GUET-APENS
— Laissez-moi au moins pousser les targettes. Je Tavoue, je suis de ces femmes qui ne sont belles qu'induites en volupté !
Les rites s'accomplissent. Jehanne se rajuste avec vélocité, pille une boîte de rahat loukoum, et croque à la fois la pâte sucrée, des jujubes qu'elle picore dans une corbeille et des pistaches éparses sur une coupe.
— Vous êtes toujours le même, vous, grogne-t-elle, un seigneur italien de la Renaissance ! Combien avezvous de maîtresses, ici?
— Je n'en ai pas; mais je vous vendrai, contre quelques-unes de vos visites, un superbe sujet de roman ; vous en tirerez pour le moins deux volumes.
— Est-ce sérieux, ça, hein? Si oui, ça colle ; j'enrage de travail ; je suis dans le genre de Victor Hugo ; il me faut de l'amour à outrance pour être capable d'écrire. Voyons;, et votre histoire?
Cassard lui conta alors que le génial sculpteur Blascot s'était épris d'une délicieuse blonde que son mari, coureur de filles, rendait fort malheureuse ; elle ne savait que faire pour divorcer et s'unir en justes épousailles à l'artiste dont l'œuvre était l'honneur du siècle.
— Il manque une conclusion à votre histoire, dit Jehanne. Je l'entrevois, cette fin, et si morale. C'est très amusant, très parisien, et on rira fort. Vous supposez que Blascot accepterait que je le tirasse d'embarras?
— A plat ventre, il vous supplierait...
— Ah ! non I avec lui je ne marcherais pas... Ce ne serait pas bien ; il est presque fiancé, quoi ; Ah I vous en avez une morale, vous I
— Il ne s'agit nullement de faire outrager votre vertu par un tailleur de pierres, madame. Il faut imagfîner un biais pour démarier Mme Baurbil sans trop enros-
ser son mari ; Blascot restera dans la coulisse. Cherche^, vous qui avez de la malice à en revendre 1
— Elle est à votre service ; mettez-moi en relations, ce soir, avec la dame et Blascot ; nous composerons en commun, sous ma direction, un joli scénarfo, j*en sui» persuadée. Attendez, je ne peux songer à agiter moimême la muleta devant le toro de muerte (oh ! ces dernières corridas à Valence, mon très cher, un rêve !) mais j'ai sous la main un assez joli agneau pour débusquer notre loup : Liette, la danseuse aux jambes nues, ma camarade;, est en représentation à Alger ; on la lui lancera dans les pattes ; le tableau, je l'aperçois d'ici ; la madame légitime, flanquée d'un huissier et de deux témoins, surprend son monsieur et sa proie dans une chambre meublée ; constat d'adultère, scène de larmes, clôture ; le divorce est amorcé ; le monsieur obtient des magistrats qu'il n'y ait point d'esclandre ; le tribunal termine l'histoire à petit bruit ; Blascot donne à Liette une épingle de cent louis et la farce est jouée, et quant à moi, je...