce qui vous exonère, momentanément du moins, du service actif. »

Casimir, qui avait prêté sa bonne oreille aux dires du secrétaire, formula tout de suite , en fort bons termes, un remerctment qui lui valut cette admonition de la part du certificateur t

u C'est bien pour moi ; mais tâchez , pour les autres, de ne pas oublier que vous êtes sourd. »

Cette affaire vidée, le préfet, M. Stanislas de Girardin, le fit venir dans son cabinet, le complimenta à propos de la décision du conseil, et ajouta avec une extrême bien*veillance :

« Monsieur Delavigne , cette affaire a causé à vous des ennuis , à votre famille de vives et cruelles inquié-: tudes ; allez d'abord rassurer vos parents ; puis , si cela vous est agréable, voici une lettre pour mon intendant : vous la lui porterez à Ermenonville ; ses irais ombrages vous feront oublier peut-être les mauvais jours que vous venez de passer ici. »

Ctisimir accepta avec joie cette double proposition : il resta toute une sema^ie à l'ermitage de Jean-Jacques Rousseau ; il y trouva des inspirations pour remercier en beaux vers l'homme qui lui fit ces doux loisirs ; et s'il évoqua quelquefois, dans ses poétiques rêveries, l'ombre du philofopke et du grand écrivain, ce ne fut sans doute ni pour en apprendre comment de bon fils on devient bon

père, ni quel langage on doit emprunter pour se montrer reconnaissant d'un bon procédé ou d'un service; car, vous le savez tous, Jean-Jacques eut le tort d'être ingrat et le malheur d'être mauvais père.

Casimir conserva religieusement le souvenir de ce qu'avaient fail pour lui ses jeunes compatriotes : deux fois il me le raconta, l'œil humide, et avec les expressions de la plus vive gratitude; c'est aussi que Casimir n a jamais su oublier que les injures, les critiques passionnées, et qu'il avait une grande et belle âme qui se reflète dans tous ses ouvrages comme dans toutes les acticms de sa vie.

En esquissant quelques traits de cette vie si pure, nous n'avons heureusement pas pris la tâche de relever toutes les bévues commises à dessein ou par ignorance par quelques-uns de ses biographes ; cependant il est une erreur que nous devons rectifier ici, parce que, reproduite, elle ôterait aux Havrais, nos concitoyens , le mérite du dévouement dont ils ont fait preuve dans la circonstance que nous avons rapportée. On a imprimé quelque part que , dans une visite que fil l'empereur au lycée Napo* léon , pendant que les élèves étaient au réfectoire , le jeune Casimir, sollicité par le prince de réclamer une récompense pour son dithyrambe sur la naissance du roi de Rome , aurait répondu << qu'il demandait à être exempté du service militaire, n Cette anecdote est complètement fausae. Casimir Delavigne n'a jamais été élève interne au lycée Napoléon et n'a jamais eu l'honneur de parler k l'empereur. Si ce dithyrambe fut le prélude d'un

beau talent, W ne valut à lauteur que Testime el la bienveillance de ces hommes d'élite qui aiment à favoriser Télan d-une haute et brillante réputation qu'ils ont devinée.

Soucia restauration, les ennemis politiques de Casimir Delavigne fie manquèrent pas de lui imputer à crime cette première inspiration ; et qui sait s'ils ne s'en servirent pas pourMvir au j^une poëte. chantre harmonieux du jeune roi, la place honorable qu'il dut, en quittant l'administration des droits réunis, à un personnage influent, homme d'état pourtant, qui n'avait pas jugé Casimir indigne de sa sollicitude ?

Mais n'anticipons pas sur les événements , et suivons encore^ à traversées quelques jalons qu'on a plantés devant nous, les premiers pas de notre poëte dans la carrière qu'il a fini par s'ouvrir si glorieuse et si mémorable.

Avant de retourner à Rouen, pour obéir aux prescriptions légales , Casimir était venu passer quelques jours au Havre, et il y avait été vivement impressionné. C'était en 1812; la ville, abandonnée, pour ainsi dire, sous les canons anglais pendant les guerres de l'empire , donnait alors un noble exemple au pays par sa courageuse résistance. La rade était couverte au loin de bâtiments ennemisv sur lesquels flottait, avec une impertinence trop souvent impunie, le pavillon britannique. A cette vue , tout son sang avait reflué vers son cœur :

'( Mon bras, se dit-il, serait d'un faible secours pour la France ; je n'ai de forts que le cœur et la pensée : je

les voue l'un eti'aulreà mon pays. Je chanterai s» gloire; cela vaudra bien peuUHre de mourir dans un hôpital. »

Libère du service militaire , il put continuer ses tra-^ vaux et se livrer à Tétude; car il étudiait toujours : il se faisait un fonds qu'il devait bientôt si noblenlent dépenser. De grands désastres allaient pesef sur la FVance ; il devait être témoin de ce que, depuis bien deà siècles, il n'avait heureusement été donné à aucun poète français de voir : d'abord l'ennemi h nos portes , puis Tennemi chez nous, et le Cosaque abreuvant son cheval, sous les murs de Paris , dans les eaux de la Seine. Enfin tous les maux et toutes les hontes d'une invasion armée allaient passer sous ses yeux.

Mais jetons un regard en arrière. L'étoile de Casin^ir commençait à briller dans le monde littéraire; on était las de la froide poésie de l'empire ; la poésie d'inspiration avait beau jeu à se produire, en dépit de l'Institut, dont la classe de la langue et de la littérature françaises caressait encore la vieille idée du poème épique, et visait au moyen d'exciter l'émulation des poètes et de galvaniser l'épopée. Afin d'arriver au but , cette classe, qui représentait alors l'ancienne Académie, avait proposé un prix qu'elle devait décerner, au concours de 1813, te à un épisode dans le genre épique, de pure invention ou tiré de l'histoire , et qui ne fût ni traduit ni imité d'aucun ouvrage ancien ou moderne. Le sujet éUiit abandonné au choix des auteurs. Cette proposition cachait une pensée courtisanesque : il était aisé de deviner quel était le héros que les doctes voulaient qu'on chantât. Quelque soin

qu*41s eu^ej^t pris de déguiser leur petite flagornerie napolépi^ienue^ leur^ espoir fut trompé, par les seuls cqn- ClirreQts d^ moins quils jugèrent dignes de leur atten-

Casimir Delavigne avait concouru, et voici comment ep^parla, en séance publique, le secrétaire perpétuel de r Académie Française :

<f Nos espérances ont été déçues, dilnl, et le mot était juste, surtout dans le sens caché de la proposition : vingt-six pièces de vers ont été envoyées au concours ; aucune n'a paru mériter le prix, deux seulement ont obtenu des mentions honorables.

» La {H'emière a pour épigraphe :

« Arma vifyimque cano. »

Devise qui dut causer à l'Académie une cruelle déception.

CHARLES Xll A LA BATAILLE DE NARVA.

« Ce sujet a plus de grandeur que d'intérêt; il est relevé par le caractère de deux des plus grands hommes qu'ait produits le dix-huitième siècle. Le czar Pierre et Charles XII y sont peints avec vérité; mais leurs portraits, déjà tracés par d'habiles peintres , ne présentent aucun de ces traits originaux et frappants qui ajoutent à l'idée qu'on a des modèles. Les détails du combat y sont rendus avec clarté, mouvement, précision, et quelquefois avec un ^et très heureux. La versification du poème est facile et naturelle , souvent élégante et harmonieuse. Cet ouvrage d'ailleurs est la production d'un esprit sage, d'un

talent naturel et vrai, exempt de mauvais goût, et qui doit (tonner de (jrandes espérances lorsqu'on apprend que l'auteur est un jeune homme de dix-neuf ans , M. Casimir Delavigne . qui achève sa philosophie au lycée Napoléon. »

Si ce nétait pas un bon jugement, c'^it toujoufs un horoscope.

L'autre concurrent, honorablement mentionné , était M. Alexandre Soumet.

Casimir se consola de n'avoir pas obtenu le prix ; la mention lui sufBsait.

Jusqu'alors la direction de ses études, de ses travaux et de son esprit, semblait le porter vers les choses sérieuses : cependant rien dans son humeur habituelle n'indiquait un Catonprématvré, Il était, nous disait encore ces jours derniers un de ses compatriotes, qui a vécu dans l'intimité et dans la familiarité de sa première jeunesse *, il était gai, jovial, spirituel, fécond en saillies, en mots heureux, et d'une naïveté expansive pleine de charme et de bonhomie. Il avait pour ami d'abord Germain , son excellent frère, puis M. Scribe, préludant déjà à sa réputation dramatique par ces enfantillages d'esprit qui sont aux yeux de l'observateur les présages d'une vocation déterminée.

Le trio inséparable fréquentait les théâtres du boulevard et revenait ensuite se moquer à huis clos des conceptions mélodramatiques de ce bon M. fiuilbert de

* M. Roquer.

Pixérécourt, qui trônait là tout à son aise et presque sans

nvaux. •.-M.,.;.. ■ r.

Des moqumes, on eu vint nui parodies. Ghicuo d eux y apportait le tribut de ses [innocentes méchancetés. Les parodies improvisées au milieu du pétillant bavardage d'une camaraderie sans gêne furent écrites ; puis il fut question de les soumettre à Vépreuve de la représentcUion. La maison de M. Leconte , oncle maternel de Casimir, fut choisie pour ces ébats scéniques. On dressait deux paravents dans le grand salon : on se faisait à la fois auteur, acteur, souffleur, et Ton faisait rire aux larmes les grands parents et les quelques amis intimes , seuls spectateurs admis à se prononcer sur le mérite des parodies et des parodistes.

Une circonstance particulière vint prêter un sujet assez plaisant à la verve de ces messieurs; M. Lambert de Sainte-Croix, parent de la famille Delavigne, avait obtenu uu office d avoué; mais pour que sa nomination fût valable et qu'il pût en exercer les fonctions, il était rigoureusement légal que sa commission fût signée par le grand homme. Or, à cette époque, le grand homme était en Russie ; c'est à Moscou que le brevet fut envoyé à sa signature. Chaque jour il arrivait de cette capitale à Paris des décrets et des bulletins, le brevet seul n'arrivait pas ; prodigieuse, et un peu comique aussi , sans doute , était la perplexité de M. Lambert. Si bien que MM. Scribe, Casimir et Germain Delavigne firent, aux dépens des anxiétés de leur bon oncle, un vaudeville , dans lequel chacun d'eux prit son rôle. La pièce était intitulée : La

douze titres étaient empruntés à douze parodies dçvfnékh 4rflme%- Uw ^IBc^ ffljoofiiirft, placée 4 la poFte4tt gcflnd $alpn;e^t rédigée en ^ykPif^nécqurt, çudomijait hlou^fi^ €it, Rqipifl[i*e éouinér?aûop . Casimir, avait prisr le; rôle 4' wn ppstiUpn mal^Gontreu^, sans cesse coatre-barré4anss0n voyage à l^loscou par les éçlaireurs de l'armée rus^e. Il le jouait avec une verve et une gaieté charmantes. 1} invail composé une manière de baragouin très-plaisanl qu'il fsdsail débiter à un Cosaque, aux rires inextinguibles de rassemblée, parterre indulgent, choisi dans la famille, e( qui ne pensait pas alors qu un autre public dût bientôt applaudir^ devant la première scène du monde, l'œuvre plus réfléchie du jovial postillon.

C'étaient de ces heureux jours de franche et bonne joie, dont on jouit un moment et dont on parle toute sa vie. Tous trois rêvaient déjà, au milieu de ces jeux, la gloire littéraire qui apparaît si belle quand on a vingt ans et qu'on se croit encore bien des vingt ans devant soi. Toutes ces joies , toutes ces prévisions de riant avenir , Casimir et Germain les partageaient avec cette patriarcale famille, oii régnait l'économie la mieux entendue, l'ordre le plus parfait. Chacun d'eux recevait, à jour fixe, ainsi que Fortuné, leur plus jeune frère, et leur sœur, aujourd'hui madame Désiles, ce qu'ils appelaient leur semaine, c'est-à-dire une petite allocation sur le budget paternel,

allocation dont chacun disposait à son gré , (f sans être tenu d'en rendre compte. »• C'était le lundi que se faisait la distribution ; le mardi , Casimir n'avait plus rien : il

uvait vidé sa |K>che dans la poehe du pativr^: cm eût dit que* cet argent lui pesait et qilH avait hâte d'en déposer le fardeau. Mais cetle imprévoyance lui coô tait ^ber (faeil^ quefois. et souvent, après le lundi, il lui arrivait de rentrer chez lui sans chapeau et sans mouchoir. Ne demandez pas qui il avait rencontré dans ses excursions? Un indigent lui avait tendu la main, et se trouvant la bourse vide, mais le oœur ôppressév il avait mis^ ^dan& cette main, qui se tendait suppliante « le premier «objetqa- il avait trouvé sous la si^ne : •

ce Voici mon. êhapeau,^; disait^il au mendiant; j^dè^ meure dans cette rue: vous le rapporterez à la maison ( et, eommevot» Pûmz irowûé^ il y aura récomp^nsei' » '^

Casimir voyait souvent chez M^^ l^mberl ^e SaiMte^ Croix «son onde , les natabrlités littéraires ^e 1 •éf)bqûel C'était d'abord Picard, l'auteur des iS^tounitJi , qui t'avait pris BD vive affection et qui répétait souvent : aW y a du Molière dans cette téte-là. Faites des comédies, jeune homme, des comédies; rien que cela, et vous îi^ez loi)>^^w Tissot ; son professeur im lycée IVapoléon^ v «dont kl^ ^ê"" rite classique avait fait pa$(^presqQe4ou( entière' dbnk l'àme de.son élève so^ admiration infljfiie pour Jacques DelilLe : admiration qui valut à ce versificateur musqué^ lorsqu'il fut <M)iidié dans la tombe, cette un peu empha-^ tique apostrophe : ^ - • * \

toi qoi l'étevas p«r del^ le tonnerrq.

Du soleil auguste rival , (lomme lui tu brillais en écluiranf la terre,

Et lu ffiardiais a'un pas égal.

Maisà <^lé de cette excusable exagération se trouvait rexprsssion d'une reconnaissance biàa sentie et bien

rendue par ces vers :

Qn répète tes vers, on vante tes leçons, ' ■ • (Jiie de ta voix niùetle ôh ne peut plus entendre ; !» Ëtûers.delt^uf fardeau tes jeunes noorrisBons ? ' ^

P'un frQpt respectueux aç courbent sous ta cendre. ^

'Barré; Radet, Desfontaines, Piis. tous les membres du Câvièau moderne, cette joyeuse confrérie chantante; allaient aussi chez M. Lambert, et je vous laisse à penser si Gasimir, Germain et Scribe prenaient plaisir à la conversation de ces poétiques et spirituels viveurs. Quand Tun des inséparables se plaignait d'avoir la bourse trop légère pour aller souvent à la Comédie-Française ou à rOpèra, Ghambon, caissier du Vaudeville , et homme d'esprit , tout caissier qu'il était , leur disait en riant : « Voufe n'avez pas d'argent, mes petits amis, eh bien! travaillez pour notre petit théâtre national, tout prêt à vous ouvrir son coffre. » A force d'entendre Chambon répéter sa phrase ordinaire, un beau jour ils le prirent au mot : ils n avaient fait jusqu*alors que des pièces pour eux, ils se mirent à l'œuvre en commun et résolurent d'en faire pour le public du théâtre national de M. Chambon. On commença par suivre les premiers errements, c'est-à-dire par se moquer du mélodrame, auquel on emprunta des titres ambitieux : l'Auberge des PyrénéeSj ou les Brigands sans le savoir, lel fut, si notre mémoire est fidèle, le nom du premier-né de ces trois paternités de vingt ans. Casimir, qui mettait son mot à la chose, mais sans jamais y

mettre son nom, a rappelé dans celle bluelte une aventure assez plaisante arrivée à mademoiselle Scudéry, sa romanesque compatriote. Puis vinrent le DervichCy la Robe et les Bottet, Thibaut, comte de Champagne. Germain faisait le couplet, Casimir le dialogue. Scribe un peu de l'un et de lautre ; mais ayant déjà Tinstinct de l'entente des effets de scène qui lui valut depuis tant de succès, c'est à cette partie capitale d'une œuvre dramatique qu'il s'attachait de préférence.

Les pièces réussirent ; on fit de l'argent. Pourtant une maladresse du machiniste faillit compromettre la première représentation du Comte de Champagne. Dans ce vaudeville , la lune a un rôle : or, la matière dont on avait composé Vastre des nuits exhalait une odeur si insupportable que toute la salle en fut infectée , et les spectateurs de s'écrier : « A bas la lune I »Cela était plus rassurant qu'à bas la pièce I la lune disparut et la pièce tint bon et fut applaudie I

^■M^b^iAm

LES TRIOMPIES.

Caveuir l'«pparliMl, toii>*Hrt l'honmi^ «roi ré A la royaatë do ^ëoie.

Oaitoi* ni Flotte .

Adieu les gaies folies, la comédie eatre deux paravents, les causeries jeteuses, lesovationsdupeiiUhéâtreiiatiional ; il s'agit bien de vaudeville • de mademoiselle Scudéry et de la lune! Casimir avait vu les escadres anglaises en rade du Havre, et son cœur avait poussé un long et douloureux soupir ; mais voici venir 1814 et les jours plus néfastes de 1815; et ces Anglais, qu'il avait aperçus de loin faisant le quart ou la manœuvre à bord de leurs vaisseaux , il les voit de près ; il pourrait les toucher même au sein de la capitale envahie , s'il n'en craignait le contact. Oh 1 ce fut de ce moment qu'il se sentit poète : ce fut alors qu'il pleura «n beaux vers sur la ^ra^ce ^ mise hQrs de

combat à Waterloo , » et qu'il s écria dans le transport d'une sainte indignation :

Quel vieillard n'a rougi du malheur de nos armes !

Et pourtant il n'y a pas de [honte pour les vaincus , ajoute aussitôt le poète : nos phalanges ont succombé ; mais consolez-vous, amis de la gloire nationale :

L'ennemi, Toeil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois.

Mais ne les pleurons pas.

Sur leurs traits triomphants La palme de Thonneur n'a point été flétrie.

Ainsi parlait le poète dans ses Me$séniennes , et ses chants étaient pour la France une consolation, pour lui son premier titre de gloire. Tant que durait le jour il se tenait silencieux et pensif près de l'arc de triomphe du Carrousel, s'abritant sous nos trophées, invoquant sa muse, la muse de l'histoire, qui se faisait sous ses yeux la muse de la vérité et de la vérité courageuse, car il y avait bien quelque noble courage à imprimer, au milieu des baïonnettes slaves, prussiennes et moscovites :

Vérité!

J'écarte et foule aux pieds tes voiles imposteurs,

Dussé-je voir briser ma lyre Par le glaive insolent de nos libérateurs !

Les maux de la patrie lui faisaient oublier les joies sî douces du foyer domestique ; et vers le soir seulement il rentrait chez lui l'œil en feu , les cheveux en désordre. Il disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti à l'aspect

de ces bordes impies spoliant nos musées et s'en disputant, comme une proie facile, les richesses artistiques; puis, le leudemaini il retournait encore h la même place : ce n'est pas la gloire qu'il allait y chercher ; mais la gloire allait l'y trouver; et cette âme naïve et calme devint énergique et ardente quand il s'agit de flétrir l'étranger. La France tout entière se dispute ses patriotiques élégies. Dans les villes mêmes qui ont salué avec le plus d'acclamations le double retour de la vieille dynastie, dans ces villes, à Bordeaux, à Marseille, par exemple, on lit publiquement les Messéniennes, et cette lecture fait couler les larmes de tous ceux qui sentent encore un cœur français battre dans leur poitrine. Pourtant on écrivait il y a quelques jours : « Le lecteur impartial ne voit dans les Messéniennes qu'un recueil de vers incolores, alignés par le raisonnement plutôt que dictés par l'inspiration. » C'est que, voyez-vous, il est des écrivains qui se sont fait un cas de conscience des admirations comme des dénigrations exclusives. Ainsi, d'après eux, la France de 1815 s'est passionnée pour des vers alignés par le raisonnement; et c'est pour le seul plaisir de faire acte de gracieuseté au profit de l'éditeur des premières Messéniennes qu'elle lui en a demandé, en moins d'un an, près de vingt-cinq mille exemplaires 1

M. le baron Pasquier, alors garde des sceaux, qui avait, avec toute la France, le mauvais goût de trouver admirable cette poésie incolore, frappé surtout de l'efi'et qu'elle produisait , appela près de lui Casimir Delavigne, le félicita , lui donna de sincères encouragements , et le

nomma bibliothécaire de la chancellerie. C'est qu'il y a dans les Me$$éniennes , comme le disait M. Pasquier, qui tenait à justifier ses éloges , outre cette inspiration qa'on lui contestait tout à Theure, « cette franchise de sityle où les mots populaires de la langue parlée se mariait si bien aux termes plus choisis de la langue écrite ; » genre de mérite que nous retrouvons à diaque page dans leà oeuvres de Barthélémy et de Déranger.

Mais la joie un moment revient au cœur du poëte : l'étranger s'éloigne.

Plus d^Anglais parmi nous, plus de joug, plus d^entraves l Levez plus flèrement vos fronts cicatrisés; Oui, rétranger s'éloigne; oui, vos fers sont brisés, Soldais, vous n'êtes plus esclaves !

Les libérateurs, gorgés d'or, ont regagné la frontière : le calme va être rendu à la France, calme plat qui succède aux tempêtes et en présage de nouvelles. Les lettres vont refleurir, car voici que l'Académie Française, qui a, comme la noblesse ancienne, repris ses titres , commence à donner encore signe de vie ; cette fois, ce n'est plus une épopée qu'il lui faut ; plus de devise : Arma vinmque ^ c'est l'olivier à la main qu'elle présente son programme : (( L'étude fait-elle le bonheur dans toutes les situations de la vie?» Poètes, répondez? Casimir Delavigne entre en hce, non pour concourir au prix ; tout d'abord il y renonce en traitant son sujet sous la forme dubitative ; maïs il n'est pas fâché d'avoir maille à partir avec le corps savant, et il débute avec lui par ces vers tout pleins de fran*

chise et de vérité, que nous renvoyons à ses détracteurs i

Le besoin de parler m'entraîne à contredire.

Que de petits esprits, jaloux de noms célèbres, Prennent contre le jour parti pour les ténèbres ! Leur nombre dangereux fait leur autorité :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité.

Puis il finit en disant ce que déjà il commençait à si bien sentir :

L'étude, 'après Tamour, est le meilleur des^maux.

L'Académie s'émut de celte pièce qui raillait si spirituellement son programme : Casimir s'y était plaisamment afibblé de la perruque d'un vieux docteur; ^t d'abord elle prit tellement la métamorphose à la lettre, que, loin de penser* au style finement moqueur qui y règne d'un bout h l'autre, qu'elle eût à juger l'œuvre d'un poète de vingt-trois ans, elle chercha les coupables dans son propre sein, et accusa tout bas du fait, jusqu'à plus ample information, Andrieux, Etienne ou Picard. Les quarante immortels se partagèrent : les uns votaient pour décerner le prix. <c Vous n'y pensez pas, répondaient les autres; l'auteur a traité précisément la question en sens inverse du programme ; le couronner serait un dangereux exemple et un fâcheux précédent.» Cette dem ière opinion prévalut ; le prix fut refusé à Casimir, mais on lui accorda , par compensation sans doute , un honneur insolite : ce fut de lire sa pièce en séance publique ; elle fut applaudie dans l'enceinte et hors de l'Académie.

Casimir était en bonne voie ; mais cette part déjà si belle qu'on voulait bien lui faire, sa modestie et sa naissante ambition littéraire ne Tacceptaient qu a titre d'encouragement, car il semblait que chacun de ses succès lui imposât l'obligation de travailler avec une ardeur nouvelle et presque sans relâche. Il était sorti du lycée Napoléon comme en sortaient alors presque tous les jeunes gens qui mettaient à profit leurs jours de congé pour se donner Tinefifable plaisir d'aller entendre Talma à la Comédie Française; c'est-à-dire, avec une tragédie, non pas en poche, mais en tête*. Il avait donc, ainsi qu'il le disait dans le langage de son pays , une tragédie sur les chantiers, et c'était là le sujet d'une de ses grandes préoccupations; il le façonnait dans son cerveau avec une persévérance que rien ne pouvait décourager, pas même la franchise de Germain, son frère, qui, après s'èlre fait déclamer par Casimir quelques scènes de cette œuvre si laborieusement procréée, formulait son opinion avec un sans façon et un laisser -aller qu'autorisaient son droit d'homme de goût et son droit de primogéniture : « Vois-tu , cela ne vaut rien , lui disaiUil ; c'est à refaire, d Et Casimir refaisait, tant et si bien, qu'un jour la tragédie fut jugée présentable , et bientôt présentée à MM. les comédiens ordinaires du roi. Elle avait pour titre Polyxène, sujet traité avec toute l'austérité de la tragédie grecque j et qui ne fut jamais soumis , comme

' A Fâge de quatorze ans M. Victor Hugo avait composé, d'après iouies les régies d'jérisiote, une tragédie intitulée : Jrtamène; mais alors...! et depuis!...

œuvTft littéraire, au jugement d'appel que Casimir Delavigne eût pu sans doute inlerjeter contre la sentence de MM. de la Comédie Française. Écoutez ce qui advint à propos de l'infortuné Polyxène, et peut-être serez-vous de notre avis, qu'en le condamnant à subir une éternelle captivité dans leurs cartons , ils ont rendu au poète un signalé service, parce que leur mauvais vouloir, provoquant sa juste indignation , nous valut une des meilleures pièces, sans contredit, du répertoire de l'auteur de Louis XI.

D'abord, la Comédie Française, peu désireuse de sa nature d'encourager un débutant dans la carrière de la littérature dramatique, peu préoc<;upée aussi probablement des succès lyriques de Casimir, lui fit attendre si longtemps la lecture qu'il avait sollicitée, qu'il écrivit, dans l'intervalle qui s'écoula entre la deînancb^ et la réponse, une autre tragédie qui fit oublier complètement Polyxène, dont les comédiens, pas plus que l'auteur, ne troublèrent le paisible sommeil. C'étaient les Vêpres siciliennes, qui furent encore présentées au Théâtre Français, lequel, renfermé dans sa superbe outrecuidance, et imbu de l'idée qu'il n'était pas plus donné à l'an 1819 qu'il ne l'avait été à l'an 1817 de voir éclore en France, même un rival de Ducis, reçut la proposition de lecture de la seconde pièce à peu près avec autant d'empressement qu'il en avait mis à donner droit de bourgeoisie à la première. Après avoir attendu pendant deux ans l'arrêt du sàiat comi-tragique, Casimir sut enfin à quoi s'en tenir sur le sort réservé par les comédiens aux

Vêpres $iciliennes. La pièce fut agréée, mais avec corrections; et voiià Casimir, que cette apparence de justice encourage, corrigeant ou ne corrigeant pas son œuvre, cela importait peu, MM. de la comédie, jeu de mot à part, ne se piquaient pas de faire preuve de beaucoup de mémoire. Une seconde lecture a lieu ; cette fois la pièce est reçue telle quelle.... (Casimir est aux nues : lef( Vèprea nciit^nne^Y auront les honneurs de la représentation — Mais courte fut sa joie, lorsque le comité ajouta cette plaisante restriction : « Reçue à la condition que l'auteur n'exigera jamais cpie sa pièce soit jouée ! »

C'était à faire mourir d'indignation ou à provoquer le rire le plus homérique ; Casimir s'indigna et ne mourut pas , mais il promit de renvoyer le rire homérique è ses audacieux mystificateurs, et tint parole.

A cette époque Picard, cet excellent Picard, qui voulait absolument faire de Casimir un auteur comique, prit en main les rênes de l'Odéon, affublé du titre de second Théâtre Français : il se hâta d'aller trouver l'auteur des Vêpres fticiliennex.

« Mon cher Casimir, lui dit-il, on vous a brutalement fermé les portes du Premier; je viens vous proposer de vous ouvrir à deux battants les portos du Second : entrez.. . quoique ce soit une tragédie à la main, vous recevrez chez nous bon accueil . »

Picard faisait à la fois preuve de tact et de bonne administration. I^ pièce fut apprise, répétéeavec soin, jouée avec chaleur et talent. Le succès dépassa toutes les prévisions : il fut rx)lossal , comme on disait alors. L'auteur,

demandé à grands cris après la représentation, ftit trahie, malgré lui, sur la scène ; on lui jeta des couronnes, aux frénétiques acclamations de la salle entière. Les Vépren sieiliefmei furent jouées trois cents fois consécutivement et firent entrer plus de quatre cent mille francs dans la caisse de TOdéon.

Un critique judicieux a dit : c Si les avis ont été partagés sur le mérite de certaines des dispositions de la fable de cet ouvrage , tous les suffrages se sont accordés pour reconnaître les beautés d'un style pur, élégant, animé, et constamment élevé. Ce qui a paru le plus digne d'être loué , c'est une propriété de langage exquise ; c'est un choix d'expressions et de figures si bien assorties au sujet, aux mœurs du temps, au caractère des personnages, que le spectateur se trouve transporté au lieu et à l'époque où l'action se passe. Cette convenance de langage , à laquelle on a donné le nom de couleiir locale , est la seule vérité qu'il faille chercher dans les sujets de tragédie empruntés à l'histoire. — Le poète ne raconte pas, il peint.»

Si les Vêpres siciliennes étaient un bon ouvrage, un brillant début . c'était encore l'œuvre d'un bon Français. Aussi que de sympathies et d'applaudissements excitait l'auteur dans ce public, qui venait d'apprendre ce que pèse le joug de l'étranger, lorsque Procida disait avec le poète :

Oui, c^est avec transport que j^aime la patrie; Mais d'un amour jaloux j^ai toute la furie!

Je Taime et la veux libre !

Après ces vors, empreints de tant d'énergie, qui n'eût

> ii ^

pensé que Picard avait tort , et que la vocation du poète Tappelaità suivre les glorieuses traces de Corneille? Mais, non. lauteur de la Petite Ville devait avoir raison, sur son propre théâtre, de la sentence qu'il avait portée, et nous verrons bientôt que la verve comique seyait bien aux vives et spirituelles allures du talent de Casimir Delavigne.

En traitiuit le sujet des Vêpres siciliennes, c'est-à-dire t^ transportant sur la scène française un sujet qui , jusqu'à certain point , pouvait blesser l'orgueil national , Casimir avait trouvé dans la souplesse de son talent tout C4Î qu'il fallait pour sortir vainqueur de cette lutte hasardeuse.

Racine donnait presque en même temps Andromaque et les Plaideurs; (Uisimir Delavigne donna aussi, à peu de distance , les Vêpres siciliennes et les Comédiens. « Les Comédiens apportèrent la preuve que le poêle de vingt-quatre ans savait déjà prendre tous les tons. En rapprochant ces deux pièces de quelques poésies fugitives échappées à sa lyre, on est étonné de ce tact qui saisit avec précision, non-seulement les extrêmes, mais le milieu des choses ; de ce goiU sûr qui a si bien marqué les limites qui séparent le style tragique du style comique.

Place , messieurs les comédiens, place à la vengeance du poète. Vous ne Tavez pas su deviner ; vous l'avez bafoué : tlans votre sotte présomption, vous ne visiez pas à moins qu'à éteindre en lui le feu sacré. Mais attendez, il no se vengera pas en écolier (|ue vous l'avez jugé, parbleu ! |

il vous mordra bel et bien jus^pi'au sang; et tout d'abord |

il mettra de son parti le public, son juge et le vôtre. Son arme est acérée; et pour vous porter des coups plus sûrs, c'est dans vos propres mains qu'il la mettra : c'est à vous-mêmes qu'il fera dire :

Ces sénateurs comiques Traitent- ils d^assez haut Fauteur qui les nourrit? Font-ils languir assez un pauvre manuscrit?

Quels dédains protecteurs ! quelle étrange insolence ! Ils ont pendant six ans usé ma patience.

Que de vieux manuscrits, qui sont encor nouveaux, Dans vos cartons poudreux ont trouvé leurs tombeaux ! Que dVnfants inconnus, du vivant de leurs pères. En paraissant au jour sont nés sexagénaires !

L'heure de celle vengeance a sonné : la pièce est annoncée, et la foule assiège en plein midi les portes de rodéon. La salle est trop peu vaste pour la contenir; car tout Paris a voulu assister au triomphe qui se prépare.

La curiosité a 'été si contagieuse Qu'elle a gagné jusqu'à MM. les sociétaires de la Comédie Française, qui ont trouvé le moyen de s'introduire et de se cacher dans un coin bien obscur, prévoyant peul-élre. eux seuls, une chute qui les eût consolés de cet empressement général. Ils savaient que la pièce avait fait peur même aux comédiens qui devaient la jouer; (( si bien que, quand elle fut mise h 1 étude, elle oflfrit une telle abondance de traits comiques et d'épigramraes incisives, qu'il fallut en sacrifier un bon tiers. »

Enfin le rideau se lève . la pièce , jouée avec entrain , est applaudie dès les premières scènes; le succès va crescendo ; les comédiens de l'Odéon regardent comme un

si boD tour de lâcher à bout portant à leurs camarades du premier Théâtre Français toute cette bordée de mitraille si cruellement satirique, de les foudroyer de cette artillerie sortie si pétillante et si chaleureuse de l'arsenal du poète qu'ils s'excitent et s'animent à l'envi, préparant pour ainsi dire à leur insu une nouvelle ovation à l'auteur, sans s'inquiéter le moins du monde s'ils ne font pas aussi la guerre à leurs dépens.

Ainsi , en débutant dans la carrière dramatique, Casimir osait se mettre, en riant, dans un état de complète hostilité contre ceux de qui allait dépendre désormais le succès de ses ouvrages : c'était de l'audace jusqu'à la témérité : aussi, M. Auger lui disait en répondant à son discours de réception à l'Académie Française u< La muse des comédiens s'était moquée de toutes les au très professions, il lui restait à jouer ceux qui jouent tous les autres, et à obtenir, qu'à la fois modèles et copies ; ils consentissent H se représenter eux-mêmes. Molière, dans ï Impromptu de Versailles, avait esquissé en passant un de leurs plus l^ers travers ; mais vous avez grandi (sic) le tableau : vous l'avez enrichi de tout ce qu'un siècle et demi de fortune et d'enivrement a dû ajouter aux prétentions , aux ridicules des comédiens , à leurs étranges procédés envers le public, leursauteurs, et leurs camarades mêmes. Quelle variété de figures originales et de situations piquantes I quelle profusion de traits fins et délicats I que desprit, de malice et de goût dans vos plaisanteries i >*

Longtemps avant l'Académie le public avait parlé comme M. Auger. A un âge encore si tendre , Casimir

avail eu ee que, durant toute sa vie d'écmain. Voltaire, malgré la flexibilité de son talent, li^avait jamais pu obtenir: des succès dans deux genres si opposés. Ce dernier succès justifiait la prévision de Picard, et cette «appréciation classique faite par un vieux bibliothécaire de là Sorbonne , qui , s'étant rencontré par hasard avec le directeur de TOdéon , disait de notre jeune poëte : « La main de Casimir Delavigne tient plus sûrement encore la marotte de Tfaatie que le poignard de Melpomène. Le brodequin le cliausse mieux que le cothurne. »

Cependant il revint encore au cothurne, et dota Theureux Odéon d'une nouvelle tragédie en cinq actes, le Paria. qui fut représenté le 1*^*^ décembre 1821 .

Casimir et de Lamartine lisaient Paul et Virginie, cette création si suave et si chaste à la fois, qui parle si bien la langue du cœur, une langue d'harmonie, d'images, de passions. L'auteur des Vêprex sidlienfies s'était particulièrement épris des charmes du style de Bernardin de Saint- Pierre, son immortel compatriote ; sa jeune et fraîche imagination s'était imprégnée des naïves couleurs que le chantre dès Harmonies a trouvées sur sa palette pour peindre cette nature si richement exceptionnelle de l'Inde, et les mœurs de ces peuples dont les préjugés de caste ont altéré l'innocence et la pureté primitives. Ce fut chez eux, dan& la Cliaumière indietme , qu'il puisa le sujet de sa troisième composition dramatique : elle eut le même succès et la même vogue que les précédentes, (i Une foule de beaux vers, des tirades entières écrites de verve ou imitées avec é1(k]uence ; un but moral très-élevé, un dé^

Doùment tragique, voilà ce qu on allait applaudir avec transport au second Théâtre Français. Quelques exceptions au langage pur, harmonieux , flexible de Casimir Delavigne avaient été signalées avec amertume dans ses premiers ouvrages par des esprits méticuleux : ces critiques, sévères jusqu'à l'injustice peut-être, nous ont valu dans le Paria une perfection de style dont la tradition semblait perdue. C'est aussi qu'en frondant les comédiens insolents , Casimir n'avait pas épargné les journalistes passionnés, et il avait eu le noble courage de leur dire, en faisant parler Victor, ce personnage qui cache l'auteur lui-même sous un voile si transparent :

Moi , j'irais caresser jusqu'en «on tribunal

(Quelque arbitre du fçoftt dont la feuille éphémère

Distille les poisons d'une censure ainère,

Au bon sens, au bon droit, donne un plat démenti,

Pour juger un auteur consulte son parti !

Voilà donc les faux dieux que je dois encenser !

Ah ! croyez-moi, leurs traits ne peuvent m 'offenser ;

Qu'ils soient mes ennemis, que leur courroux m'accable,

Qu'ils me déchirent, soit , leur haine est honorable !

Casimir avait une meilleure opinion du Paria que de ses autres tragédies : en la dédiant à son père, il lui disait : « le t'offre aujourd'hui celui de mes ouvrages que je crois le moins imparfait. » C'est que, voyez-vous , Casimir aimait à jouir en famille de ses triomphes de théâtre, qu'il ne mettait guère au-dessus de ses triomphes de collège. Après un succès nouveau, proclamé devant l'élite du public parisien, il échappait modestement aux ovations bruyantes, aux félicitations empressées des acteurs, des

amis, de cette foule de gens qui, dans la solennité d*un pareil jour, tiennent à honneur de serrer affectueuse^ ment la main de l'auteur couronné. Ce qu'il lui fallait après tout ce bruit, toute cette enivrante fumée, c'était un mot de son père, de ses frères, un sourire de sa sœur« un embrassement de sa mère et de cette bonne Babet, sa nourrice, qui par respect se tenait toujours cachée derri^e les parents. (cEh bien, Babet» lui disait Casimir ayec l'expression d'un doux reproche, est-ce que tu n'es pas contente de moi aujourd'hui, que tu ne m'embrasses pas? — Oh ! si monsieur I bien contente I . . . Mais c'est que vous êtes devenu si grand I »

Peut-être ces détails sembleront bourgeoisement pué* rils à quelques-uns de ceux qui ne croient pas aux ineffables bonheurs de la vie intime; mais Casimir appréciait tellement ces bonheurs-là, que, pour le peindre avec vérité, c'est toujours chez lui qu'il faut le prendre : c'est là qu'il cherchait à essayer l'effet de ses ouvrages sur les personnes qui l'entouraient, afin déjuger s'il avait frappé juste. Au premier venu , pourvu que ce fût une figure amie , il récitait , du ton le plus naturel du monde , une scène, une tirade, après laquelle venait toujours cette question : « Que penses-tu décela? — C'est joli, lui répondaient sa sœur, sa nourrice ou tout autre.— Parbleu I je savais bien que tu me dirais que c'est joli : ce n'est pas ce que je te demande ; mais pourquoi le trouves-tu joli? Voyons, rends-moi compte de ce que cela te fait éprouver? »

Dans ces temps^là il y avait de la joie pour tout le

monde dans k maison çt de la gloire peut 1^ deiufrèt^^ Germain avait laissé Casimir s'éleyer dans les hautes ré* gions de la copédieet de la tragédie, non sans Tétayer., datis son asœnsion, de ses avis toujours si profitables : il était resté ; lui « modeslanent , trop modestememl peutt être, sur le terrain du vaudeville et de Vopéra^ comique ; Bt le même soir on applaudissait les deux frères à FO-r déon, ^u Gymnase et à Feydeau. Scribe et lui, Scribe le compagnon fidèle de ses bonnes fortunes littéraires, mettaient en communauté leur espritpour doter de petites ixiinédies charmantes le théâtre de Madame. C'étaient cette délicieuse Somnambule, jouée mille fois k Paris et «n province, au grand déplaisir des notaires de Tendroit ; 4e GoUmely le Vieux G arçon ^ei la Petite FiUe. Plus tard èe fut t Héritière, la ^eige. Enfin, du théâtre delOpéra-Cof mique au théâtre du grand Op^ le passage nest pas si diiticile, qu'avec une si belle provision d'esprit et de savoir-î faire (ce mot dans la bonne acception), il y eût une si grande témérité à essaya de le franchir : Scribe et Germain Delavigne eurent ce courage , et la musique d'Auber et deMeyerbeer aidant, ils font applaudir depuis seize ans la MiieUe, et depuis treize Robert le Diable^ sur le théâtre de r Académie royale de Paris et sur presque tous les théâtres du monde.

Mais lé^ joies de l'intérieur furent un moment troublées par un acte que la presse de l'époque fut unanime pour ré* prouver et flétrir. Casimir était devenu , grâce à M . le baron Pasquier, bibliothécaire de la chancellerie de France; mais la popularité que ses ouvrages lui avaient acquise était

vue de mantais œil pèr un pouToir ombrageui, qui tra^ vàillait activement à étouffer toutes les idées gteéreusës cachées sous ce qu on appelait alors le libéralwne; idéè9 sous lesqudles ce pouvoir, miné par loceulte puissance contre laquelle il essayait de lutter, à fini par s'ensevelir lui-même. On chercha donc commenl oh s'y prendrait pour dépouiller le poète de son titre et dés iaibles émo* luments qui y étaient attachés « sans que cela eût Tair d une mesquine vengeance : Texpédient, on le trouva ; ce fut de supprimer la place. La chancellerie eut bien encore une bibliothèque* mais elle n'eut plus de bibliothécaire. Une lettre en informa Casimir Delavigne. Dans le monde on prit parti pour le poète contre le haut destituteur, qui laissa crier et ne revint pas sur sa décision. Ce fut alors que le duc d'Oriéans écrivit au disgracié de monseigneur le chancelier de France : « Le tonnerre est tombé sur votre maison, acceptez un appartement dans la mienne. » Le duc se déclarait ainsi contre le ministère, et s'avouait noblement le protecteur de l'auteur des Mei$éniefme$, qui fut installé en la même qualité dans les splendides ap« parlements du prince.

Dans ses paisibles fonctions , Casimir eut tous les loi^ sirs nécessaires pour se livrer au travail avec une ardeur qui, môme au milieu des plus poignantes douleurs, via s'est jamais démentie ; et sous les lambris dorés du Pa^ lais-Royal s'acheva sa seconde comédie, lEoole de$ Vieillards. Sur ces entrefaites, une place vint à vaquer k l'Académie Française; Casimir se mit sur les rang$ ; sa vocation était bien déteilninée : il voulait par^urif dans

toutes ses phases honorifiques cette carrière d'homme de lettres que ses succès lui rendaient chère à si juate titre.

Là se bornait son ambition. Il en avait fait publique* ment la profession de foi dans ses Comédiem, et sur son drapeau littéraire était inscrite cette devise à laquelle il ne faillit jamais :

Aimons les novateurs en novateurs prudents :

Que le littérateur se tienne dans sa sphère, Qu'il vise à Tlnstitut, mais non au ministère.

Hais il n'était guère plus facile alors d'entrer à l'Académie qu'au premier Théâtre Français : il fallait à l'Institut, régénéré d'après les principes de la restauration^ des candidats mitres ou porteurs de noms historiques ; quant aux titres littéraires, par ordre, elle semblait y tenir infiniment peu. Deux fois il frappa en vain à la porte des quarante : la première, elle s'ouvrit devant un abbé, fort bien en cour, M. Frayssinous, évéque d'Hermopolis; la seconde , ce fut devant un archevêque, M. de Paris ; aussi Casimir disait-il en riant à ses amis qui lui conseillaient une nouvelle tentative : « Si je me présente une troisième fois, ils sont capables de m'opposer le pape. i>

Pourtant, si, d'un côté, les évéques lui barraient le chemin et l'empêchaient d'entrer, de l'autre les comédiens venaient à lui avec la parole humble et baissant pavillon ; l'éclat de ses succès leur avait fait oublier les vieilles rancunes, et convoiter les belles recettes deTOdéon. Aussi, quand, pressé par leurs sollicitations, il consentit à leur porter sa nouvelle comédie , ne trouva- t-il qae

marges riants panni ixê meHdnte du comité qui deux fois 1 avaient si imper tinemment éconduit. H Yenaitdonc seeltor le traité de paix et d'amitié avec son ËcoU des Vieillards, dont il destinait le beau rôle d'Hortense à mademoiselle Mars, racore dans toute la splendeur de slon talent. Quand Talma , présent à la lecture » eut apprécié le rôle de Dantille durant cette audition, il dit : K II y a là du tragique, ce r61e me va , je le prends. » Jugez de la surprise de lauteur, de la surprise du comité, puis de rétonnement du public, lorsque la nouvelle de l'événement, car c'en était un, vint à circuler dans le monde, a Quoi ! disaient les journalistes, Talma va descendre à la comédie I Talma en habit de ville I o Ainsi, comme nous le disions, ce fut un événement que cette nouvelle, c'en fut un aussi que la pièce I

Casimir était tout jeune encore lorsqu'il fit jouer l Ecole des Vieillards, et déjà son talent semblait être arrivé à cette maturité^de raison, éclairée par le t^mps et l'expérience, à laquelle on n'arrive habituellement que par les voies difficiles de l'étude approfondie du cœur humain : c'est un fait incontestable et que la presse qui lui était hostile n'osa pas contester.

A l'âge de trente ans à peine , il avait obtenu dans les deux genres dramatique et lyrique des succès inouïs, et lEcole des VieiWirds, ayant pour interprètes sur la première scène française les deux plus grands comédiens de l'époque , Mars et Talma , applaudie par tous les partis , par toutes les opinions, était un de ces éclatants triomphes littéraires qui consolent de bien des tribulations et font

oublier bioi des injustioes. « Cette oooiécfie àkaa^ est un oain^ eiedlent« nudsce n est-pMim éoÈ^ vnge parfait » Vingt années de représentetîcMis pnaqpie non interfompaes sur les théâtres nstionaax le bien jn^ de eette sentence. VojroDS eè qpi'en ricadémie lorsque, préférant enfin les belles^lellies; bornes lettres, comme on disait dans ce temps deréns^ lion politîqne et littéraire, elle admit oifin Casimir à« nmnlffe de ses membres : n Sans tous embarrasser de ¥otre âge, encore si âoîgné des tristes années de ïéipA* rienœ, tous ne craignez pas de faire g r aw n ient lalcçon aux Tieillards qoi n'ont pas mis a profit oeUes du tanp&^ Toat TOUS a réussi ; tout deirait tous réussir, paroe ipie ¥0s projets , conçus par l'audace , scml toujours dirigés par la raison et exécutés par le talent. Que dra-je de'cd talent souple et nenreux, brillant et pur, qui édale en cette nouvelle production ? Quels éloges ne seraient pài sarpassés d'avance par cette vogue populaire . cette «f-^ fluence toujours égale, ces applaudissements, ces aocla* mations qui semblent incessamment renaître d'dhK mêmes ? £n cette occasion, le public a parlé trop hanf pour qu'après un tel c(mcert, les accents, les efforts d'une voix isolée ne parussent pas superflus et presque ridicules! *

Enfin les portes de l'Académie s'ouvroQt devant le poète heureux , qui va s'asseoir, mais non s'endcmnir, sur le fauteuil n^ 7, illustré par Fénélon et récemment occupé par le comte Ferrand. L'Académie fait bonorales choses : par compensaticm aux deux refus

r yiKur

qu il avaii sitibisr;«lie;>;adiiiet Casimir DehTÎgneàruim mile, moins une vbiXi:> » - ^ .. .? s

ô Le jour de la rèoeption fut fixé, au 7 juillet 1825: ML Yillemain dsTifit faire au récipiendaire lés honneurs de son entrée à rÀGadënùe; nnei maladie l-en GBàpécba? et quoiqi» Tafflueince fût très^rande à cette réœption sol^meUe, elle neut pa& tout T^dat que ponvaii lui doimier la parole de H. Vilkmain ; et Je plus jeune des académiciens prosateurs ne put accueillir, au nom de cette ccHoipagme, le^lus jeune des académiciens poètes : oefut M. Auger qui prit sa place ; il s*exousa en ces termes;^ « Le temps m'a manqué pour préparer la réponse que j'ai à vous faire : elle sera courte, c'est le seul dédommagement qu'il soit en mon pouvoir de vous offrir. » Après avoir fait,, selon l'usage; l'éloge de son prédécesseur, Casimir Delavigne renouvela, aji sein du corps savant^ la profession de idi qu'il avait faite dans ses Ccmédieiut il se déclara franchement pour « l'audace rég^ par la raison. » Ses convictions littéraires n'avaient pas changé depuis qu'il avait dit/.

Aimons les novateurs en novateurs prudents.

Ce vers est le flambeau qui, ainsi qu'on l'imprimait il y a quelques jours» » doit éclairer le critique dans l'apprécia^ tion qu'il fera des œuvres du poète. » ;

Avec cette finesse de tact et cette convenance dont il ne s'écartait jamais dans la règle de conduite qu'il s'était tracée , Casimir saisit avec empressement cette occc^ion solennelle d'adresser à soa hieiifai^jyur,: ai^sistant avec sa

famille à la réception du nouvel académicien , de nôble^ remerclments prononcés avec toute Teffusion de la. plus yive reconnaissance. Tous les regards se dirigèrent vers le duc d'Orléans lorsqu'il parla « du prince qui < ayant combattu sous les drapeaux de la France , passait da champ de bataille dans un obscur collège , et demandait aux lettres, sans rien perdre de sa dignité , lappui qu'il devait leur rendre un jour sans rien ravir à leur indét» pendance. »

Mais c'est aux dépens de sa santé qu'il était arrivé, pap des veilles sans fin et des travaux sans exemple, à eette célébrité si enviée et qui coûte si cher ; car

La gloire fait payer ce qu'on croit qu'elle donne ! " ••

Son médecin, sa famille, ses amis, lui conseillèrent de faire trêve à un genre de vie qui compromettait son existence.^ Les recherches prodigieusesauxquelles il s'était livré poui^ sa tragédie de Louis J/ avaient puissamment contribué à une altération de forces physiques à laquelle il était en* core temps de remédier : il avait perdu l'appétit et le sommeil ; mais, quelque répugnance qu'il eût à faire une courte halte dans la carrière qu'il s'était ouverte, les sages conseils l'emportèrent , il fit acte de résignation et d'obéissance, et s'embarqua pour l'Italie en 1827, à bord de la Madone.

Avant son départ il avait fait, ainsi que nous l'avons dit, le plan de la tragédie de Louis XI, dont il destinait le principal rôle à Talma : il avait même terminé le premier acte lorsqu'il apprit la mort de la tragédie française

claBB la penoDoe d'un de ses plus illusUres intepprètes; il renonça à son travail, et ce fut peut-^élre le plus hd bommage qu'on eût rendu à la mémoire de Talma.

La maladie de Casimir Delavigne était une oppression presque continuelle et dont les symptômes avaient déjà quelque chose d'inquiétant. Son médecin lui défendit toute occupation qui put maintenir son cerveau dans Tétat de tension où il se trouvait habituellement. Et rimprévoyant docteur envoyait son malade dans une des plus poétiques régions du monde I Casimir promit tout ce qu'il pouvait tenir; il partit. «Ce voyage fut un véritable triomphe; car, en dépit de toutes les précautions, il ne put se dérober aux nombreux témoignages de sjrmpathie et d'admiration qui laccueillaient sur sa roule et l'épiaient, pour ainsi dire, à son passage. »

Un séjour de trois mois à Naples suffit pour donner à sa santé toutes les apparences d'un complet rétablissement ; tout le monde, étrangers et compatriotes, s'étudiait à lui rmdre cet exil agréable. A Rome il trouva le même accueil. Venise avait droit à son hommage, il y passa un mois, « et ce fut en voyant le voile noir tendu dans hi galerie des doges sur le portrait de Harino Faliero qu'il conçut la première idée de la tragédie que sa muse devait enfanter plus tdrd.^>

 Rome il avait appris la mort du général Foy, et « comme il avait des chants pour toutes les gloires, » le plus éloquent des orateurs de la tribune française fut chanté par le poète avec lequel il avait tant de rapport, au point de vue desnoblesinspirations et du beau caractère.

Ah I disait , en mauvais prophète , Casimir Delavigne dans une messénienne :

Ah ! si le temps m'épargne et si la mort m'oublie,

Mes mains, mes froides mains, par de nouveaux concerts

Sauront la rajeunir, cette lyre yieillie :

Dans mon cœur épuisé je trouverai des vers,

Des sons dans ma voix affaiblie, Et cette liberté que je chantai toujours, Redemandant une hymne à ma veine glacée ,

Aura ma dernière pensée,

Comme elle eut mes premiers amours.

Mais voici que ses adieux deviennent tristement prophétiques.

Rome, s'écrie-t-il,

Rome, pour la dernière fois Je parcours ta funèbre enceinte.

Et dans ces poétiques regrets , unis plus tard à cette suave et touchante harmonie musicale qu'Adolphe Nourrit chantait avec tant d'âme et d'expression, Casimir Delavigne, dont toutes les pensées revenaient toujours à sa patrie et aux génies qui l'ont illustrée , donna avec orgueil un noble souvenir au Sophocle français dans la ville des Pompée et des Cinna.

Chantre de ces guerriers fameux, Grand homme, ô G)rueille, ô mon maître, Tu n'as pas habité comme eux Cette Rome oîi tu devais nattre ; Mais les dieux t'avaient au berceau Révélé sa grandeur passée , Et sans fléchir sous son fardeau, Tu la portais dans ta pensée.

Le poêle normand , qui a. aussi des chants pour toutes les douleurs , quittera-t-il cette terre, hospitalière dans son esclavage , sans verser à la fois une larme sur ses souffrances et le baume sur les blessures que le despotisme lui a faites? Oh I non : Casimir ne ment jamais à sa

devise, advienne que pourrai Écoutez, voici pour les victimes :

Sur ces bords enchanteurs, caressés par les mers , Sur ces tombeaux romains que la mousse a couverts,

Comme aux lieux où Venise expire, L'esclavage hideux s'entoure de déserts.

Au murmure étemel des eaux et dn zéphire Il môle, en gémissant, le bruit sourd de ses fers Et son haleine impure aux parfums qu'on respire. Dans quelques doux climats qu'on se puisse exiler. On trouve donc partout des tyrans à maudire

Et des peuples k consoler !

Voici pour les oppresseurs I

Eh bien ! ils trembleront, ces amants de la nuit , La force comprimée est celle qui détruit :

C'est quand il est captif dans un nuage sombre

Que le tonnerre éclate et luit, Et la chute est facile à qui marche dans l'ombre !

A son retour d'Italie, Casimir, dont la santé s'était visiblement améliorée, ajouta sept messéniennes, c'est-èdire un troisième livre aux deux qu'il avait publiés précédemment etque lui avaient inspirés l'Invasion étrangère, la Vie et la Mort de Jeanne d'Arc : les Malheurs de la Grèce et la régénération de sa nationalité, enfin deux grands génies dont il avait été le contemporain. Napoléon le conquérant et lord Byron le po^le. La première pièce

qui marqua scm retour on France fut la Prineesêe Aurélie^ <iui, jouée au milieu de préoccupations politiques, de cirronstances défavorables, fut étouffée dans ses premières n'préscntalions, mais qui reste comme œuvre littéraire d'un remarquable mérite. À cette comédie, don! le style brillant, léger, facile et spirituel, suffirait à la réputation d*un auteur, succéda Marino Faliero, représenté au théâtre de la Porte-Saint-Martin, par suite de quelque mésintelligenco survenue entre Casimir Delavigne et la Comédie Française. Le rôle de Marino avait étéox)nfié à Ligier, qui le remplit avec un talent si supérieur qu'il inspira à Tautour le désir de reprendre Louis XI et de le terminer, ràisimir avait l'habitude de n'écrire un ouvrage qu'après ({u'il lavait complètement achevé, et par un effort singulier de mémoire, effort qu'il ne senUnl pas lui-même, quoi(|ue son action dût être une des principales causes de son état maladif, il retrouva dans sa pensée, quand il voulut continuer son œuvre, l'acte entier qu'il avait composé à son départ et dont il ne s'était plus occupé.

« Mariiu) Faliero avait été reçu avec acclamation au Tliéàiro Français.... Quelques plaintes s'élevèrent sur la distribution di« rôles : fatigué des tracasseries qu'il éprouvait et qui pouvaient ajourner la représentation, il retira son ouvrage, jetant un cx)up d'œil de regret sur le beau rôle d'ÉIéna qu'il avait confié à mademoiselle Mars, et le porfci au théâtre du boulevard. «

lia critique la plus inflexible s'est plue à reconnattre dans Mnrim Faiiero c^ qui constitue véritablement la tragédie : la pitié et la terreur « Plus heureux (pie Byron.

a-l-on dit, il réussit dans un sujet traité par le poète anglais, qui y échoua. Le mérite de style, la vivacité du dialogue, la mélodie des vers, élèvent cette pièce au-dessus des autres. »

La Comédie Française n'avait pas vu sans un vif sentiment de déplaisir l'infidélité que Casimir Delavigne avait faite à son théâtre et que son désaccord avait provoquée et justifiée; elle vint à résipiscence autant par intérêt d'araour-propre que par intérêt financier : un second traité de paix futsigné avec elle, et Umû XI, que lui ctonna Casimir Delavigne, fut le nouveau gage de la réconciliation.

(( Intérêt, a dit M. Duviquel, poésie, fidéliti^ de mœurs, tableaux pathétiques et terribles , grandes leçons morales pour les peuples et pour les rois, tels sont en résumé les titres de la tragédie de Louis XI a l'estime et à l'admiration des connaisseurs : celte pièce, représentée en 1832, tiendra une des premières places dans la collection des œuvres de M. Casimir Delavigne, et ne peut manquer d'en conserver une également distinguée dans le répertoire du Théâtre Français. »

La belle scène entre Louis XI et Vincent de Paul est restée dans toutes les mémoires : c'est une page qui vivra aussi longtemps que la langue française, et personne ne sera tenté, après les avoir lus, d'oublier ces vers empreints d'une si sublime et si chrétienne énergie :

Tremble ! j'étais ton père et je deviens ton juge ! Ecrasé sous ta faute au pied du tribunal , Baisse donc maintenant, courbe ton front royal ;

Rentre dans le néant , iniyesté périssable ; Je ne vois plus le roi, j^écoute le coupable : Fratricide, h genoux 1

La tragédie des Enfants d'Edouard vint, un an après Louis XI, témoigner des continuels travaux de l'auteur et de son inépuisable fécondité.

Il semble que Casimir ait voulu s'atlacher à prouver par cette pièce aux novateurs hardis qu'il est encwe moins difficile qu'on ne le pense de faire, avec du talent et de la conscience, une bonne création sans s'abandonner au dévergondage qui de nos jours a séduit et entraîné dans une fausse route quelques jeunes et belles réputations.

Les Enfants d'Edouard sont dédiés à M. Paul Delaroche. « C'était, a-t-on dit avec raison, l'acquit d'une dette de justice aulant qu'un tribut d'amitié. Un beau lableau a dû inspirer un beau poëme. »

Don Juan d'Autriche fut joué en 1835. Cet ouvrage est en prose : c'était presque un défi. « Casimir Delavigne. avaient imprimé ses détracteurs, perdrait dans le langage usuel toute cette séduction cpie prête à ses ouvrîmes la forme piquante et la magie de sa brillante versification.» Il répondità l'injurieuse provocation par un chef-d'œuvre. Cette création si originale et d'une allure si franche, ^i vive et si gaie, reportez-vous à quelle époque il l'a produite : c'est au milieu des plus cruelles souffrances et quand les progrès du mal qui l'a conduit lentement à la tombe devenaient chaque jour plus rapides et plus alarmants.

Arréton^nous un moment, et disons et sur cet ouvrage et sur Fauteur, non pas toute notre pensée, on la pourrait taxer de partiale complaisance, mais ce qu'en ont écrit et pensé des hommes dont les opinions, littéraires sont des arrêts sans appel. Un nom ignoré comme le nôtre n'a point toute l'autorité voulue pour donner du poids à nos jugements; et peut-être aussi que l'amitié que depuis vingt ans nous avions vouée à Casimir nous entraînerait malgré nous au delà de ce qui est une stricte et bonne justice. « Pour fondre dans un ouvrage, a dit un de ces hommes-là, le comique et l'intérêt, et les répartir dans une mesure à peu près égale, il était difficile de s'emparer d'une idée plus heureuse et plus féconde que la prétendue destination de don Juan d'Autriche au cloître. Aussi, quel merveilleux parti en a tiré M. Casimir Delar vigne I Où est l'ouvrage qui offre une succession plus ra* pide, un plus agréable mélange de situations fortes et dramatiques, de scènes comiques et gracieuses? et cependant, comme tout cela s'allie et s'enchaîne franchementl quelle vérité, quelle nature, quel charme et aussi quels succès? Quelle est donc la cause de l'affection du public» nous pourrions même dire de sa prédilection pour l'an» teur de Don Juan ? et quelle est en même temps la source de l'antipathie mal déguisée de quelques feuilles pour un homme qui, à force de travail et d'art, d'étude et d'habileté, de puissance et de flexibilité d'esprit, est parvenu tour à tour à s'inspirer avec un égal bonheur des meilleurs chefs-d'œuvre des Corneille, des Racine et des Shaskspeare? »

i< Le public se serailril par hasard trompé en accueitlaot dans leur nouveauté, de ses bravos unanimes, les Véprei, les ComédienSy le Paria, l'Êeole des Vieillards^ Marmo, Louis XI . et les Enfants d'Edouard ? Serait-ce à son mauvais goût ou à son ignorance qu'il faudrait attribuer le succès de chacun de ses ouvrages? et n'est-ce enûn que par suite d'une première erreur qu'il les salue encore quand il les voit comme de bons et vieux amis? Non, le public ne se trompe pas aujourd'hui et ne s'est pas trompé autrefois. En matière dramatique, il est doué d'un merveilleux instinct, d'un goût sûr, d'une raison qui presque jamais ne se fourvoie; livré h lui-même, c'est sans conteste le meilleur et le plus infaillible de tous les juges ; il sait au besoin casser les arrêts d'une critique élogieuse ou jalouse, et faire respecter ses propres décisions, qui seules acquièrent force de loi. Quand il applaudit, c'est la pièce, et non l'auteur, qu'il ne connaît pas, et auquel il ne s'intéresse qaen raison du plaisir qu'il lui procure habituellement. »

Après ce Don Juan si gai , si dramatique, et dans lequel Casimir Delavigne i< avait fait» pour la première fois, si bon marché des règles d'Âristote, » il revint à un genre plus grave , plus sérieux et plus sévère, et donna Une Famille au temps de LtMier, tragédie en un acte, représentée, sur le Théâtre Français le 19 avril 1836. « C'est la raison aux prises avec le fanatisme. La raison devait succomber ; elle succombe en effet ; mais avec quel art merveilleux l'auteur a su préparer et amener sa terrible catastrophe I De ce conflit de croyances opposées

et de sentiments extrêmes, quel intérêt puissant le poëte n a-t-il pas su faire découler I Rien de plus simple que cette action ; mais il fallait que le poëte fût bien sûr de lui pour oser, de notre temps, la transporter au théâtre ! Mais quel sujet si ingrat et si stérile ne serait pas , pour Casimir Delavigne , un moyen assuré de succès ? quelle richesse de détails ! quelle ravissante poésie ! quel esprit franc et vrai I c'est la raison parée et embellie. »

La Popularité et la Fille du Cid terminèrent, en 1838, cette longue série de triomphes, cette carrière dramatique si glorieusement parcourue, et qui devait finir par une composition moins sérieuse, Charles VI. Si ces deux avant-dernières productions ne sont point restées à la scène, elles auront toujours un grand succès de lecture , genre d'honneur qu'elles partageront avec quelques-uns des chefs-d'œuvre de ces nationales illustrations qui portent les beaux noms de Corneille, de Racine, de Molière, si près desquels Casimir Delavigne est venu se placer.

Tous ces nobles travaux, toute cette gloire littéraire se résument dans cette page éloquente de M. Jules Janin : « Il est mort, le plus digne représentant des poètes d'autrefois aux meilleurs jours de la poésie : quelle vie plus remplie des meilleures œuvres et des plus beaux vers ! que de gloire, et dans cette gloire que de modestie I quelle carrière mieux commencée et parcourue d'un pas plus honnête et plus calme? Il a été un des premiers à tracer la carrière de la poésie nouvelle. Il s'est mêlé à toutes les émotions populaires, et a pris sa part de toutes les justices. Le premier, avec lord Ryron . il a compris

que l'empereur, même vivant, était devenu un être poétique. Le premier il a célébré la Grèce captive et ressuscitée ; il s*est prosterné aux pieds de Jeanne d'Arc ; il a pleuré avec des larmes éloquentes sur les malheurs de Waterloo. Cette belle âme, toute française, avait en ellemême les plus vifs instincts de tout ce qui était la gloire, la pitié, rhéroïsme ; son coup d'essai des Vêpres siciliennes a été pour la France lettrée une grande espérance , et la France ne s'est pas étonnée quand elle a appris que le nouveau venu était de la même province que Corneille. Rappelez-vous , vous qui étiez jeunes alors , l'enivrement que vous causaient les beaux vers et les chœurs du Paria, et l'éclat de rire que soulevait cette charmante satire des Comédiens, et lÊcole des Vieillards. Talma vivait encore et mademoiselle Mars avait conservé tout l'éclat de la jeunesse. Il me semble que je suis encore à la première représentation de Louis Xh quand M. Casimir Delavigne voulut montrer que lui aussi savait employer à propos toutes les pompes et toutes les magnificences du drame moderne. Esprit infatigable, sourire éloquent, il était terrible, il était charmant : il jouait même avec les héros les plus dangereux. Témoins Charles-Quint et Philippe II, ot cette histoire de Don Juan d'Autriche que n'aurait pas reniée Calderon et Lopez de Vega ; c'étaient là ses beaux jours de fête et de batailles gagnées. 11 s'abandonnait volontiers à l'inspiration du moment ; il croyait au hasard, comme un peu tous les gens d'esprit. De même qu'il avait trouvé Don Juan d* Autriche en ouvrant au hasard la Biographie universelle, il avait trouvé les Enfants d'E-

douar d dans Shakspeare, et dans la Bible une Famille de Luther, et dans le Cid de Corneille cette touchante élégie de la Fille du Cid. Habile écrivain , écrivain de bon sens plus encore qu'écrivain de génie, il cédait tout à la poésie, excepté les lois de la grammaire. De bonne heure il s'était nourri des plus fortes et des plus sévères études. Recueilli , caché , aimant la retraite, heureux dans la solitude charmante de la famille, on n'ose pas dire quel âge il avait quand il est mort ; on n'ose pas calculer toutes les nobles pensées que renfermait ce noble cœur , tous les beaux vers que contenait cette tête encore ombragée de cheveux noirs. Il a vécu sans autre bruit que le bruit poétique, sans autre ambition que les succès venus du parterre ; il est mort au milieu de la louange et des larmes universelles : il meurt très-jeune, mais sa vie est remplie, mais son nom ne peut pas mourir, mais il laisse après lui des chefs-d'œuvre, et même, car dans cette révolution de juillet tout devait être pacifique, dans les œuvres populaires de notre poëte se rencontre le chant de gloireet de pardon de la révolution de juillet. Insigne honneur d'un chant de triomphe qui est allé trouver sous les ombrages le poëte le plus calme et le plus loyal de la France! »

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